L’ÉTÉ
A M. Auguste Lireux.
A!ors le soleil est le roi du monde. Il assemble ses rayons: — «Brillants serviteurs, allez-vous-en par toute la terre.
« Toi, tu attendriras l’asphalte.
« Toi, tu te percheras sur le dos du nègre, at-
tendu que le colon a soif et qu’il aime boire la sueur des noirs.
« Toi, je te recommande de dorer le blé.
« Toi, tu iras demeurer dans cette mansarde qui a eu froid l’hiver.
« Toi, tu vas faire que le raisin de cette année soit bel et bon.
« Toi, tu chaufferas l’eau des rivières.
« Toi, tu te tiendras sur les toits pendant que le maçon chante un duo avec le pinson.
« Toi, tu t’introduiras dans les forêts et tu jetteras un peu d’or parmi tout ce vert. »
Quand le soleil a parlé de la sorte et ainsi fait bien d’autres commandements, les rayons lui tirent leurs chapeaux et s’en vont en congé trimestriel. Le soleil, qui est un brave homme, ne veut que le bien; mais il a des serviteurs qui outrepassent ses intentions et qui font le mal, parce qu’on leur a laissé le licou trop lâche.
Je veux raconter un méfait qu’un de ces rayons a commis l’an passé à mon préjudice, et qu’il suffira sans doute de consigner pour que cet abus dispa-
raisse à l’avenir. — J’avais un pastel de Boucher, un pastel charmant qui a été gravé en couleur par le sieur Demarteau : c’était une tête de jeune 011e qui tenait les yeux baissés et qui affectait les mines les plus pudiques du monde.
Jusqu’alors cette jeune fille s’était tenue tranquille et ne m’avait fait aucune infidélité. Elle demeurait dans ma chambre, calme, accrochée par un clou au mur. La fenêtre était ouverte constamment; la jolie fille eût pu regarder les cavaliers dans la rue, mais elle ne daignait pas lever ses beaux yeux gris.
Je n’ai rien de la duègne dans mes idées, encore moins de Bartholo, cependant cette innocence me causait de vifs plaisirs. — Un jour pourtant, je m’aperçus que mon amie était plus pâle que de coutume; j’attribuai cette pâleur à un malaise passager. Le lendemain et le surlendemain virent la jeune fille perdre de plus en plus ses couleurs rosées; elle paraissait triste. Ses lèvres de cerise devinrent transparentes comme un grain de raisin blanc. Inquiété, je me cachai derrière un rideau, afin de voir ce qui lui causait un chagrin si violent.
Vers le midi, un rayon de soleil grimpa par la fenêtre et entra dans la chambre; la figure de la jeune fille s’illumina de bonheur : c’était son amant. Le rayoti commença par lui baiser la joue, les lèvres; elle paraissait heureuse et ruisselante de bonheur. Ces baisers durèrenttrois heures; j’aurais tué l’infâme rayon qui me ravissait mon bonheur.
Quand le rayon partit en descendant par la fenêtre comme il était venu, le visage de la jeune fille s’assombrit et sembla voilé par sa pâleur. Sans gourmander mon amie, sans lui faire le moindre reproche, je l’emportai et l’enfermai dans un cabinet inaccessible à ce rayon séducteur; mais mon amie de ce jour resta morne et désolée. Et plus ses rosées couleurs ne sont revenues.
30 novembre 1846.
A M. Pierre de Fayis.
Quand la feuille jaunit,
La diligence amène de jeunes messieurs pâles, poètes de leür état et, qui pis est, poètes élégiaques. ils s’en vont au bois,
Quand la feuille jaunit,
Au bois où se récolte le poitrinaire. Tirily ! voilà que les feuilles muent et prennent un ton fauve. Elles ne tombent pas encore aujourd’hui; elles s’accrochent par un dernier effort aux branches jusqu’à demain.
Quand la feuille jaunit,
Les allées du bois s’emplissent. Les pauvres gens vont aux feuilles avec des sacs. C’est quasi du bois pour les dures soirées d’hiver.
Quand la feuille jaunit,
Le poëte ne se sent pas de joie, à cause que, saint Vincent de Paule de l’automne, il est en quête de poitrinaires-trouvés et que le poitrinaire-trouvé représente généralement 300 vers (75 fr., à 25 cent, le vers).
Quand la feuille jaunit,
Le poëte cherche, cherche et recherche. — Pas de poitrinaires, pas de pain, dit-il. — Cependant, tout là-bas, au bout de l’allée, un homme pâle marche lentement. « Oh ! s’écrie le poëte, voici venir un fort beau poitrinaire, grand, long, la mine désolée. Joli poitrinaire, ma foi 1 »
L’étranger, qui est au bout de l’allée, tire son calepin, écrit en murmurant : « L’année est mauvaise. Celui-là qui vient vers moi ne vaut pas cent vers. A trois sous le vers, je ne gagnerai guère que quinze francs... mauvais métier! Enfin je prendrai ce méchant poitrinaire tel qu’il est. »
Quand la feuille jaunit,
Ils arrivent tous deux en présence. — Monsieur, dit l’un. — Monsieur, dit l’autre. — Je désirerais vous emporter chez moi. — Je vous demanderai la permission de venir faire un petit tour à mon logis. — N'êtes-vous pas poitrinaire? — Et vous-méine, mon bon mousieur. — Moi ! j’en vends. — Moi !
j’en mange. — Vous seriez donc poëte ? — Tous l’avez dit. Et vous? — Hélas ! j’ai ce malheur. — Ah ! s’écrient-ils d’une voix désolée,
Quand la feuille jaunit!
10 octobre 1846.