‹ ContesChapitre 24 sur 39 · HISTOIRE D’UN SUICIDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D’UN SUICIDE

Géronias se laissa prendre le bras par Pigoreau.

— Ce pauvre M. Bigot , dit le marchand de tableaux en manière d’oraison funèbre, pourquoi ne s’est-il pas laissé mourir tout doucement ; il avait donc des chagrins?

— Qu’en savez-vous ? demanda l’Espagnol.

Puis il changea brusquement la conversation.

— Croyez-vous que cette galerie se vendra cher?

— Tout ça dépend , répondit le marchand ; est-ce que vous seriez amateur?

— Oh ! non , j’ai laissé à Madrid une galerie de beaucoup supérieure à celle-ci.

— Cependant, continua Pigoreau, vous regardiez un tableau depuis tantôt une heure.

— Hein? dit l’Espagnol en tressaillant.

— Là , avouez que cette toile de Fuenzès vous tente.

— Fuenzès... vous connaissez donc? demanda don Géronias tout troublé.

— Est - ce que je ne connais pas tout !... Fuenzès, parbleu, je ne connais que ça, répondit Pigoreau en poussant le bras d’Antoine , signe qui indiquaitqu’il rusaitdanscemomentl’Espagnol.

— C’est cependant un peintre très- médiocre.

— Eh ! dit le marchand , pas si médiocre que

vous voulez bien le dire... Fuenzès est trèsestimé en France.

— Vraiment ! reprit d’un ton inquiet Géronias.

— Et le tableau que vous regardiez ne man-^ quera pas de chalands.

— Non... non... ce n’est pas possible, s’écria

l’Espagnol ; n’est-ee pas qu’il n’v aura pas d’amateurs?.. . Ce n’est pas vrai... Fuenzès n’a pas de talent.

— Que si ! que si ! continua Pigoreau pour troubler son interlocuteur, et moi-même le premier.

— Oh ! ne l’achetez pas , je vous en prie , dit en suppliant l’Espagnol.

— Ah ! vous y tenez donc , méchant ?

— Eh bien oui , je vous l’avoue , ce tableau , c’est ma vie... Aidez -moi à l’acheter , et je vous le paierai le double , s’il le faut.

— C’est convenu , dit Pigoreau , vous l’aurez, mais à une condition : vous qui étiez si lié avec le défunt, racontez-moi ce qui l’a porté au suicide.

— Ah ! M. Pigoreau , dit Géronias , en lui serrant les mains, j’aurai le tableau, merci ; mais vous me le promettez sûrement...

— C’est convenu. Ainsi, entendons-nous bien : n’importe à quel prix ira le tableau , j’aurai cent pour cent de commission.

— Oui , oui , oui , s’écria l’Espagnol.

> Maintenant, je vais vous dire comment je fis Ja connaissance de M. Bigot.

» J’étais chanoine à Madrid , poursuivit l’Espagnol , lorsqu’un étranger m’écrivit pour me demander la permission de visiter ma galerie. Je le reçus : il était très-aimable, et il passa quelques jours chez moi. M. Bigot venait pour acheter des tableaux espagnols /, je lui donnai tous les renseignements possibles pour aller dans quelques villes qui ont été fort maltraitées par les révolutions de notre malheureux pays. Comme l’argent est rare, il était facile de l’échanger contre des toiles.

» Six mois après, M. Bigot revint avec des caisses pleines de tableaux. Il me les montra ; je lui offris de lui donner un Murillo pour ce Fuenzès, qui provenait du cabinet d’un noble, fusillé juste un jour après avoir acheté ce tableau. Cette

œuvre de Fuenzès avait été découverte dans le

grenier d’un couvent de bénédictins par un jeune garçon , qui se laissa tomber d’une poutre trèsélevée et fut tué sur le champ.

» M. Bigot refusa l’échange que je lui proposais, malgré la supériorité de mon Murillo. Je ne sais pourquoi je tenais à ce tableau ; il n’est qu’original et dessiné avec une grande naïveté. Mais on désire toujours ce qu’on n’a pas. Je fis de nouvelles offres à M. Bigot, deux, trois tableaux contre ; j’allai même jusqu’à lui donner quatre toiles en échange du Fuenzès. Il y mit de l’obstination , moi aussi. Je rêvais de cette toile ; je sentais que je ne pouvais plus être heureux sans elle. — Voulez-vous toute ma galerie? lui dis-je un jour. Il refusa constamment. Il ne me restait plus qu’un parti à prendre. Je quittai Madrid en même temps que M. Bigot , non pour le suivre , mais pour suivre le tableau.

» M. Bigot trouva le procédé nouveau et m’offrit de loger chez lui , afin de jouir de la vue de ma toile si chère ; il me dit même en riant : « Je » vous la laisserai par testament. »

» Nous arrivons à Paris ; les premiers jours je fus distrait de mes affections par la vue de votre

grande ville si agitée. Mon ami fit bâtir une galerie bien éclairée pour y placer sa collection.

» Il y a un an , la galerie fut terminée. Nous allons la visiter, moi curieux de revoir mon Fuenzès. Il n’y était pas : Je l’ai donné à rentoiler , me dit M. Bigot. Vous pensez si je me mis en colère. Quel talent ne faut-il pas pour rentoiler un tableau ! Les ouvriers vont l’abîmer, pensais-je. Je demandai à mon ami l’adresse de son restaurateur, afin de lui donner des conseils; Je m’y connais, moi qui avais soin de mes tableaux et qui ne souffris jamais nulle autre restauration que celles faites par moi.

» J’allai donc chez le' marchand, rue de Seine, un matin. Sa boutique était fermée; des draperies noires servaient de rideaux à un cercueil près duquel brûlaient des cierges. Le marchand de tableaux était mort. »

— Ah ! je sais , dit Pigoreau , il s’est empoisonné on ne sait trop pourquoi.

— Oui , dit le chanoine espagnol. Sa mort le

fit déclarer en faillite ; le tableau resta six mois sous les scellés. Enfin , il y a quelque temps , M. Bigot m’appela tout joyeux. Son Fuenzès venait de lui être rendu. Il était parfaitement restauré. Nous passâmes toute la journée à l’admirer. Le lendemain , j’entends un grand bruit dans la maison. On frappe à ma porte. Un domestique tout ému m’apprend que M. Bigot s’est suicidé dans la nuit. Je cours à sa chambre : il était étendu sur son lit , une large plaie au cou. Ses domestiques l’avaient trouvé le matin , étendu par terre, baigné dans son sang, une main crispée sur le tableau de Fuenzès. On n’a pu découvrir le motif qui l’avait amené à se suicider ; ses affaires étaient très en règle. Comme je vous ai dit , j’avais passé la journée précédente avec lui , et rien ne m’avait paru changé dans ses facultés.

— Alors , dit Pigoreau , comment se fait-il que vous ne soyez pas aujourd’hui possesseur de ce tableau?

— Ah ! on n’a pas trouvé de testament , et

ses héritiers naturels ont fait mettre îa galerie en vente.

— Je comprends , dit Pigoreau , que vous teniez à ce tableau.

— Vous me le promettez toujours, dit le chanoine.

— Je vous le jure. Et comme don Géronias prenait congé de lui : Nous aurons soin , dit Pigoreau à son successeur, de faire monter le Fuenzès.

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