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LE DESSOUS DES VENTES AUX ENCHÈRES

Non loin des artistes causaient deux hommes ,

dont l’un ventru et joyeux répondait par un signe de tête protecteur à toutes les salutations qui lui étaient adressées. Il s’appelle Pigoreau, et les collectionneurs les plus riches, quoique lui disant père Pigoreau , ne lui en témoignent pas moins de respect.

Père Pigoreau est le doyen des marchands de tableaux de Paris. Ce fut lui qui acheta une partie de la galerie Lebrun , formée par le citoyen Lebrun , le même qui occupa tout le public artiste sous la révolution, sous le directoire, en épousant Mme Vigée -Lebrun , peintre, dont le mariage n’eut pas d’heureuses suites.

Avec la moitié de la collection Lebrun, — assez célèbre pour obtenir les honneurs de la gravure , — père Pigoreau , jeune alors , n’eut pas de peine à se faire une réputation. Il voyagea

à l’étranger et il acheta h peu de frais des toiles précieuses dont les évènements politiques , les

guerres, les révolutions avaient annihilé la valeur.

Père Pigoreau n’était rien moins qu’érudit, rien

moins que savant en beaux-arts ; mais la manipulation des toiles avait développé chez lui un certain sens qui fait que le marchand le plus épais en apparence , surpasse souvent en connaissances réelles des artistes distingués. Au fond , c’est de l’instinct animal qui se rapproche du flair des chiens. La meilleure preuve de ceci gît dans un mot de ses confrères jaloux qui disaient de lui : « C’est un homme qui a un fier nez. »

Pigoreau eut donc le nez d’acheter en province, vers l’année 1831 , tout ce que le dix -huitième siècle avait laissé de panneaux, de trumeaux, de peintures, de pastels et de dessins. Il écoula ses maîtres italiens , ses flamands ; et un beau jour son premier étage , — car il n’eut jamais de boutique, — se trouva garni de Coypel, de Vanloo, de Boucher, de Wateau, de Fragonard, de Lancret, de Pater, de Greuze, enfin, de toute la charmante pléiade des peintres de LL. MM. Louis XV et Louis XVI.

En un an , Paris s’éprit d’une violente passion

pour ces œuvres légères qui convenaient si bien aux mœurs et aux habitudes des habitants du quartier Notre-Dame -de-Lorette. Quelques littérateurs se laissèrent prendre à ce renouveau , et chantèrent sur tous les tons le génie de Boucher et des autres peintres d’opéra. Au bout de quatre ans , Pigoreau avait réalisé d’énormes bénéfices ; il continua à brocanter comme par le passé; seulement, un soir en se couchant, il dit à sa femme, après avoir inspecté ses livres :

— Madame Pigoreau, nous avons 25,000 livres de rente.

Mme Pigoreau, brave femme, mais d’une intelligence douteuse et qui n’avait jamais eu vent des affaires de son mari, poussa un cri de terreur. Elle crut un moment que Pigoreau faisait partie d’une bande de voleurs.

— Eh non ! bonbonne , dit en riant le marchand, c’est tout simple. Les Parisiens ont coupé dans le Louis XV.

Mme Pigoreau , quoiqu’elle ne comprît pas cet

argot , fut rassurée. Quelques jours après , le marchand lui présenta un jeune homme à qui il venait de vendre son fonds. Ce jeune homme devait rester un an sous la tutelle du marchand.

C’était avec lui que se trouvait Pigoreau à la salle de la rue des Jeûneurs. Il pilotait ainsi son successeur dans toutes les ventes, le présentait aux amateurs et lui enseignait toutes les roueries des commissaires-priseurs.

— Tu vois toute cette foule , Antoine , lui dit-il , eh bien ! ce sera une triste vente. C’est presque tous artistes, ils regardent ; ils voudraient peut-être bien acheter , mais ils n’achètent pas. Nous autres marchands, nous ne voulons pas d’Espagnols, c’est trop noir. Ah ! dans un temps, le tableau espagnol aurait pu être poussé , quand on s’occupait de meubles gothiques. Un ameublement sombre avec des assassinats de saints, des martyrs enfin , ça allait bien ensemble. Mais aujourd’hui que le gothique ne vaut pas quatre sous, — il n’y a plus que les peintres qui en

ont, et ils voudraient bien le vendre la moitié de ce qu’il leur a coûté. — Qu’est -ce que tu veux qu’on fasse de ces grands diables de tableaux , peints avec du sang et des fonds de suie pour repoussoir? — Alors, dit le jeune homme, pourquoi sommes nous venus ici perdre notre temps?

— Oh ! Antoine , dit le père Pigoreau , tu blasphèmes. On ne perd jamais son temps aux ventes, même quand on n’achète pas... Il faut savoir où vont les tableaux, le prix de chacun de ces tableaux ; vous n’en achetez pas , ça ne fait rien. J’ai chez moi près de quinze mille catalogues annotés ; si tu les savais par cœur, Antoine, tu serais plus savant que moi. Les tableaux haussent et baissent comme le pain. Aujourd’hui la vente ne sera pas intéressante. Ils vont commencer par leurs drogues en porcelaine.

Pigoreau , en sa qualité de marchand de tableaux, avait horreur des curiosités et les dénigrait perpétuellement.

— Les commissaires-priseurs en ont pour deux

jours de bêtises à vendre. Tu as vu le catalogue?

— Oui , dit Antoine.

— Eh bien! tous ces brics-à-bracs mis en vente n’ont jamais appartenu à ce pauvre M. Bigot. Les vrais propriétaires sont là, assis autour de la table. C’est indigne, vois -tu , les ventes de tableaux. Il meurt un amateur : on annonce sa galerie, on fait des affiches; tu crois qu’on va vendre ses toiles. Pas du tout, on vend les breloques des marchands.

— Pourquoi les commissaires-priseurs ne s’opposent-ils pas à cela? demanda Antoine.

— Eh ! voilà le malheur ; ils tiennent les mar« chands , et les marchands les tiennent. Les marchands leur disent : « Vendez nos fonds de magasin et nous achèterons vos tableaux. » Tiens, regarde là-bas ces deux bustes en marbre ?

— Sur la console en bois de rose? demanda Antoine.

— Précisément. Eh bien , ces deux bustes font depuis six mois le chemin de l’hôtel Bullion

à la rue des Jeûneurs , et de la rue des Jeûneurs à l’hôtel Bullion. Ils resteront dans toutes les ventes jusqu’à ce qu’un badaud ait mis une enchère convenable. Alt ! si le malheureux Bigot pouvait voir sa galerie entourée de ces rocailles !

— Vous ne savez pas encore pourquoi il s’est suicidé ?

— Hélas! on ne sait pas. On l’a trouvé baigné dans son sang devant une croûte. Voyons , où est-elle?

Pigoreau mit sa main devant ses yeux comme un garde-vue.

— Tiens , dit-il , c’est don Géronias qui me la cachait. Ah ! il faut que je lui parle.

Tous deux se dirigèrent vers le vieillard qui avait servi de point de mire aux plaisanteries des artistes : Pigoreau l’aborda poliment.

— Bonjour, Monsieur don Géronias, lui dit-il...

L’étranger répondit d’une voix aigre comme du vinaigre :

— lié ! c’est vous, monsieur Pigoreau... Adieu.

Et ii tourna les talons, mécontent sans doute d’avoir été troublé dans son observation du tableau.

— Vous partez , dit Pigoreau sans se déconcerter de cet accueil , je vais justement de votre côté. Nous allons , dit-il à Antoine , nous faire raconter la mort de M. Bigot.

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