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XXXVIII

C'est la veille de Noël, dans une @.. grosse ville de Bavière. Par les rues blanches de neige, dans la confusion du brouillard, le bruit des voitures et des cloches, la foule se presse, joyeuse, aux rôtisseries en plein vent, aux baraques, aux étalages. Frôlant avec un bruissement léger les boutiques enrubannées et fleuries, des branches de houx vert, des sapins entiers chargés de pendeloques passent portés à bras, dominant ‘toutes les têtes, comme une ombre des forèts de.Thuringe, un souvenir de na-

ture dans la vie factice de l'hiver. Le jour tombe. Là-bas, derrière les jardins de la Résidence, on voit encore une lueur de soleil couchant, toute rouge à travers la brume, et il y a par la ville une telle gaieté, tant de préparatifs de fête que chaque lumière qui s'allume aux vitres semble pendre à un arbre de Noël. C'est qu'aujourd'hui n'est pas un Noël ordinaire! Nous sommes en l'an de grâce mil huit cent soixante-dix, et la naissance du Christ n'est qu'un prétexte de plus pour boire à l'illustre Von der Than et célébrer le triomphe des guerriers bavarois. Noël! Noël! Les juifs de la ville basse eux-mêmes sont en liesse. Voilà le vieil Augustus Cahn qui tourne en courant le coin de la Grappe bleue. Jamais ses yeux de furet n'ont relui comme ce soir. Jamais sa petite quouette en broussaille n'a frétillé si allègrement. Dans sa manche usée aux cordes des besaces est passé un honnête petit panier, plein jusqu'aux

bords, couvert d’une serviette bise, avec le goulot d’une bouteille et une branche de houx qui dépassent.

Que diable le vieil usurier compte-t-il faire de tout cela? Est-ce qu'il féterait Noël, lui aussi? Aurait-il réuni ses amis, sa famille, pour boire à la patrie allemande?... Mais non. Tout le monde sait bien que le vieux Cahn n'a pas de patrie. Son Vaterland à lui, c'est son coffre-fort. Il n'a pas de famille non plus, pas d'amis ; rien que des créanciers.

Ses fils, ses associés plutôt, sont partis depuis trois mois avec l’armée. Ils trafiquent là-bas derrière les fourgons de la landwebr, vendant de l’eau-de-vie, achetant des pendules, et, les soirs de bataille, s’en allant retourner les poches des morts, éventrer les sacs tombés aux fossés des routes. Trop vieux pour suivre ses enfants, le père Cahn est resté en Bavière, et il y fait des affaires magnifiques avec les prisonniers francais.

Toujours à rôder autour des baraque-

ments, c’est lui qui rachète les montres, les aiguillettes, les médailles, les bons sur la poste. On le voit se glisser dans les hôpitaux, dans les ambulances. Il s'approche du lit des blessés, et leur demande tout bas en son hideux baragouin :

« Afez-fus quelque jésse à fentre? »

Et tenez! en ce moment même, si vous le voyez trotter si vite avec son panier sous le bras, c'est que l'hôpital militaire ferme à cinq heures, et qu'il y a deux Francais qui l’attendent là-haut dans cette grande maison noire aux fenétres grillées et étroites, où Noël n'a, pour éclairer sa veillée, que les pâles lumières qui gardent le chevet des mourants...

Ces deux Francais s'appellent Salvette et Bernadou. Ce sont deux chasseurs a pied, deux Provençaux du même village,

enrôlés au même bataillon et blessés par le même obus. Seulement Salvette avait la vie plus dure, et déjà il commence à se lever, à faire quelques pas de son lit à la fenêtre. Bernadou, lui, ne veut pas guérir. Dans les rideaux blafards de son lit d’hospice, sa figure parait plus maigre, plus languissante de jour en jour; et quand il parle du pays, du retour, c'est avec ce sourire triste des malades, où il y a bien plus de résignation que d'espérance. Aujourd'hui cependant il s'est anime un peu, en pensant à cette belle fête de Noël qui dans nos campagnes de Provence ressemble à un grand feu de joie allumé au milieu de l'hiver, en se rappelant les sorties des messes de minuit, l'église parée et lumineuse, les rues du village toutes noires, pleines de monde, puis la longue veillée autour de la table, les trois flambeaux traditionnels, l’ajoli, les escargots et la jolie cérémonie du cacho fio (biche de Noël) que le grand-père promène autour

de la maison et arrose avec du vin cuit. .

« Ah! mon pauvre Salvette, quel triste Noél nous allons faire cette année !... Si seulement on avait eu de quoi se payer un petit pain blanc et une tiole de vin clairet!... Ca m'aurait fait plaisir, avant de passer l'arme à gauche, d'arroser encore une fois le cacho fio avec toi... »

Et en parlant de pain blanc et de vin clairet, le malade a ses yeux qui brillent.

Mais comment faire ? Ils n'ont plus rien, les malheureux, ni argent, ni montre.

Salvette garde bien encore dans la doublure de sa veste un bon de poste de quarante francs. Seulement c'est pour le jour où ils seront libres, et la première halte qu'on fera dans une auberge de France. Cet argent-là est sacré. Pas moyen d'y toucher.,. Pourtant ce pauvre Bernadou est si malade! Qui sait s’il Pourra jamais se remettre en route pour retourner là-bas ? Et puisque voilà un beau Noël qu'on peut encore fêter

ensemble, est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux en profifer ?

Alors, sans rien dire à son pays, Salvette a décousu sa tunique pour prendre le bon de poste, et quand le vieux Cahn est venu comme tous les matins faire sa tournée dans les salles, après de longs débats, des discussions à voix basse, il lui a glissé dans la main ce carré de papier, raide et jauni, sentant la poudre et taché de sang. Depuis ce moment, Salvette a pris un air de mystère. Il se frotte les mains et rit tout seul en regardant Bernadou. Et maintenant que le jour tombe, il est là à guetter, le front collé aux vitres, jusqu'à ce qu'il ait vu dans le brouillard de la place déserte le vieil Augustus Cahn tout essouffié, qui arrive, un petit panier au bras,

tt

Ce minuit solennel, qui sonne à tous les clochers de la ville, tombe lugubrement dans la nuit blanche des malades.

La salle d’hospice est silencieuse, éclairée seulement par les veilleuses suspendues au plafond. De grandes ombres errantes flottent sur les lits, les murs nus, avec un balancement perpétuel qui semble la respiration oppressée de tous les gens étendus là. Par moment, il y a des rêves qui parlent haut, des cauchemars qui gémissent, pendant que de la rue montent un murmure vague, des pas, des voix, confondus dans la nuit sonore et froide comme sous un porche de cathédrale. On sent la hâte recueillie, le mystère d’une fête religieuse traversant l'heure du sommeil et mettant dans la ville éteinte la lueur sourde des lanternes et l’embrasement des vitraux d'église.

— « Est-ce que tu dors, Bernadou?...»

Tout doucement, sur la petite table, prés du lit de son ami, Salvette a posé une bouteille de vin de Lunel, un pain rond, un joli pain de Noël où la branche de houx est plantée toute droite. Le blessé ouvre ses yeux cernés de fièvre.

A la lumière indécise des veilleuses et sous le reflet blanc des grands toits où la lune s'éblouit dans la neige, ce Noël improvisé lui semble fantastique. — « Allons, réveille-toi, pays... Il ne sera pas dit que deux Provencaux auront laissé passer le réveillon, sans l'arroser d'un coup de clairette... » Et Salvette le redresse avec des soins de mère. Il emplit les gobelets, coupe le pain; et l'on trinque, et l’on parle de la Provence.

Peu à peu Bernadou s'anime, s’attendrit. Le vin blanc, les souvenirs... Avec cette enfance que les malades retrouvent au fond de leur faiblesse, il demande à Salvette de lui chanter un Noël provencal. Le camarade ne demande pas

mieux: « Voyons, lequel veux-tu ? Celui de l'Hôte? ou les Trois Rois? ou Saint Joseph m'a dit?

— « Non! j'aime mieux les Bergers.

C'est celui que nous chantions toujours à la maison... »

Va pour les Bergers ! A demi-voix, la tête dans les rideaux, Salvette commence à fredonner. Tout à coup, au dernier couplet, quand les pâtres, venant voir Jésus dans son étable, ont déposé sur la crèche leur offrande d'œufs frais et de fromageons et que, les congédiant d'un air affable,

Joseph leur dit : Allons! soyez bien sages, Tournez-vous-en et faites bon voyage, Bergers, Prenez votre congé...

voilà le pauvre Bernadou qui glisse et retombe lourdement sur l'oreiller. Son camarade, pensant qu’il s'endort, l'appelle, le secoue. Mais le blessé reste immobile, et la petite branche de houx en

travers sur le drap rigide semble déjà la palme verte que l'on met au chevet des morts.

Salvette a compris. Alors, tout pleurant, un peu ivre de la fête et d’une si grande douleur, il reprend à pleine voix dans le silence du dortoir le joyeux refrain de Provence :

Bergers, Prenez votre congé.

. Nous remontions l'avenue des Champs- Elysées avec le docteur V...., demandant aux murs troués d’obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Etoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc-de- Triomphe :

« Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenètres fermées là-haut sur ce balcon ?

Dans les premiers jours du mois d'août, ce terrible mois d'août de l'an soixantedix, si lourd d’orages et de désastres, je

fus appelé la pourun cas d’apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entété de gloire et de patriotisme, qui des le début de la guerre était venu se loger aux Charops-Elysées, dans un appartement a balcon... Devinez pourquoi?

Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux ! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme i] sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.

« Je trôuvai l’ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s’il avait recu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être trésgrand; couché, il avait lair immense.

De beaux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante... Pres de lui sa petite-fille à genoux et toute en larmes. Elle lui res-

semblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l’autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle.

« La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l’État-major de Mac- Mahon, et l’image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, je gardais peu d'espoir.

Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n’en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d’immobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reischoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange facon. Jusqu'au soir, nous crimes tous à une grande victoire,

vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il que ce soir-la, en m’approchant de son lit, je ne trouvai plus le méme homme. L'œil était presque clair, la Jangue moins lourde. I] eut la force de me sourire et bégaya deux fois:

« Vic...toi...re !

— Qui, colonel, grande victoire !...

« Et & mesure que je lui donnais des détails sur le beau succes de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s’éclairer.

« Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pale et debout devant la porte.

Elle sanglotait.

« Mais il est sauvé ! » lui dis-je en lui prenant les mains.

« La malheureuse enfant eut à peine Je courage de me répondre. On venait

d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute l’armée écrasée.

ous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sur, il ne résisterait pas 4 cette nouvelle secousse... Et cependant comment fai- .

re?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre?... Mais alors il fallait mentir...

« Eh bien, je mentirai! » me dit l'héroique fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-pére.

« C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte

d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s’efforçant de combiner toute une campagne glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossard en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l’aidais autant que je pouvais ; mais c’est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire! 11 savait tous les coups d'avance : « Maintenant voilà où ils vont aller... Voila ce qu'on va faire... » et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très-fier.

« Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n’allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux !. . Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes :

« Docteur, nous avons pris Mayence, »

me disait la jeune fille en venant audevant de moi avec un sourire navré, et

j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait :

» Ca marche! ca marche !... Dans huit jours nous entrerons à Berlin. » 4

« A ce moment-là les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris...

Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester. |

« Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux — je me souviens — très-ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnait à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme jubilant et fier :

« Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce siége !

« Je le regardai stupéfait :

« Comment, colonel, vous savez...? »

« Sa petite-fille se tourna vers moi :

« Eh! oui, docteur... C'est la grande nouvelle... Le siége de Berlin est commencé. »

« Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose ! Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de l'Arc de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en

tenue de bal, en robe jaune, des manches & gigots et des yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la grace de 1806... Brave colonel! c’est cette atmosphere de victoires et conquétes, encore plus que tout ce que nous pouvions Jui dire, qui le faisait croire si naivément au siége de Berlin.

« A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées.

Prendre Berlin, ce n’était plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vienx s’ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n’entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l’aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de

tout, malade peut-étre, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis ? Quelquefois la force lui manquait; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s’inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils : « N'oublie jamais que tu es « Francais, lui disait-il... Sois généreux « pour ces pauvres gens. Ne leur fais « pas l'invasion trop lourde... » Et c’étaient des recommandations à n'en plus finir, d’adorables préchi-précha sur le respect des propriétés, la politesse qu’on doit aux dames, un vrai code d'honneur

militaire à l'usage des conquérants. Il y mélait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Làdessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant :

— « L'indemnité de guerre, et rien « de plus... A quoi bon leur prendre « des provinces ?,.. Est-ce qu'on peut « faire de la France avec de l'Allema- « gne ?... »

«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses pa- roles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas étre ému en l'écoutant.

« Pendant ce temps-là, le siége avancait toujours, pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infâtigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant trou-

blée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraiche. Il n’y en avait que pour lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grandpère, si innocemment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petitefille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l’aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenètres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord,et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où l’on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.

— « Comprends-tu cela, petite ? Nous « mangions du cheval! »

« Je crois bien qu'elle le comprenait.

Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence appro- | chait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commencait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse ; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu’on avait poussé son lit près de fa fenêtre, — c'était, je crois, le jeudi de Buzenval, — il vit trèsbien des gardes nationaux qui se massaient sur l’avenue de la Grande-Armée.

« Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-la? » demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents :

« Mauvaise tenue] mauvaise tenue ! »

« Iin’en fut pas autre chose ; mais nous comprimes que dorénavant i] fallait prendre de grandes précautions. Mal- ' heureusement on n'en prit pas assez.

« Un soir, comme j’arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée :

— «C'est demain qu’ils entrent, »

me dit-elle.

« La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Francais, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon descendant l’avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre.

« Pauvre père Jouve! Il s'était sans

doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion.

Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l’avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c’est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettés, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.

« Un moment il put croire qu'il s’était trompé.

« Mais non! là-bas, derrière l'Arc de triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avancait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'léna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert.

« Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible:

« Aux armes!... aux armes!... les Prus- « siens ! » Et les quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois le colonel Jouve était bien mort. »

Le grand forgeron Lory de Sainte- Marie-aux-Mines n'était pas content ce soir-là.

D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s’asseyait sur un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie des f"hriques.

Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu’au moment de se mettre à table; et encore y vint-il comme

a regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme :

« Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-étre recu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L’ainé est peut-être malade. »

Mais elle n'osait rien demander et s’occupait seulement à faire taire trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noir à la crème.

À la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère :

« Ah! les gueux! ah! les canailles !...

— À qui en as-tu, voyons, Lory? »

Il éclata :

« J’en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu’on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldat francais, bras dessus bras dessous avec les Bavarois.., C'est encore de ceux-là qui ont... comment disent-ils ca?... opté pour la na:

tionalité de Prusse... Et dire que tous

les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire? »

La mère essaya de les défendre :

« Que veux-tu, mon pauvre homme f ce n'est pas tout à fait leur faute, à ces enfants... C'est si loin, cette Algérie d’Afrique où on les envoie!... Ils ont le mal du pays la-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n’étre plus soldats. »

Lory donna un grand coup de poing sur la table :

« Tais-toi, la mére!... vous autres, femmes, vous n’y entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-la sont des gueux, des renégats, les derniers des laches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j’ai servi sept ans

aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps. »

Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnéte figure d’Alsacien, toute noire et hâlée du soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la granüe lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire :

« Je suis bien bon de me monter la téte... Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant Ja guerre!... »

Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de diner gaiement et s’en alla sitôt après vider une couple de chopes à la Ville de Strasbourg.

Maintenant la vieille Lory est seule.

Après avoir couché ses trois petits blondins qu'on entend gazouiller dans la

chambre à côté, comme un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devrnt la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même :

« Oui, je veux bien. Ce sont des laches, des renégats... mais c'est égal!

Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir. »

Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l’armée, était là, à cette même heure du jour, en train, 1.

soigner le petit jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux zouaves...

Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui qüi vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches...

« Bonjour, maman ! »

Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au ‘Days avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n’en a pas le courage.

Il y a si longtemps qu'elle ne l’a vu, embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s’ennuyait du pays, de la

- forge, de vivre toujours loin d'eux; avec “a 1a discipline devenue plus dure, et les

camarades qui l’appelaient « Prussien »

à catise de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu’à le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frere.

On veut le faire manger, mais il n'a pas faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d’eau par-.

dessus toutes les tournées de bière et Bs |

de vin blanc qu'il s’est payées depuis le matin au cabaret.

Mais quelqu'un marche dans la cour.

C'est le forgeron qui rentre.

« Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi, que j'aie le temps de lui parler, de lui expliquer... » Et elle le pousse derrière le grand poéle en faience, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chechia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... Il comprend tout.

« Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poéle où le zouave est blotti, bléme, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.

La mère se jette entre eux :

« Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir, que & avais besoin de lui à la forge... »

Elle se cramponne à son bras, se traine, sanglote. Dans la nuit de leur chambre, les enfants crient d’entendre ces voix pleines de colère et de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron s’arréte, et regardant sa femme :

« Ah! c'est toi qui l’as fait revenir.

Alors, c'est bon, qu'il aille se coucher.

Je verrai demain ce que j'ai à faire. »

Le lendemain Christian, en s’éveillant d’un lourd sommeil plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s’est retrouvé dans sa chambre d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur l’enclume... La mère est à son chevet ; elle ne l'a pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu’au matin il a marché dans la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires,

et à présent voilà qu’il entre dans la chambre de son fils, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guétres, le large chapeau et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s’avance droit au lit: « Allons, haut!...

lève-toi. »

Le garcon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.

« Non pas ca... » dit le père séverement.

Et la mére toute craintive : « Mais, mon ami, il n'en a pas d’autres.

— Donne-lui les miens... Moi, je n’en ai plus besoin. »

Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route...

« Maintenant descendons, » dit-il ensuite, et tous trois descendent a la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout

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le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait tant la-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. 1] lui prend un accès de tendresse, un grand désir d’avoir le pardon de son père; mais en levant les yeux i] rencontre toujours un regard inexorable.

Enfin le forgeron se décide à parler :

« Garcon, dit-il, voila l’enclume, les outils... tout cela est à toi... Et tout cela aussi! » ajoute-t-il, en Jui montrant le petit jardin qui s’ouvre la-bas au fond, plein de soleil et d’abeilles, dans le cadre enfumé de la porte... « Les ruches, la vigne, la maison, tout t’appartient...

Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c’est bien le moins que tu les gardes... Te voilà maitre ici... Moi, je pars... Tu dois cing ans à la France, je vais les payer pour toi.

— Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.

— Père!... » supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti, marchant à grands pas, sans se retourner...

A Siddi - bel - Abbès, au dépôt du 3° zouaves, il y a depuis quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.

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