‹ Contes bleusChapitre 3 sur 29 · LE FERMIER PRUDENT · texte numérisé non relu

LE FERMIER PRUDENT

Il y avait près de Raguse^ un fermier qui s'occupait aussi dé commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait là quelle route il lui fallait prendre. 5

— Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne parle pas à moins: chacun de mes avis vaut cent écus.

— Ah! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait Tair d'un renard, qu'est-ce que peut 10 être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on^ vous donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage. Allons, dit-il à l'homme, parle, voilà tes cent écus.

— Écoute donc, reprit l'étranger; cette route qui va 15 tout droit, c'est la route d'aujourd'hui, celle qui fait un coude, c'est la route de demain. J'ai encore un avis à

te donner, continua-t-il ; mais il faut aussi me le payer

cent écus.

Le fermier réfléchit longtemps, puis il se décida. 20

Puisque j'ai payé le premier conseil; je puis bien

payer le second.

Et il donna encore cent écus.

— Écoute donc, lui dit l'étranger: Quand tu seras* en voyage et que tu entreras dans une hôtellerie, si rhôte est vieux et si le vin est jeune,^ va-t'en au plus vite, si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Donne-

5 moi encore cent écus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose à te dire.

Le fermier se mit à réfléchir.

— Qu'est-ce donc que ce nouvel avis ? Bah I puisque j'en ai acheté deux, je peux bien payer le troisième.

lo Et il donna ses derniers cent écus.

— Écoute donc, lui dit l'étranger: si jamais tu te mets en colère, garde la moitié de ton courroux pour le lendemain, n'use pas toute ta colère en un jour.

Le fermier reprit le chemin de sa maison, oU il arriva 15 les mains vides.

— Qu'as-tu acheté? lui demande sa femme.

— Rien que trois avis, répondit-il qui m'ont coûté chacun cent écus.

— Bien I dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant 20 ton habitude.

— Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payées.

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme 25 haussa les épaules et l'appela un fou qui ruinait sa maison et mettait ses enfants sur la paille.*

Quelque temps après, un marchand s'arrêta devant la porte du fermier, avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un associé, et offrit au 30 fermier cinquante écus s'il voulait se charger d'une des

voitures et venir avec lui à la ville.

^ — J'espère, dit à son mari la femme du fermier, que

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