L’HIVER
A M. Gérard de Nerval,
Paris a froid, Paris a faim. La neige est venue. Paris a son grand manteau blanc qui dit au riche de prendre le sien. Le peuple ne met pas son manteau, lui ; il n’a que sa pauvre vieille blouse. Encore ses bras nus passent-ils souvent par les coudes troués.
«On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid.»
A la nuitée, les trottoirs reçoivent leurs déguenillés clients de chaque jour. Plus l’endroit est sombre, mieux garnie sera la place. Le pauvre craint l’œil des sergents et les sergents ne fouillent pas tous les endroits obscurs. Une mère porte ses trois enfants : — La charité, monsieur, s’il vous plaît? — Le passant passe.
« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissonsrouges, afin delespréserverdufroid.»
La caisse du Mont-de-Piété est vide. Les matelas, les couvertes ont tout emporté... c’est l’hiver. Le Mont-de-Piété du faubourg Saint-Marceau — le faubourg souffrant, comme dit le peuple dans son langage coloré— est encombré. C’est une queue de pauvres comme à l’Opéra on n’a jamais vu queue de riches. Beaucoup sortent la tête basse, l’air morne.
La femme et les enfants attendent le prêt pour souper, et l’employé a signifié cette terrible formule :
« Nous ne pouvons pas prêter là-dessus. »
« On a pêché, dans lebassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »
L’homme entre; sa femme ne lui dit rien, elle a deviné. — Allons, ma femme, console-toi. Nous ne souperons pas aujourd’hui... Je rapporte le drap, nous n’en aurons que plus chaud. — Mais demain !
« On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, afin de les préserver du froid. »
La malheureuse va, timide, chez le boulanger, mais crédit est mort pour les pauvres gens. — Vous me devez déjà trois francs. — Mon mari vous paiera quand il aura reçu sa semaine, monsieur. — Non, je ne fais plus crédit; on est trop exposé dans ce quartier. — Je vous en prie mon bon monsieur. — Bah! il y a des bureaux de charité. — Mes enfants meu-
rent de faim! — On ne meurt jamais de faim. Du reste, le gouvernement ne s’occupe-t-il pas assez des malheureux? dit le boulaeger, qui a lu, le matin, dans son journal :
i On a pêché, dans le bassin des Tuileries, les petits poissons rouges, aün de les préserver du froid. »
19 décembre 1844.