MON ONCLE ET MON CURE
à n'y prendre aucun intérêt. Les hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et mon idée personnelle. 5
Par exemple, racontant Thistorie de Mucius Scévola,^ je terminais ainsi :
« Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve qu'il n'était qu'un sot ! »
Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un 10 air béat,^ tressautait d'indignation.
«Un sotl mademoiselle... Et pourquoi cela?
— Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur, répondais-je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le secrétaire ne s'en portait pas 15 mieux.
— Bien, ma petite ; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège immédiatement.
— Ceci, monsieur le curé,* prouve que Porsenna n'était qu'un poltron. 20
— Soit ! mais .Rome était délivrée, et grâce à qui ? grâce à Scévola, grâce à son action héroïque ! »
Et le curé, qui, frémissant, à l'idée de se brûler le bout du petit doigt, n'en admirait que mieux* Mucius Scévola, de s'exalter,*^ de se démener pour me faire 25 apprécier son héros.
« J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenaîs-je tranquillement; ce n'était qu'un sot, et un grand sot ! »
Le curé, suffoqué, s'écriait: 30
« Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien des sottises.
Charmant, et je vous préviens que si vous ne finissez pas cette mauvaise plaisanterie, ce n'est pas un soufflet, mais trois que je vous donnerai avant d'entrer dans votre appartement! Dépêchez-vous de me faire sortir, ou je jure que je tiendrai ma parole. 5
— Jurez donc, madame, cria le prince, furieux de ne point intimider sa victime: j'accepte votre serment. Je jure aussi que vous n'entrerez pas dans mon appartement que je n'aie été^ assez lâche pour recevoir trois fois un outrage qui ne se lave que dans le sang. Rira bien 10 qui rira le dernier. — Ici! Rachimbourg!
A ce nom terrible entra dans la chambre un geôlier barbu, à la mine menaçante. D'un geste il poussa la reine sur un misérable grabat, et ferma la porte avec un bruit de clefs et de verrous fait pour effrayer le plus innocent. 15
Si Pazza versa des larmes, personne ne l'entendit. Fatigué de ce silence, Charmant s'éloigna, la rage dans le cœur, et se promît qu'à force de rigueurs il briserait cet orgueil qui le bravait. La vengeance, dit-on, est le plaisir des rois. 20
Deux heures plus tard, la marquise recevait, par une main sûre, un petit billet qui lui apprenait le triste sort de sa nièce. Comment ce billet était-il arrivé? je le sais, mais ne veux trahir personne. S'il s'était trouvé par hasard un geôlier charitable, il est bon de le mena- 25 ger; la race en est rare et se perd tous les jours.
yyf' ^^ y uj, EFFROYABLE ÉVÉNEMENT
Le lendemain, la Gazette de la cour annonça que la reine avait été prise d'une folie furieuse le soir même de ses noces, et qu'on avait peu d'espoir de la sauver.
Chacun plaignit le roi, qui reçut d'un air sombre et gêné les témoignages d'affection qu'on lui prodiguait. C'était le chagrin qui sans doute l'accablait; mais ce chagrin parut fort allégé après la visite de la marquise de Costoro. 5 La bonne dame était bien triste, et elle avait grand désir de voir sa pauvre enfant; mais elle était si vieille, et elle se trouvait si faible et si sensible, qu'elle supplia le roi dé lui épargner un spectacle déchirant. Elle se jeta dans les bras de Charmant, qui l'embrassa avec
10 tendresse, et elle se retira en disant qu'elle mettait tout son espoir et toute sa confiance dans l'amour du roi et dans le talent du premier médecin de la cour.
Elle était à peine sortie que le médecin, se penchant à l'oreille de Charmant, lui dit deux mots qui amenèrent
15 sur la figure du prince un sourire aussitôt comprimé. La marquise écartée, on n'avait plus rien à craindre; la vengeance était assurée.
C'était un grand médecin que^ le docteur Wieduwillst.* Né au pays des Songes, il avait quitté de bonne heure
?o sa terre natale pour chercher fortune au royaume des Herbes-Folles. C'était un trop habile homme pour qu e l a fortune lui échappâ t. Dans les cinq ans qu'il avait passés à la célèbre université de Lugenmaulberg,* la théorie médicale avait changé vingt-cinq fois. Grâce à
25 cette éducation solide, le docteur avait une fermeté de principes que rien ne pouvait ébranler. Il avait, disait-il, la franchise et la brusquerie d'un soldat; quelquefois même il jurait, surtout avec les dames. Cette brutalité lui permettait d'être toujours de l'avis du plus
30 fort et de se faire payer pour n'avoir pas d'opinion. C'est entre ses mains incorruptibles que la pauvre reine était tombée.
Il y avait trois jours qu'elle était enfermée, et la ville commençait déjà à parler d'autre chose, quand un matin Rachimbourg, échevelé, entra brusquement dans la chambre du roi et se jeta tout tremblant à ses pieds.
— Sire, dit-il, je vous apporte ma tête. La reine a 5 disparu cette nuit.
— Que m'annonces-tu là ? s'écria le roi en pâlissant. La chose est impossible ; le cachot est grillé de toutes parts.
— Oui, dit le geôlier, la chose est impossible, cela est 10 certain ; les grilles sont à leur place, les murs aussi, les serrures et les verrous n'ont pas bougé : mais il y a icibas des sorcières qui passent à travers les murs sans déranger une pierre; qui sait si la prisonnière n'était point de cette espèce-là ? A-t-on jamais su d'où elle était 15 venue ?
Le roi envoya chercher le docteur; c'était un sceptique qui ne croyait guère aux sorciers. 11 sonda les murailles, il remua les grilles, il interrogea le geôlier: tout fut inutile. On envoya des gens sûrs par toute la 20 ville, on fît épier la marquise, dont lejdof^eur se ^é fiflît; après huit jours, il fallut renoncer à toutes les recherches. Rachimbourg perdit son emploi de geôlier, mais comme il possédait le secret royal, qu'on avait besoin de lui* et qu'il brûlait de se venger, on le fit concierge du 25 château. Furieux de sa mésaventure, il exerçait sa surveillance avec un tel zèle qu'en moins de trois jours il arrêta six fois Wieduwillst lui-même et désarma tous les soupçons.
Au bout d'une semaine, des pêcheurs apportèrent à la 30 cour la robe et le manteau de la reine ; le flot avait jeté à la plage ces tristes dépouilles, toutes souillées de sable
6o CONTES BLEUS
et d'écume. La pauvre folle s'était noyée, personne n'en douta en voyant la douleur du roi et les larmes de la marquise. On assembla le conseil qui, d'une voix unanime, décida que légalement la reine était morte, que 5 légalement le roi était veuf, et que, dans l'intérêt du peuple, on supplierait Sa Majesté d'abréger un deuil douloureux et de se remarier au plus tôt, afin de consolide] la dynastie. Cette décision fut remise au prince par Wieduwillst, premier médecin de la cour et président du
lo conseil royal ; il fit un discours si touchant que toute la cour en pleura, et que Charmant se jeta dans les bras du docteur en l'appelant cruel ami.
Il n'est besoin de dire quelles funérailles on célébra pour une reine si regrettée. Ce fut une pompe admi-
15 rable; mais ce qu'il y eut de plus admirable, ce fut l'attitude des jeunes filles de la cour. Chacune regardait Charmant, que ses habits de deuil rendaient encore plus beau; chacune pleurait d'un œil pour honorer la princesse et souriait de l'autre pour séduire le roi. Ah ! si
20 la photographie eût été inventée, quels portraits l'antiquité nous eût transmis, et quels modèles pour nos peintres ! Chez ces bonnes gens il y avait des passions : l'amour, la haine, la colère animaient ces figures vivantes; aujourd'hui nous sommes tous si vertueux et si
25 sages, que nous avons tous même habit, même chapeau et même physionomie. La civilisation est le triomphe de la morale et la perte de l'art.
Après le récit des funérailles, qui, suivant l'étiquette, tenait six colonnes, la Gazette de la cour régla le grand
30 et le petit deuil, le bleu et le rose; ce sont les couleurs tristes au pays des Herbes-Folles. La cour fut tenue' de s'affliger profondément pendant trois semaines, et de
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se consoler peu à peu dans les trois semaines suivantes ; mais comme le petit deuil tombait en carnaval,^ et qu'on protégeait le commerce, il fut décidé qu'on donnerait au château un bal masqué. Aussitôt les tailleurs et les couturières se mirent à l'œuvre; grands et petits solli- 5 citèrent des invitations, et on se mit à intriguer comme s'il s'agissait du sort de la monarchie.
C'est de cette façon solennelle que fut pleurée la pauvre Pazza.