LE FERMIER PRUDENT
tu ne refuseras pas; cette fois du moins tu gagneras quelque chose.
On partit; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait qu'à grand'peine. 5 On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda celle qu'il fallait prendre.
— C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle est plus sûre.
Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui. 10
— Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par ce chemin.
On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eût souffert. Le mar- 15 chand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée dans un marais; tout le chargement était endommagé, et le maître était blessé, par-dessus le marché.^
Dans la première auberge oli on descendit, il y avait un vieil hôtelier, une branche de sapin ^ annonçait qu'on 20 y vendait à bon marché du vin nouveau.* Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit
— Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus ! s'écria le fermier.
Et il sortit.au plus vite, laissant son compagnon. 25
Vers le soir, quelques jeunes désœuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué, et comme on 30 'craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.
Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand matin pour atteler ses chevaux. E^bi^é ' de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un procès fâcheux; mais 5 il avait compté sans la police; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircît^ l'affaire, on jeta mon* homme en prison et on confisqua tout son avoir.
Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut au moins mettre en sûreté sa voiture, lo et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait du jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat monté sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur; mais il réfléchit. 15 — J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur reviendra.
Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et comme il frappait à la porte, voilà le jeune 20 soldat qui se jette dans ses bras en criant:
— Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous embrasser.
Le fermier dit alors à sa femme:
Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu -verras si 25 j*ai payé trop cher mes trois avis.
Il lui conta toute l'histoire; et comme le pauvre marchand fut pendu, quoi qu'il pût faire,' le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent. Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher 30 un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.
Il y avait une fois un bonhomme qui s'appelait Gudbrand; il vivait dans une ferme isolée et placée sur un coteau lointain ; aussi l'appelait-on Gudbrand du Coteau.
Maintenant il faut savoir que ce Gudbrand avait une excellente femme, ce qui arrive quelquefois; mais ce 5 qui est plus rare, c'est que Gudbrand connaissait le prix d'un pareil trésor. Aussi les deux époux vivaient-ils^ dans une paix profonde, jouissant de leur commun bonheur, sans s'inquiéter ni de la fortune ni des années. Tout ce que faisait Gudbrand, sa femme l'avait pensé 10 et souhaité par avance, si bien que le bonhomme ne pouvait rien toucher, rien changer, rien remuer dans la maison, sans que sa compagne ne le remerciât^ d'avoir deviné et prévenu son désir.
La vie, du reste, leur était facile: la ferme leur appar- 15 tenait, ils avaient cent écus dans un tiroir de leur buffet et deux bonnes vache§ à l'étable. Rien ne leur manquait; ils pouvaient vieillir doucement sans craindre la fatigue et la misère, sans avoir besoin de la pitié ni même de l'amitié d'autrui. 20
Un soir qu'ils causaient ensemble de leurs travaux et de leurs projets, la femme de Gudbrand dit à son mari:
— Cher ami,* il me vient une idée: vous devriez prendre une de nos vaches et la mener vendre à la ville ; celle que nous garderons suffira pour nous donner du 25
beurre et du lait. Qu'avons-nous besoin de nous fatiguer pour les autres? Nous avons de l'argent qui dort* dans le tiroir, nous n'avons pas d'enfants, ne vaudrait-il pas mieux ménager nos bras qui vieillissent? Vous aurez 5 toujours de quoi vous occuper au logis; il ne vous manquera jamais de meubles ni d'outils à réparer, et moi je resterai davantage auprès de vous avec ma quenouille et mon fuseau.
Gudbrand trouva que sa femme avait raison, comme
10 toujours; dès le lendemain, par une belle matinée, il se rendit à la ville avec la vache qu'il voulait vendre. Mais ce n'était pas jour de marché, il ne trouva pas d'acheteur.
— Très bien! très bien! dit Gudbrand; au pis aller,
15 j'en serai quitte pour^ reconduire ma vache oîi je l'ai prise; j'ai du foin et de la litière pour la béte, et la route n'est pas plus longue en revenant qu'en allant.
Sur quoi il reprit tranquillement le chemin de sa maison.
20 Au bout de quelques heures, et comme il se sentait un peu fatigué, il rencontra un homme qui menait un cheval à la ville, une bête de forte encolure, toute sellée et toute bridée. «La route est longue et la nuit vient vite, pensa Gudbrand; à tirer ma vache je n'en finirai
25 pas," et demain il faudra recommencer cette promenade. Voilà un cheval qui ferait mieux mon affaire;* je rentrerais chez moi aussi fier qu'un bailli. Qui serait heureuse de voir son mari passer en triomphe comme un empereur romain? Ce serait la femme du vieux Gud-
30 brand.»
Sur cette réflexion il arrêta le maquignon, et il échangea sa vache contre le cheval.
Une fois monté, il eut quelque regret Gudbrand était vieux et lourd, le cheval était jeune, vif, ombrageux; au bout d'une demi-heure, le cavalier allait à pied, tenant la bride au bras et tirant à grand'peine une béte qui dressait sa tête au vent ou se cabrait à chaque pierre de 5 la route.
— Mauvaise acquisition, pensait-îl, quand il aperçut un paysan qui poussait devant lui un porc gras à lard^ et dont le ventre touchait à terre.
— Un clou qui est utile vaut mieux qu'un diamant 10 qui brille et ne sert à rien, dit Gudbrand; ma femme le répète souvent.
£t il changea son cheval contre le porc.
C'était une heureuse idée, mais le bonhomme avait compté sans son hôte. Dom' pourceau était las et ne 15 voulait plus bouger. Gudbrand parla, pria, jura; ce fut en vain. Il tira le porc par le museau, il le poussa par derrière, il le battit de tous les côtés, peine perdue.* Le cochon resta dans la poussière comme un vaisseau échoué dans la vase. Le fermier se désolait quand 20 passa devant lui un homme menant une chèvre, qui, le pis tout gonflé de lait, sautait, courait, cabriolait avec une vivacité qui charmait les yeux.
— Voilà ce qu'il me faut, s'écria Gudbrand; j'aime mieux cette chèvre, si gaie, si vivante, que cet ignoble 25 et stupîde animal.
Sur quoi, il changea le porc contre la chèvre.
Tout alla bien pendant une demi-heure. La demoiselle aux longues cornes entraînait Gudbrand, qui riait de ses folies; mais quand on n'a plus vingt ans, on se 30 lasse vite de grimper sur les rochers; aussi le fermier, rencontrant un berger qui gardait son troupeau, ne se fît-
il aucun scrupule^ de troquer sa chèvre contre une brebis. «J'aurai autant de lait, pensa-t-il, et cette bêtelà, du moins, sera tranquille; elle ne fatiguera ni ma femme ni moi.»
5 Gudbrand avait bien jugé: rien de plus doux que la brebis. Elle n'avait pas de caprices, elle ne donnait pas de coups de tête, mais elle n'avançait pas et elle bêlait toujours. Séparée de ses sœurs, elle voulait retourner auprès d'elles, et plus Gudbrand la tirait, plus 10 elle gémissait misérablement.
— Au diable la sotte pécore! s'écria Gudbrand; elle est aussi têtue et aussi pleurnicheuse que la femme de mon voisin. Qui me délivrera de cette bête bêlante, pleurante, gémissante ? A tout prix je m'en débarrasse.
15 — Marché fait,^ si vous voulez, compère, dit un paysan qui passait; prenez-moi* cette oie grasse et de bonne mine, cela vaudra mieux que ce méchant mouton qui va crever dans une heure.
— Soit, dit Gudbrand ; mieux vaut une. oie vivante 20 qu'une brebis morte.
Et il emporta l'oie avec lui.
Ce n'était pas chose facile: l'oiseau était mauvais compagnon. Inquiet de ne plus se sentir à terre, il se défendait du* bec, des pattes et des ailes. Gudbrand 25 fut bientôt las de lutter.
— Pouah I dit-il, l'oie est une vilaine bête; ma femme n'en a jamais voulu à la maison.
Sur quoi, à la première ferme oli il s'arrêta, il troqua l'oie contre un beau coq, riche en plumage et bien 30 éperonné.**
Cette fois, il était satisfait; le coq, il est vrai, criait de temps en temps d'une voix trop enrouée pour charmer
des oreilles délicates; mais comme on lui avait ficelé les pattes et qu'on le tenait la tête en bas, il finissait par se faire ^ à son sort. Le seul désagrément, c'est que la journée avançait. Gudbrand, parti avant l'aurore, se trouvait le ^ soir à jeun et sans argent. La route était 5 longue encore ; le fermier sentait que ses jambes faiblissaient et qu'il avait faim : il fallait prendre un parti héroïque. Au premier cabaret, Gudbrand vendit son coq pour un écu, et, comme il avait bon appétit, il dépensa jusqu'au dernier sou pour se rassasier. 10
— Après tout, pensa-t-il, à quoi me servirait un coq quand je serais mort de faim?
En approchant de la maison, le seigneur du Coteau se mit à réfléchir sur la singulière façon dont avait tourné son voyage. 15
Avant d'entrer chez lui, il s'arrêta à la maison du voisin Pierre la Barbe-Grise, comme on le nommait dans le pays.
— Eh bien ! compère, dit la Barbe-Grise, comment ont été vos affaires à la ville ?
— Comme ci, comme ça,* répondit Gudbrand ; je ne 20 peux pas dire que j*aie été très heureux, je ne peux pas me plaindre non plus.
Et il conta tout ce qui lui était arrivé.
— Voisin, dit Pierre, vous avez fait là de belle besogne;* vous serez joliment reçu par votre ménagère. 25 Que le ciel vous protège! Pour dix écus je ne voudrais pas être dans vos souliers.
— Bon, dit Gudbrand du Coteau, les choses auraient pu tourner plus mal pour moi; mais à présent je suis tranquille et j'ai l'âme en repos. Que^ j'aie eu tort ou 30 raison, ma femme est si bonne, qu'elle n'aura pas un mot
à dire sur tout ce que j'ai fait.
lO CONTES BLEUS
— Je vous écoute, voisin, et je vous admire ; mais, avi tout le respect que je vous dois, je ne crois pas un mj de ce que vous me dites. 1
— Voulez-vous parier que j'ai raison, dit Gudbrand <j 5 Coteau? J'ai cent écus dans le tiroir de mon bufiFet, yt
risque vingt; en faites-vous autant de votre côté?^ 1
— Oui, dit Pierre, et sur l'heure.
Marché conclu,^ les deux amis entrèrent dans la maisoi de Gudbrand.
10 lierre resta à la porte de la chambre pour écouter Id deux époux.
— Bonsoir, ma vieille,* dit Gudbrand.
— Bonsoir, répondit la bonne femme; est-ce vous, mon ami ? Dieu soit béni I Comment votre journée s'est-
15 elle passée.?
— Ni bien ni mal, dit Gudbrand. Arrivé à la ville, je n'ai trouvé personne à qui vendre notre vache, aussi l'aije changée contre un cheval.
— Contre un cheval ! dit la femme, c'est une bonne 20 idée, je vous en remercie de tout mon cœur; nous pourrons donc aller en char à l'église, comme tant de gens qui nous regardent de si haut* et qui ne valent pas mieux que nous. S'il nous plaît d'avoir un cheval et de le nourrir, nous en avons le droit, je pense ; nous ne deman-
25 dons rien à personne. Oh est le cheval! il faut le mettre à l'écurie.
— Je ne l'ai pas amené jusqu'ici, dit Gudbrand; chemin faisant,* j'ai changé d'avis: j'ai troqué le cheval contre un porc.
30 — Voyez-vous, dit la femme, c'est juste ce que j'aurais fait à votre place. Cent fois merci. Maintenant, quand mes voisins viendront me voir, j'aurai, comme tout le
monde, un morceau de jambon à offrir. Qu'avons-nous besoin d'un cheval? On aurait dit: «Voyez les orgueilleux; ils regardent comme au-dessous d'eux d'aller à pied à l'église.» Il faut mettre le porc sous son toit.^
— Je n'ai pas amené le porc, dit Gudbrand; chemin 5 faisant, je l'ai changé contre une chèvre.
— Bravo I dit la bonne femme; que vous êtes un homme sage et entendu! En y réfléchissant, qu'auraisje fait d'un cochon ? On nous aurait montrés au doîg% on aurait dit : «Voyez-vous, ces gens-là, tout ce ï][u*ils 10 gagnent, ils le mangent.» Mais avec ma chèvre j'aurai du lait, du fromage, sans parler des chevreaux. Mettez vite la chèvre à l'étable.
— Je n'ai pas amené la chèvre non .plus, dit Gudbrand; chemin faisant je l'ai troquée contre une 15 brebis.
— Je vous reconnais là,^ s'écria la ménagère; c'est pour moi que vous avez fait cela. Suis-je d'âge à courir par monts et par vaux' après une chèvre? Mais une brebis me donnera sa laine et son lait. ' Mettez la brebis 20 à l'étable.
— Je n'ai pas amené la brebis non plus, dit Gudbrand ; chemin faisant je l'ai changée contre une oie . . .
— Merci, merci de tout mon cœur, dit la bonne femme. Qu'aurais-je fait d'une brebis? Je n'ai ni rouet ni métier; 25 c'est une rude besogne que* de tisser, et quand on a tissé il faut couper, tailler et coudre; il est plus simple d'acheter des habits comme nous avons toujours fait; mais une oie, une oie grasse, sans doute, voilà ce que je désirais. J'ai besoin de duvet pour notre édredon, et j'ai 30 depuis longtemps la fantaisie de manger quelque jour une oie rôtie. Il faut enfermer la bête au poulailler.
— Je n'ai pas non plus amené Toie, dit Gudbrand ; chemin faisant je Tai changée contre un coq.
— Cher ami, dit la bonne femme, vous êtes plus sage que moi. Un coq, c'est admirable; cela vaut mieux
5 qu'une horloge qu'il faut remonter tous les huit jours. ^ Un coq, cela chante tous les matins à quatre heures et nous dit qu'il est temps de louer Dieu et de travailler. Une oie, qu'en aurions-nous fait ? Je ne sais pas faire de cuisine, et pour mon édredon, Dieu merci! il ne manto quera pas de mousse plus douce que le duvet; vite le coq au poulailler.
— Je n'ai pas non plus amené le coq, dit Gudbrand; car, à la tombée du jour, je me suis senti une faim de chasseur,^ et j'ai été obligé de vendre le coq pour un
15 écu, sans quoi je serais mort de faim.
— Dieu soit loué de vous avoir donné cette bonne idée! dit la ménagère; tout ce que vous faites, Gudbrand, est toujours selon mon cœur. Qu'avons-nous besoin d'un coq? Nous sommes nos maîtres, je croîs; per-
20 sonne n'a d'ordre à nous donner; nous pouvons rester au lit aussi tard qu'il nous plaît. Vous voilà, mon cher ami, je suis heureuse et n'ai besoin que d'une chose, c'est de vous sentir près de moi.
Alors Gudbrand ouvrit la porte :
25 — Eh bien! voisin Pierre, qu'est-ce que vous dites? Allez chercher vos vingt écus.
Et il embrassa sa vieille femme sur les deux joues avec autant de plaisir et plus de tendresse que si elle n'avait eu que vingt ans.
ES-TU CONTENT f OU L'HISTOIRE DES NEZ 15