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VII. DEUX CONSULTATIONS

Après tant d'agitations, le roi fut pris d'un ennui cruel. Pour se distraire, il essaya de tous les plaisirs. Il chassa, il présida son conseil, il alla à la comédie et à 15 l'Opéra, il lut un roman carthaginois, il passa dix revues, rien n'y fit;^ un souvenir inexorable, une image toujours présente ne lui laissait ni repos ni trêve. La bohémienne le poursuivait jusque dans ses rêves; il la voyait, il lui parlait, elle l'écoutait; mais, par je ne sais quelle fatalité, 20 dès que tombait le masque, ce qui apparaissait toujours, c'était la pâle et triste figure de Pazza.

Pour procurer des émotions au prince,' pour chasser le chagrin par une diversion énergique, le docteur soupait tous les soirs en tête à tête avec Sa Majesté, et lui versait 25 largement l'ivresse et l'oubli. Wieduwillst ne s'épargnait guère;* mais le vin n'avait point de prise sur cette robuste cervelle; le docteur eût défié Bacchus et Silène^ avec lui. Tandis que Charmant, tour à tour bruyant ou silencieux,

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se jetait aux extrêmes de la joie et de la tristesse, toujours agité, jamais heureux. Wieduwillst, calme et souriant, dirigeait la pensée du prince, et, par pure bonté d'âme,^ se chargeait pour lui de toutes les fatigues et de 5 tous les soucis du gouvernement.

Déjà trois décrets avaient mis entre ses mains la police, la justice et les finances. La façon dont il administrait rimpôt lui ôtait toute inquiétude personnelle sur Tavenir. La justice frappait les imprudents qui

10 criaient trop fort, la police faisait taire ceux qui parlaient trop bas. Toutefois, et malgré l'habileté de ces combinaisons politiques, le peuple, cet éternel ingrat, n'appréciait pas son bonheur.

Le docteur avait de l'ambition, il était né pour être

15 vizir. Chaque matin quelque nouvelle ordonnance faisait sentir au peuple que le roi n'était rien, que le ministre était tout; Charmant était le seul qui ne s'aperçût point de sa nullité.^ Enfermé d^s son palais, et rongé d'ennui, il n'avait pour toute compagnie qu'un page, placé auprès

20 de lui par le premier ministre à la recommandation de Rachimbourg. Wieduwi llst con naissait trop les hommes pour rien refuser à un premier valet de chambre. Espiègle, bavard, indiscret, du reste bon musicien et joueur, Tonto' (c'était le nom de l'enfant) amusait le roi

25 par sa gentillesse; il ne plaisait pas moins au ministre, mais par d'autres vertus. Dévoué à son bienfaiteur, l'aimable page lui rapportait innocemment toutes les paroles du prince; c'était du reste un métier peu difficile; le roi rêvait toujours, et ne disait rien.

30 C'est une belle chose que d'avoir le profit de la puissance; mais l'appétit vient en mangeant,* même aux ministres. Il fallait à l'ambitieux docteur et les honneurs

et l'éclat de la royauté. Détrôner Charmant n'entrait pas dans la pensée de son meilleur ami; les peuples ont quelquefois de sots préjugés et tiennent à de vieilles habitudes; mais rien n'était plus aisé que d'effrayer un prince malade, et de l'envoyer au loin chercher une 5 guérison qui se ferait attendre.^ En son absence, on régnerait par procuration.

Charmant était jeune, il croyait encore à la vie; et d'ailleurs comment eût-il résisté aux tendres inquiétudes du bon docteur ? Une consultation réunit un . soir au 10 palais les trois plus fortes têtes de la Faculté ; ^ le grand Tristan,' le gros Jocondus, le petit Guilleret, trois hommes célèbres, trois, génies qui avaient fait fortune, chacun avec une idée, ce qui fait qu'ils n'en avaient jamais eu davantage.* 15

Après que le roi eut été interrogé, regardé, ausculté, tourné et retourné, Tristan prit la parole,* et d'une voix brutale: «

— Sire, dit-il, il faut vous soigner comme un paysan,

et vivre sans rien faire. Votre maladie est une anémie, 20 une atonie constitutionnelle. Il n'y a qu'un voyage aux Eaux-Claires qui puisse vous guérir. Partez vite, sinon vous êtes un homme mort; voilà mon avis.

— Sire, dit le gros Jocondus, je partage entièrement l'admirable opinion de mon cher confrère. Vous souffrez 25 de vous trop bien porter.* Votre maladie est une pléthore constitutionnelle. Allez boire des Eaux-Claires, vous guérirez. Partez vite, sinon vous êtes un homme mort; voilà mon avis.

— Sire, dit le petit Guilleret, je ne puis qu'admirer le 30 diagnostic de mes maîtres. Je m'incline devant leur science. Votre maladie est une névrose constitutionnelle.

Buvez des Eaux- Claires. Partez vite, sinon vous êtes un homme mort: voilà mon avis.

Sur quoi on rédigea une consultation unanime que Tonto porta sur Theure même à la Gazette de la cour; 5 puis les trois docteurs se levèrent, saluèrent le ministre, saluèrent le roi, tendirent la main^ et descendirent l'escalier du palais en se querellant ou en riant, je ne sais lequel. Le texte de la chronique est douteux, il y a un pâté d'encre à cet endroit.

lo Après le départ des trois médecins, Wieduwillst lut des yeux la consultation, réfléchit longtemps et regarda le roi. Charmant, qui ce soir-là avait soupe un peu mieux que de coutume, avait l'œil hagard, et n'avait pas même écouté les docteurs.

15 — Sire, dit-il, l'avis unanime de ces messieurs est que si vous voulez guérir, il faut vous rendre aux Eaux-Claires et abandonner les affaires de votre État. C'est là un parti qui me paraît peu digne de la Majesté royale. Un grand prince doit se sacrifier pour son peuple, et . . .

20 — Assez, dit le roi; fais-moi grâce de* cette vieille morale; arrive à la conclusion. Tu veux que je parte, mon bon ami, tu en brûles d'envie;* et cela, par intérêt pour moi, je le sais. Fais un décret qui te confie la régence; je le signerai.

25 — Sire, le décret est là, dans le portefeuille; un bon ministre a toujours des projets de loi pour toutes les circonstances. On ne sait pas ce qui peut arriver.

Charmant prit la plume, et d'une main nonchalante signa le décret sans le lire; il le tendit au ministre, qui

30 approchait en souriant; puis tout d'un coup le roi retira la pièce, et par caprice il la lut.

— Quoi! dit-il, pas d'exposé des motifs? Rien qui

assure mon peuple de la bienveillance que je te porte !^ Docteur, tu es trop modeste; demain ce décret sera dans la Gazette, avec un exposé fait de la main de ton maître et de ton ami. Adieu; ces messieurs m'ont fatigué. 5

Le docteur sortit d'un pas léger, la tête haute, les yeux brillants; il était encore plus fier et plus insolent que de coutume. Charmant retomba dans sa rêverie et songea que, malgré tout, il n'était pas le plus malheureux des princes, puisque le ciel lui avait donné un ami. lo

Tout à coup, sans se faire annoncer^ entra dans la chambre du roi le plus étrange petit docteur qu'on ait jamais vu dans un château. Il avait une perruque blanche et bouclée qui lui tombait au milieu du dos, une barbe couleur de neige qui lui descendait sur la poitrine, 15 et avec cela des yeux si vifs et si jeunes, qu'on eût dit qu'ils étaient venus au monde soixante ans après le reste du corps.

— OU sont ces drôles? cria-t-il d'une voix pointue en franpant avec sa canne. Oh sont-ils, ces ignorants, ces 20 cuistres, ces malappris, qui ne m'ont pas attendu? Ah! dit-il au roi stupéfait, vous êtes le patient, c'est fort bien: tirez-moi* votre langue, vite, je suis pressé.

-— Qui êtes- vous? dit le roi.

— Le docteur Vérité, le plus grand médecin du monde; 25 vous le verrez bientôt, malgré ma modestie. Demandez

à Wieduwillst, mon élève, qui m'a fait venir du pays des Songes; je guéris tout, jusqu'aux maladies qui n'en sont pas!* Tirez-moi votre langue; bien. Où est la consultation? très bien. Savez-vous quelle est votre maladie? 3° C'est le chagrin et pis encore.

— Vous voyez cela? dit Charmant tout effrayé.

— Oui, mon fils, c'est écrit sur votre langue. Mais je vous guérirai; demain à midi ce sera fait

— Demain, dit le roi, mais tous mes trésors . . .

— Silence! mon fils. Quel est ce portefeuille? celui 5 du ministre? Bien. Signez-moi ces trois papiers?

— Ce sont des décrets en blanc,^ dit le roL Qu'en voulez-vous faire ?

— Ce sont mes ordonnances à moi,* signez. Bien, mon fils, soyez obéissant; demain, à midi, vous serez

lo gai comme un pinson. Première ordonnance: je supprime six régiments. Seconde ordonnance: Un sou dans la poche du paysan en vaut vingt dans la caisse du prince; je supprime le quart des impôts. Troisième ordonnance: La liberté est comme le soleil, c'est le

15 bonheur et la fortune du pauvre; laissez-lui sa place au soleil. J'ouvre les prisons politiques, et je démolis les prisons pour dettes. Vous riez, mon fils; c'est bon signe quand un malade rit de son médecin.

— Oui, dit Charmant, je ris en songeant à la figure 20 que ferait demain Wieduwillst, s'il lisait ces ordonnances

dans la Gazette de la cour. Assez de folies, docteur bouffon, rendez-moi ces papiers; finissons cette farce de carnaval.

— Qu'est-ce cela ? dit le petit homme en prenant le 25 décret de régence. Le ciel me pardonne, c'est une

abdication I Y pensez-vous, prince Charmant ? Quoi ! l'héritage de vos pères, ce peuple que Dieu vous a confié, ton honneur, ton nom, tu jettes tout aux pieds diin aventurier ? Tu te laisses détrôner et duper par un per- 30 fide? Cela n'est pas possible, cela ne me va pas;* je m'y oppose, entends-tu ?

— Quel est l'insolent qui tutoie son prince ?

— N'y faîtes pas attention, reptit le médecin; je suis de la religion des quakers et des amis de la paix. La politesse n'est pas dans les mots* Charmant, est-tu fou? est-ce que tu rêves ? N'as-tu plus rien dans le cœur?

— C'est trop fort^ cria le roi. Sors d'ici, misérable, 5 ou je te fais passer par la fenêtre.^

— Sortir? cria le petit docteur de sa voix la plus aigre. Non! pas avant que j'aie anéanti cet acte de folie et de stupidité. Ton abdication, je la déchire, je

la foule aux pieds. 10

Charmant saisit ce furieux et appela ses gardes. Personne ne répondit. Tantôt menaçant, tantôt suppliant, le petit vieillard se débattait avec une incroyable vivacité. D'un coup de pied il jeta la lampe par terre; mais le roi, sans s'effrayer de l'obscurité, tenait ferme le 15 sorcier dont les forces faiblissaient.

— Laissez-moi, murmurait l'inconnu; au nom du ciel, laissez-moi. Vous ne savez pas ce que vous faites, vous me brisez le bras.

Paroles et prières, tout était inutile. Soudain, pif! 20 paf! pif! paf! une volée de soufflets donnée par une une main hardie s'abat sur les joues du roi. Surpris, Charmant lâche prise et se jette à l'aventure sur son invisible ennemi. Mais il ne saisit que le vide,' trébuche et appelle à grands cris un secours qui ne vient pas. 25 Pareille chose ne fût pas arrivée chez un ministre; les rois sont toujours les plus mal gardés.

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