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VIII. LA FIN d'un rêve

Enfin une porte s'ouvrit. Rachimbourg entra, suivant l'étiquette, afin de déshabiller Sa Majesté; le fidèle ser-

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viteur parut fort intrigué de trouver le roi sans lumière et marchant à tâtons de long des murs.

— Oïl est-il, ce médecin du diable! demanda Charmant, qui écumait de fureur.

S — Sire, dit le valet de chambre, il y a plus d'une heure que Son Excellence a quitté le château.

— Qui te parle de Wieduwillst ? cria le roi. OU est passé le scélérat qui vient de m'insulter?

Rachimbourg regarda le prince d'un air contrit et leva lo les yeux au ciel en soupirant.

— Un homme sortit par cette porte qui mène chez toi, dit Charmant. Comment est-il entré ? par oli s'est-il sauvé ?

— Sire, dit Rachimbourg, je n'ai point quitté mon 15 poste, et je n'ai vu personne.

— Je te dis qu'un homme était dans cette chambre il y a un instant.

— Sire, Votre Majesté ne se trompe jamais; si un homme était dans cette chambre, il y est encore, à

20 moins qu'il ne se soit envolé, ou que Votre Majesté n'ait rêvé.

— Triple sot, ai-je l'air d'un homme qui rêve? Cette lampe, est-ce moi qui l'ai renversée ? Ces papiers, est-ce moi qui les ai déchirés.^

2$ — Sire, dit Rachimbourg, Dieu me préserve de démentir mon souverain. Votre Majesté me paye, ce n'est pas pour que je la contrarie. Mais il y a cette année une épidémie de rêves singuliers. On ne sait pas tout ce qu'on peut faire ou souffrir en dormant. Tout à

30 l'heure, le sommeil m'a pris malgré moi, et si je n'étais pas sûr d'avoir rêvé, j'affirmerais qu'une main invisible m'a donné deux soufflets qui m'ont réveillé en sursaut.

— Deux soufflets! dit le roi; c'est le fantôme!

— Votre Majesté a mille fois raison, je ne suis qu'une bête, s'écria Rachimbourg; c'est le fantôme!

— Et je ne l'ai pas reconnu! dit Charmant. Pourtant c'était sa voix et son geste. Que veut dire ceci ? Est-ce 5 une insulte nouvelle ? Est-ce un avis du ciel ? Y a-t-il un danger qui me menace? N'importe, je resterai dans mes États. Mon ami, pas un mot de tout ceci; prends cette bourse, garde-moi le secret.

— C'est le troisième, murmura le fidèle Rachim- 10. bourg ; sur quoi il déshabilla le roi avec un zèle

et une adresse qui, plusieurs fois, firent sourire Sa Majesté.

Tant d'émotions coup sur coup éloignent le sommeil. Il faisait petit jour quand le prince s'endormit, et grand 15 jour quand il s'éveilla. Dans ce prem ier moment qui n'est plus le sommeil et qui nest pas encore le réveil. Charmant crut entendre un bruit étrange; les cloches sonnaient, les canons tonnaient, trois ou quatre musiques militaires jouaient chacune un air différent. Le roi 20 sonna, Rachimbourg entra, tenant à la main un bouquet de fleurs.

— Sire, dit-il, que Sa Majesté permette au plus humble de ses serviteurs de lui exprimer le premier la joie universelle. Votre peuple est ivre de reconnaissance et 25 d'amour. L'impôt diminué! les prisons ouvertes! l'armée réduite! Sire, vous êtes le plus grand roi du monde; jamais la terre n'a vu un prince tel que vous. Montrez-vous au balcon; répondez à ces cris de Vïve^

le roi! souriez à ce geuple qui vous bénit, ma ^ 30

Rachimbourg n'aoïeva pas, les larmes lui coupèrent la voix;^ il voulut s'essuyer les yeux; mais il était si ému

qu'au lieu d« son mouchoir, il tira la Gazette de la cour et se mit à la baiser comme un f oiu

Charmant prit le journal, et, tandis» qu'on l'habillait, essaya en vain de rassembler ses idées. Par quel hasard 5 ces folles ordonnances ce trouvaient-elles dans le journal officiel? Qui les y avait mises? Comment Wieduwillst ne paraissait-il point ? Le prince voulait réfléchir, consulter, interroger; mais le peuple était là, sous les fenê- • très: on ne fait pas attendre^ cette autre majesté.

10 Dès que le roi parut au balcon, il fut salué par des cris d'enthousiasme qui, malgré tout, lui firent battre le cœur. Les hommes lançaient leurs chapeaux en l'air, les femmes agitaient leurs mouchoirs, les mères élevaient dans leurs bras leurs enfants et leur faisaient tendre au

15 ciel des mains innocentes en répétant Vive le roi/ Les gardes du palais avaient des fleurs au bout des fusils, les tambours battaient, les officiers remuaient leurs épées qui brillaient au soleil. C'était un délire. L'émotion générale gagna Charmant ; il se mit à pleurer sans savoir

20 pourquoi A l'instant midi sonna ;^ le fantôme avait raison, le prince était guéri.

Après le peuple, ce fut le tour des corps de l'État,* qui tous, ministres en tête, vinrent féliciter et remercier le roi d'avoir si bien compris les vœux de ses fidèles con-

25 seillers. Un seul personnage manquait à la fête: c'était Wieduwillst. Oli avait-il caché sa fureur et son dépit? On l'ignorait.* Un billet mystérieux reçu le matin même l'avait décidé à fuir; et cependant ce billet ne contenait que ces simples mots: Le roi sait tout! Qui avait écrit

30 cette lettre fatale? Ce n'était pas le prince; seul peutêtre dans le palais il songeait à son ministre, et s'étonnait de ne pas le voir auprès de lui»

Tout à coup Tonto entra pâk ; îl courut au roi et lui remit un pli cacheté qu'un officier apportait à bride abattue.^ Le gouverneur de la province, le général Bayonnette, annonçait au prince une* terrible nouvelle; les six régiments licenciés s'étaient révoltés, Wieduwillst s à l^ir tête. Les séditieux avaient proclamé la déchéance du roi, qu'ils accusaient de crimes abominables, et notamment du meurtre de la reine. Ils étaient nombreux, bien commandés ; ils approchaient de la ville, à peine défendue par quelques régiments douteux et lo mécontents. Bayonnette suppliait le roi de venir à l'instant même et de prendre le commandement; une heure de retard, tout était perdu.

Entraîné par Tonto et par Rachimbourg, le roi, suivi de quelques officiers, sortit secrètement du palais. Une 15 proclamation placardée sur les murs de la ville, et affichée à tous les coins de rue, déclara qu'il n'y avait rien de vrai dans les bruits que faisaient courir quelques malveillants, et que jamais l'armée n'avait été ni plus dévouée ni plus fidèle. Ce fut alors une panique univer- 20 selle; la Bourse baissa de quatre francs^ en une demiheure, et ne remonta que sur la nouvelle non officielle que le roi avait été bien reçu au quartier général.

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