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XXXV

Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient cette nuit-là dans les baraquements de l’avenue Daumesnil. Depuis trois jours l’ar-

mée de Ducrot se battait sur les hauteurs

de Champigny; et nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.

Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de cheminées ‘d’usine,-.de gares fermées, de chantiers désefts, dans ces quartiers mélancoliques qu’éclairaient seulement quelques boutiques de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sor-

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dide que ces longues baraques de planches, alignées sur le sol battu, sec et dur de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours ouvertes, et ces quinquets fumeux tout

obscurcis de brume, comme des falots{. :

en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir. Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la semelle, courir autour des baraques. Cette inaction héte, si près de la bataille, avait quelque chose de honteux et d’énervant, cette nuit-la surtout.

Bien que la canonnade ett cessé, on sentait qu'une terrible partie se préparait la-haut, et, de temps en temps, quand les feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur mouvement circulaire, on voyait des troupes’ silencieuses, massées au bord des trottoirs, d’autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres et semblaient ramper a terre, rapetissées par les hautes co-

lonnes de la place du Trône.

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J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. Quelqu'un me dit:

« Venez donc voir à la huitième... Il parait qu'il y a un concert. »

J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque ; mais celle de la huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. Des chandelles piqyées au bout de baïonnettes allongeaient de grandes flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid, la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres troubles. (4) : -

On chantait.

A tour de rôle messieurs les amateurs montaient sur une estrade improvisée au fond de la salle, et se posaient, dé-

clamaient, se drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de cages pendues, d’échoppes bruyantes. Cela est charmant a entendre, mélé au bruit des outils, avec l’accompagnement du marteau et de la varlope; mais la, sur cette estrade, c’était ridicule et navrant.

Nous eûmes d'abord l’ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, chantant les douleurs du prolétaire. Pauvro prolétatro.,.0...0... avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous chanta la fameuse chanson de la Canaille, mais d'un air si ennuyé, si lent, si dolent, qu’on aurait dit une berceuse... C’est la canaille... Eh bien! fen suis... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait

les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se retournaient contre la lumière en grognant.

Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, roulèrent là-bas sur les côteaux de Champigny, en saccades diminuées. C'était la bataille qui recommençait.

Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille !

Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter le dernier céu- :

plet, s’arracher les romances de la bouche. Personne ne sentait plus le froid.

Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au bord du gosier, tous étaient rouges, suants,

l'œil allumé. La vanité leur tenait chaud.

Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poëte qui demanda à lire une chansonnette dé sa composition, l'Égoiste, avec le refrain : Chacun pour soi.

Et comme il avait un défaut de langue, il disait : l'égotfte et facun pour foi.

C'était une satire contre les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, souligpant tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un air malicieux :

Facun pour foi... Facun pour foi.

Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mélant sa basse profonde aux:

roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant de froid dans la neige, Pagonie aux revers des routes dans des mares de sang gelé, l’obus aveugle, la

mort noire arrivant de tous côtés à travers la nuit...

Et le concert de la huitième allait toujours son train !

Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l’estrade, dans un délire de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa voix de rogomme : Le bon Dieu, soul comme un...

Je n’y tenais plus ; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais tant pis! il me fallait de l'espace et de l’air et je marchai devant moi, longtemps, jusqu’à la Seine. L'eau était noire, le quai désert. Paris sombre, privé de gaz, s’endormait dans un cercle de feu ; les éclairs des canons clignotaient tout autour, et

des rougeurs d'incendie s’allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On haletait, on 8 "encourageait. ose

« Oh ! hisse.,.! »

Puis les voix s’arrétaient tout à coup, comme dans l’ardeur d’un grand travail qui absorbe toutes les forces de l'être.

En m’approchant du bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s’efforcant de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau, le grincement des eâbles que halaient les marins, marquaient-bien les ressauts, les reculs, toutes les péripéties de cette lutte contre la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient ! Furieuse, elle battait l’eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin un effortsupréme la poussa

en avant. Hardi garcons! Et quand elle eût passé et qu’elle s’avanca toute droite dans le brouillard, vers la bataille qui l'appelait, un grand eri de : « Vive la France! » retentit sous l'écho du pont.

Ah! que le concert de la huitième était loin !

Avant la guerre il y avait là un heau pont suspendu, deux hautes piles de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les horizons de la Seine awec cette apparence aérienne qui rend si beaux les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la chaine passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans même avoir besoin d’abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pèche retenus par des anneaux.

Une allée de peupliers, tendue entre les prés comme un grand rideau vert agité

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à la fraicheur de l'eau, conduisait au pont. C'était charmant.

Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent au vide.

Il n’y 2 plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche du péage, à moitié détruite par la secousse, a l’air d'une ruirfe toute neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de l’eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir les mariniers,gt tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de planches moisies s’arréte là en un barrage tout plein de remous et de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose d’ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizo llée qui menait au pont s'est

clareeffiou ces beaux peupliers si touffus, dévorés. jusqu'au faite par les

larves, — les arbres ont leurs invasions, eux aussi, — étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, déchiquetées ; et dans la grande avenue, inutile et décerte, les gros papillons blancs volent lourdement.

En attendant que le pont soit recgnstruit, on a installé près de 14 un bac, un de cefimmenses radeaux où l’on embarque les voitures tout attelées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de l’eau. Les bêtes et les attelages tiennent le miligu; sur le côté, des passagers.

des paysans, des enfants qui vont à

l'école du bourg, des Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des longes de cheyaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s’avance lentement. La Seine, si longue à traverser, parait bien plus larggsrr'antre fois, et derrière les rind. “st

écroulé, entre ces deux rives presque

étrangères l'une à l'autre, horizon s’agrandit avec une sorte de solennité triste.

Ce matin-là j'étais arrivé de très-bonne heure pour traverser l’eau. Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du: passeur, un vieux waPon im- .

mobilisé dans le sable humide, était fermée, toute ruisselante ‘de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui toussaient.

« Ohé, Eugène! ©

— Voilà, voila! » fit le passegr, qui arrivait en se traînant. C’est un beau marinier, encore assez jeune, magg il a.

servi comme artilleur dans la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un éelat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le

brave heggme sourit en me voyant :

éclairci Anuoseur. »

rons pas gérés, ce matin,

En effet, j'étais seul sur le bac ; mais, avant qu’il eût détaché son amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux clairs, s’en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la faisaient marcher ferme et droit; puis dærière elle, dans le chemin creux, d’autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la brume, et dont ‘nous entendions les voix. C'était une voix de femme, douce, pleine de larmes:

« Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir de la peite.… Vous voyez qu'il travaille maintengat,.» Donnez-lui du temps pour payer’... &'ést tout ce qu'il demande.

— J'en ai assez donné, du temps...

j'en donne plus, répondait une voix de vieux paysan, édentée et cruelle; ca regarde l'huissier à cette heure, Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Engine

— « C'est ce gueux de chignot,

me dit le passeur à voix basse... Voila!

Voilà!»

A ce moment, Je vis arriver sur la . plage un grand vieux, affublé d’une redingote de gros drap et d’un chapeau ‘de soie, tout neuf, très-haut de forme.

Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient déformées par la pioche, paraissait encore plys noir, plus brûlé, dans son vêtement de monsieur.

Un front tétu, un grand nez crochu d’Indien apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient une physionomie féroce qui allait bien avec ce nom de Chachignot.

« Allons, Eugene, vite en route, »

fit-il en sautant dans le bac, .et 58 voix tremblait de colère. La fermiels 5° approcha de lui pendant qu'il démarrait :

« À qui en avez-vous done, pére Chachignot ?

— Tiens! c'est toi, la Blanche ?...

M’en parle pas.,. Je suis furieux... c'est ces canailles de Mazilier ! » Et il mon-

trait du poing une petite ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.

« — Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là ?

— Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.

— C'est pourtant un brave homme, ce Mazilier. Il n’y a peut-être pas de sa faute s’il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant cette guerre. »

Le vieux paysan eut une explosion.

« C'est eun’ bête !... Il pouvait faire sa foriune ‘avec les Prussiens. C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont fait des ‘affaires d'or pendant ‘la guerre: lui n’a pas seulement vendu pour un sou... Pis que cela. I) s'est fait

mettre en prison avec ses insolences...

C'est eun’ bête, que je te dis... Est-ce que ca le regardait, lui, toutes ces histoires ? Est-ce qu'il était militaire ?... 11 n'avait qu’à fournir du vin et de l'eaude-vie à la pratique; maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à faire le patriote! »

Et, rouge d’indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.

À mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure si pleins de compassion pour les Mazilier, devenalent secs, presque méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n’estiment guère ceux qui refusent de l'argent. D'abord elle se disait : « C’est ben malheureux pour la femme, » puis un moment apres: « Ca! c’est vrai...

Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion fut : « Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit,

il faut payer. » Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées :

« C'est eun’ bête... C'est eun’ béte... »

Le passeur, qui les écoutait tout en . manceuvrant sa perche le long du bac, crut devoir s’en méler:

« Ne faites donc pas le méchant comme ca, père Chachignot... A quoi ca vous servira-t-il d’aller chez Phuissierf...

Vous serez bien avancé quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un peu, puisque vous en avez le moyen. »

Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu :

« Je te conseille de parler, toi, propre à rien ! Tu en es encore un de ces patriotes... Si ca ne fait pas pitié ! Cinq enfants, pas le sou, et ca s’en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y étre forcé... Et je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi, le misérable !), à quoi tout ca nous a servi? Lui, par exemple, il y a gagné

de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place qu’il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa femme qui s'éreinte à lessiver... C’est-il pas eun’ bête, celui-là aussi? »

Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure bléme je vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonca dans le sable jusqu’à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays :

Il est du conseil municipal.

' Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue Turenne appela son mitron, et lui dit :

« Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris. »

- Le petit, qui n’entendait rien à ia politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche, et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'ile Saint-Louis. où logeait M. Bonnicar. La

matinée était magnifique , un de ‘ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré Ja fusillade lointaine et les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais gardait sa physionomie paisible.

Il y avait du dimanche dans l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes, et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d’endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être répandue dans la rue de Rivoli. On trainait des canons, on travaillait aux barricades. Des groupes & chaque pas, des gardes nationaux qui s’affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la téte. Ces enfants-la sont.

si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue! C'est aux jours

de fête et de train, dans l’encombrement des premiers de l'an, des dimanches gras, qu’ils ont le plus à courir; aussi les révolutions ne les étonnent guère.

- Tl y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se faufiler au milieu des képis et des balonnettes, évitant les chocs, balancée gentiment, tantôt très-vite, tantôt avec une lenteur forcée où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela lui faisait à lui, la bataille ? L'essentiel était d'arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi, et d’emporter bien vite le petit pourboire qui l’attendait sur la tablette de l’antichambre.

Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés en so!-

dats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets en papier et un lambeau d’ombrelle rose grotesque dans la boue du boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équilibre ; mais sa tourtière et. lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un bout de route en si belle compagnie ; et, dépassant sans s'en apercevoir l'Hôtel de ville et les ponts de l'ile Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folle.

Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. A “nidi très-précis, quand toute la famille .— petits et grands — était réunie dans ie salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde :

« Ah !... voilà le pâtissier. »

Alors, avec un grand remuement de chaises, un froufrou d’endimanchement, une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux 8 installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d'argent.

Ce jour-là la sonnette resta muette, Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bäillaient aux vitres, guettant le

coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs. |

Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille de son maitre...

rôti brulé... petits pois trop cuits... Mais M. Bonnicar s’entétait à ne pas se met tre à table sans les petits pâtés; et, furieux contre Sureau, il resolut d’aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inoul. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l’avertirent :

« Prenez garde, M. Bonnicar... ‘on dit que les Versaillais sont entrés dans Paris. »

Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s’en venait de Neuilly à

gh CONTES CHOISIS.

fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.

« Oh! ce Sureau... ce Sureau ! »

Et dans l'animation de la course il parlait seul, se vayait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas.

La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.

« Où allez-vous, citoyen ? »

Le citoyen s'expliqua ; mais l’histoire des pâtés parut suspecte, d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d'or, toute la tournure d’un vieux réactionnaire.

« C’est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault. »

Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de quitter la barricade, -5::::èrent devant eux

nn —

à coups de crosse le pauvre homme exaspéré.

Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais, une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar pro-:

testait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en rire.

« C'est bon, c'est bon, mon vieux.....

Vous vous expliquerez à Versailles. »

Et par les Champs-Elysées , encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s’ébrania entre deux files de chasseurs.

Les prisonniers marchaient cing par cinq, en rang pressés et compactes.

Pour empêcher le convoi de s’éparpiller, on les obligeait à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.

Le malheureux Bonnicar croyait réver.

Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se trainait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l’eau-de-vie ; et d'entendre ces mots de: « pâtissier, petits pâtés,» qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.

Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne sc

LES PETITS PATÉS. 447

figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau ? Et cela dix fois dans la route ! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissai au milieu de cette houle d’uniformes, de blouses, de haillons.

Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d’accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait :

« C’est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze. »

Les chasseurs de l’escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l’Orangerie. La seulement le pauvre troupeau put se disperser, s’allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d’autres qui juraient, d'autres qui toussaient,

d'autres qui pleuraient ; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d’un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ises convives inquiets, ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l’attendre encore, puis l’humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.

« Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés, » dit tout à coup une voix près ¢ ‘de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garcon de chez Sureau,” qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l’émeute et l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangee des petits pâtés.

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