LE PRINTEMPS
A M. Auguste Vacquerie.
Quelquefois, sur le matin, je suis réveillé par un orgue atteint d’aliénation mentale, dont la manivelle détraquée se livre à de fols égarements; cet orgue joue un certain air fort trivial qui a passé par tous
les gosiers avinés des buveurs de la barrière, qui a roulé par tous les ruisseaux de Paris. — J’aime cet air-là; une amie à moi dedans le temps le chantait tout le jour : j’ai perdu l’amie, j’ai gardé l’air. Quand je l’entends, c’est comme si j’avais une bague des cheveux de la morte. Pour accompagnement à l’air, il entre par le coin du rideau volage un brin de soleil qui court sur le lit.
Le soleil me dit avec ses rayons jaunes et gais : Voilà le printemps qui m’envoie te saluer. Ce sera bientôt le moment d’aller batifoler à la Sablière de Ville-d’Avray.
J’ouvre vitement la fenêtre pour donner un sou à cet orgue faux qui est si harmonieux. — Où est l’orgue? où est le soleil? Ils sont partis tous les deux
bras dessus bras dessous... A leur place roulent mornes et désolés deux corbillards nègres.
C’est donc là le signal du printemps, des corbillards faisant queue! C’est donc ainsi qu’il fait son entrée dans lacapitale, le jeune printemps ! — Triomphateur lugubre, que les poètes mercenaires chantent annuellement!
D’après l’avis d’un philosophe, j’avais pris logis près des champs. Mais les cimetières sont aux champs aussi comme les marguerites et les lilas. Et les convois longent ma rue, des convois de toutes les classes, pauvres et riches, des barons et des laquais, des pairs et des maçons, des gardes nationaux et des bossus,
On traduit devant la cour d’assises pour moins de crimes d’honnêtes gens qui ont à peine donné un petit coup de couteau à leurs maîtresses, des femmes vertueuses qui font manger à de prosaïques rentiers d’appétissants gâteaux à l’arsenic. Pourquoi' un ministère public de sens n’aurait-il pas le colorage de mettre en accusation le printemps?
Je me sauve de ma fenêtre — grillée par tous ces corbillards. — La rue du Bac a ce charme particulier que, si elle est longue à mourir, on n’y rencontre pas de demi-sots. — Par hasard, il y a un gros de foule qui se tourne du côté de Saint-Thomas- d’Aquin.
Ce ne seraient pas les témoins à charge qui man-
queraient dans l’affaire du printemps. Tous ceux qu’il a griffés de sa griffe cruelle n’auraient qu’à sortir de leurs tombeaux. Avec de telles preuves, le printemps serait condamné, malgré les avocasseries, — sans circonstances atténuantes. {
Encore une mort qui est écrite en chapes noires, avec ornements d’argent au front de Saint-Thomasd’Aquin. Cinquante voitures attendent à la porte; pour les conduire, cinquante messieurs, gros et gras, la mine fleurie, l’oreille rouge, chapeau à cornes avec pleureuse en pendeloques et bottes à l’écuyère, luisant comme des soleils. — Au dedans de l’église, se fait entendre une musique lamentable. Quelques invités pleurent, quelques parents rient. Les invités pleurent à cause des bémols, — expression de la douleur, —à cause surtout d’un groupe de violoncelles mélancoliques qui mettent l’âme en deuil. Pendant que trois trombones vigoureux lancent aux voûtes
leur note déchirante, les parents rient à cause qu’ils pensent que leur mort doit être très-satisfait de ce qu’on lui a offert une musique de violoncelles et de trombones.
— Voilà une belle journée de printemps, dit à la porte l’ordonnateur des Pompes, en offrant une prise à un subordonné.
— Merci bien, il est à la fève... .
— Oui, je le prends à la Civette.
— Je m’en doutais... Nous aurons un temps superbe, du soleil, pour la cérémonie. ( Déposition consignée au procès. )
On n’enterre pas qu’au faubourg Saint-Germain. Là-bas, à l’hôpital, dans une chapelle dénudée, sont des jeunes hommes en vêtements pâles. Leurs habits
rient, leurs souliers pleurent. C’est des gens intelligents, qui prient agenouillés, parce que l’un d’eux est mort sans nom... L’hôpital Ta appelé tyranniquement numéro 98, et le printemps n’a eu aucune pitié pour cet humble numéro. A côté sont trois croque-morts, les rebuts des Pompes; l’un d’eux met la main à sa poche, en tire quelque chose, roule le quelque chose et le porte à la bouche. Cela fait une petite montagne rondelette à la joue gauche. La joue droite, par balance, se creuse et fait la fossette, — le crachoir des amours , a dit Henri Heine. Cependant le prêtre s’avance, bénit le pauvre cercueil ; les amis deviennent si blêmes en secouant le goupillon sur le mort, que la montagne du croquemort affligé change de place et force la fossette à prendre un chemin opposé....
O poètes, vous rendrez compte un jour de vos adulations ! Ce printemps que vous disiez si jeune.
il est vieux et met du fard pour cacher sa tête de mort d’hiver. Ce printemps qui emporte dans les fourgons des Pompes des gerbes de beaux jeunes gens, des gerbes de belles jeunes filles, des gerbes de vieux vieillards, c’est pis que peste, c’est pis que choléra : — c’est une goule alfamée !
Le croque-mort à la montagne et à la fossette vaut mieux que le printemps. O poètes, les temps sont venus de chanter le croque-mort.
5 avril 1846.