DE CLÀSSY-LES-BOIS
— Joséphine, Joséphine ! cours chercher ce diable d’abbé et dis-lui que, s’il veut toujours me faire attendre ainsi, il n’a qu’à rester chez lui.
— Monsieur le maire, j’y vas.
Joséphine partie, le maire de Classy-les-Bois se laissa tomber dans son fauteuil, devant une table où un damier était préparé. M. le maire était un homme de cinquante-huit à soixante ans, portant des cheveux poudrés et à queue, et habillé d’une veste bleue, d’un pantalon noir râpé et de souliers à boucles; vieiilard vert, long et maigre, à l’œil méchant, aux lèvres pâles et maigres, qui semblait habitué à commander et à voir les autres obéir. En effet, il avait fait partie, pendant la Révolution, du tribunal révolutionnaire de Laon. Sous le Directoire* les membres se dispersèrent dans le département. Potofeu, l’accusa teurpublic, dontles braves gens parlent encore comme d’un Fouquier-l’ainville, s’était établi procureur à Saint-Quentin, fort heureux d’avoir échappé à la condamnation de Babœuf, avec quiil comparut au tribunal de Vendôme. Gorju, — le maire, — avait acheté quelques biens à Classyles-Bois, et s’était tenu très-tranquille pendant la Restauration.
La révolution de juillet arrivée, Gorju crut au retour de la république, porta le premier la cocarde
tricolore, fit prendre aux fermiers leurs fusils de chasse, chanta la Marseillaise et prononça un discours où l’histoire romaine, la liberté, le civisme, jouaient un grand rôle. En conséquence, Gorju, après s’être donné tant de mal pour la révolution de juillet, après avoir voulu envoyer combattre à Paris les garçons du village, fut élu maire à d’unanimité. Beaucoup le craignaient, surtout croyant voir dans l’année 1830 un pendant de 93.
Le premier acte de Gorju maire fut de faire arrêter une patache qui dessert Laon et Coucy, par la raison qu’elle ne portait pas de drapeau à l’impériale. Il fit comparaître à la mairie le conducteur et lui déclara qu’il l’enverrait à la guillotine si le lendemain les couleurs nationales ne flottaient pas sur la patache. Cette décision répétée â Laon, à Coucy, à Classy-les-Bois et dans les villages avoisinants, inspira un grand respect pour Gorju, qu’on qualifia depuis de Monsieur le maire.
La cure de Classy-les-Bois était alors desservie par l’abbé Duflot, vieillard de soixante-dix ans qui avait passé à travers les orages révolutionnaires, non sans
être inquiété, mais sans être ému. Les paysans adoraient l’abbé Duflot, prêtre tolérant, sans passions, qui ne suivait pas au pied de la lettre les chansons de M. de Béranger, mais qui laissait danser tranquillement, sur la grande place, sans y trouver à redire, les filles et les garçons.
Quoique Gorju détestât l’abbé Duflot, il le voyait arriver avec plaisir deux fois par semaine chez lui, car il ne trouvait personne autre dans le village pour faire sa partie. L’abbé, sans s’en douter, avait blessé profondément Gorju en l’appelant tout simplement M. Gorju, au lieu de lui donner ce titre de monsieur le maire, qui plaisait tant à l’ancien juge révolutionnaire.
Sur les huit heures du soir, l’abbé Duflot entra. C’était un de ces types de curé de campagne d’autrefois, — qui se perdent tous les jours, — grand, gros, les épaules légèremont voûtées, la face colorée. De grosses lèvres charnues indiquaient un certain penchant pour les plaisirs de la table; sa physionomie respirait cet air ouvert qui établit une si grande différence entre le curé des villes et le curé de campagne.
— Bigre! dit insolemment Gorju, vous venez trop tard, l’abbé.
— Hé! monsieur Gorju, j’ai été visiter les Panot, de pauvres gens bien malheureux !
— Des malheureux! dites plutôt des brigands, des contrebandiers que je voudrais voir rouer.
— Ah! monsieur Gorju, soyez plus compatissant aux infortunes d’autrui. Parce que les Panot font la contrebande de tabac.. Vous en fumez vous-même..
— Moi, jamais !
— Et ce tabac que je vois sur votre cheminée, dans du papier jaune, viendrait-il de la régie?
— Ah çà ! dit le maire embarrassé, croyez-vous que je sois ici à confesse? Ça ?... c’est des pièces de conviction... justement... qu’on m’a apportées; mais je les ferai empoigner par les rats-de-cave, vos gredins de Panot; je veux qu’ils moisissent au fond d’un cachot.
Gorju était au comble de la colère. Il fumait gratis du tabac belge de contrebande qu’on vend dans le pays moitié meilleur marché que le tabac de régie. Un contrebandier de ses protégés lui en faisait
cadeau. On disait même tout bas que la maison du maire servait de cachette à la contrebande. Gorju détestait les Panot, contrebandiers avoués, parce qu’ils faisaient un tort immense à son protégé. Les paysans de Classy-les-Bois prétendaient à tort ou à raison que le tabac des Panot était très-bon, tandis que celui du protégé de M. le maire était souvent mouillé et quelquefois moisi, de plus qu’il apportait trop souvent du numéro 20, qui est bien loin d’at-
teindre à la qualité du 220. Toutes ces considérations avaient fini par procurer une grande clientèle aux Panot, ce dont M. le maire était profondément irrité.
— C’est bon, je sais ce que j’ai à faire, dit Gorju battu. L’abbé, vous n’êtes pas venu pour me quereller, jouons? le damier est prêt.
— Voulez-vous commencer?
— C’est un désavantage; mais enfin, puisque vous le désirez...
— Allons, poussez, c’est à vous...
— Je vous souffle, monsieur Gorju, dit l’abbé qui souffla naïvement sur la dame, comme pour donner plus d’autorité au coup.
— Peuh! c’est une subtilité; vous profitez de tout, l’abbé...
— Je joue le jeu : tenez ! encore un coup de trois; une, deux, trois, s’écria l’abbé au comble de la joie.
— Au diable ! dit Gorju, en bouleversant le damier; vous me parlez de trente-six choses à la fois, je n’y suis plus; c’est à recommencer.
— ■ Comment donc, à recommencer! mais vous abandonnez la partie, j’ai gagné...
— Non, du tout, la partie ne compte pas.
— Alors, monsieur Gorju, je ne jouerai plus.
— L’abbé, vous jouerez, ou vous savez bien ce qui vous pend à l’oreille, dit-il avec menace.
— Je sais bien, quoi? Je ne sais rien de rien.
— L’abbé, prenez garde à vous ! Votre servante Thérèse est une malhonnête, une mal embouchée, qui a insulté mon garde-champêtre... et dans l’exercice de ses fonctions. Ah! vous croyez, monsieur l’abbé, dit-il en cherchant à donner à ses yeux méchants un air goguenard, que vous êtes au-dessus de la loi? Pas du tout, monsieur l’abbé;
vous paierez l’amende, et votre servante aura l’honneur d’aller en prison.
— Mais... j’ignore tout cela, dit l’abbé Duflot; qu’y a-t-il ?
— Il y a que vous donnez des goûts aristocratiques à vos valets et à vos satellites.
— Mes satellites, monsieur Gorju, dit l’abbé très-étonné.
— Oui-dà, monsieur l’abbé; votre bedeau, votre sonneur, votre chantre, vous les payez pour dire du mal de moi dans le pays; ils m’appellent révolutionnaire, mais attendez un peu; je leur ferai couper la tête.
— Allons, monsieur Gorju, ne vous laissez pas emporter. Mon chantre est un ivrogne dont je voudrais bien être débarrassé. Mon bedeau est doux comme un mouton. Pour le sonneur, Dieu le sait, s’il est possible de trouver sur la terre une meilleure pâte d’homme. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir avec Thérèse. Elle est vive. Dame, elle a son franc-parler. Vous dites que c’est une aristocrate. Ah ! la pauvre fille ! elle, aristocrate! Elle voudrait
déjà être dans le fond de son village avec les 200 livres de rente que je lui ai promises. Elle m’aime beaucoup, elle m’est toute dévouée; mais dites-moi, de grâce, ce qu’elle a fait à votre garde-champêtre; j’irai lui parler, elle fera des excuses. Ma pauvre Thérèse en prison! Ciel! que me dites-vous là?
— Il y a qu’elle fait exprès de contrevenir à mes ordonnances de salubrité publique. Jamais elle n’arrose sa porte à l’heure voulue. Ses amies les commères l’imitent, on se f... de moi. Mon gardechampêtre a fait sa tournée. Il a été prévenir votre servante qui lui a dit qu’elle n’avait pas le temps, et qu’elle arroserait quand ça lui plairait. Entendezvous? quand ça lui plaira. Ah! bigre ! l’abbé ! Si vous croyez que je suis un maire pour rire... Nous verrons bien.
— Monsieur Gorju, allons, je m’en vais gronder Thérèse. Elle est si préoccupée, la pauvre fille, du matin au soir, qu’elle perd la tête. Tenez, monsieur Gorju, oublions tout cela, et faisons une partie de dames
— Non, non! Il faut que justice se fasse.
— Ils n’ont rien fait de mal pendant mon absence ?
— Je n’ai rien vu, madame.
— C’est bien , faites cuire les crépinettes , je vais préparer la table.
Comme elle allait vers l’armoire à linge , son neveu , qui voyait l’orage se préparer et qui espérait le détourner, l’arrêta par la robe :
— Maman Brodart? dit-il.
— Tu ne pourrais donc pas me parler sans me tirer les jupes? Qu’est-ce que tu veux ?
Le neveu ne sut que répondre et parut embarrassé.
— Ah ça mais ! en voilà bien d’une autre , tu m’appelles, tu ne sais que dire... Il y a quelque chose là-dessous.
Et elle alla vers l’armoire à linge.
Nous devions être blêmes. Elle ouvrit un des battants de l’armoire ; d’après ce que nous avions calculé , la serinette , appuyée contre la porte , tomba sur le plancher.
— Oh ! la musique, dit-elle stupéfaite de l’accident.
— Elle est cassée, fis —je , voulant faire croire que cette chute l’avait endommagée.
— Ça ne casse pas ainsi, dit-elle.
Elle la ramassa. Mais nous n’avions plus pensé que le bois était mouillé. Elle s’en aperçut en la touchant.
— La musique est fraîche , s’écria-t-elle. Qui est-ce qui l’a trempée dans l’eau ?
Personne ne répondit.
— Quand je disais qu’on n’est pas une minute tranquille... quelle invention! Tremper la musique dans i’eau !
Mme Brodart ne soupçonnait pas encore l’étendue du malheur... Cependant, par intérêt, elle tourna la manivelle... Il est impossible de peindre l’effroi qui s’empara d’elle , quand aucun son ne se fit entendre. Ses yeux et sa bouche s’étaient dilatés comme si elle eût aperçu une vipère. À l’effroi succéda la colère , une colère terrible ;
mauvais jeu, puis l’avantage se décida en sa faveur. 11 fit une dame, ses yeux verts s’illuminèrent. L’abbé avait conservé tout son sang-froid, et, quoique voyant sa perte assurée, en ennemi courageux il voulait se défendre jusqu’à la fin. C’était sa campagne de Waterloo. M. le maire goguenardait de toutes ses forces; il n’était pas satisfait de terrasser son adversaire, il lui fallait l'humilier. Il se fit servir un second verre de vieille, pour arroser sa dame. Jamais vainqueur n’eut un pareil triomphe. L’abbé possédait encore huit dames, bien en ordre il est vrai, mais qui devaient être inévitablement écrasées par les dames ennemies. Celles-ci, assurées de la victoire, marchaient à la débandade, offrant partout des repaires dangereux dans un autre moment, mais la dame-maître les enveloppait de sa protection toute puissante. La petite troupe de l’abbé marchait toujours en ordre vers un coin.
— Eh 1 l’abbé, dit Gorju, enivré des fumées de la gloire, vous n’êtes pas encore content de perdre, vous voulez que je vous fasse des cochons.
Chacun sait que les cochons sont des dames
acculées et frappées de paralysie. Mais les fins joueurs ne désespèrent jamais ; sur ses huit dames , l’abbé avait fait le sacrifice de deux; l’une, s’avançant traîtreusement sur la grande ligne où régnait la dame de son adversaire, la força à la prendre pour venir retomber dans ce gouffre qu’on appelle un tiroir. Gorju, désenivré tout d’un coup, lâcha un formidable juron. La chance tournait; sans dame-maître, Gorju devait perdre; ses troupes étaient éparses çà et là, tandis que la phalange de l’abbé s’avançait triomphante et serrée, sous la forme terrible d’un triangle. — Le triangle est le bataillon carré du jeu de dames.
— C’est encore une surprise, dit Gorju.
— Une surprise! répondit l’abbé, peut-on dire cela? J’ai joué le plus loyalement du monde.
— Loyalement, loyalement, vous voulez dire en enfant de Loyola.
— Je ne sais pas ce que vous entendez par là, monsieur Gorju.
— Est-ce que les jésuites jouent loyalement ? Vous êtes un vieux jésuite, l’abbé.
L’abbé Duflot haussa les épaules.
— Si je vous avais connu au bon temps, l’abbé, comme je vous aurais fait accrocher en haut de la lanterne, pour voir si elle brûlait !
— Baste ! continuons notre partie, vous n’avez pas encore perdu.
— Non, non, je ne joue pas avec les hommes qui jouent frauduleusement.
— Monsieur Gorju, vous allez trop loin ; il me semble que je me suis toujours conduit en honnête homme.
— Je vous dis, l’abbé, que je ne peux pas sentir les jésuites et les cafards; avec toutes vos momeries, vous ne cherchez qu’à tromper les citoyens.
L’abbé, prévoyant un orage et un discours révolutionnaire, prit son chapeau et se leva en disant : — Monsieur Gorju, j’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir. Le maire ne répondit pas. Il appela sa bonne : — Toutes les fois que l’abbé viendra, dit-il, réponds que je n’y suis pas. Mais l’abbé ne revint plus, et Gorju dit à Joséphine d’aller le chercher; ce à quoi l’abbé répondit que, le nombre des mab
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heureux augmentant tous les jours, il croirait manquer à son ministère en jouant au Heu d’aller les consoler. Gorju, furieux, le fit condamner à un franc d’amende pour avoir contrevenu aux arrêtés concernant la salubrité publique; Thérèse fut acquittée, à propos de prétendues injures adressées au garde-champêtre dans l'exercice de ses fonctions.
La haine s’amassa dans le cœur du maire. Il assista un jour au sermon, et il écrivit au préfet que le curé prononçait des sermons henriquinquistes, et qu’il supprimait le nom de Philippum dans le Domine. Ces mensonges valurent au pauvre abbé Dullot les sévères réprimandes de l’évêque de Soissons. Mais Gorju n’était pas content, ces petits moyens ne satisfaisaient pas sa vengeance. Un jour, il se leva avec un grand air de joie. Ses petits yeux verts clignaient de méchanceté. On eût dit les yeux d’un chat guettant une souris. Il appela son gardechampêtre Valot, et lui donna quelques ordres à voix basse. Valot fit une grimace de plaisir, et partit.
Vers le soir, on vint prévenir Gorju que M. le
curé Duflot avait eu une attaque d’apoplexie en traversant la place. Le maire se dit: Enfin! et répondit :
— Ah ! le pauvre homme !
M. le curé, en traversant la place, avait aperçu la grande croix de pierre, qui est au milieu, peinte en tricolore. — La vengeance du maire avait porté ses fruits. L’abbé Duflot mourut des suites de son apoplexie.
En 1840, j’ai vu cette croix de pierre, toujours tricolore; un fermier de Classy-Ies-Bois m’a conté ces détails, que j’ai essayé de reproduire dans toute leur naïveté.
9 décembre 1845.