IX. AUX GRANDS MAUX LES GRANDS REMÈDES
La nouvelle était fausse; le prince avait été très froidement accueilli. C'était sa faute. Triste, abattu, 25 Charmant n'avait trouvé ni une plaisanterie pour les soldats ni un mot de confiance pour les officiers. Il entra sous la tente du général et se laissa tomber sur un siège en soupirant. Tonto n'était guère moins accablé.
8o CONTES BLEUS
— Sire, dit Bayonnette, laissez-moi vous parler avec la franchise d'un soldat, avec la liberté d'un ancien amL L'armée murmure, elle hésite; il faut l'enthousiasmer ou nous sommes perdus. L'ennemi est en vue, attaquons.
5 Cinq minutes décident quelquefois du destin des empires; nous en sommes là.^ N'attendez pas qu'il soit trop tard.
— C'est bien, dit le roi; faites monter à cheval;* dans un instant je suis* à vous.
lo Resté seul avec Rachimbourg et Tonto, le roi prit la parole, et d'un ton désespéré:
— Mes bons amis, dit-il, quittez un maître qui ne peut plus rien faire pour vous. Je ne disputerai point à mes ennemis une vie misérable. Trahi par l'amitié,
15 assassiné par un perfide, je reconnais dans mon malheur, la main de Dieu qui me frappe. C'est le châtiment de mon crime: j'ai tué la reine par ma stupide vengeance; l'heure est venue d'expier ma faute ; je suis prêt.
— Sire, dit Tonto, essayant de sourire, secouez ces 20 tristes pensées. . Si la reine était là, elle vous dirait de
vous défendre. Vous pouvez m'en croire, ajouta-t-il en .tortillant sa moustache naissante.^ Je connais les femmes, moi! Fussent-elle s mortes, elles aimeraient encore à se venger. D'ailleurs vous n'avez pas tué la 25 reine; et peut-être n'est-elle pas si morte que vous pensez.
— Enfant, qu'est-ce que tu dis? s'écria le roi. Tu perds la tête.
— Je dis qu'il y a des femmes qui font exprès de 30 mourir* pour faire enrager leurs maris; pourquoi n'y en
aurait-il paai, ^i ressusc iteraient pour les faire enrager davantage? Laissez les morts; songez aux vivants qui
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VOUS aiment. Vous êtes roi, battez-vous en roi; et s'il faut tomber, tombez en roi.
— Sire, dit Bayonnette, entrant Tépée à la main, le temps presse.
— Général, faites sonner le boute-selle, cria Tonto, 5 nous partons. ^
Charmant laissa sortir le général, et regardant Tonto:
— Non, dit-il, je ne partirai pas. Je ne sais ce que j'éprouve; j'ai horreur de moi-même. Je ne crains pas la mort, je vais me tuer, et cependant j'ai peur, je ne me 10 battrai pas.
— Sire, dit Tonto, au nom du ciel, rappelez votre courage. A cheval, il le faut. — Grand Dieu 1 s'écria-t-il en se tordant les mains, le roi ne m'écoute pas, nous sommes perdus! — Allons, dit-il, en prenant le prince 15 par son manteau, levez- vous, Sire ; à cheval, malheureux ! Charmant, sauve ton royaume, sauve ton peuple, sauve tout ce qui t'aime. Lâche ! regarde-moi, je ne suis qu'un enfant, je vais mourir pour toi. Ne te déshonore pas, bats-toL Si tu ne te lèves pas, moi, ton serviteur, je 20 t'insulte; tu es un lâche, entends-tu, un lâche!
Et, pif! paf! voilà le roi souffleté par un page insolent.
— Mort de ma vie! cria le roi en tirant son épée. Avant de mourir j'aurai le plaisir de tuer ce misérable! 25
Mais le misérable avait couru hors de la tente. D'un bond il avait sauté à cheval, et l'épée à la main, il marchait droit à l'ennemi en criant:
— Le roi! mes amis, le roi! Sonnez, trompettes! En avant! en avant! 30
Charmant, fou de colère, s'était élancé à la poursuite du page. Comme un taureau à qui on montre le drapeau
rouge» il courait tête baissée, sans s'inquiéter du danger ni de la mort; Bayonnette courait après le roi; l'armée courait après son général: c'est la plus belle charge de cavalerie qu'on ait jamais vue dans l'histoire. 5 Au bruit des escadrons qui faisaient trembler la terre, l'ennemi, surpris, eut à peine le temps de se mettre en bataille. Mais un homme a reconnu le roi ; c'est l'infâme Wieduwillst. Charmant est seul, et, tout occupé de sa vengeance, il ne voit rien que le page qu'il poursuit. Le
10 traître se précipite sur le prince, le sabre au poing. C'en était fait du roi,^ si, par un dévouement hardi, Tonto, enfonçant l'éperon dans le ventre de son cheval, n'eût fait cabrer l'animal et ne l'eût jeté sur Wieduwillst. Le page reçut le coup destiné à son maître ; il poussa un
15 grand cri, ouvrit les bras et tomba; mais au moins sa mort fut vengée. Dans la gorge du perfide médecin le roi enfonça son épée jusqu'à la garde, et, avec un certain plaisir, la retira toute dégouttante de sang. L'homme est décidément le roi des animaux . • .
20 féroces.
La mort du traître décidait la journée» L'armée royale, électrisée par l'héroïsme de son chef, eqt bientôt dissipé quelques bataillons sans consistance. La rébellion, qui n'avait plus rien à espérer, demanda
25 grâce, et fut aussitôt écoutée par un prince heureux et clément.
Une heure après être sorti de ce camp oli il voulait mourir, Charmant y rentrait en triomphateur, ramenant avec lui vainqueurs et vaincus, confondus dans les
30 mêmes rangs. Les premiers criaient fort, les seconds bien davantage. Rien n'aiguise le dévouement comme un peu de trahison.
X. où l'on voit qu'il ne faut pas juger les gens sur l'apparence, ET que TONTO n'était PAS TONTO
Le roi entra dans la tente pour s'y reposer un instant ; la vue de Rachimboui^ lui remit Tonto en mémoire.^
— Le page est mort ? demanda-t-il.
— Non, Sire, répondit Rachimbourg; malheureusement pour lui, il vit encore ; il est perdu. Je l'ai fait 5 transporter chez sa tante, la marquise de Costoro.
— C'est le neveu de la marquise? dit le roi. On ne me l'a jamais dit.
— Votre Majesté l'aura oublié,' répondit tranquillement le valet d& chambre. Le pauvre enfant a une 10 grave blessure à l'épaule; il ne s'en relèvera pas. Ce serait un grand bonheur pour lui que de voir Votre Majesté avant que de mourir.
— C'est bien, dit le roi ; conduis-moi près de ce moribond. 15
£n arrivant au château, le roi fut reçu par la marquise et introduit dans une chambre oU les rideaux ne laissaient entrer qu'un jour douteux.* Sur un lit de repos était couché le page, pâle et sanglant; il eut cependant la force de soulever la tête et de saluer le roi. 20
— Qu'est ceci? s'écria Charmant; voilà la plus étrange blessure que j'aie vue de ma vie: le page n'a plus qu'une moustache.
— Sire, dit la marquise, c^est probablement le fer du sabre qui aura brûlé l'autre moustache en passant. 25
— Quel prodige! dit le prince; d'un côté c'est Tonto, mon page, ce mauvais sujet;* de l'autre, c'est . . . non, je ne me trompe pas, c'est toi, mon bon ange et mon sauveur, c'est toi, ma pauvre Pazza.
Et le roi se mit à genoux, et prit une main qu'on lui abandonnait.
— Sire, dit Pazza, mes jours sont comptés, mais avant de mourir . . .
5 — Non, non, Pazza, tu ne mourras pasl s'écria' le prince tout en larmes.
— Avant de mourir, ajouta-t-elle en baissant les yeux, je voudrais que Votre Majesté me pardonnât les deux soufflets que ce matin, dans un zèle indiscret . . .
10 — Assez, dit le roi; je te pardonne. Après tout, un trône et l'honneur valent bien ... ce que j'ai reçu.
— Hélas I dit Pazza, ce n'est pas tout
— Comment, dit le roi, qu'y a-t-il encore?
— Sire, s'écria la marquise, qu'avez-vous fait ? Voilà 15 mon enfant qui se meurt.
— Reviens à toi, Pazza, s'écria le roi. Parle, et sois sûre que je te pardonne d'avance tout ce que tu as fait. Hélas! ce n'est pas toi qui as besoin de pardon.
Sire, le docteur, le petit docteur qui s'est permis de 20 donner à Votre Majesté . . .
— Vous l'avez envoyé? dit le roi en fronçant le sourcil.
— Non, Sire, c'était moi-même. Hélas ! que n'auraisje pas fait pour sauver mon roi? C'est moi qui, toujours
' 25 pour retirer Votre Majesté des embûches d'un traître, me suis per mis . . .
lSSCz, dit Charmant, je* te pardonne, quoique la leçon ait été un peu forte.*
— Hélas I ce n'est pas tout, dit Pazza.
30 — Encore I dit le roi en se levant.
— Ahl ma tante, je me trouve mal,' dit la pauvre Pazza.
Cependant à force de soins, elle revint à la vie, et tournant ses yeux languissants vers le roi tout ému:
— Sire, dit-elle, la bohémienne du bal masqué, qui s'est permis . . .
— Était-ce toi, Pazza? dit Charmant. Ohl pour 5 ceux-là, je te les pardonne, je les ai bien mérités. Douter de toi, la sincérité même. Mais, j'y pense, s'écria le roi,
te souviens-tu de ce serment téméraire que tu me fis le Boir de notre mariage? Méchante, tu as tenu ta promesse; à moi^ de tenir la mienne. Pazza, dépêche- 10 toi de guérir et de rentrer dans ce château d'oU le bonheur est sorti avec toi.
— J'ai une dernière faveur à demander à Votre Majesté, dit Pazza. Rachimbourg a été témoin ce matin d'une scène dont je rougis et que tout le monde 15 doit ignorer. Je recommande à votre bonté ce fidèle serviteur.
— Rachimbourg, dit le roi, prends cette bourse, et, sur ta tête, garde-nôus le secret.
Rachimbourg mit un genou en terre auprès du lit de 20 la reine, et, baisant la main de sa souveraine:
— Majesté, dit-il tout bas, c'est le quatrième secret, et le quatrième . . .
Puis, se relevant:
— Dieu bénisse la main qui me protège 1 cria-t-il à haute 25 voix.
Quelques moments après cette scène touchante, Pazza était endormie. Le roi, toujours inquiet, causait avec la marquise.
— Ma tante, disait-il, croyez-vous qu'elle guérisse ? 30
— Bah 1 dit la vieille dame, le plaisir fait revenir des portes du tombeau la femme la plus malade. Qu'est-ce
donc que le bonheur? Embrassez la reine, mon neveu, cela lui fera plus de bien que tous vos médecins.
Le roi se baissa vers la reine endormie et la baisa sur le front. Un sourire angélique, un songe heureux peut- 5 être, éclaira ce pâle visage. Et le roi se mit à pleurer comme un enfant.