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ES-TU CONTENT? OU L'HISTOIRE DES NEZ

— Vous n'êtes pas content, dit Coranda en tirant son couteau de sa poche.

— Je ne dis pas cela, reprit le bonhomme. Un chien mort n'est qu'un chien mort.

Et il soupira. 5

Quelques jours plus tard, le fermier et sa femme

allèrent au marché. Comme ils se méfiaient de leur

terrible valet, ils lui dirent:

— Tu resteras au logis, tu ne feras rien de ton chef,^

tu feras exactement ce que feront les autres. 10

— Bien, dit Coranda.

Il y avait dans la cour un vieil appentis dont le toit menaçait ruine. Vinrent les maçons pour le réparer; suivant l'usage, ils commencèrent par le démolir. Voilà^ mon Coranda qui prend une échelle et monte sur le toit 1 5 de la maison, qui était tout neuf. Bardeaux, lattes, clous, crampons il arrache tout et en disperse au vent les débris. Quand le fermier revint, la maison était à jour.*

— Drôle, s'écria-t-il, quel nouveau tour m'as-tu joué?

— Je vous ai obéi, maître, reprit Coranda; vous 20 m'avez dit de faire ce que feraient les autres. Est-ce que vous n'êtes pas content ?

Et il tira son couteau.

— Content, dit le fermier, content; pourquoi serai-je mécontent ? Quelques lattes de plus ou de moins ne me 25 ruineront pas.

Et il soupira.

Le soir venu, le fermier et sa femme se dirent qu'il était grand temps* d'en finir avec ce diable incarné. Comme c'étaient des gens sensés, ils ne faisaient jamais 30 rien sans consulter leur fille, l'usage étant en Bohême que les enfants aient toujours plus d'esprit que les parents.

l6 CONTES BLEUS

— Père, dît Hélène, je me cacherai de grand matin dans le grand poirier, et je ferai ^ le coucou; tu diras à Coranda que l'année est passée, puisque le coucou chante; tu le payeras et tu le renverras.

5 Chose dite, chose faite.^ Dès le matin, on entend dans la campagne le cri plaintif de l'oiseau du printemps: Cou-coUy cou-cou.* Qui parut surpris ? ce fut le fermier.

— Or çà, mon garçon, dit-il à Coranda; voici la saison lo nouvelle; le coucou chante sur le poirier là-bas: viens

que je te paye et séparons-nous bons amis.

— Un coucou, dit Coranda, je n'ai jamais vu ce bel oiseau.

Il court à l'arbre et le secoue à tour de bras.^ On 15 entend un cri, et voilà que de l'arbre tombe une jeune fille. Dieu merci avec plus de peur que de mal.

— Scélérat I criait le fermier.

— Vous n'êtes pas content? dit Coranda en tirant son couteau.

20 — Misérable! tu me tues ma fille et tu veux encore que je sols content: je suis fou de colère; va-t'en, si tu ne veux périr de ma main.

Je partirai quand je vous aurai coupé le nez, dit Coranda. J'ai tenu ma parole, tenez la vôtre.

2^ — Holà! dit le fermier en mettant la main devant son visage, tu me laisseras bien racheter mon nez ?

— Soit, dit Coranda.

— Veux-tu dix moutons?

— Non.

30 — Deux bœufs?

— Non.

— Dix vaches?

ES-TU CONTENT? OU l'HISTOIRE DES NEZ l^

— Non, j'aime^^PRx vous couper le nez.

— Et il aiguisa son couteau sur le seuil de la maison.

— Père, dit He'iène, j'ai fait la faute, je la réparerai. Coranda, voulez-vous ma main au lieu du nez de mon père. 5

— Oui, dit Coranda. '^

— J'y mets une condition, dit la jeune fille; je prends pour ma part^ la suite du marché. Le premier de nous qui ne sera pas content .en ménage, on lui coupera le nez.

— Bien, dit Coranda, j'aimerais mieux que ce fût la lo langue, mais après le nez on y viendra.^

Jamais il n'y eut plus belle noce à Dewitz, et jamais on ne vit plus heureux ménage. Coranda et la belle Hélène furent des époux accomplis. Jamais on n'entendit se plaindre ni le mari ni la femme; ils s'aimèrent, et, 15 grâce à leur ingénieux contrat, ils gardèrent pendant une longue union et leur amour et leur nez.

l8 CONTES BLEUS

Il y avait une fois une paysanne qui était restée veuve avec deux enfants. L'aînée, qui n'était que la belle-fille, se nommait Dobrunka; la seconde qui était aussi méchante que sa mère, s'appelait Zloboga. La

5 paysanne adorait sa fille, mais elle avait Dobrunka en horreur, simplement parce que Dobrunka était aussi belle que sa sœur était laide. La bonne Dobrunka ne savait même pas qu'elle était jolie; aussi ne pouvait-elle pas s'expliquer pourquoi sa belle-mère entrait en fureur

10 rien^ qu'en la voyant. C'était la pauvre enfant qui faisait tout dans la maison; à elle de balayer, de faire la cuisine, de laver, de coudre, de filer, de tisser, de couper l'herbe, de soigner la vache. Zloboga vivait en princesse, c'est-à-dire ne faisait rien.

15 Dobrunka travaillait de grand cœur, et recevait les reproches et les coups avec là douceur d'un agneau. Rien ne désarmait la marâtre, car chaque jour ajoutait à la beauté de l'aînée, à la laideur de la cadette.

— Les voilà grandes,^ pensait la paysanne; les pré-

20 tendants viendront bientôt; ils refuseront ma fille quand ils verront cette affreuse Dobrunka, qui fait exprès d'embellir* pour me contrarier. A tout prix il faut que je m'en débarrasse.

Un jour, c'était au milieu de janvier, Zloboga eut

25 envie de violettes.

— Allons, Dobrunka, va me chercher dans les bois un bouquet de violettes; je le mettrai à ma ceinture et je le sentirai.

— Bon Dieu,^ ma sœur, quelle idée! Est-ce qu'il y a des violettes sous la neige? 5

— Tais-toi, vilaine sotte, reprit la cadette; fais ce que je te dis. Si tu ne vas pas au bois, si tu ne me rapportes pas un bouquet de violettes, je te bats comme plâtre.^

La mère prit Dobrunka par le bras, la jeta à la porte lo et tira un double verrou.

La pauvre fille alla au bois en pleurant. Tout était couvert de neige; il n'y avait pas même un sentier. Dobrunka perdit sa route, la faim la prit,* le froid la faisait trembler. Elle pria Dieu de la retirer de cette 15 misérable vie.

Tout à coup elle aperçoit une lueur dans le lointain. Elle marche, elle monte, elle arrive au sommet d'un rocher. Là était un grand feu ; autour du feu il y avait douze pierres, et sur chaque pierre un personnage immo- 20 bile, enveloppé d'un grand manteau, la tête couverte d'un capuchon qui lui tombait jusqu'aux yeux. Trois de ces manteaux étaient blancs comme la neige, trois étaient verts comme l'herbe des prés, trois étaient blonds comme des gerbes mûres, trois étaient violets 25 comme des grappes de raisin. Ces douze figures, qui regardaient le feu en silence, c'étaient les douze mois de l'année.

Dobrunka reconnut Janvier à sa longue barbe blanche; seul il tenait un bâton à la main. La pauvre fille 30 avait grand'peur; elle approcha en disant d'une voix timide:

— Mes bons seigneurs, permettez-moi de me chauffer à votre feu, le froid me glace.

Janvier fit un signe de tête:

— Pourquoi venir ici, ma fille? dit-il; que cherches-tu? 5 — Je cherche des violettes, répondit Dobrunka.

— Ce n'est pas la saison, il n'y a pas de violettes en temps de neige, dit Janvier avec sa grosse voix,

— Je le sais, reprit tristement Dobrunka; mais ma sœur et ma mère me battront comme plâtre si je n'en

10 rapporte pas. Mes bons seigneurs, dites-moi oli j'en trouverai.

Le vieux Janvier se leva, et, s'adressant à un jeune homme en capuchon vert, il lui mit le bâton à la main :

— Mon frère Mars, dit-il, ceci te regarde.

15 Mars se lève à son tour et remue le feu avec le bâton. Voici la flamme qui s'élève; la neige fond, des bourgeons rougissent les rameaux, l'herbe verdit au pied des buissons, les fleurs percent sous la verdure, les violettes s'ouvrent. C'est le printemps.

20 — Vite, mon enfant, cueille tes violettes, dit Mars. Dobrunka en fait un gros bouquet, remercie les douze mois, et court joyeuse au logis. Qui fut étonnée ? ce fut Zloboga, ce fut la marâtre. L'odeur des violettes embaumait la maison.

25 — Où as-tu trouvé ces belles choses ? demanda Zloboga d'un ton dédaigneux.

— Là-haut, sur la montagne, répondit sa sœur. Il y a comme un grand tapis bleu sous les buissons.

Zloboga mit le bouque* à sa ceinture, et ne dit même 30 pas merci à la pauvre enfant.

Le lendemain, la méchante sœur, rêvant auprès du poêle, eut envie de fraises.

— Va me chercher des fraises dans les bois, dit-elle à Dobrunka.

— Bon Dieu! ma sœur, quelle idée! Est-ce qu'il y a des fraises sous la neige ?

— Tais*toi, vilaine sotte; fais ce que je te dis. Si tu 5 ne vas pas au bois, si tu ne me rapportes pas un panier de fraises, je te bats comme plâtre.

La mère prit Dobrunka par le bras, la jeta à la porte et tira un double verrou.

La pauvre fille reprit le chemin du bois, cherchant de 10 tous ses yeux^ la lumière de la veille. Elle fut assez heureuse pour la revoir, et arriva auprès du feu, tremblante et glacée.

Les douze mois étaient à leur place, immobiles et silencieux. 15

— Mes bons seigneurs, permettez-moi de me chauffer à votre feu; le froid me glace.

— Pourquoi reviens-tu.^ dit Janvier; que cherches-tu?

— Je cherche des fraises, répondit-elle.

— Ce n'est pas la saison, reprit Janvier avec sa grosse 20 voix; il n'y a pas de fraises sous la neige.

— Je le sais, reprit tristement Dobrunka ; mais ma mère et ma sœur me battront comme plâtre si je n'en rapporte pas. Mes bons seigneurs, dites-moi oU j'en trouverai 25

Le vieux Janvier se leva, et s'adressant à un homme en capuchon blond, il lui mit le bâton à la main :

— Mon frère Juin, dit-il, ceci te regarde.

Juin se lève à son tour, et ffemue le feu avec le bâton. Voici la flamme qui s'élève; la neige fond, la terre ver- 30 dit, les arbres se couvrent de feuilles, les oiseaux chantent, les fleurs s'ouvrent; c'est l'été. Des milliers de

petites étoiles blanches émaillent le gazon, puis elles se changent en fraises, et voilà les fraises qui brillent dans leurs vertes corolles comme des rubis au milieu d'émeraudes.

^ — Vite, mon enfant, cueille tes fraises, dit Juin.

Dobrunka en emplit son tablier, remercie les douze mois, et court joyeuse au logis. Qui fut étonnée.^ Ce fut Zloboga, ce fut la marâtre. L'odeur des fraises embaumait la maison.

10 — Oii as-tu trouvé ces belles choses? demanda Zloboga d'un ton dédaigneux.

— Là-haut, sur la montagne, répondit sa sœur ; il y en a tant qu'on dirait du sang répandu.^

Zloboga et sa mère mangent les fraises et ne disent 15 même pas merci à la pauvre enfant.

Le troisième jour, la méchante sœur voulut des pommes rouges. Mêmes menaces, mêmes injures, mêmes violences. Dobrunka courut à la montagne, et fut assez heureuse pour retrouver les douze bons mois, qui se 20 chauffaient immobiles et silencieux.

— Encore toi, mon enfant? dit le vieux Janvier en lui faisant place au feu.

Et Dobrunka lui conta en pleurant que si elle ne rapportait pas de pommes rouges, sa mère et sa sœur la 25 battraient jusqu'à la faire mourir.^

Le bon Janvier refit les cérémonies de la veille.

— Frère Septembre, dit-il à une barbe grise en capuchon violet, ceci te regarde.

Septembre se lève à son tour et remue le feu avec le

30 bâton. Voici la flamme qui s'élève; la neige fond, les

arbres poussent quelques feuilles jaunies qui tombent

^ une à une au souffle du vent. C'est l'automne. Pour

toutes^ fleurs, quelques œillets attardés, des marguerites, des immortelles. Dobrunka ne vit qu'une chose, c'était un pommier avec ses fruits rougissants.

— Vite, mon ienfant, secoue Tarbre, dit Septembre. Elle secoue, une pomme tombe ; elle secoue une seconde ^

fois, il tombe un second fruit.

— Vite, Dobrunka, vite à la maison I crie Septembre d'une voix impérieuse.

La bonne fille remercie les douze mois et court joyeuse au logis. Qui fut étonnée? ce fut Zloboga, ce fut la lo marâtre.

— Des pommes fraîches en janvier ! oli as-tu cueilli ces deux pommes ? demande Zloboga.

— Là-haut, sur la montagne ; il y a un arbre qui en est rouge comme un cerisier au mois d'août. 15

— Pourquoi n'apportes-tu que deux pommes? tu as mangé les autres en route.

— Moi, ma sœur? je n'y ai pas touché; on ne m'a permis de secouer l'arbre que deux fois, il n'est tombé que deux pomities. 20

— Que la foudre t'emporte ! crie Zloboga.

Et elle frappe sa sœur qui se sauve en pleurant.

La méchante fille goûta une des deux pommes; elle n'avait jamais rien mangé d'aussi délicat. La mère fut du même avis. Quel regret de n'en avoir pas davan- 25 tagel

— Mère, dit Zloboga, donne-moi ma pelisse, j'irai au bois, je trouverai l'arbre, et, qu'on me le permette ou non, je le secouerai si bien que toutes les pommes seront

à nous.* 30

La mère voulut faire quelques observations. Un enfant gâté n'écoute personne; Zloboga s'enveloppe ■

dans sa pelisse, rabat le capuchon sur sa tête et court au bois.

Tout était couvert de neige; il n'y avait pas même un sentier. Zloboga perdit sa route, mais la convoitise 5 et Torgueil la poussaient en avant. Elle aperçoit une lueur dans le lointain, court, monte et trouve les douze mois assis chacun sur sa pierre, tous immobiles et silencieux. Sans leur demander pardon, elle s'approche du feu.

10 — Que viens-tu faire ici? que veux-tu? oh vas-tu? dit sèchement le vieux Janvier.

— Que t'importe, vieux fou! répond Zloboga. Tu n'as pas besoin de savoir d'oh je viens, ni oh je vais.

Et elle s'enfonce dans le bois.

15 Janvier fronce le sourcil et lève son bâton au-dessus de sa tête. En un clin d'oeil le ciel s'obscurcit, le feu noircit,^ la neige tombe, le vent souffle. Zloboga ne voit plus devant elle, elle s'égare, et cherche en vain à revenir sur ses pas. La neige tombe, le vent souffle. Elle ^o appelle sa mère, elle maudit sa sœur, elle maudit Dieu. La neige tombe, le vent souffle. Zloboga est glacée, ses membres se roidissent, elle s'affaisse. La neige tombe, le vent souffle toujours.

La mère va sans cesse de la fenêtre à la porte, de la 5 porte à la fenêtre; les heures passent, Zloboga ne revient pas.

— Il faut que je retrouve ma fille, dit-elle. L'enfant se sera oubliée après ^ ces maudites pommes.

La mère prend sa pelisse et son capuchon ; elle court

30 à la montagne; tout est couvert de neige, il n'y a pas

même un sentier. Elle s'enfonce dans le bois, elle appelle

sa fille. La neige tombe, le vent souffle. Elle marche

avec rinquiétude de la fièvre, elle crie au loin. La neige tombe, le vent souffle toujours.

Dobrunka attendit le soir et toute la nuit; personne ne revint. Au .matin elle prend son rouet, elle file toute une quenouille, point de nouvelles. 5

— Bon Dieu, qu'est-il arrivé ? dit en pleurant la bonne fille. Le soleil brillait au travers d'un brouillard glacé, la neige couvrait la terre. Dobrunka fit le signe de la croix et dit un Pater pour sa mère et sa sœur. On ne les revit pas au logis, et ce fut au printemps qu'un pâtre 10 retrouva les deux cadavres dans les bois.

Dobrunka resta seule maîtresse de la maison, de la vache et du jardin, sans parler d'une pièce de pré au> devant du logis. Mais quand une bonne et jolie fille a un champ sous sa fenêtre, la première chose qui vient 15 dans le champ c'est un jeune fermier qui offre honnêtement son avoir, son cœur et sa main. Dobrunka fut bientôt mariée; les douze mois n'abandonnèrent pas leur enfant. Plus d'une fois, quand la bise soufflait trop fort et que les vitraux tremblaient dans leur cadre de plomb, 20 le bonhomme Janvier vint boucher avec de la neige toutes les fentes de la maison afin que le froid n'entrât point dans ce paisible réduit.

Ainsi vécut Dobrunka, toujours bonne, toujours heureuse. 25

LE PACHA BERGER Conte turc

Il y avait une fois, à Bagdad,^ un pacha fort aimé du sultan, fort redouté de ses sujets. Ali (c'était le nom de notre homme) était un vrai musulman, un Turc de la vieille roche.^ Dès que Taube du jour permettait de 5 distinguer un fil blanc d'un fil noir, il étendait un tapis à terre, et le visage tourné vers la Mecque,* il faisait pieusement ses ablutions et ses prières. Ses dévotions achevées, deux esclaves noirs, vêtus d'écarlate, lui apportaient la pipe et le café. Ali s'installait sur un divan,

10 les jambes croisées, et restait ainsi tout le long du jour. Boire à petits coups du café d'Arabie,* noir, amer et brûlant, fumer lentement du tabac de Smyrne^ dans un long narguilé^ dormir, ne rien faire et penser moins encore, c'était là sa façon de gouverner. Chaque mois,

rS il est vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trésor impérial un million de piastres, l'impôt du pachalick; ce jour-là, le bon Ali, sortant de sa quiétude ordinaire, appelait devant lui les plus riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux

2o millions de piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils n'avaient pas un para; ils imploraient la pitié du pacha, la miséricorde du sultan. Sur quoi Ali, sans cesser de prendre son

café, les faisait bâtonner sur la plante des pieds jusqu'à ce qu'on lui apportât cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par trouver quelque part. La somme comptée, le fidèle administrateur en envoyait la moitié au sultan et jetait l'autre moitié dans ses coffres, 5 puis il se remettait à fumer. Quelquefois, malgré sa patience, il se plaignait, ce jour-là, des soucis de la grandeur, et des fatigues du pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant, il levait l'impôt avec le même calme et le même désintéresse- 10 ment. C'était le modèle des pachas.

Après la pipe, le café et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'était sa fille, Charme -des -Yeux, Il avait raison de l'aimer, car, dans sa fille, comme dans un vivant miroir, Ali se* revoyait avec toutes ses vertus. Aussi 15 nonchalante que belle, Charme -des -Yeux ne pouvait pas faire un pas sans avoir auprès d'elle trois femmes toujours prêtes à la servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette, une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'éventail, une esclave noire l'amusait 20 par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traîné par des bœufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en visites, occupée à manger des confitures de roses, à boire des sorbets à la 25 grenade, à regarder des danseuses, à se moquer de ses bonnes amies. Après une journée si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait son père et dormait sans rêver. Lire, réfléchir, broder, faire de la musique, ce sont là des fatigues que Charme-des- Yeux avait soin 30 de laisser à ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de pacha, on est née pour s'amuser, et qu'y

a-t-il de plus amusant et de plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les Turcs; mais combien de chrétiens qui sont Turcs à cet endroit I ^

Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mélange, autre- 5 ment la terre ferait oublier le ciel. Ali en fit l'expérience. Un jour d'impôt," le vigilant pacha, moins éveillé que de coutume, fit bâtonner par mégarde un raya grec, protégé de l'Angleterre. Le battu cria: c'était son droit; mais le consul anglais, qui avait mal

lo dormi, cria plus fort que le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le consul. On hurla dans les journaux, on vociféra au parlement, on montra le poing à Constantinople." Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le sultan, et, ne pouvant se débarrasser de

15 sa fidèle alliée, dont il avait peur, il voulut au moins se débarrasser du pacha, cause innocente de tout ce vacarme. La première idée de Sa Hautesse fut de faire étrangler son ancien ami; mais Elle réfléchit que le supplice d'un musulman donnerait trop d'orgueil et trop

20 de joie à ces chiens de chrétiens qui aboient toujours. Aussi, dans son inépuisable clémence, le commandeur des croyants se contenta-t-il* d'ordonner qu'on jetât le pacha sur quelque plage déserte, et qu'on l'y laissât mourir de faim.

25 Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge était un vieux pacha, chez qui l'âge tempérait le zèle, et qui savait par expérience que la volonté des sultans n'est pas absolument immuable. Il se dit qu'un jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle

30 lui saurait gré d'une clémence qui ne lui coûtait rien. Il se fit amener en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques piastres, et les prévint que.

si le lendemain on les retrouvait dans le pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait étrangler ou décapiter, à leur choix. AH le remercia de tant de bonté ; une heure après, il était parti avec une caravane qui gagnait la Syrie.^ Dès le soir on proclama 5 dans les rues de Bagdad la chute et Texil du pacha ; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on célébrait la justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours Tceil ouvert sur les misères de ses enfants. Aussi le mois suivant, quand le nouveau pacha, qui avait la 10 main un peu lourde, demanda deux millions et demi de piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter,* trop heureux d'avoir enfin échappé aux serres du brigand qui, durant tant d'années, l'avait pillé impunément. 15 "^ Sauver sa tète est une bonne chose, maïs ce n'est pas tout: il faut vivre; c'est une besogne difficile pour un homme habitué à compter sur le travail et l'argent d'au trui. En arrivant à Damas,' Ali se trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait 20 de faim, et, douleur plus grande pour un père ! il voyait sa fille pâlir et dépérir auprès de lui. Que faire en cette extrémité? tendre la main?"* Cela était indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un peuple à ses genoux. Travailler ? Ali avait toujours vécu noblement, 25 il ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent, était de faire bâtonner les gens; mais pour exercer en paix cette industrie respectable, il faut être pacha et avoir un brevet du sultan. Faire ce métier en amateur, à ses risques et périls, c^était s'exposer à 30 être pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment pas la concurrence, AH en savait quelque

chose : la plus belle action de sa vie, c'était d'avoir fait étrangler de temps à autre quelque petit larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.

Un jour qu'il n'avait pas mangé, et que Chàrme-des- 5 Yeuxj épuisée par le jeûne, n'avait pu quitter la natte où elle était couchée, Ali, rôdant par les rues de Damas, comme un loup affamé, aperçut des hommes qui chargeaient des cruches d'huile sur leur tête et les portaient à un magasin peu éloigné. A l'entrée du magasin était

10 un commis qui payait à chaque porteur un para par voyage. La vue de cette petite pièce de cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit à la file, et, montant un étroit escalier, reçut en charge une énorme jarre, qu'il avait grand'peine à tenir en équilibre sur sa tête, même

15 en y portant les deux mains.^

Ali descendait pas à pas, quand, à la troisième marche, il sentit que son fardeau penchait en avant. Il se rejette en arrière, le pied lui glisse, il roule jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisée en éclats et de

20 l'huile qui l'inonde. Il se relevait tout honteux, quand il se sentit pris au collet par le commis de la maison.

— Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour réparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un métier, on ne s'en mêle pas.

25 — Cinquante piastres ! dit Ali en souriant avec amertume. Oh voulez-vous que je les prenne.^ Je n'ai pas un para,

— Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau,^ reprit le commis sans sourciller.

30 Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux, fut jeté à terre, ses pieds passés entre deux cordes, et là, dans une attitude oh il n'avait que

trop souvent mis les autres, il reçut sur la plante des pieds cinquante coups de bâton aussi vertement appliqués que si un pacha eût présidé à Texécution.

Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds de quelques haillons et se traîna vers 5 sa maison en soupirant.

— Dieu est grand, murmurait-il ; il est juste que je souffre ce que j'ai fait souffrir.^ Mais les marchands de Bagdad que je faisais bâtonner étaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour eux, et moi 10 je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de bâton. ^

11 se trompait; une bonne femme qui, par hasard ou par curiosité, avait vu sa mésaventure, le prit en pitié. Elle lui donna de Thuile pour panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignées de haricots 15 pour vivre en attendant la guérison, et ce soir-là même, pour la première fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquiéter du lendemain.

Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa retraite forcée, Ali eut une idée lumi- 20 neuse. «J'ai été un sot, pensa-t il, de prendre le métier de portefaix: un pacha n'a pas la tête forte; c'est aux bœufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la légèreté des mains; j'étais un chasseur sans pareil; de plus je 25 sais comment l'on flatte et l'on ment; je m'y connais, j'étais pacha: choisissons un état oU je puisse étonner le monde par ces brillantes qualités et conquérir rapidement une honnête fortune.»

Sur ces réflexions, Ali se fit barbier. 30

Les premiers jours tout alla bien; le patron du nouveau barbier lui faisait tirer de l'eau laver la boutique,

secouer les nattes, ranger les ustensiles, servir le café et les pipes aux habitués. Ali se tirait à merveille de^ ces fonctions délicates. Si, par hasard, on lui confiait la tête de quelque paysan de la montagne, un coup de 5 rasoir donné de travers passait inaperçu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent pas qu'ils sont faits pour être écorchés; un peu plus, un peu moins, cela ne les change guère et n'émeut en rien leur stupidité.

Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la

lo boutique un grand personnage dont la vue seule était faite pour intimider le pauvre Ali. C'était le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tête en citrouille, avec de longues pattes velues, l'œil inquiet et les dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le

15 crâne une.mousse odorante, le bouffon, renversé sur son siège, s'amusait à pincer le nouveau barbier, à lui rire au nez, à lui tirer la langue. Deux fois, il lui fit tomber des mains le gobelet de savon, ce qui deux fois le mit en telle joie qu'il lui jeta quatre /^râtj. Cependant le pru-

20 dent Ali ne perdait rien de son sérieux; tout entier^ au soin d'une tête si chère, il faisait marcher son rasoir avec une régularité, avec une légèreté admirables, quand tout à coup le bossu fit une grimace si hideuse et poussa un tel cri, que le barbier, effrayé, retira brusquement la

25 main, emportant au bout de son rasoir la moitié d'une oreille, et ce n'était pas la sienne.

Les bouffons aiment à rire, mais c'est aux dépens d'autrui. Il n'y a pas de gens qui aient l'épiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la peau de leurs voi-

30 sins. Tomber à coups de poing sur Ali et l'étrangler tout en criant à l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille était si

forte, qu'il fallut bien que le blessé songeât à son oreille, d*oli jaillissait le sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit à fuir dans les ruelles de Damas avec la légèreté d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est pris, il est pendu. 5

Après mille détours, il se cacha dans une cave ruinée, et n'osa regagner sa demeure qu'au milieu des ténèbres et du silence de la nuit. Rester à Damas après un tel accident, c'était une mort certaine; Ali n'eut pas de peine à convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur lo l'heure. Leur bagage ne les gênait guère; avant l'aurore ils avaient gagné la montagne. Trois jours durant, ils marchèrent sans s'arrêter, n'ayant pour vivre que quelques figues dérobées aux arbres du chemin, avec un peu d'eau trouvée à grand'peine au fond des ravines des- 15 séchées. Mais toute misère a sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leur splendeur, jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mangé de meilleur .appétit.

A leur dernière étape, les fugitifs furent accueillis par 20 un brave paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalité. Après souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit de le prendre pour berger. Conduire à la montagne une vingtaine de chèvres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'était 25 pas un métier difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort^ de la besogne; on ne courait pas risque d'être battu pour sa maladresse, on avait à discrétion le lait et le fromage, et si le fermier ne donnait pas un para^ du moins il permettait à Chamie-des- Yeux de prendre au- 30 tant de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son père et les siens. Ali, qui n'avait que le choix de

mourir de faim ou d'être pendu, se décida sans trop de peine ^ à mener la vie des patriarches. Dès le lendemain, il s'enfonça dans la montagne avec sa fille, ses chiens et son troupeau.

5 Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couché sur le dos et fumant sa pipe, il passait le temps à regarder les oiseaux qui tournaient dans Iç ciel. La pauvre Charme -des -Yeux était moins patiente: elle songeait à Bagdad; sa quenouille ne lui faisait point 10 oublier les doux loisirs d'autrefois.

— Mon père, disait-elle souvent, à quoi bon la vie quand elle n'est qu'une perpétuelle misère? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un coup que de mourir à petit feu ?^

15 — Dieu est grand, ma fille, répondit le sage berger, ce qu'il fait est bien fait. J'ai le repos; à mon âge, c'est le premier des biens; aussi, tu le vois, je me résigne. Ah! si seulement j'avais appris un métier I Toi, tu as la jeunesse et l'espérance, tu peux attendre un retour de

20 fortune. Que de raisons pour te consoler !

— Je me résigne, mon bon père, disait Charme-des- Yeux en soupirant.

Et elle se résignait d'autant moins qu'elle espérait davantage.

25 11 y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans la montagne. En poursuivant un oiseau blessé, il s'était égaré; seul et loin de sa suite, il cherchait à retrouver son chemin en descendant le

30 cours d'un ruisseau, quand, au détour d'un rocher, il aperçut en face de lui une jeune fille, qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau, tressait sa longue cheve-

lure. A la vue de cette belle créature, Yousouf poussa un cri. Charme -des- Yeux leva la tête. Effrayée de voir un étranger, elle s'enfuit auprès de son père et disparut aux regards du prince étonné.

— Qu'est cela.^ pensa Yousouf. La fleur de la mon- 5 tagne est plus fraîche que la rose de nos jardins; cette fille du désert est plus belle que nos sultanes. Voici la femme que j'ai rêvée.

Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il 10 trouva enfin Chamie-des- Yeux occupée à traire les brebis, tandis qu'Ali appelait à lui les chiens, dont les aboiements furieux dénonçaient l'approche d'un étranger. Yousouf se plaignit d'être égaré et de mourir de soif. Charme -des 'Yeux lui apporta aussitôt du lait dans un 15 grand vase de terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le père et la fille, puis enfin, il se décida- à demander son chemin. Ali, suivi de ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et revint tout tremblant. L'inconnu lui avait donné une 20 pièce d'or: c'était donc un officier du sultan, un pacha peut-être? Pour Ali, qui jugeait avec ses propres souvenirs, un pacha était un homme qui ne pouvait que faire le mal, et dont l'amitié n'était pas moins redoutable que la haine. 25

En arrivant à Damas, Yousouf courut se jeter au cou^ de sa mère. Il brûlait de raconter ce qu'il avait vu dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue, déclara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'épouser dès le lendemain. 30

— Un peu de patience, mon fils, lui répétait sa mère; laisse-nous savoir quel est ce miracle de beauté; après

cela, nous déciderons ton père, et nous le ferons consentir à cette heureuse union.

Quand le pacha connut la passion de son fils, il commença par se récrier et finit par se mettre en colère. 5 Jamais il ne donnerait les mains ^ à ce pauvre mariage, jamais!

Jamais est un mot qu*un homme prudent ne doit point prononcer dans son ménage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours* n'étaient pas écoulés que

10 le pacha, ému par les larmes de la mère, par la pâleur et le silence du fils, en* arrivait de guerre lasse* à céder. Mais en homme fort et qui s'estime à son juste prix, il déclara hautement qu'il faisait une sottise et qu'il le savait.

15 — Soit, dit-il, que mon fils épouse une bergère, et que sa folie retombe sur sa tête; je m'en lave les mains. Mais pour que rien ne manque à cette union ridicule,

qu'on appelle mon bouffon. C'est à lui seul qu'il appartient d'obtenir et d'amener ici cette misérable chevrière

20 qui a jeté un sort sur ma maison.

Une heure après, le bossu, monté sur un âne, gagnait la montagne, maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du bon sens d'envoyer en ambassade à un berger, par la poussière et le soleil,

25 un homme délicat, né pour vivre dans un palais, et qui charmait les princes et les grands par la finesse de son esprit? Mais, hélas! la fortune est aveugle; elle met les sots au pinacle, et réduit au métier de bouffon le génie qui ne veut pas mourir de faim.

30 Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il aperçut Ali, couché à l'ombre d'un caroubier, et plus occupé de sa pipe que de ses brebis.

Le bouffon piqua son âne, et s'avança vers le berger avec la majesté d'un vizir.

— Drôle, lui dit-il, tu as ensorcelé le fils du pacha; il te fait Thonneur d'épouser ta fille. Décrasse au plus vite cette perle de la montagne, il faut que je l'emmène à 5 Damas. Quant à toi, le pacha t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tôt le pays.

Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la tête, demanda au bossu ce qu'il voulait.

— Bête brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas enten- 10 du? Le fils du pacha prend ta fiHe en mariage.

— Qu'est-ce que fait le fils du pacha ?^ dit Ali.

— Ce qu'il fait? s'écria le bouffon, en éclatant de rire.* Double pécore que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton espèce? Ne sais- 15 tu que le pacha partage avec le sultan la dîme de la province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut prendre à sa volonté ?

— Je ne te parle point du pacha, reprit tranquille- 20 ment Ali. Que Dieu protège Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il armurier ?

— Non, imbécile.

— Forgeron ?

— Encore moins. 25

— Charpentier?

— Non.

— Chaufournier?

— Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot ! il n'y a que les gueux qui travaillent. Le fils 30 du pacha est un noble personnage, ce qui veut dire qu'il

a les mains blanches et qu'il ne fait rien.

— Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger; un ménage coûte cher, je ne donnerai jamais mon enfant à un mari qui ne peut pas nourrir sa femme. Mais peut-être le fils du pacha a-t-il quelque métier moins

5 rude. N'est-il point brodeur?

— Non, dit le bouffon, en haussant les épaules.

— Tailleur ?

— Non.

— Potier ?

10 — Non.

— Vannier?

— Non.

— Il est donc barbier?

— Non, dit le bossu, rouge de colère. Finis cette 15 sotte plaisanterie, ou je te fais rouer de coups. Appelle

ta fille ; je suis pressé.

— Ma fille ne partira pas, répondit le berger.

11 siffla ses chiens, qui vinrent se ranger auprès de lui en grognant et en montrant des crocs qui ne parurent 20 charmer que médiocrement Tenvoyé du pacha.

Le bossu retourna sa monture,^ et menaçant du poing Ali qui retenait ses dogues au poil hérissé:

— Misérable ! lui cria-t-il, tu auras bientôt de mes nouvelles;^ tu sauras ce qu'il en coûte pour avoir une

25 autre volonté que celle du pacha, ton maître et le mien. Le bouffon rentra dans Damas la tête basse." Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon côté.* C'était un petit échec pour sa femme et son fils, pour lui c'était un triomphe; double succès qui chatouillait

30 agréablement son orgueil.

— Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais, rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a

que sa parole. Je vais envoyer dans la montagne quatre cavaliers qui m'amèneront la fille; quant au père, ne t'en embarrasse pas, je lui réserve un argument décisif.

Et disant cela il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait devant lui quelque chose qui le 5 gênait.

Sur un signe de sa mère, Yousouf se leva et supplia son père de lui laisser l'ennui de mener à bonne fin cette petite aventure. Sans doute le moyen proposé était irrésistible. Mais Charme- des- Yeux avait peut-être la 10 faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf espérait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement à bout^ d'une résistance qui ne lui semblait pas sérieuse. 15

— Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton père; c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te préviens qu'à compter^ d'aujourd'hui je ne me mêle plus de tes affaires. Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte.' Je 20 donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi malheureux que le bossu.

Yousouf sourit, il était sûr de réussir. Comment Charme -des -Yeux ne l'aimerait-elle pas?* Il l'adorait.

Ali reçut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au 25 fils du pacha; il le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur le fond des choses** il fut inexorable. Point de métier, point de mariage; c'était à prendre ou à laisser.

Le fils du pacha descendit de la montagne, la tête 30 basse. Que faire? Rentrer à Damas, pour y être en butte aux railleries de son père; jamais Yousouf ne s'y

résignerait. Perdre Charme -des -Yeux? plutôt la mort. Faire changer d'avis à cet entêté de vieux berger? Yousouf ne pouvait l'espérer; il en venait^ presque à regretter de s'être perdu par trop de bonté 1 5 Au milieu de ces tristes réflexions, il s'aperçut que son cheval, abandonné à lui-même, l'avait égaré. Yousouf se trouvait sur la lisière d'un bois d'oliviers. Dans le lointain était un village; la fumée bleuâtre montait audessus des toits; on entendait l'aboiement des chiens, le

10 chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau.

Une idée saisit Yousouf. Qui l'empêchait d'apprendre

un métier? Était-ce si difficile? Charme -des -Yeux ne

valait-elle pas tous les sacrifices? Le jeune homme

attacha à un olivier son cheval, ses armes, sa veste

15 brodée, son turban. A la première maison il se plaignit d'avoir été dépouillé par les Bédouins,^ acheta un habit grossier, et, ainsi déguisé, il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.

Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit à

20 merveille; mais les conditions qu'on lui fit l'effrayèrent. Le forgeron lui demandait deux ans pour l'instruire, le potier un an, le maçon six mois; c'était un siècle! Le fils du pacha ne pouvait se résigner à cette longue servitude, quand une voix glapissante l'appela:

25 — Holà, mon fils, lui criait-on, si tu es pressé et si tu n'as pas d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.

Yousouf leva la tête. A quelques pas devant lui, était assis sur un banc, les jambes croisées, un gros petit

30 homme, à la face réjouie: c'était un vannier. Il était entouré de brins de paille et de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des nattes, qu'il

cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles, des tapis, des chapeaux variés de nuances et de dessin. C'était un spectacle qui charmait les yeux.

— Vous êtes mon maître, dit Yousouf, en prenant la

l main du vannier. Et si vous pouvez m'apprendre votre 5 métier en deux jours, je vous payerai largement votre peine. Voici mes arrhes.

Disant cela, il jeta deux pièces d'or à Touvrier ébahi.

Un apprenti qui sème Tor à pleines mains, cela ne se voit pas tous les jours; le vannier ne douta point qu'il 10 n'eût affaire à un prince déguisé; aussi fit-il merveille. Et comme son élève ne manquait ni d'intelligence ni de bonne volonté, avant le soir il lui avait appris tous les secrets du métier.

— Mon fils, lui dit-il, ton éducation est faite, tu vas 15 juger toi-même si ton maître a gagné son argent. Voici

le soleil qui se couche; c'est l'heure oli chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends cette natte que tu as tressée et cousue de tes mains, offre-la aux acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en 20 avoir quatre paras. Pour un début, c'est un joli denier.^ Le vannier ne se trompait pas; le premier acheteur offrit trois parasy on lui en demanda cinçy et il ne fallut pas plus d'un'e heure de débats et de cris pour qu'il se décidât à en donner quatre. Il tira sa longue bourse, 25 regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se décida à compter ses quatre pièces de cuivre, l'une après l'autre. Mais au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une pièce d'or à l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son chef-d'œuvre, il 30 sortit du village en courant comme un fou. Arrivé près de son cheval, il étendit la natte à terre, s'enveloppa la

tête dans son burnous et dormit du sommeil le plus agité et cependant le plus doux qu'il eût goûté de sa vie. Au point du jour, quand Ali arriva au pâturage avec ses brebis, il fut fort étonné de voir Yousouf installé S avant lui sous le vieux caroubier. Dès qu'il aperçut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte sur laquelle il était couché :

— Mon père, lui dit-il, vous m'avez demandé d'apprendre un métier; je me suis fait instruire;^ voici mon

lo travail, examinez-le.

— C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore très bien tressé, c'est honnêtement cousu. Qu'estce qu'on peut gagner à faire par jour une natte comme celle-là ?

15 — Quatre paras, dit Yousouf, et avec un peu d'habi-

tude j'en ferai deux au moins dans une journée.

— Soyons modeste, reprit Ali, la modestie convient au talent qui commence. Qa2Ltxt paras par jour, ce n'est pas beaucoup ; mais quatre paras aujourd'hui et quatre

20 paras demain, cela fait huit paras, et quatre paras après-demain, cela fait douze paras. Enfin c'est un état qui fait vivre son homme,* et si j'avais eu l'esprit de l'apprendre quand j'étais pacha, je n'aurais pas été réduit à me faire berger.

25 Qui fut étonné de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta son histoire; c'était risquer sa tête, mais il faut pardonner un peu d'orgueil à un père. En mariant sa fille, Ali n'était pas fâché d'apprendre à son gendre que Charme -des- Yeux n'était pas indigne de la main d'un

30 fils de pacha.

Ce jour-là on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier lui-même l'honnête fermier qui avait

reçu le pauvre Ali et sa fille; il lui donna une bjourse pleine d'or, pour le récompenser de sa charité. Rien^ n'est libéral comme un homme heureux. Chamie-des- Yeux^ présentée au chasseur de la montagne, et prévenue des projets de Yousouf, déclara que le premier devoir 5 d'une fille était d'obéir à son père. En pareil cas, dit-on, les filles sont toujours obéissantes en Turquie.

Le soir même, à la fraîcheur de la nuit tombante, on se mit en route pour Damas. Les chevaux étaient légers, les cœurs plus légers encore, on allait comme le vent; 10 avant la fin du second jour, on était arrivé. Yousouf voulut présenter sa fiancée à sa mère. Quelle fut la joie de la sultane, il n'est besoin de le dire. Après les premières caresses, elle ne put résister au plaisir de montrer à son époux qu'elle avait plus- d^esprit que lui, 15 et se fit une joie ^ de lui révéler la naissance de la belle Charme -des- Yeux,

— Par Allah ! s'écria le pacha, en caressant sa longue barbe afin de se donner une contenance ^ et de cacher son trouble, vous imaginez-vous, madame, qu'on puisse sur- 20 prendre un homme d'État tel que moi ? Aurais-je consenti à cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous étonne? Apprenez qu'un pacha sait tout!

Et sur l'heure il rentra dans son cabinet pour écrire au sultan, afin qu'il ordonnât du sort d'Ali. Il ne se 25 souciait point de déplaire à Sa Hautesse pour les beaux yeux* d'une famille proscrite. La jeunesse aime le roman dans la vie, mais le pacha était un homme sérieux, qui tenait à vivre et à mourir pacha.

Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit 30 les Mille et une Nuits} Le protecteur d'Ali n'avait pas • dégénéré de ses ancêtres ; il envoya tout exprès un navire

en Syrie pour qu'on lui amenât à Constant inople Tancien gouverneur de Bagdad. Ali, revêtu de ses haillons et sa houlette à la main, fut conduit à la cour, et, devant une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son maître 5 toute une après-dînée.

Quand Ali eut terminé son récit, le sultan lui fit revêtir une pelisse d'honneur. D'un pacha Sa Hautesse avait fait un berger; elle voulait maintenant étonner le monde par un nouveau miracle de sa toute-puissance, et

10 d'un berger elle refaisait un pacha.

A cet éclatant témoignage de faveur, toute la cour applaudit. Ali se jeta aux pieds du sultan pour décliner un honneur qui ne le séduisait plus. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de déplaire une seconde fois au

15 Maître du monde, et demandait à vieillir dans l'obscurité, en bénissant la main généreuse qui le retirait de l'abîme oli il était justement tombé.

La hardiesse d'Ali effraya l'assistance, mais le sultan sourit:

20 — Dieu est grand, s'écria-t-il, et nous garde chaque jour une surprise nouvelle. Depuis vingt ans que je règne, voici la première fois qu'un de mes sujets me demande à n'être rien. Pour la rareté du fait, Ali, je t'accorde ta prière; tout ce que j'exige, c'est que tu ac-

25 ceptes un don de mille bourses.* Personne ne doit me quitter les mains vides.

De retour à Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de citrons, d'abricots, de prunes, de raisins. Bêcher, sarcler, greffer, tailler, arroser, c'était

30 là son plaisir; tous les soirs il se couchait le corps fatigué, l'âme tranquille; tous les matins il se levait le corps dispos, le cœur léger.

Charme- des 'Yeux eut trois fils, tous plus beaux que leur mère. Ce fut le vieil Ali qui se chargea de les élever. A tous il enseigna le jardinage, à chacun d'eux il fit apprendre un métier différent.

Tous trois furent pachas. Profitèrent-ils des conseils 5 de leur aïeul? J'aime à le croire, quoique les annales des Turcs n'en disent rien. On n'oublie pas ces premières leçons de l'enfance.

Hommes de bien, souvenez-vous de ce que vous devez à vos pères et dites-vous que, la plupart du temps, les 10 méchants et les pachas ne sont que des enfants mal élevés.

OU l'art de gouverner les hommes Conte de tous les Pays

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