‹ Contes bleus: (volume 4)Chapitre 5 sur 29 · LE PAIN D'OR · texte numérisé non relu

LE PAIN D'OR

Il y avait une lois une veuve qui avait une très-belle hlle. La mère était humble et modeste ; la lîlle, Marienka, était l'orgueil même. Les prétendants venaient de tous côtés, aucun ne lui convenait ; plus on s'efforçait de lui plaire, plus elle était dédaigneuse. Une nuit

(jne la pauvre mère ne dormait pas, elle prit au mur sou chapelet et se mit à prier pour le salut de celle

qui lui donnait plus d'un souci. Marienka était couchée dans le mêine lit; la mère regardait avec amour la beauté de son enl'ant. Yoilà tout à coup Marienka qui rit en dormant.

— Quel beau rêve l'ait-elle donc, qu'elle rit de la sorte? se dit la mère.

Puis elle achève sa prière, remet le chapelet au mur, et, plaçant sa tète près de celle de sa hlle, elle s'endort.

Au matin :

CONTES BOIIÈMKS. 507

— Chère eiifîiiit, dit-elle, quel beau rêve faisais- lu donc cette nuit pour rire de la sorte?

— Ce que j'ai rêvé, maman? J'ai rêvé qu'il venait ici pour moi un seigneur dans un carrosse de cuivre; il me mettait au doigt un anneau dont la pierre brillait comme les étoiles. Et quand je suis entrée dans l'église, le peuple n'avait d'yeux que pour la mère du Seigneur et pour moi.

— Ma fille, ma fille, quel rêve orgueilleux! dit la pauvre mère en secouant la tête.

Mais Marienka sortit en chantant.

Le jour même il entra dans la cour un chariot. Un jeune fermier de bonne mine, et fort à son aise, venait demander à Marienka de partager avec lui le pain du paysan. Le prétendu plaisait à la mère; la Hère Marienka le repoussa, en disant :

— Quand tu viendrais dans un carrosse de cuivre, et que tu me mettrais au doigt un anneau dont la pierre brillerait comme les étoiles, je ne voudrais pas de toi pour mari.

Et le fermier se retira en maudissant l'orgueil de Marienka .

La nuit suivante, la mère s'éveilla, décrocha son chapelet et pria plus ardemment encore pour le salut

de sa fille. Et voilà Marienka qui rit tout haut en dormant.

— Quel rêve fait-elle donc? se demande la mère qui prie et ne peut trouver le sommeil.

Au matin :

— Chère enfant, dit-elle, quel rêve as-tu donc fait cette nuit? Tu riais tout haut en dormant.

— Ce que j'ai rêvé, maman ! j'ai rêvé qu'il venait ici pour moi un seigneur dans un carrosse d'argent, et il m'offrait un diadème d'or. Et quand je suis entrée dans l'église, le peuple faisait moins d'attention à la mère du Seigneur qu'à moi.

— Tais-toi, mon enfant. Tu blasphèmes ! Prie, ma fille ; prie, pour ne pas succomber à la tentation.

Mais Marienka se sauva pour ne pas entendre le sermon que commençait sa mère.

Le même jour, il entra dans la cour un carrosse. Un jeune seigneur venait prier Marienka de partager avec lui le pain des gentilshommes. C'était un grand honneur, disait la mère, mais la vanité est aveugle.

— Quand vous viendriez en carrosse d'argent, dit Marienka au nouveau soupirant, quand vous m'offririez un diadème d'or, je ne voudrais pas de vous pour mari .

— Prends garde, ma lillc, disait la pauvre mère, rorgueil sent l'enfer.

— Les mères ne savent ce qu'elles disent, pensa Marienka, et elle sortit en haussant les épaules.

La troisième nuit, la mère ne put pas dormir tant elle était inquiète; elle roulait son chapelet dans ses doigts et priait pour le salut de sa fille. Voilà Marienka qui part d'un grand éclat de rire.

— Bon Dieu ! dit la mère, que rêve encore la malheureuse enfant?

Et elle resta en prière jusqu'au point du jour. Au matin :

— Chère enfant, dit-elle, qu'as-tu donc rêvé cette nuit?

— Vous allez encore vous fâcher.

— Dis toujours, reprit la mère, dis toujours.

— J'ai rêvé qu'un noble seigneur venait, avec une suite nombreuse, me demander en mariage. 11 était dans un carrosse d'or, et m'apportait une robe en dentelle d'or. Et quand je suis entré dans l'église, le peuple n'a vu que moi.

La mère croisa les mains; la fille, demi-vêtue, sauta à bas du lit et s'en alla dans une autre chambre pour fuir une morale qui l'ennuyait.

Le mônie jour, il entra trois voitures dans la cour : une de cuivre, une d'argent, une d'or ; la première à deux chevaux, la seconde à quatre, la troisième à huit, tous caparaçonnés d'or et de perles. Du carrosse de cuivre et du carrosse d'argent sortirent des pages en culottes rouges, en vestes et dolmans verts; du carrosse d'or descendit un heau gentilhomme tout hahillè d'or

11 entra dans la maison, et, mettant un genou en terre, demanda à la mère la main de sa fille. Quel honneur! pensait la pauvre femme.

— Voilà mon rêve, dit Marienka ; vous voyez, ma mère, que, comme toujours, j'avais raison et que vous aviez tort.

Et aussitôt elle court à sa chand3re, tresse le bouquet des fiancés, et, toute souriante, l'olTre au beau seigneur comme gage de sa foi. Et, de son côté, le beau seigneur lui passe au doigt un anneau dont la pierre brillait comme les étoiles, et lui offre un diadème d'or et une robe en dentelle d'oi'.

L'orgueilleuse alla s'habiller pour la cérémonie. La mère, toujours inquiète, demanda au fiancé:

— Mon bon seigneur, quel pain offrez-vous à ma fille?

— Chez nous, dit-il, le pain est de cuivre, d'argent ou d'or; elle })Ourra choisir.

CONTES noIlEMES. <ii\

— Que veut dire cela? pensa la mère.

Marienka ue s'inquiéta de rien; elle revint Ijelle comme le soleil, accepta la main de son fiancé et partit pour l'église sans même demander la bénédiction

de sa mère. On laissa la pauvre femme prier au seuil de l'église, et lorsque Marienka monta dans le carrosse, elle partit sans se retourner vers sa mère, sans penser même à lui dire adieu.

Voilà les huit chevaux qui galopent jusqu'à ce qu'ils

'■ll'-l CONTINS P.OIII^MlvS.

arrivent à un énorme rocher dans lequel il y avait nn trou grand comme une porte de ville, l^es chevaux s'enfoncent dans la nuit, la terre tremble, le rocher craque et s'écroule. La fiancée saisit la main de son époux.

— Ne crains rien, ma belle, tout à l'heure il fera jour.

Tout à coup mille flambeaux s'agitent; ce sont les nains de la montagne qui, une torche à la main,

viennent saluer leur seigneur, le roi des mines. Marienka connut alors quel était son mari. Bon ou mauvais génie, il était si riche que la fiancée accepta volontiers sa nouvelle fortune.

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Sortis de rol)sciiri(r, on s'avança an travers de forets blanchâtres et de montagnes qui dressaient jusqu'au ciel leur front morne et pâle. Sapins, hêtres, bouleaux, chênes, rochers, tout était de plomb. Au bout de la foret était une longue prairie, dont les herbes étaient d'argent; au fond delà prairie était un château d'or incrusté de diamants et de rubis. C'est là que s'arrêta l'équipage; le roi des mines offrit la main à sa fiancée en lui disant:

— Ma belle, tout ceci t'appartient!

Qui fut charmée? ce fut Marienka; mais on ne fait pas un si long voyage sans avoir faim. C'est donc avec un certain plaisir qu'elle vit les nains delà montagne dresser une table où tout étincelait d'or, de cristal et de pierreries. On servit des mets admirables, des entrées d'émeraudes, des rôtis d'or sur des plats d'argent. Chacun y mordit à belles dents, hormis la fiancée, qui demanda à son époux un peu de pain.

— Servez le pain de cuivre, dit le roi des mines. Marienka n'en put manger.

— Servez le pain d'argent, repril-il.

Marienka n'en put manger.

— Servez le pain d'or, dit-il enfin.

Marienka n'en put manger.

— Ma belle, dit le roi des mines, j'en suis facile, mais que t 'offrira i-je? nous n'avons pas d'autre pain.

La liancée fondit en larmes, le mari se mit à rire aux éclats; son cœur était de métal comme son domaine.

— Pleure si tu veux, s'écria-t-il, cela ne te servira de rien. Ce que tu as voulu, tu le possèdes; mange le

pain que tu as choisi.

C'est ainsi que la riche Marienka reste dans son château , mourant de . faim , cherchant en vain une racine pour apaiser le mal qui la dévore. Dieu l'a exaucée pour la punir.

Trois jours par an, aux Rogations, quand la terre s'entr'ouvre à la pluie féconde que lui envoie le Seigneur, Marienka revient sur la terre. Yétue de haillons, pale, desséchée, elle mendie de porte en porle,

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tro}) heureuse quand on lui jelte quelques délu'is et qu'elle reçoit d'un misérable ce qui lui manque dans son palais d'or, l'aumône d'un peu de pain et d'uu peu de pitié.

Tandis que l'aïeule nous récitait ce conte, qui avait une saveur toute bohème, la grande Nanynka, entr'ouvrant la porte, allongeait de temps en temps une tête inquiète; il lui tardait qu'on en finit avec ce rude jargon, qui la faisait sourire de dédain. Au dernier mot, elle poussa les deux battants de la porte et lit une entrée triomphale. Marchant à reculons, elle tenait des deuxmains une table couverte de fleurs et de bougies, et mieux servie que celle du roi des mines; l'autre bout de la table était porté par un jeune homme à l'air noble et dégagé. Avec sa tunique — =^--^de velours, son col rabattu, son chapeau tyrolien orné d'une cocarde en plumes de faisan, on eût dit

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du roi OUokar descendu de quelque vieux lableau.

— Wentzelî s'écria Stéphane.

— Weiitzol! reprit la grand'nière avec un doux sourire.

— WeiiUol: dit la jeune fille.

Moi aussi, j'allais crier : Wenlzel, quand je vis le nouveau venu qui tendait la main à Calhinka. Je n'avais [ws fait grande allenlion à la sœur de mon ami; elle était restée dans le tond de la chainlae. assise près de sa grand' mère, tricotant sans lever les yeux, immobile et muette comme un oiseau endormi. Tout à coup, comme si un mol magique l'eût éveillée, elle ^e le^a transformée. Ce n'était [»lus une écolière, c'était une lemme.Elle regarda le nouveau venu et lui donna la main avec une confiance et une joie qui, tout vieux que je suis, me tirent battre le cieur. Je compris alors ce qu'était Wentzel, et pourquoi il était si avant dans les bonnes gnkes de Nanvnka.

l. V CKA>50> Dl' HrSSABD.

.l'ai tait iii |'ll^^ique une admirable découverte, qui éclipsera l'invention de Niepce et de Pairiierre. Grâce

CONTES nOIlÈMKS. 217

aux phénonièncsquo j'ai (Hiidiés et classés, toutes ces vi(Mllcries qu'on nouuiie moi'alo, politique, liltérature, feront désormais partie des sciences naturelles; la j)liysique sera la loi suprême de l'humanité. Le mémoire que je destine à l'Académie des sciences n'est pas achevé ; ce grand œuvre est encore un secret, mais je compte sur la discrétion du lecteur. J'espère qu'on ne me trahira pas.

il résulte de mes nomhreuses ohservations, poursuivies durant plus de trente ans, que l'espèce humaine, hommes et femmes, forme deux grandes l'amilles qui vivent mêlées, mais qui sont entièrement distinctes, et plus op[)osées que le jour et la nuit. A la première catégorie, que provisoirement j'appelle lumi)wiise^ appartient la race qui s'imprègne de soleil, ce qui explique comment les individus de cette race électrisent ce qu'ils approchent et répandent autour d'eux la chaleur, l'éclat et la vie. Ce sont les poètes, les artistes, les inventeurs, les apôtres, les patriotes, les amoureux et autres fous de même sorte. \a\ seconde catégorie, qui n'a de nom dans aucune langue, mais qu'on pourrait appeler réfractaire, comprend ces individus que je crois pétris de terre et de neige fondante, car ils dislillent partout l'humidité,

le froid, le brouillard et l'ennui. Ce sont les impuissants, les envieux, les critiques, qui n'ont de force que pour mordre, les femmes incomprises, les sceptiques, les dédaigneux, les jeunes gens blasés, les importants, les hommes graves, les personnages solennels, les... Mais ne parlons pas politique.

Wentzel avait l'âme faite d'un rayon de soleil. Depuis son entrée, le sombre parloir où nous causions resplendissait. Tout riait autour de nous, jusqu'à la

table même, où les fleurs, les bougies et les verres brillaient d'un joyeux éclat.

— Ne soupons pas encore, disait la jeune fille, chantons!

— Soit, reprit Stéphane qui ne descendait jamais de son dada; chantons, mais une chanson bohème. J'en expliquerai le sens à notre ami. 11 faut que notre bote prenne goût à cette langue sonore qui, de nos paroles les plus simples, fait un chant mélodieux.

CONTES BOHÈMES. t>lU

— Dites-nous la chanson du hussard, ajouta l'aïeule.

J'aime ce dialogue où la voix de Cathinka se marie si

bien à celle de Wentzel.

Chantez, mes enfants!

Cathinka était déjà an piano, jouant une espèce de mazurka, tantôt sautillante, tantôt plaintive; et voici ce que disaient les paroles qui accompagnaient cet air original.

Excusez les Tantes du copiste; il ne peut donner que la traduction d'une traduction :

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