FORTUNÉ BELHUMEUR
Il est hou quelquefois d'être sourd.
Nous sommes en 1777, rannée même de l'établissement de l'imprimerie française à Montréal, c'est-adire quatorze ans depuis la conquête de ce pays par les Anglais, et à la veille de la pleine lune de décembre, en tirant vers Noël.
KORTUNK BKI.LKHUMKUR
Voila pour la date aussi exacte, aussi précise iiu'a pu se la rappeler le héros même de ce récit, un aimable et vigoureux vieillard de quatre-vingts ans, qui n'avait jamais fait de philosophie, mais dont la mémoire et a science historique se passaient très bien des registres de la Chine et de beaucoup d'autres
Voici maintenant pour la température; car il est tout a fait important de ne rien omettre, même dans un conte.
Nous déclarons donc solennellement que la soirée ou s ouvre cette histoire, il fait un temps affreux abominable, une horreur de temps; il fait, en un mô^.' une de ces effroyables tempêtes de neige qui donneraient a croire que la fin du monde est proche
Avec votre permission, lecteurs, nous allons à l'instant vous crayonner en quelques lignes, le portrait — d après nature - de l'acteur principal des scènes comiques, drolatiques et très véridiques qui vont suivre.
.i;/q ' ^^^u^'^ Fortuné-Désiré-Honoré Bellehumeur nit bans-Chagrin.
D'une stature imposante, et carré à proportion, M. Bellehumeur aurait figuré avec avantage au premier rang d une de nos compagnies de milice. C'est assez dire qu il était bel homme. Malheureusement l'ensemfîle de sa physionomie était quelque peu gâté par un nez pyramidal, gigantesque, impossible, couvrant une partie de son visage dune ombre éternelle. Mais hâ-
r fT'I'i ' '^^'' ''m ^ ^' ^^-^' ^^^^-^"^ ^^^^t i-^-^cheté par un front large et élevé sur lequel croissait une forêt de cheveux longs et bien plantés, toujours soigneusement entretenus, et que M. Fortuné Behlumeur se ra-
--jr*i%H-;MÎrJC
FUKTUNK BHM.KllUMEUR
menait gTacieuseim.'nt au milieu du dos pour en former, suivant la mode d'alors, une (jneue invariablement ornée d'un ruban rose, avec une coquetterie toute féminine.
Je m'aperçois (jue je n'ai pas encore dit un seul mot des yeux de M. Fortuné,— ces deux miroirs de rame, suivant la psycholopjie.
M. lA)rtuné Bellchumeur avait les plus beaux yeux du monde, très vifs, pétillants d'esprit et de malice. Le fait est (|u'il aurait pu en revendre au procureur le plus madré, le plus subtil et retors de son temps; ce qui, soit dit entre parentbèse, lui servait infiniment dans son commerce assez étendu de fourrures.
Ajouterai-je, chers lecteu/s, que M. Belhumeur était toujours mis avec une certaine recherche, quoiqu'il frisât la quarantaine ?
Mettons-lui, pour ce soir, un de ces habits à larges basques, avec des poches comme des goufïres, telles qu'en portent les marc^uis et les docteurs de comédie, une veste très longue, des culottes courtes en velours noir, une belle et bonne paire de grandes bottes, chaussure si pr(»pice pour un pareil temps, et vous pourrez vous faire une idée assez exacte de ce qu'était, en l'an de grâce 1777, à la veille de la pleine lune de décembre; M. Fortuné Bellehumeur.
Si ma mémoire n'est pas trop infidèle, je crois me rappeler qu'Horacç a dit quelque part :
Pictoribus atque poetis
Quidlibet audendi atque mentiendi aequa potestas.
FORTUNE BELLEIIUMEUR
Ce qui, traduit en lanjrue vul^-aire. signifierait que les conteurs ont le droit d'aller aussi vite que le télé- Kî'aplie. '■
Nous allons donc nous transporter, d'un trait de plume, a (junize ou vïivrt milles d'ici, entre St-Sulpice et Kepentisny. au beau nu'lieu du chemin du roi Geortre III. le même (|ui fut force de reconnaître Tindépendance des htats-Lnis six ans plus tard.-c'est-à-dire en i/^S.— et nous retroinerons, à quatre heures et quarante-sept nnnutes du soir. U. Bellehumeur dit Sans- Uiaç-ram en très mauvaise humeur, et pestant contre la nei.ire, contre le vent, contre les chemins, contre sa jument, et enfin contre lui-même.
ï ar samt George! irromnielait entre ses dents M. l ortune Bellehumeur. tout en ramenant par-dessus son nez mternnnable l'épaisse fourrure de son capot et en se renfonçant dans ses robes de buffle/qu'avaV je besom de quitter sitôt la Claire-Fontaine, à Lavaltrie, ou j aurais vécu comme un coq en pâte iusqu'àpres cette tourmente ^ . . Bon! voilà encore un tourbillon de nen-e qui me bouche l'oeil droit, et me ferme 1 oeil .çauche . . . Pour peu que cela continue, je vais devenir auss, aveu.ole (,uc le chantre de l'Iliade ou l'inortune Behsau-e. . . Allons, voilà qtte je commence ai ouvrir les yeux et cependant je n'v vois jroutte' lu dire (,u a i heure qu'il est. au lieu de me faire cahoici et rompre les r.s, il n'aurait tenu qu'à moi de démeu-
FOR'l UNE BELLKHUMrvUR
rer mollement étendu sim' un sofa. . . Ah ça! mais il y a donc des appartements à louer dans le chemin du bon roi George III !. . . Quelle nmte et cjuel temps'. . . Pour uii rien je me laisserais dé,!j^rin,i,a)ler au oas de la côte, et j'y attendrais patiemment le retour du soleil et d'un zéphir moins impétueux, tapi dans la nei^e comme un ours blanc . . .
Tandis que M. Fortuné se livrait à ce monolofj^ue, il lui sembla apercevoir tout à coup, au détour de la route, une brillante illumination, apparaissant au sein de la nuit, à quelques arpents devant lui. C'était l'auberge du Lion d'or, située à mi-chcinin entre St-Sulpice et Repentij^ny, et dont les touristes peuvent encore à l'heure qu'il est, voir les ruines imposantes sur l'ancien chemin du roi.
.Allons, la Grise! fit-il en allonj^eant un vigoureux .coup de fouet à sa jument, allons. . . encore un coup de c» ilier, et dans cinq minutes je te promets de l'avoine à pleine mangeoire et du rep<is jus([u'à demain.
Quelques moments après, M. Fortuné Bellehumeur arrêtait sa carriole devant l'hôtel du fjon d'Or, tenu par ^I. Sagamité, et son oreille n'était pas médiocrement flattée d'entendre s'échapper de l'intérieur, malgré le sifflement de la tempête, les sons joyeux du violon se mariant au bruit du tambourin.
Ah! ah!. . . il paraît (|u'il y a noce et festin céans, nous voilà bien arrivé. i)ensa M. Bellehumeur en se hâtant de mettre son cheval dans l'écurie; cuirons, et vive la joie ! . . .
'JJ^^^'^^-r-W^im
FUKTL i\ K LJ1U.LEI l UMUUK
Maii comme la plupart des joies d'ici-bas, hélas ! ce* te joie que M. Fortuné se promettait d'avance me- ...^ait d'être courte, s'il faut en juger d'.'iprès les premières paroles (ju'il échangea avec l'hôtelier :
Puis 11 étendit les mains sur la tête de l'hôtelier.
— Monsieur. . . je n'ai pas l'honneur de vous connaître, se mit à dire M. Sagamité avec le ton d'un homme convaincu de son importance, mais je suis désolé du contretemps. Nous marions aujourd'hui M,
FORTUNE HKLI.KIIUMKUR
Romulus Plumitif, le fils unique de M. César-Aup^uste Plumitif, qui est proche parent du trère à l'oncle de M. notre curé, avec Mademoiselle Prudence-Perpétuc-Félicité Beaubec, et je vous ^rarantis (lu'il est im- |)ossible que vous vous arrêtiez ici. Ce sont des p^enr, qui font bien les choses; ils ont retenu toute la maison. Vous voyez bien, Monsieur, (ju'il m'est impossible de vous recevoir. Ma bonne vérité, je crois pas ([u'il me reste assez de place pour cahaucr \\\\ chat de deux
mois. . . , ,
—C'est très bien, maitre Sa^^amité, tit M. hortunc Bellehumcur, en coupant court à l'éUxinence de l'hôtelier, vous êtes trop bon, mille fois trop bon, M. Sag^mité ; . . . vous êtes une vraie providence pour les voyageurs. . . Mais où donc est la salle à manger?. . . Je ne suis pas un personnage difficile comme il y en a tant, qui ne trouvent jamais rien de bon ... Je m'accommode fort bien d'une nourriture caine et abondante, et je me sens très disposé à rendre hommage a l'excellence de votre talent culinaire. . . Mais où donc est la salle à manger ? . . .
Eh quoi ? pensait M. Sagamité. dont la figure passait en ce moment par toutes les gradations d'un simple étonnement à un hébétement profond ; eh (luoi ? est-ce que ce grand diable d'homme est sourd?. . .
—Où est la salle à manger?. . . répétait M. Bellehumeur d'une voix de tonnerre. Où est la salle à manger?.. . Et saisissant en même temps M. Sagamité d'un bras d'Hercule et le faisant pirouetter deux fois sur lui-même, M. Bellehumeur se précipita dans la cuisine, se promettant bien de soutenir son rôle de sourd jusqu'au bout. 2
FORTUNE BELLEilUMEUR
Oj n'entre pas Ici !.
Puis M. Fortuné Bellehumeur, se redressant de toute sa hauteur dans une attitude qui ne manquait pas de majesté, étendit les deux mains au-dessus de la tête de riiôlelier, comme pour le bénir, et lui débuta le dis-
FORTUNE BKLLRHUMEUR
cours suivant d'un ton r 'dencé et solennel, mais si rapide que M. Saganii; j iîc pur r<-rpplacer un seul mot :
— ^Je vois avec plais •> M. Sagvnnité, que votre cui-sine est parfaitement ' ri i*.'. Je dirai plus... par la variété des mets que vous faites cuire, il m'est évident, clair et patent, manifeste et visible, c'est-à-dire hors de tout doute possible présent et à venir, que vous avez à cœur de plaire à tous les goûts. En effet, de giisfibus non ?st dispiitandum; . . . tôt capita tôt scusus. . . ce qui signifie clairement que chacun n'a pas le même appétit, ou bien que tout le monde n'aime pas le veau.
Je remercie aussi le saint patron des voyageurs de m'avoir conduit, ce soir, sou^ votre toit liospitalier, où vous tenez toujours, — avec une prévoyance audessus de tout éloge, — des chambres en réserve pour les voyageurs attardés, ce qui peut arriver à tout le monde, et de cette manière vous réduisez à néant, vous pulvérisez, vous annihilez ce déplorable proverbe que tous les gens qui voyagent ont en horreur : Tarde vcnicntihus ossa.
— Monsieur ! il ne s'agit pas de tout cela, cria M. Sagamité d'une voix perçante : je vous dis et je vous répète qu'il n'y a pas de place ici pour vous.
— Ne vous dérangez pas, M. Sagarnité. ne vous dérangez pas de vos occupations; je saurai bien trouver moi-même la salle à manger. . .
Et M. Fortuné Belîehumcur se dirigeait vers la salle de danse, quand maître Sagamité laissant précipitamment dindes et broches, courut se suspendre à la queue et aux basques de l'orateur, lui criant à travers les oreilles, de toute la force de ses poumons
FORTUNE BELLEHUMEUR
— On n'entre pas ici!. . . Ma maison a été retenue en entier pour la noce à M. Romulus Plumitif et Mademoiselle Prudence-Perpétue-Félicité Beaubec ... et pour leurs parents et amis. . . et pour les amis de leurs amis.
—Vade rétro, Safaiias! riposta M. Bellehumeu.r; et d'un revers de main, il envoya l'infortuné Sagamité rouler dans sa cheminée en décrivant de nouveau plusieurs pirouettes. Puis, le front haut, la démarche assurée,— ainsi qu'un chevalier sans peur et sans reproche,— M. Fortuné-Désiré-Honoré Bellehumeur dit Sans-Chagrin pénétra dans la salle occupée par les gens de la noce, et sans s'occuper le moins du monde des danseurs qui dansaient un cotillon, alla se planter près de la cheminée où brûlait un excellent feu, devant lequel il se plaça imperturbablement, — le dos î la braise,— et se mit à considérer l'assemblée du regard le plus paternel et le plus courtoisement bienveillant.
Le violon venait de donner son dernier coup d'archet, lorsnue "NT. Saeamité. le visae-e outras:eusement barbouillé de sauce et de suie, fit irruption dans la salle, et d'une voix étranglée par la colère et l'indisrnatîon. se mit à bouder en anosfrophant chacun des invités par ses noms et prénoms, à la façon des héros d'Homer:
M. Romulus Plumitif!
M. César-Auç^uste Plumitif I M. Beaubec !
FORTUNE BELLEHUMEUR
ri
ff
Marne Beaubec !
Mamselle Prudence-Perpétue !
M. Balthasar Matou!
Marne Matou !
M. Nicodème Quénoche !
Marne Quénoche !
Mamselle Tuilurette !
M. Colas Bisencoin !
Madame Bisencoin !
Mamselle Torticoli !
Mame Titiche !
M. François Piquebois !
Mame Piquebois !
Mamselle Boursaille !
M. Athanase de La Barbotière !
Mame de La Barbotière!
Mamselle de La Barbotière !
Je vous prends à témoins que ce grand homme qui se chauffe contre la grille est entré ici malgré moi ... et que je lui ai déclaré que vous étiez une société privée... et qu'il n'a voulu entendre ni hue ! ni dia ! . . . vu qu'il est affreusement sourd .... Essayez vous-même de lui parler, vous aurez peut-être plus de chance que moi !...
Une immense stupéfaction accueillit ce discours, pendant lequel chacun s'était assis; mais bientôt un silence profond, solennel, se répandit dans toute l'assemblée.
Tous les yeux s'étaient fixés sur M. Fortuné Bellehumeur, qui, le dos tourné au feu, les ja^^bes et les
FORTUNE BKLlwKHUMIiUR
FORTUNE BELLEHUMEUR
basques «cartées, avait un faux air du colosse de Rhodes, et continuait à promener, du haut de sa grande taille sur tout l'auditoire étonné, un regard paternel empreint d'une bienveillance sans bornes et d'une exquise courtoisie.
Il y avait déjà trois minutes et quarante-cinq secondes que durait ce silence profond pendant lequel on aurait pu entendre le vol d'une mouche, quand M. César- Auguste Plumitif père, s'armant de tout son courage, se décida à se lever, et marchant douze pas en cadence du côté du feu, vint s'arrêter, à une distance respectueuse, en face de M. Fortuné; puis, se levant sur ses pointes, lui tint à peu près ce langage, d'une voix légèrement énuie qu'il cherchait à rendre aussi forte que possible, en se faisant un porte-voix avec les deux mains, comme s'il se fût agi de héler un navire voguant à grande distance :
— Monsieur est 'assurément un étranger, certainement ? . . . .
Mais M. Fortuné Bellehumeur ne répondit pas plus qu'une souche.
— Je gagerais, en vérité, que Monsieur est un étranger ? . . . continua M. César- Auguste, avec plus d'assurance, en haussant le volume de sa voix.
Nouveau silence.
Cette fois, M. César- Auguste se mit à crier de toutes ses forces:
— Je gagerais bien un louis - ;ue Monsieur n'est pas du pays ?. . . .
M. Fortuné feignant enfin de s'apercevoir qu'on lui
FORTUNE BELLEHUMEUR
parlait, répondit tout à coup d une voix à casser les vitres :
—Mon défunt père, Machabé-Timothée-Barnabé Bellehumeur dit Sans-Chagrin, commerçait dans les peaux, et depuis vingt ans je fais comme lui, pour vous servir.
— Monsieur Bellehumeur est sourd comme un pot, exclama la galerie.
— Ah ! queu nez ! . . .
— Ah ! quel nez ! . . .
— Quel grand nez ! . . .
— Queu long nez !.. .
— Romuln:! chante-nous donc la chanson...
— Quelle chanson ?
—Mais tu sais bien ... la chanson que tu chantais le prmtemps dernier, sur mon épinette, et qui nous a tant fait rire :
Ah ! quel nez ! ah ! quel nez . . .
Vraiment j'en suis démonté. . .
Lecteurs, si vous n'êtes pas condamnés à entendre cette effroyable chanson, rendez-en grâces à ce pauvre M. Sagamité, qui avait profité de cet intermède comique pour se débarbouiller,donner un dernier coup d'oeil à la table et finalement venir annoncer que le souper était servi.
C est ce fiu'attendait avec une vive impatience M. Fortuné Bellehumeur. Sans demander la permission
FORTUNE BELLEHUMEUR
à personne, il alla présenter son bras à Melle Tortkoli, d'une façon fort civile; mais avant qu'elle fût revenue de sa surprise, il l'avait transportée au bout du poim»;, comme une plume, dans la salle du festin. L'assistance n'avait pas encore pris place ({ue déjà M. Bellehumeur s'était emparé de la soupière et offrait la soupe aux convives, d'une manière vive et dégagée, opération fort délicate qu'il termina en ayant soin de ne pas s'oublier. M. Fortuné Bellehumeur mangea donc comme quatre et but à l'avenant, ce (pi ne l'empêcha pas de commettre des coq-à-l'âne et des quiprocpo invraisemblables, pour le plus grand plaisir de l'aimable société. Celle-ci pourtant ne pouvait pas lui pardonner tout à fait une intrusion aussi inqualifiable.
Cependant l'archet et le tambourin avaient attaqué de nouveau leurs notes les plus vives et les plus dansantes.
M. Fortuné Bellehumeur était t?rp galant pour ne pas prier Melle Torticoli de lui faire l'honneur d'un menuet.
M. Fortuné Bellehumeur dansa donc avec Melle Torticoli, et profita habilement du tohu-bohu et de la confusion de la danse suivante pour disparaître complètement à tous les regards.
Or, donc, chers lecteurs, pendant que la noce dansait, piétinait, trépignait et se trémoussait dans le
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FURTUiXli BELLEllUMliUR
FORTUNI-: HELLEI IUM1':UR
^r'Axul salon du Li'nii d'Or, M, Fortuné Bcllrhumeur avait tranquillement enfilé l'escalier; et la première chose qui frappa sa vue, en arrivant sur le palier du premier éta^e, fut une chambre à coucher assez spacieuse et d'ai)parence très confortable, dans laquelle pétillait un bon feu de j^rille.
M. lîellehumeur y entra, et, après avoir poussé le verrou, s'y installa comme s'il n'en avait jamais eu d'autre de sa vie.
— Ah! brii^and de SaiL;aniité! tu me disais effrontément fiue tu n'avais ])as de coin pour loî^er un chat de deux mois. . . et tu possèdes des ap|)artements connue celui-ci!. . . un lit princier!. . . des chaises et des fauteuils rembourrés! un tapis ([ui donnerait envie à se coucher dessus, n'était le duvet de ce matelas ! . . . . Scélérat, va!. . . Voyons, tirons ce fauteuil et causons un peu avec nous-même. c'est, encore le plus sûr moyen d'avoir toujours raison et de ne point se contredire.
Sur ce, AI. Fortuné Bellehumeur poussa en face du feu un vaste fauteril de cuir, s'y laissa choir de tout son long-, et les pieds solidement appuyés sur les chenets, déboutonna sa veste et se mit à rêver et à débiter tout ce qui lui passa par la tête, à propos des heureux époux qu'il venait de contempler,
I. Le mariage est une loterie, et il n'est pas donné à tout, le monde de tirer un bon numéro.
XXXVII. Les rebecs et autres instruments de gente et moult agréable musique qui servent aux esbats
FORTUxNE HKLLEHUMEUR
joyeux et fôlasteries du premier jour de certaines nopces, cachent desboires et cuisants desplaisirs plus amers et aspres au ^oust que fiel de chouette et de niasle de .^^renouille, seschés au soleil dans la canicule.
LXV. La femme est l'oeuvre la plus admirable, la plus étonnante de la création, quand elle n'a pas de défauts.
M.^ Fortuné Rcllehumeur en était peut-être à son centième paradoxe, lorsqu'un bruit de pas général dans 1 escalier l'avertit que la noce allait se coucher.
Bientôt, en efifet, elle se trouva réunie toute entière sur le palier, ^t M. Fortuné eut la bonne fortune d'entendre ce qui suit :
— Bonsoir, madame Romulus Plumitif. . .
—Bonne nuit, M. Romulus Plumitif. . .
— Bonsoir. . . bonsoir, madame Matou. . .
— Par ici . . . M. Matou, par ici ... du même bord que madame Piquebois et Melle Boursaille.
— Allons, bonne nuit, ma chère petite dame. . .
— Bonsoir, M. Romulus ! . . .
— A demain, madame Bisencoin!
— Au revoir, M. Bisencoin. . .
—Bonsoir, Melle Torticoli ... ne faites pas de mauvais rêves . . .
FORTUNE BELLEHUMKUR
— Bonsoir ,M. de La Barbotière. . . Bonne nuit, madame et Melle de La Barbotière.
— Madame Titiche, suivez madame de La Barbotière. . .
Enfin, il ne resta plus sur le palier que M. Plumitif père avec son épouse et M. Sa^amité. Bientôt M. Fortuné Bellehuineur entendit, avec une joie féroce, que l'on tâtonnait et qu'on grattait à sa porte . . . puis une clef joua dans la serrure et essaya, mais en vain, de l'ouvrir, pendant quelques instants.
—Dépêchez-vous donc, M. Plumitif, disait madame Plumitif, ouvrez donc. . . vous me faites geler. . .
Mais M. Plumitif avait beau s'efforcer d'ouvrir la porte, la porte ne s'ouvrait pas ....
M. Plumitif père allait donner la clef à son épouse, quand une voix forte et menaçante, partant du Tond même de la chambre, prononça ces mots :
— Par tous les cent diables d'enfer! y aurait-il des Bostonnais dans l'établissement ?
— Tiens ! mais c'est bien l'homme au grand nez qui est dans notre chambre, exclama madame Plumitif, la mère, vous n'avez qu'à voir ! . . . C'est bien drôle tout de même ... Il parle des Bostonnais . . . Pour qui nous prend-il ?
— Soyez tranquille, madame Plumitif, dit M. Sagamité, vous allez voir que je le ferai bien sortir.
Et M. Sagamité se mit à crier, par le trou de la serrure, de toute la force de ses poumons :
— M. Bellehumeur ! . . . M. Bellehumeur!. . , dormez-vous ? . . . réveillez- vous ! . . . Vous savez bien que vous n'avez pas de chambre 1
FORTUNE RI'XKEIIUMEUR
Pendant tout ce temps, M. Bellehumeur se déshabillait le plus trauquillenient du monde.
— M. Bellehumeur!... M. Bellehumeur!... c'est moi !. . . Je suis M. Sagamité. . . Pan! pan! Pif !. . . paf.!. . .
Et M. Sagamité, en désespoir de cause, s'était mis à atta(|uer la porte à grands coups de talon de botte.
— Mon Dieu! M. Sagamité. . . vous allez réveiller tout le monde, disait madame Plumitif. Vous savez cju'il est sourd comme trente-six pots, ce terrible homme-là Tenez, voilà déjà ciuelqu'un qui vient...
C'est Mme Titiche avec M'ile Turlurette Ah!
sainte croix bénite! voilà bien qu'il arme ses pistolets! L'entendez-vous, M. Plumitif?... Il parle
encore des Bostonnais. . . Pour sûr, il va nous arriver malheur... Venez-vous-en, M. Plumitif!... Je me meurs de peur...
En ce moment, chers lecteurs, M. Fortuné Bellehumeur s'est tout à fait mis au lit; et aussitôt qu'il entend s'éloig:ner les époux Plumitif, flanqués de maître Sagamité, il leur envoit, comme fiche de consolation, ces aimables paroles :
Bon soir, mes très chers amis . . . Bonne nuit, monsieur et madame Plumitif... Bonsoir, M. Sagamité . . . Quel dommage que l'heure soit si avancée, sans cela je vous aurais priés d'achever la chanson, sans épinette, dont je n'ai encore entendu que le refrain :
Ah ! quel nez ! . . . ah ! quel nez ! Vraiment j'en suis démonté. . .
FORTIJXK l'.l'.LLKnUMhlJR
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Et sur ce, lecteurs, M. Fortuné Bellehumeur enfonça son bonnet de nuit sur ses yeux, rabattit la couverte jusqu'au-dessus de la boucbc, et ne tarda pas à dormir d uu proionci srirûmcii.
uaiij-I,.!mLJi
FORTUNE BELLEHUMEUR
Le lendemain, dès le point du jour, M. Sans-Chaî^rin attelé et prêt à partir, hélait, de la rue, l'hôtelier, d'une voix à réveiller les morts.
—On y va, monsieur ... On y est Nous voici !...
Et M. Sagamité apparut sur son perron, la carte à la
main.
— Combien vous dois-je?
— Sept livres dix sols.
—Très bien, fit M. Bellehumeur glissant un écu de trois livres dans la main de l'hôtelier.
—C'est encore quatre livres dix, mon cher Monsieur. . ,
—C'est bon . . . C'est bien, très bien. M. Sagamite, je ne marchande jamais dans une maison où j'ai été bien servi, et j'ai pour règle invariable de ne pas accepter de change . . . Vous le donnerez au garçon.
En disant ces derniers mots, M. Fortuné-Désiré- Honoré Bellehumeur dit Sans-Chagrin fouetta son cheval et partit comme un boulet de canon, riant dans ses barbes de la figure du pauvre Sagamité, et très content de toute sa personne, voire même de son nez; car s'il est vrai, comme a dit le bonhomme La Fontaine,
Que c'est double plaisir de tromper un trompeur.
Il doit être, je crois, au moins tout aussi doux De se moquer des gens qui se moquent de nous.
Paul STEVENS.
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LA LÉGENDE DU ROCHER DE PERCÉ
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Ah ! le beau voyage eue celui de la Gaspésie, et quels horizons nouveaux il nous révèle à mesure que ses rivages se déroulent et fuient devant nous.
Le sol de la Gaspésie, à l'instar de celui de la Malbaie, n'a pas été bouleversé par d'affreux cataclysmes et des pics sourcilleux ne percent pas ses nues. C est l'a nature au repos, souriante et belle, riche d'une luxuriante végétation.
C'était en 1896 que je fis cette promenade dont le souvenir compte aujourd'hui parmi les plus doux et les plus poétiques du passé. ^
Je ne me lassais pas, de la dunette de V Amiral ou je passais mes jours entiers, d'admirer le panorama qui se dressait devant moi, en se renouvelant sans cesse.
Cette mer ardente, réfléchissant le ciel azuré, ces myriades de bateaux-pêcheurs portant tous la voile triangulaire et de couleur rouge ravissaient ma fantai-
LEGENDE DU ROCHER DE PERCE
sie, et, donnant libre cours à mon imagination, je songeais aux voiles latines voguant sur les eaux bleues de
la Méditerranée, tandis que les pêcheurs jetaient leurs filets aux sons de quelque saltarelle entraînante. Ici, aussi, on recueillait les frutti di mare, ^^' qui
devaient fournir le pain et les choses nécessaires à la vie. Les pêcheurs de la Gaspésie avaient donc tou*^3 l'analogie désirable avec ceux de Procida, et, sans hérésie, le cœur pouvait rêver de Graziclla . . .
Soudain, se dressa là-bas, dans une majestueuse splendeur, un énorme monolithe, déposé là comme par l'enchantement d'un puissant magicien. A l'une des extrémités de cette masse de pierre, est pratiquée une vaste porte naturelle, en forme d'arche, à travers laquelle, la mer encore, la mer toujours apparaît avec des perspectives d'infini. Tout de suite, devant ce saisissant spectacle, le voyageur devine (ju'il est en face du Rocher de Percé.
Des milliers de goélands et de cormorans fixent leurs nid« sur ce roc aride. La sirène de notre bateau jeta aux échos un cri long et strident. Aussitôt le rocher sembla s'animer, une nuée d'ailes noires et blanches frémirent dans les airs; des cris aigus se firent entendre et prirent le son des clameurs de protestations.
"Pourquoi, disaient-ils, troubler notre solitude et nos amours!"
Lentement, le bateau contourna la masse immen-
(1) Fruits <le la mer.
LEGENDE DU ROCHER DE PERCE
se pour que nous en puissions examiner jusqu'aux moindres aspérités .. .
—Votre plume de journaliste n a-t-elle pas la un sujet tout trouvé? dit une voix près de moi. ^^
Et levant les yeux vers mon interlocuteur, j aperçus la fine et intelligente figure de sir Adolphe Chapleau, qui faisait sur le même steamer que moi, le voyage de la Gaspésie.
Parions, continua encore l'eminent homme d btat, que je ,.uis ajouter à la copie, par le récit de la légende du Rocher de Gaspé. .
—Oh! m'écriai-je, il y a une légende! J aurais du m'en douter. Que je serais donc heureuse de la con-
naître
—Eh bien, dit-il, la voici telle qu'on me l'a racontée dans ma jeunesse. Seuls, les noms des héros ne sont peut-être pas authentiques, mais ils aident beaucoup à l'intelligence du récit. . ,
Et au déclin d'un beau jour d'août, la voix d or de sir Adolphe me raconta ce qui suit : • , .
"Au temps où le drapeau fleurdehse flottait haut et fier sur les bastions de Québec, un jeune officier français appartenant à la fine fleur de la noblesse, et dont le régiment était stationné à Versailles, fut appelé à quitter son pays et les plaisirs de la cour pour aller combattre dans la Nouvelle-France, les ennemis de la colonie naissante, les féroces^ Iroquois.
"Le vaillant chevalier n'avait pas un instant a perdre, car ordre lui était donné de s'embarquer sur le vaisseau qui devait, dans quelqu jours à peine, faire voile de Saint-Malo pour le Canada.
•-■ii.^,wi<M .fKfej, *
.Vfa*?,"*»
LEGENDE DU ROCHER DE PERCE
ii I
"Le devoir et l'honneur lui commandaient de partir et pour leur obéir, il devait fermer l'oreille à une voix tout aussi impérieuse et pressante, celle de l'amour.
LEGENDE DU ROCHER DE PERCE
"Et cet amour n'était pas prodigué en vain. Le chevalier Raymond de Nérac était aimé comme il aimait, et, en avait reçu le tendre gage des lèvres d'une jeune fille de naissance égale à la sienne, aussi vertueuse que belle, aussi digne de mériter les hommages qu'elle était susceptible de les inspirer.
"Nous passerons rapidement sur la scène touchante des adieux et les serments de fidélité qu'échangèrent les tristes amoureux.
"L'espoir d'un retour prochain animait l'âme du chevalier de Nérac et rendit moins déchirants les derniers baisers. Cependant, les années se succédaient aux années et de Nérac n'était pas rappelé.
"La chronique de l'époque ajoute qu'un rival toutpuissant employait son influence à la cour pour que l'on gardât le jeune chevalier dans la Nouvelle- France, espérant que les années et l'éloignement effaceraient son image du cœur de la jeune fiancée.
"Mais l'absence qui éteint une affection inconstante et légère ne fait que fortifier un amour sincère, et, un jour, il fut décidé que Blanche de Beaumont irait rejoindre son fiancé de l'autre côté de l'Océan et que leur mariage serait célébré dans la Nouvelle- France.
"Un matin de juin. Blanche, accompagnée de son oncle qui avait reçu du roi la permission de faire la traite des pelleteries, partit pour aller rejoindre le fiancé qui l'attendait avec tant de courage depuis si longtemps.
"Les amis et les parents versèrent des larmes anières sur le départ de la jeune fille et des voeux ardents
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furent formulés pour une heureuse traversée. Blanche, tout à son amour, ne versa pas un pleur, et sa petite main agita sans trembler son mouchoir blanc jusqu'à ce que le navire qui la portait eût disparu à la vue de tous.
*'Une partie de la traversée s'effectua dans les plus heureuses conditions, et (^ jà l'on espérait voir bientôt les côtes de la Nouvelle-France, ciuand, tout à coup, surgit à l'horizon, un vaisseau d allure singulière que l'on reconnut pour être un des vaisseauxpirates qui sillonnaient alors les mers.
"L'attaque du côté de l'ennemi se fit si prompte, et le vaisseau-pirate fondit avec tant de vitesse sur le gallion français que celui-ci n'eut guère le temps de se préparer à la lutte.
"Les Français se battirent donc en désespérés et le combat devint terrible tant par l'opiniâtreté des assaillants que par la valeur de leurs adversaires.
"Deux coups de canon avaient fait tomber les deux grands mâts du vaisseau français et rendaient toute manoeuvre presque impossible.
"Bientôt l'abordage se fit et les grappins furent jetés au milieu d'un feu bien nourri de canon, de mousqueterie et de grenades. Les corsaires allèrent les premiers à l'assaut, le pistolet au poing et le coutelas entre les dents. D'abord les Français eurent quelque avantage, et par trois fois repoussèrent les ennemis et les forcèrent de quitter leur pont et leur gaillard.
"Les pirates allaient se retirer pour la dernière fois, quand le capitaine du corsaire donna ordre à
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ses officiers d'aller fermer les écoutilles et les ponts afin d'empêcher ses gens d'y chercher refuge et de les contraindre à se battre jusqu'à ce qu'ils soient victorieux ou qu'ils meurent ....
"Une rage féroce s'empara alors de l'équipage qui se rua avec une furie sans nom contre les malheureux Français. Ceux-ci, abandonnant tout espoir, ne se battaient plus que pour l'honneur du drapeau, aimant mieux encore succomber dans la lutte que de rester vivants entre les mains de leurs farouches ennemis. T.1 t. J
"Au milieu de ce tumulte sanglant, Blanche de Beaumont, comme un ange secourable, allait des blessés aux mourants, prodiguant à tous des soins intelligents et parlant à ceux qui allaient quitter la terre des récompenses éternelles qui attendiaient ceux qui combattent noblement pour Dieu et la patrie. Ses pieds glissaient dans le sang, comme elle allait ainsi dans son œuvre de charité et de dévouement, et devant cette scène pleine d'horreur elle sentait parfois son cœur défaillir. . . Elle eut la triste et suprême consolation de recevoir le dernier soupir de son oncle, blessé mortellement à la poitrine, et de lui rendre les derniers devoirs. A ce moment même, où le visage baigné de larmes amères, elle fermait pieusement les yeux de son parent, le capitaine du vaisseau, qui se trouvait près de notre héroïne, reçut sur la tête un coup de mousquet si violent qu'il lui fracassa le crâne et que la cervelle rejaillit sur elle. C'en était trop; la jeune fille s'affaissa parmi les morts et les mourants, privée de sentiment.
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"Le vaisseau français désemparé, ras comme un ponton et hors d'état de résister plus longtemps, dut enfin se rendre.
"Blanche de Beaumont fut considérée comme une trop belle part de butin pour être mise à mort et le capitaine du vaisseau pirate la réclama comme sa part.
"Le désespoir de la jeune fille, lorsqu'elle eut repris ses sens, fut indescriptible, mais ni ses pleurs, ni ses supplications ne purent attendrir son ravisseur.
"Il la voulait pour sa femme, répondait-il à toutes ses prières.
— Je ne suis pas libre, cria Blanche de Beaumont. Je suis fiancée, ajouta-t-elle fièrement, à Raymond de Nérac, chevalier de l'Ordre de Saint-Louis, capitaine au régiment de France, et n'aurai jamais d'autre époux que lui.
— Où donc ce beau chevalier demeure-t-il ? demanda sarcastiquement le capitaine des pirates.
— Dans la Nouvelle-France, dit Blanche, où l'honneur et le devoir lui commandent de rester.
"Une pensée diabolique traversa à ce moment, l'esprit de ce monstre, et comme sa captive refusait de l'écouter ou de l'accueillir auprès d'elle, il commanda à l'équipage de faire voile pour Québec, afin de torturer son innocente victime par la vue de l'endroit où son cœur l'appelait, sans jamais lui permettre d'y descendre, ne fût-ce qu'un seul instant.
"Blanche fut enfermée dans une étroite cabine où on la garda sous la plus étroite surveillance.
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"Un jour, cependant, on lui permit de monter sur le pont, ce fut pour apercevoir la terre, une terre couverte de vastes forêts et de la plus luxuriante végétation.
— "Voici la Nouvelle-France, lui fut-il dn, avec un méchant sourire.
"La Nouvelle-France! ce pays quelle voulait laue sien par adoption, où l'attendait l'élu de ses rêves et de son cœur! Et pourquoi son cruel ravisseur l'y amenait-il ? L'affreuse vérité se fit jour dans son esprit et sa douleur fut si grande que sa raison s'effondra devant l'épreuve terrible qui l'attendait encore. S'échappant des mains qui la retenaient, elle se précipita dans la mer.
"Ce fut en vain qu'on chercha à la sauver; les vagues miséricordieuses la dérobèrent à ses ravisseurs et gardèrent à jamais l'infortunée Blanche de
Beaumont.
"Un voile sombre était aussi tombé sur réquii)age et le vaisseau ayec la disparition de la jeune fille. Les matelots superstitieux disaieni- qu'ils avaient perdu leur bonne fée et d'étranges pressentiments agitaient tous les esprits. Le capitaine lui-même regrettait sa malheureuse victime et n'ouvrait plus les lèvres que pour faire entendre les plus sinistres imprécations.
"Le jour qui suivit la mort de Blanche de Beaumont, le vaisseau, poussé par un vent très fort, arriva près du Rocher de Percé.
"Tout T'équipage demeura stupéfait à la vue de cette masse immense de rochers, et le capitaine, mû par quelque puissance secrète, commanda d'en ap-
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procher d'aussi près qu'on le pourrait faire sans danger.
'Tous les yeux étaient portés sur cet étrange phénomène, quand, soudain, ils virent paraitre sur le point culminant du rocher, tout vêtu de blanc, le spectre de Blanche de Beaumont, leur captive et leur victime.
"Les mains levées au-dessus de sa tête comme dans une malédiction suprême, l'apparilion semblait si terrible qu'un cri de frayeur s'échappa de toutes les poitrines. Bientôt, le spectre abaissa ses mains dans la direction du vaisseau et à ce moment, tous ceux qui étaient à lx)rd et le vaisseau lui-même furent changés en une masse compacte de rochers.
"Ce rocher étrange conserva toujours la forme d un vaisseau à toutes voiles, situé à l'entrée de la rivière, près du Cap des Rosiers et fut connu sous le nom du Vaisseau-Fantôme ou du Vaisseau naufra-
"Petit à petit, sous l'assaut constant des vagues, le rocher se désagrégea; morceau par morceau, il s'effrita, mais il en reste encore assez cependant aujourd'hui pour marquer l'endroit où se trouva le Vaisseau-Fantôme et ix>ur rappeler sa légende.
"C'est ainsi que fut \tngée la mémoire de Blanche de Beaumont.
"La légende ne nous dit pas les angoisses de la longue attente du beau chevalier de Nérac, ni son anxiété, ni son désespoir quand, un jour, il dût renoncer à revoir sur la terre celle qu'il avait tant
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aimée, mais les cœurs sensibles, (|uc cette lé^cmlc touchera, peuvent le conjecturer aisément.
"Ce que nous savons seulement, c'est que quelque:i mois après la lugubre catastrophe, le capitaine de Nérac mourut bravement dans une rencontre avec les Iroquois, et les amoureux furent enfin réunis dans la mort."
On dit encore que, lors(iue les brouillards s'élèvent sur la ni'.M- et qu ils entourent le Rocher Percé, lui donnant alors toutes sortes de formes fantastiques, l'on peut reconnaître les ombres des deux amants, qui reviennent sur la terre s'assurer que la malédiction dont a été frappé le vaisseau-pirate pèse toujours sur lui et qu'elle y restera jusqu'à la fin du monde.
Telle est la lég^ende du Rocher de Percé.
Telle, elle m'a été racontée au déclin d'un beau jour d'août, alors que, au loin, sur la mer, pleurait le vent du large . . .