FEU MIETTE
Le Pont-Neuf, le plus vieux des ponts, a été étrenné par Brioché , saltimbanque. Brioché fut le premier qui exécuta des tours sur le Pont- Neuf. Après lui vinrent d’autres saltimbanques , des comédiens en plein vent , des montreurs de marionnettes, des arracheurs de dents. C’était le meilleur endroit de Paris pour les recettes. La statue d’Henri IY érigée sur le terre- plain , le préfet de police interdit le pont aux sallim-
banques. Mieux valaient les saltimbanques. Ils étaient du moins plus divertissants que ce bronze, œuvre de quelque Marochetti de la restauration.
Miette vint un jour s’emparer de l’héritage de Brioché; il alla s’établir au bas du Pont-Neuf, sur le quai des Augustins. Il est là depuis vingtcinq ans; il le dit avec orgueil, et il a raison. Trouvez-en beaucoup de comiques qui aient conservé la faveur du public aussi longtemps? La raison de ce succès lient à des causes occultes. Ce ne sont pas la Poudre persane , le taffetas pour les cors , les escamotages et le pallas de Miette qui ont fait son succès ; son succès , il le doit au magnétisme qu’il exerce sur ses spectateurs par deux yeux petits et brillants d’ou s’échappe une flamme qui fascine l’auditoire.
Miette sait bien quelle influence il a sur son public, mais il ne s’en rend pas compte. Dans la vie privée, il a l’œil d’un honnête homme, d’un rentier, d'un père de famille ; ce n’est que le soir qu’il darde ses prunelles insidieuses. Il y
a cinq ou six ans , un directeur d’un petit théâtre, le Luxembourg , s’il m’en souvient bien , vint faire des offres à Miette. On avait écrit une pièce pourlui, dans laquelle il devait réciter son boliment habituel. Les propositions étaient avantageuses. Miette refusa. — Monsieur , dit-il , je suis escamoteur , je ne veux pas être comédien !
Au premier abord , cette réponse paraît digne des temps antiques ; elle n’est que rusée. Miette craignait le gaz ; il craignait plus encore de ne pas retrouver ce public vierge , ce public naïf qui l’écoute la bouche ouverte , qui est plus attentif 'a ses moindres paroles qu’à un cri de rage de Frédérick Lemaître, à un cri de douleur de Mme Dorval.
Dans la journée , rien ne révèle l’existence du grand Miette. Seulement , la place où il exerce , le soir , est occupée par un petit étal sur lequel sont exposées diverses porcelaines, les unes neuves, les autres cassées. Une bonne femme garde celte boutique en raccommodant force nippes. Saluez!
passants, cette femme est madame Miette; ont, madame Miette, la légitime épouse du saltimbanque. Vous la reconnaîtrez , l’été , à un vaste chapeau de paille qui protège du soleil sa bonne vieille tête ridée. L’hiver , elle porte assez ordinairement une marmotte ornée d’agréments en plumes noires , comme en mettent à leurs chapeaux les charbonniers. Donnez-lui vos porcelaines à raccommoder , mais ne lui parlez que peu ; surtout évitez de l’interroger sur son mari. Elle cause peu habituellement; mais quand il s’agit de son mari, elle devient âpre, révêche, et se sert d’une concision de langage telle qu’on pourrait la qualifier de mutisme.
Mme Miette croit à son mari. Trente ans de ménage n’ont pu affaiblir son enthousiasme. Singulier privilège du génie masculin ! Depuis vingtcinq ans , elle assiste à ses exercices , et elle les trouve toujours agréables et nouveaux. Elle ne se mêle pas aux travaux de Miette : elle s’v associe à la manière des chats qui occupent le pre-
roier plan de la barraque de Polichinelle , et qui en jouissent sournoisement sans faire mine de les regarder.
Sitôt que l’horloge de la Vallée a annoncé aux libraires du quai la cinquième heure du soir, Miette arrive. Il ôte sa redingote et endosse une petite veste d’artilleur dont les avant-bras sont coupés. Cet habit coupé, dont on ne se rend pas compte d’abord , indique assez l’habileté de l’escamoteur et le mépris qu’il montre pour le charlatanisme. A un certain cri lancé dans les airs et obtenu sans pratique , les habitués accourent. Le fond des habitués se compose de jeunes vauriens du faubourg Saint-Germain , des apprentis de tout âge et de tout état. Les soldats qui vont aux Champs-Elysées dans le seul but de voir des arracheurs de dents, s’empressent de profiter d’un saltimbanque aussi proche. Les paysannes , les bonnes d’enfants se groupent. Le public est complet.
Miette, pour allumer l’assistance, commence
par des tours d’escamotage. Il ne manque pas un jour d’exécuter le tour de la poule, avec imitation de ce volatile en travail d’enfantement. Vient ensuite le chapeau d’Adam, qui consiste à donner à une casquette vingt formes différentes. — « Le chapeau de nos pères , s’écrie Miette en se coiffant de la casquette affectant deux formes bien accusées de cornes, ce qui met l’assemblée au comble de la jubilation. »
La corne n’a jamais manqué son effet.
On rit de la corne le même soir aux Français et aux Funambules.
Une comédie où il n’y aurait pas de cornes n’aurait pas grandes chances de succès.
Les pièces où un mari passe sa tête par un œil-de-bœuf au-dessus duquel est suspendu un bois de cerf, sont à peu près assurées de cent représentations.
La corne sera toujours le comble du drôle , et le plus comique des effets comiques connus. — Nous , qui n’avons jamais compris la finesse et
le sel de cette plaisanterie édentée , nous pardonnons à Miette d’employer un moyen de succès aussi vulgaire. C’est là, du reste, le seul reproche sérieux que nous lui faisons.
Tout en faisant ses tours d’escamotage, Miette commence ainsi : (*)
'< Je ne vous dirai pas que je suis l’élève de MlieLenormand... » Mlle Lenormana n’a jamais fait d’élèves. Je ne vous dirai pas » que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau ; » mossieu Moreau n’a jamais eu ni gendre ni successeur. Mais » qu’es-tu donc, alors? Messieurs, je n'emprunte le nom à » personne, je me nomme du mien, je suis MIETTE, l’un » des sept fils du dragon de Paris. Feu mon père était esca*- » moteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur, je » demeure rue Dauphine, n° 12, maison du marchand de vins, » ce qui ne veut pas dire que je demeure chez le marchand de » vins, c’est au contraire le marchand de vins qui demeure » chez moi... J’ai travaillé trois fois devant l’ambassadeur de » Perse , mais je ne me targuerai point de ce vain titre pour
(1) Ces discours que je tâche de rapporter avec une grande fidélité, ne seront peut-être pas intéressants pour le public qui n’a pas entendu Miette. Il y manque le ton -j il y manque la vie de l’acteur... On doit nier tout acteur mort .. Si les vieillards savaient quels ennuis ils font éprouver à leurs auditeurs avec ï.ekaii» ou Talma .....
» vuns dire que c’est l’ambassadeur de Perse qui m'a découvert » le secret de la POUDRE PERSANE... Il ne m’a jamais parlé... » D’ailleurs l’eût-il fait, je ne l’eusse pas compris, car il m’eût » parlé persan , et je l’avoue à ma bonté, je n’ai point étudié » les langues orientales ; mais ce fut un des officiers de sa » maison , mossieu Ugêne BARRRBARRROUX.. Curieux d’ap- » prendre à faire des tours , il m’en demanda et je les lui » démontrai. C’était un élève agréable... 11 ne me payait pas » avec des pommes-de-terre. {Miette lire des pommes-de~ » terre de dessous les gobelets . ) Et voici des pommes-de- » terre. 11 ne vous tirait pas de carottes , (il fait surgir une » carotte ,) et voici des carottes; mais il y avait de Pognon , » (même jeu ,) et voici de Pognon; aussi me faisait-il des » compliments. Il me disait : Mossieu MIETTE, pour les tours » de passe- passe et de gobelets, à vous le pompon (il montre » le pompon), et voici le pompon! J’en étais donc très-content, » aussi vrai que voici la petite balle (il escamote la petite » balle ) , la moyenne balle ( même jeu) , et leur camarade la » grosse balle (même jeu). Un jour je me présentai chez lui ; » il était en train de se nettoyer les dents. Cela ne m’étonna » pas, la propreté de la bouche étant de tous les âges et de h toutes les nations ; mais ce qui m’étonna , e’est ce qui va » vous surprendre, c’est ce que , depuis trente-cinq ans que » j’exerce sur cette place, je b’ai point encore vu ailleurs... La » poudre dont il se servait était blanche comme de la neige » (il ouvre une boîte et la montre en faisant le tour du
». cercle)\ à peine introduite dans la boche, elle devenait » cramowe comme de la lie de vin. » (Il introduit dans sa bouche un linge frotte de poudre persane . s'en frotte les dents et fait le tour du cercle enmonlrant au public Le linge devenu rouge. Il lient aussi la bouche ouverte de manière à faire voir ses dents.) « Voici , je l’espère , du cramoisi. ( Il » remet la boîte en place.) Curieux de ce phénomène, je » m’en informai, il me le dit, et je Fai gardé pour moi... Voilà » tout mon talent. Tant que l’ambassade de Perse resta en » France , je ne parlai plus à personne; line fois qu’elle en fut » partie, je me présentai à l’académie rrroyale de MÉ-DE-C1NE, >« j’exposai ma recette et j’obtins mon brevet, ce n’est pas » plus malin que ça .. La POUDRE PERSANE , Messieurs , n’a » que cinq propriétés; mais elles sont irrécusables (pause). » Elle blanchit en deux minutes , montre en main , les dents » les plus noires (pause). Elle calme à l’instant la douleur de > dents la plus vive (pause). Elle corrige la mauvaise haleine,. » toutefois et quanles la mauvaise haleine n’est point le pro- » duit de la putréfaction de l'estomac (pause). Elle raffermit » les dents ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie , » en enlève le tartre et le tuf (pause). Les dents sont un des » agréments de la physionomie ... Une bouche qui est dé- » meublée n’en offre plus, et pourtant les dentistes vous les » arrachent. L’homme le plus hardi tremble à la vue des ins- » truments qu’il faut introduire dans la boche pour opérer » l’extraction de la dent la plus simple. » (A ce moment, Miette
déroulait une trousse de dentiste dans laquelle se trouvaient des instruments énormes et rouillé s , espèces de lire-bottes monstrueux qui faisaient frissonner V auditoire ; Miette se plaisait à prolonger la terreur en gardant le silence le plus complet , en promenant ces appareils de terreur devant toutes les bouches des curieux , qui se fermaient instinctivement. ) « Me direz -vous que vous voyez entrer » ces instrumens de sang froid dans la boche? (Nouvelle » promenade autour du cercle avec la terrible trousse.) Non. » Eh bien ! gardons les ornements que la nature nous a dé- » partis , sans nous livrer aux mains barbares des opérateurs. » La POUDRE PERSANE nous épargne ces désagréments , et » voici la manière de s’en servir : Vous prenez un linge blanc, » de lessive , que vous enroulez autour du doigt comme ceci » (il opère en même temps et montre chaque exercice ci la » ronde) ; vous le trempez dans l’eau , l’appliquez sur la » BOATTE , l’introduisez dans la boche et vous frottez les » dents avec... puis vous prenez une gorgée et vous rincez ( il
» Vavalc; marque d’élonnement). Comment, quoi, c tu
» l’avales? Oui , Messieurs , la POUDRE PERSANE laisse dans » la boche une odeur si suave, si exquise , si agréable, que » je ne suis pas assez ennemi de mon estomac pour l’en priver » volontairement... Avec toutes ces qualités, la POUDRE PER- » SANE coûtera donc bien cher? Non , Messieurs, nous l'avons » mise à la portée de toutes les bourses 11 y a des boâtcs de » un franc cinquante centimes ou trente sous (pause). 11 y a
» des boutes de un franc ou vingt sous , qui sont les deux tiers » des boâtes de trente (pause). Il y a des boutes de soixante- » et-quinzé centimes ou quinze sous, qui sont les deux tiers » des boâtes de vingt et la moitié des boules de trente (pause). » Il y a des boules de cinquante centimes ou dix sous , qui » sont les deux tiers des boâtes de quinze, la moitié des boâtes » de vingt et le tiers des boâtes de trente (longue pause). » Enfin , Messieurs , il y a des boâtes , dites boâtes d’essai ou » d’épreuve, et que je ne vends que dix centimes ou deux » sous (1). Messieurs, si la POUDRE PERSANE n’a pas rendu » blanches en deux minutes, montre en main , les dents les » plus noires... si elle n’a point arreté la carie... si elle n’a » point enlevé !e tartre et le tuf... si elle n’a point corrigé la » mauvaise haleine , toutefois pourtant que ta mauvaise ha- » leine ne provient pas de la putréfaction de l’estomac... si » elle n’a point raffermi les dents dans leurs alvéoles , rendu » leur couleur naturelle aux gencives... si elle n’a point enfin » calmé en un clin-d’œi! la douleur de dents la plus vive ,
» entrez dans ce cercle , démentez-moi , traitez-moi de fourbe » et d’imposteur, prenez mon ordonnance, déchirez-la et » jetez-m’en les morceaux à la ligure,.. Au cas contraire,
(1) Les jours où il vendait peu , il cherchait a humilier les pratiques qui n’achetaient que des boîtes de deux sous, en appuyant fortement sur ces mots : « une bodle de deux sous à mossieu » , au lieu de se servir dn terme poli boitte d’essai qu'il employait seulement dans les occasions de forte rente.
»' Messieurs , dites-îe à vos amis et connaissances , et rendez * » moi justice ! »
Mais ce qui a fait le malheur de Miette , ce qui l’irrite quotidiennement , ça été l’invention de la lime chimique pour la destruction des cors. Tous les soirs, il se répand en imprécations contre la lime chimique. Ne serait -ce point là un bas mouvement de jalousie, car Miette s’occupe aussi de la guérison des cors, oignons, durillons et autres (sic), qui font le désespoir de tout homme qui descendrait assez gaiment le fleuve de la vie sans ces infirmités de bas étage.
«Mais on vous dira peut-être , ne l’écoutez pas, c’est un » charlatan... Charlatan! (Avec indignation c ntenue.) Savez- » vous , Messieurs, ce que c’est qu’un charlatan , la liste des » charlatans est entre les mains de rncssieu le procureur du » roi et non point sur la place publique. — Un charlatan est » un homme qui promet ce qu’il ne peut pas tenir. — Dé- » couvertes universelles? — Charlatans ! Un homme ne sau- » rait tout découvrir à lui tout seul. Eh bien! et les autres, » ils seraient donc là les bras croisés à le regarder faire. — » Allons donc ! ! Panacées , remèdes à tous maux ? — Char- » latans ! ÇJn remède qui est bon pour une maladie n’est pas
» bon pour une autre. Me ferez-vous croire que vous guérirez » le mal de tête avec ce qui guérit les cors au* pieds — : Char- » latans , et qui plus est , charlatans imbécilles.
» Ils l’ont pourtant essayé. — Ils ont pris vos pieds pour des » barres de fer; et la preuve, c’est qu’ils les ont limés. — » Vous irez donc , quand vous souffrirez d’an cor , chez le ser- » rurier voisin , poser le pied sur son enclume , et lui direz : » limez-moi mon cor!!! Charlllalans. Oui , Messieurs, il y a » bien un moyen de guérir les cor.> ; mais ce n’est point avec » leur lime chimique. — Lime chimique ! Pourriez-vous me » dire ce que c’est qu’une lime chimique? vous m’obligeriez » infiniment ( s'adressant à un gamin.) Peux-tu me le dire , » toi? — Non , tu n’en sais rien , ni moi non plus. — J’ai cou- » sulté Boiste , Vailly , Restaut , Poche (il confondait avec le » dictionnaire de poche) , Napoléon Landais , le dictionnaire » universel, le dictionnaire de pharmacopée, et nulle part je » n’ai trouvé ce mot lime chimique. Est-ce donc à dire que » la lime chimique n’existe pas? Si , Messieurs , malheureu- » scment elle existe, mais elle ne sert à rien qu’à faire des » dupes ; car , que peut avoir de commun un composé de bois, » de verre pilé , de vermillon pour la rendre rouge , d’indigo » pour la rendre bleue , avec les cors aux pieds qui sont un » produit des humeurs cynoviales. Répêtons-le donc ; limes » chimiques, charlatans ! — Mais ils ont vendu cent mille » limes chimiques à un franc la lime, cela leur a fait cent 9 mille francs avec lesquels ils ont passé pied en Belgique.
» Voulez-vous savoir où se trouve le dépôt général des limes » chimiques? Doubles guides sur la route de Bruxelles.
» Oui, Messieurs, les cors se guérissent, et j’en ai le moyen. » — Je ne l’ai pas inventé, je n’ai rien inventé; mais je l’ai » pris dans un livre que voici et que vous pouvez vous procurer » comme moi. Il se vend cul-de-sac Faron , à l’enseigne du » Chat-qui-Pelotte. — Imprimé à Paris en 1738 , par mossieu » Laforët, chirurgien pédicure de Sa Majesté Louis XV, » membre de l’académie de médecine de Paris , de celle de » Montpellier , de la société libre des sciences de Turin , et de » plusieurs autres tètes couronnées et corps savants; celui-là » n’était pas un Charlatan. Le remède qu’il donne est bien » simple, vous pouvez le préparer vous-même comme moi ; » car je vais vous en dire la recette.
» Il se compose de :
» Térébenthine. 8 gros.
» Gentiane . 2 grammes.
» Tout cela compose le ciroëne royal. Si vous ne voulez pas » vous donner la peine de le faire vous-même , je me la suis » donnée pour vous.
» Avec ce morceau de ciroëne qui vous coûtera deux sous , » vous aurez de quoi guérir trois cents cors aux pieds. Pour » le franc que vous aurait coûté la lime chimique qui n’a ja- » mais guéri un cor, vous aurez de quoi en guérir radicalement » six mille .
» Rentré chez vous le soir , vous défaites votre chaussure , » vous mettez le pied à nu , vous le dégagez de sa sueur, vous » coupez sur le ciroëne une emplâtre de la grandeur du cor, » vous l'amollissez avec votre haleine et l’appliquez dessus en * entortillant l’orteil d’un linge pour qu’il ne s’en aille pas. » Le lendemain matin le cor est-il guéri ? — Non , mais il ne » fait plus de mal.
» Répétez plusieurs jours de suite, et le corsera radica- » lement guéri. »
Une des preuves du génie de Miel le, c’est qu’il n’emploie pas de compères. 31 travaille seul. Ce n’est pas lui qui se servirait d’un pitre grossier qui arrête un public grossier, par de sales histoires remplies de mots obcènes. Il sait qu’il a un public jeune , et il ne s’est jamais permis le moindre mot à double entente , n’étaient les cornes, sa’ seule faiblesse. Et qui n’en a pas?
Miette est petit et gros. Son sac à la malice est attaché par des cordons qui s’enroulent difficilement à sa taille. Il a un petit nez en l’air d’une grande finesse de dessin, qui est bien un nez d’observateur. Chose étonnante , Miette a très
peu de Iront ; joignez à cela rhabilade de faire avancer sur les yeux une touffe de cheveux grisonnants. La puissance de son œil est masquée par deux paupières très - avancées , qui forment presque deux écailles d’huître. Comme toutes les personnes qui ont des paupières de cette nature, il est obligé de rejeter un peu sa tête en arrière , pour regarder en face. Une de ses épaules est un peu plus forte que l’autre, ce qui a fait avancer à quelques envieux, sans doute, que Miette était bossu. Les gens de génie ont toujours eu des détracteurs ! Miette n’est pas bossu , mais il en a l’esprit.
Son organe lui a été très-utile ; aussi, faut -il l’avoir entendu au moins cinq fois pour comprendre la domination qu’il exerce sur les masses. La voix de Miette est aigre et stridente ; on la croirait le fruit des amours d’une girouette et d’une crécelle. Cette voix rend merveilleusement chaque phrase ; elle s’enfle , elle arrive à un crescendo extraordinaire pour le mot de la fin qui
retentit longuement dans les airs , comme s’il était répercuté par un écho.
Dans son intérieur de la rue Dauphine, Miette devient simple comme bonjour. Il est très-aimable avec les personnes qui vont lui rendre visite. Il apprend à faire des tours de cartes — encore un moyen de se rendre agréable en société. Il parle avec enthousiasme de Napoléon , dont il possède le portrait. Il raconte volontiers la connaissance qu’il fit avec Carie Vernet. Miette alors était obscur ; il ne s’était pas encore trouvé. Carie Vernet, grand chercheur de figures curieuses pour ses caricatures , le rencontra faisant des tours de gobelets, mais entouré d’nn public pâle. « Il attendit jusqu’à la fin , dit Miette, et il me proposa de me faire mon portrait. Vous pensez bien , monsieur , que j’acceptai. Nous entrons chez le marchand de vins du coin. Le peintre fait venir une bouteille à quinze. Nous buvons, le voilà qui se met à en conter de toutes les couleurs, il fait des calembourgs, j’en ris encore.
Et puis il me dit : — C’est fini , voici cent sons pour ta peine... — Je ne voulais pas recevoir, moi, de l’argent d’un homme si amusant, que c’était moi plutôt qui devais le payer. — Bon , que lui dis en riant, vous êtes artiste, j’en sais quelque chose , vous n’en avez pas de trop pour vous... Ah! bien oui, il n’entend pas tout ça; il ne veut pas reprendre sa monnaie... Moi, je veux payer le vin... le vin était payé... — Ah! ça, camarade , je lui dis , je me fâche pour de bon ; nous allons redoubler... Garçon, une autre bouteille à quinze... Figurez-vous, monsieur, qu’il était sauvé avec le portrait, sans crier gare, sans me laisser son nom... Qu’est -ce que je vois un jour à l’étalage de Martinet , mon portrait tout craché, ma ressemblance, quoi!... Il y avait un nom au bas, Carie Vernet... J’entre chez le marchand ; il me dit que c’est un grand peintre qui fait de la caricature pour s’amuser... Je suis été trois, quatre fois chez lui, on ne le trouvai! jamais; c’est si coureur, ces artistes... Enfin,
monsieur, il m’a porté bonheur; on a voulu voir si je ressemblais à la caricature... Il y a peutêtre de ça huit ans, je travaillais sur le quai. Un vieux monsieur bien mis, décoré, s’arrête à m’écouter. — Je connais ce vieux-là , que je dis à ma femme.
» Après la séance , il me dit : Vous ne me reconnaissez pas , mon brave. — Attendez donc un peu, je réponds, je vous ai vu quelque part... Ah! vous êtes M. Carie Vernet, je gage. — Vous avez la mémoire des physionomies , dit-il en riant. — Oui , et j’ai encore la mémoire d’autres choses. Pourquoi que vous vous êtes couru comme ça de chez le marchand de vins, l’autre fois... — L’autre fois, il y a dix- huit ans de cela. Il avait raison ; il était bien vieilli , bien cassé. Je n’ai pas osé lui offrir une bouteille , c’était bon dans le temps que je ne le connaissais pas. — Eh bien ! les affaires qu’il me dit. — Là, M. Carie, ça va et vient , je ne me plains pas. — Allons , tant mieux , mon ami , et il me donna une poi-
gnée de mains... Depuis, j’ai su que ce pauvre vieux M. Carie élait mort... Ma parole, j’ai pleuré. . . Tenez , j’ai là son portrait que j’ai acheté... Ah! le brave homme. Il paraît qu’Horace Vernet est son fils... Ah! sacristi , en voilà un particulier pour la bataille. J’ai vu son fameux tableau de la Smalah. Eh bien , monsieur, je ne demande qu’une chose avant de mourir, c’est de pouvoir dire au fils que je pense toujours à son brave père Carie. »
Miette était ému en me racontant cette histoire. Je le quittai en songeant à ce grand cœur qui battait sous un habit de saltimbanque , et je compris alors cette phrase à la Bossuet , cette pensée qu’on jurerait écrite par La Rochefoucault et que Miette a le courage de crier tous les soirs en plein air :
« Un escamoteur est un homme qui est