PÈRE ET FIES
Quelques uns ont remarqué, aux salons de i 840 à 1 847, les peintures du Belge Van Schaendel, d’autant plus singulières que ce Van Schaendel ne peint que des effets de lumière. Un vaudevilliste n’eût pas mieux choisi le nom à mettre en regard du genre. Les artistes belges ont importé
(1) Il est traité plus spécialement du père.
en France le septième fléau de la peinture : inutile de détailler les six autres , qui sont indigènes. Tous les marchands de vieux tableaux ont à leur étal des Van Schaendel ou des imitations dudit maître. Les amateurs adorent ces sortes d’ouvrages qui n’ont pour tout mérite que le côté niais des petits Flamands ; car il y a Flamands et Flamands. D’aucuns , et c’est le plus grand nombre dans les acheteurs de tableaux, paieront cinquante mille francs un Gérard Dow , qui ne donneront pas cinq mille francs d’un Ostade. Combien j’en ai vu qui se laissent prendre à la patience dans les oeuvres d’art! Pourtant cette patience range Gérard Dow dans la bande des professeurs de calligraphie.
Quand les Belges de 1840 ne peignent pas d’effets de lumière , ils se rabattent sur les bêtes et se font peintres d’animaux : ne serait-il pas mieux de les définir animaux de peintres ! Mais , au lieu de m’appesantir sur ces infirmités qui sont une espèce de lèpre artistique, je préfère
raconter la vie du peintre Van Schaendel. Il eut un père ! — et c’est de son père que vient la moralité de cette histoire.
Van Schaendel de Malines était un brâve peintre de nature morte ; on va voir quel singulier critérium le Malinois avait adopté en matières picturales. S’il avait à rendre un lièvre , il fallait que la veille la digne Mme Van Schaendel lui fit manger du lièvre; le peintre était malheureux au possible quand un bourgeois de la ville lui commandait un tableau de salle à manger en lui donnant la carte de ce qui devait y figurer. Ainsi des choux frisés sur le premier plan , avec une botte de carottes pointues et rougissant comme si elles avaient commis un crime ; dans un coin des oignons. Même sans les éplucher, Van Schaendel en pleurait , car il ne les aimait pas.
Aussi brossait-il ses tableaux de légumes avec une prestesse incroyable provoquée par sa colère intérieure. Dès le matin , sitôt le petit jour , il sautait de son lit , faisait sa palette avec rage et
saisissait ses pinceaux avec des mouvements fébriles. Alors il donnait sur sa toile des coups de blaireau comme s’il eût donné de grands coups de sabre ; le travail n’allait pas assez vite. Van Schaendel , avec son couteau mince , ce couteau innocent , aussi innocent qu’un couteau de bois d’hommes de lettres, ouvrait le ventre de ses vessies et les jetait sur sa toile. Dans ces moments il ressemblait à David lançant sa fronde contre Goliath. Il ne faut pas avoir grande connaissance des procédés de peinture pour s’imaginer quels résultats le Malinois obtenait par ses furies. Scs tableaux de légumes semblaient avoir été peints par Théotocopouli dans les derniers moments de son existence si folle. Je l’ai assez regardée , au Musée espagnol, la fameuse Adoration des bergers de l’halluciné élève du Titien , cette peinture qui a le délire, qui semble avoir le mors aux dents, cette peinture rageuse et impossible , qu’on jurerait une fresque de Bicêtre. Eh bien ! les légumes de Van Schaendel étaient aussi fiévreux,
aussi convulsionnés ; les choux jouaient la catalepsie, les carottes avaient des attaques nerveuses, les oignons surtout dansaient la danse de Saint- Guy. Cela est facile h expliquer ; pendant toute la durée du tableau , le Malinois , fidèle à son système , ne se nourrissait que de légumes , les mêmes qu’il peignait. Il appelait cela « se nourrir de son modèle ; » et il exécrait les légumes !
Les bourgeois flamands ouvraient de grands yeux quand ils recevaient ces aberrations de pinceau ; mais tableau commandé , tableau payé ; d’ailleurs , Van Scbaendel, ce peintre si singulier, avait la manie plus réelle de se faire payer d’avance. Van Scbaendel fils, qui se croit un Scbalken parce qu’il ne peint que des effets de lumière , ne parle qu’avec terreur des tableaux-légumes de son père. Une pareille terreur se comprend : le père et le fils sont le feu et l’eau. Où le père tripotait ses vessies avec des balais , des torchons, ses dix doigts , le fils entre 'a pas comptés dans l’atelier , ouvre sa boite avec précaution ,
dresse une petite palette toute proprette , monte sur son tabouret avec mille simagrées , reste une heure avant d’oser tirer le rideau de serge qui protège sa toile commencée. On l’a vu ne pas travailler d’un jour par la raison qu’une grosse mouche était dans l’atelier. « Ses ailes , disait-il, émeutent la poussière du plafond. Je pourrais chasser la mouche ; mais il faudrait ouvrir la porte de l’atelier. Si j’ouvre la porte, la poussière entre ; il faudra donner de l’air. Pour donner de l’air , je suis forcé d’ouvrir ma fenêtre à deux battants; c’est impossible; il ^a dans l’air des quantités d'immondices qui s’abattront sur mes couleurs fraîches. Mon tableau , chargé de ces immondices, sera odieux à la vue. J’aime mieux mettre la toile pendant deux jours à l’abri de tout , ouvrir ma fenêtre afin que cette mouche importune aille porter le trouble ailleurs; la mouche partie , j’attendrai le calme des atomes poussiéreux , et quand je me serai promené deux jours , je rentrerai dans mon atelier avec précaution. »
Ces discours de Van Schaendel lîls dénote assez quelle conscience il apporte dans ses travaux. Dans un autre ordre d’idées, le père avait la même conscience. Ainsi un bourgeois de Malines vint un jour 1m commander le portrait de son grand-père , le bourgmestre Praët : — > Je désirerais , dit-il , la plus grande exactitude. — Monsieur Praët, vous savez que je suis l’exactitude même. — J’ai chez moi , dit le bourgeois , une crayonnade d’après le bourgmestre; malheureusement ce n’est qu’un buste ; je voudrais que mon grand-père fût peint en chasseur ; il aimait la chasse passionnément. — Bon ! dit Van Schaendel , nous lui ferons tenir un fusil , j’ai un fusil du temps. — Je me suis adressé à vous , dit l’homme au portrait , parce que je tiens singulièrement à mettre de la nature morte , par exemple , des animaux dans un carnier, une grosse chasse. — Je vois tout cela d’ici ; nous ferons une carnassière rebondie , j’ai aussi une carnassière de cette époque ; qu’est-ce que nous mettrons dans la carnassière? — Un lièvre,
des perdreaux , ce que vous jugerez convenable. — Vous pouvez compter sur moi, dit Van Schaendel , je me procurerai ces animaux , et je vous promets une chasse abondante. — Eh bien !; monsieur , je vous enverrai ce soir le dessin de mon grand-père , afin que vous fassiez d’abord une petite esquisse. Quand l’esquisse sera terminée , nous nous entendrons sur le prix ; vous demanderez ce qu’il vous plaira. On ne doit pas marchander avec un homme de votre talent.
Le lendemain , Van Schaendel père , devant son chevalet , était habillé de la façon la plus bizarre , tenant de la main droite un pinceau , de la gauche un fusil de chasse , autour du corps une carnassière en bandoulière avec d’innocents animaux , achetés au marché , qui passaient leur tête endormie pour toujours hors du carnier. Une glace était accrochée à l’un des portants du chevalet , le croquis du bourgmestre à l’autre portant. De temps h autre le peintre consultait le croquis , puis se campait fièrement avec sou
fusil devant la glace et revenait traduire de son pinceau ces diverses impressions. Il fronçait aussi le sourcil , comme une personne qui n’est pas contente , à laquelle il manque une chose indispensable ; et il se touchait les jambes de ses deux mains sur les coutures et marmottait des ah ! de dépit.
Cependant au bout de deux journées d’un travail constant , l’esquisse se trouva terminée. Van Schaendel partit assez soucieux pour la demeure de Praët , qui admira sans réserve la ressemblance , surtout les produits de la chasse. — C’est très-bien , dit-il , il ne s’agit plus que de peindre mon grand-père sur une toile de vaste dimension. Cinq mille francs vous paraissent-ils convenables, maître Schaendel? — Oh! certainement , dit le peintre , dont la ligure ne se déridait pas. — Mais vous avez la mine triste ; est-ce que la somme ne vous parait pas suffisante? — Pardonnez-moi ; je suis un peu tracassé par cet habit dans l’ancien croquis. — Que vous im-
porte cet habit? — Je n’en trouverai plus maintenant de cette coupe et de cette étoffe. — Eh bien ! vous en peindrez un de fantaisie. — Oh ! dit Van Schaendel , qui cria celte exclamation comme s’il eût entendu un ange blasphémer, jamais , jamais... la fantaisie , impossible; je n’ai jamais rien fait de pratique (mot du xvme siècle équivalent à chic), il me faut un habit absolument semblable à celui-ci. — Si cela vous inquiète le moins du monde , je crois qu’il y a là-haut , dans le grenier , un vieil habit qui me semble bien avoir posé pour ce portrait. — Vite, dit le peintre, dont la figure rayonna de bonheur , envoyez-lemoi quérir !
Un domestique apporta , sur ce désir, un habit fort respectable , qui avait tous les signes de vétusté. D’un coup d’œil le peintre s’écria : « Je le reconnais , c’est l’habit de l’ancien croquis. » Et sans s’inquiéter des convenances , il mit sa veste bas et endossa l’habit du défunt. Ainsi vêtu, il se promenait d’une façon triomphante par la salle
et se mirait dans la glace. Jamais on ne vit autant de poussière et de toiles d’araignée acharnées après un vêtement. Van Sehaendel ne s’occupait guère de ces détails. Il prit son esquisse peinte , sembla se mirer dedans et s’écria : « Ah ! si j’avais eu l’habit, l’esquisse serait bien mieux réussie! » Et les culottes, demanda-t-il, ces belles culottes jaunes d’Utrecht à fleurs gaufrées ? — Je n’ai jamais eu vent des culottes , dit Praët. — Diable ! s’écria le peintre , je vois dans le dessin un commencement de culottes qui me font bien envie ; il les faut cependant. — Je voudrais pouvoir les ressusciter, maître Sehaendel; au fait, je crois qu’il y a encore là haut quelques vieilles défroques. Si vous me parliez des vêtements de mon père, rien de plus simple ; je les ai conservés religieusement dans une armoire; mais ceux de mon grand-père ont disparu , à l’exception de cet habit et de quelques mauvaises loques que je vais voir moi-même à vous procurer.
Pendant que Van Sehaendel sc carrait dans
l’habit du défunt, le magistrat revenait, apportant un petit paquet d’une forme et d’une couleur indescriptibles. — «Je n’ai trouvé que cela,» lit-il. Le peintre se précipita sur ces débris de dentelles; était-ce jabot , étaient-ce manchettes? La constatation semblait impossible, car le temps avait ajouté de nouveaux dessins aux anciens dessins de ces loques. Les unes étaient rousses comme la queue du diable, les autres noires comme bourdons. Le peintre les tournait et retournait, et son œil connaisseur plongeait dans ces broderies, aussi énigmatiques que des hiéroglyphes, pour en retrouver le sens. Il sépara , après examen , les malines noires des rousses et dit en homme convaincu : « Voilà le jabot , voilà les manchettes, s Vous êtes un fin connaisseur, dit l’homme au portrait; mais j’ai encore retrouvé quelque chose, un bas, à ce que je crois; il n’y en a qu’un malheureusement. — Ah! il est superbe à peindre, dit Van Schaendel.
Effectivement, ce bas dépareillé était d’un tra-
vail paramire , comme disait le grand Paracelse. Ge bas brodé à jour était aussi ouvragé que les fameuses chaires de bois si communes en Belgique. Une cathédrale gothique s’étalait sur le devant de la jambe, avec toutes ses richesses d’architecture et son fouillis de sculpture. La ménagère flamande, assez audacieuse pour construire à l’aiguille ce monument égal en beauté aux plus minutieux travaux des moines du moyenâge , s’était trompée en offrant cette paire de bas 'a un simple bourgmestre. Jamais prince n’eut les jambes aussi richement habillées, et le pape seul eût dû chausser cette chose sublime que dix ans de travail assidu avaient pu mener à bonne fin.
Malheureusement le temps, ce grand insulteur des œuvres d’art , avait promené sa faux sur la cathédrale; il était parti emportant, en guise de trophée, au bout de son instrument pointu, toute la rosace du portail, ainsi que les deux courbes du fronton ogival. Van Schaendel poussa un gros soupir a la vue de ces altérations et de ces van-
dalisnies. — C’est bien tout? dit il au magistrat. — Oui, maître Schaendel. — Eh bien! veuillez, je vous prie, me faire compter la somme que vous m’avez offerte; dans six mois, vous aurez un beau portrait.
Tout étant conclu , le peintre mit ordre h ses affaires, dit adieu à son énorme moitié et partit avec une petite malle soigneusement fermée, laquelle renfermait la défroque du bourgmestre et la clé de l’atelier. Il voyagea d’abord par la Belgique; je devrais peut-être dire que Van- Schaendel voyagea chez les fripiers, les brocanteurs, les marchands de curiosités. Chaque visite se passait ainsi : le peintre ne quittait pas d’un clin d’œil sa petite malle ; il la portait sous son bras gauche, montrait l’ancien dessin d’après son modèle aux brocanteurs et demandait qu’on lui étalât toutes les culottes emmagasinées. Après les culottes, venait l’examen des dentelles suivi de l’apparition du fameux bas. Les culottes et les dentelles ne surprenaient guère les marchands qui ont souvent
l’occasion de semblables défroques; mais en voyant le bas, ils tombaient d’émerveillement, hochaient la tête et déclaraient ce bas unique au monde.
La Belgique mangea deux mois de temps au peintre , qui ne fut pas sensiblement rebulfé de ses recherches malheureuses, puisqu’il prit le chemin de la Hollande. Dans le pays de l’Escaut, ce fut la même histoire. Van Sehaendel ne passa pas devant la plus petite boutique sans y entrer; il mettait à sa besogne un acharnement sans pareil et ne se déroutait pas de la mauvaise figure des marchands qui voyaient leurs boutiques mises comme au pillage par cet infatigable chercheur; car le peintre, malgré les réponses négatives des brocanteurs, à l’aspect du bas mirifique et solitaire, avait la rage d’ouvrir lui-même tous les paquets de hardes, de fouiller dans tous les morceaux d’étoffes ou de morceaux destinés à se transformer en papiers.
La digne Mm* Van Sehaendel ne revit son mari qu’après quatre mois d’absence, !! était changé
par la fatigue et avait la ligure inquiète. Il ne raconta pas ses voyages, ses tourments à la Malinoise ; il avait pour bonne opinion que les femmes sont incapables de raisonnement pour tout ce qui regarde le métier de peintre. Il ouvrit les portes de son atelier fermées depuis cent vingt jours, et n’en bougea d’un mois, y faisant venir son manger et toutes choses d’utilité hygiénique. Quoiqu’il travaillât constamment. Van Schaendel prenait de nouvelles teintes d’ennui. Le portrait de grandeur naturelle était aussi avancé que possible , et le bourgmestre de Malines semblait vouloir revivre pour longtemps, lorsqu’un matin le peintre se leva la figure terreuse, les yeux rougis comme quelqu’un qui a passé une mauvaise nuit. Il s’assit sur son haut tabouret en face du portrait, et le contempla longuement.
Praët était vivant et d’une toilette splendide , trop splendide même pour un chasseur. Passe encore l’habit, aussi les culottes jaunes d’Utrecht gaufrées , — le seul objet que le peintre eût re-
trouvé dans ses pérégrinations. On comprend même le jabot fin H blanc, ainsi que les manchettes brodées. Van der Meulen , dans ses tableaux guerriers , où le combat semble se livrer dans l’œil-de-bœuf, nous a habitués à bien d’autres anachronismes de fanfreluches. Mais il était impossible de justifier les bas-cathédrales; jamais on n’a vu de chasseurs avec des bas-cathédrales, surtout celui-là , dont le carnier promettait de l’occupation aux broches, aux rôtissoires, et qui avait dû courir par monts et par vaux pour arriver à un résultat aussi plantureux, La chasse avait nécessairement détérioré ces bas si magnifiquement ouvragés , et personne ne compromettrait , au prix d’une chasse de Nemrod , des objets d’art d’une valeur incalculable. Tout le monde, — même les plus bornés connaisseurs , — aurait eu à la bouche ces réflexions ; mais la peur d’anachronisme n’était pas ce qui tourmentait Van Schaendel. Son inquiétude venait de ce qu’il avait
en la témérité de peindre un jabot et des man-
chelles neuves , d’après ces sortes d’épluchures de fil rouges et noires, égratignées plutôt que brodées, qui furent retrouvées dans le grenier. Le peintre était au désespoir d’avoir rajeuni le vieil habit si poussiéreux dont les brosses les plus acharnées et les plus aiguës n’avaient pu faire déloger les ordures déposées par soixante- dix années. Pour la culotte de velours, Yan Schaendel lui avait donné des couleurs de jeunesse qui juraient avec les tons calmes et rassis de l’antique marronnière (suivant l’appellation usitée dans le Dijonnais). Le plus cuisant en ce portrait venait des bas -cathédrales. N’en avoir qu’un et en peindre deux paraissait au peintre consciencieux un cas pire que meurtre. Et il n’avait pas assez, d’indignation contre sa main droite , la main au pinceau, la main téméraire qui avait eu l’audace de raccommoder le fronton et de rebâtir en entier la rosace , fragments perdus dans le bas unique qui servait de modèle.
Ayant longuement considéré sa toile encore
fraîche , Van Schaendel prit le plus gros de ses pinceaux et le promena avec un acharnement et une Curie sans pareils sur le portrait. Jamais les corneilles , si connues pour leur ardeür à abattre des noix , ne dépensèrent telle énergie. Aussi prompts que l’éclair, disparurent la figure du bourgmestre, son fusil, son carnier , son jabot, ses dentelles , ses culottes jaunes et ses bascathédrales. Le chasseur fut converti en un chaos de couleurs du plus sale aspect. Quand le portrait fut amené à terminaison si malheureuse , Van Schaendel prit son chapeau , sa canne , et sortit» Au fait, il avait besoin de respirer un peu d’air pur; on imagine facilement qu’un tel homL eide pictural ne se fait pas h tête froide et l’esprit calme* Le peintre avait la lièvre et tout son sang s’était, porté à sa figure; quelques Malinois re-4 gardèrent avec surprise, du dedans de leur hou-4 tique, leur compatriote qui volait plutôt qu’il ne marchait à travers les rues de la ville. Hors de la ville , Van Schaendel , qui ne voyait pas clair, se
heu rla contre un grand corps dur qui fit entendre ces paroles : «Ah! le maladroit!... Eh! mais c’est maître Van Schaendel... . Vous sortez donc de dessous terre? » Le peintre fixa de ses yeux hagards le corps heurté et lui cria en continuant sa course : « Votre portrait avance. »
Cette affirmation montre assez à quel degré était arrivé le dérangement de l’esprit du pauvre peintre, qui, rencontrant le petit-fils du bourgmestre, lui disait : « Votre portrait avance, » après lui avoir fait subir une mutilation si complète une demi-heure auparavant.
Cependant il n’est course qui n’ait son terme ; les chevaux les plus fougueux se brisent contre un obstacle et s’arrêtent court. Van Schaendel tomba de lassitude sur le gazon. Il était tout pantelant et respirait d’une façon aussi précipitée qu’un épagneul anglais qui a suivi le lièvre pendant une heure. Bientôt revint ce calme flamand que le seul Rubens ne paraît pas avoir eu en partage. Un petit ruisseau clairet qui courait dans
an fossé sembla attirer toute l’attention de Van Schaendel , qui resta jusqu’à la tombée du jour à regarder les moindres petits accidents qui troublent la quiétude de l’eau : une mouche noyée qui se laisse aller à la dérive, une grenouille curieuse qui abandonne son empire pour s’extasier avec ses grands yeux devant les herbes vertes du pré. Mais cette attention du peintre pour les choses de la nature n’était qu’extérieure ; toute son attention était tournée au - dedans de son cerveau, où se promenait M. le bourgmestre tout nu , tenant d’une main on paquet de vêtements du plus beau neuf, de l’autre main un tas de hardes qui n’étaient autres que celles du grenier. Le bourgmestre , quoique logé à l’étroit dans le crâne du peintre, entrait dans des discours sans fin : — c’était un homme fort bavard de son vivant ; — il plaidait le pour et le contre , deux causes à la fois ; tour à tour il présentait ses habits neufs avec une dissertation sur l’emploi à en faire ; et il montrait ensuite ses vieux habits
avec des raisonnements non moins concluant. En résumé, le bourgmestre, homme prudent, faisait valoir les deux avis sans se prononcer pour l’un ou pour l’autre. Le peintre, constitué en jury, avait à résoudre cette terrible question : « Choisis si tu l’oses. »
Van Schaendel se leva brusquement et retourna dans la direction de la ville ; il était plus gai que le matin , son pas était plus calme et moins fou ; le sang de la figure était redescendu dans les canaux habituels. Après une grasse nuit. Van Schaendel se leva au petit jour, ouvrit sa cassette et endossa toutes les vieilleries du feu bourgmestre, et l’habit poussiéreux, et les culottes jaunes, et les manchettes rousses , et le jabot sali , et le fameux bas-cathédrale. Est-il besoin de dire que la jambe gauche resta nue , tandis que la droite se pavanait dans le monument de dentelles qui malheureusement montrait par la rosace détruite le genou du peintre?
Le doute seul rend longue la besogne. Van
Sehaendel, qui était sûr de Ions ses effets, peignit avec une vitesse incroyable le portrait commandé. Ce fut un chef-d’œuvre de couleur. Quand il fut sec et convenablement verni, monsieur le bourgmestre , sur les épaules de deux porteurs , fut conduit en triomphe chez son petit-fils.
Van Schaendel , le soir à son dîner, était en train de dévorer un friand morceau de jambon fumé avec tout le contentement et le laisser-aller d’un homme qui a terminé une grande œuvre , lorsque Praët entra. Un homme qui tomberait de la lune n’aurait pas figure plus étonnée et plus stupéfaite. Le peintre le regarda et lui dit : Qu’y a-t-il?. . . vous me paraissez tout renversé. — Le portrait !... le portrait !... le portrait !... ,. s’écria le descendant du bourgmestre. — Serait-il crevé? dit Van Schaendel. — Non. — Eh bien t vous l’avez reçu. — Hélas ! oui.
Après bien des explications , Van Schaendel comprit que le petit-fils se plaignait de ne pas avoir le portrait d’un bourgmestre, mais le por-
trait d’un homme de mauvaises mœurs, d’un coureur d’aventures, d’un voleur de grand chemin. — Oh ! dit le peintre , vous ne l’avez pas regardé, — Au contraire . je ne l’ai que trop regardé... Il a une jambe nue, mon grand-père... un magistrat avec des accrocs partout... ce n’est pas possible.
Le possesseur du portrait supplia vainement le peintre de remettre son grand-père à neuf; jamais Van Schaendel n’y voulut consentir, ne sortant pas de son système exclusif de l’imitation des objets dont il avait la possession. — Au moins, dit le petit-fils, par grâce, mettez un second bas aux jambes de mon grand-père. — Je veux bien, dit le peintre, mais vous me fournirez la paire complète. — Puisque vous ne peignez les objets que d’après nature, dit l’autre pour ultime raison, mettez le seul bas que nous ayons à votre jambe gauche. — Impossible, répondit le peintre ; j’aurai alors la droite nue , jamais je n’arriverai à les mettre d’ensemble.
Un çurieux et comique procès s’ensuivit , l’homme au portrait produisant ses preuves et alléguant la folie de Van Schaendel que lui et d’autres avaient pu voir courir à toutes jambes dans la ville ; mais le demandeur fut débouté.
Ce portrait resta dans le grenier du bourgeois Praët, indigné d’avoir sous les yeux un de ses ancêtres , magistrat d’une vie pure et irréprochable, habillé et débraillé comme un joueur qui a perdu son dernier écu. A sa mort , le portrait passa au musée de La Haye , où les touristes admirent encore cette splendeur de déguenillement, sans se douter, — car le catalogue ignorant n’en dit rien, — qu’il y a la -dessous un bourgmestre et un peintre à systèmes.
Il juillet 1847.