‹ Contes choisisChapitre 4 sur 35 · ET... LE... DE... VO... RE... RENT · texte numérisé non relu

ET... LE... DE... VO... RE... RENT

C'est à ce moment que )’entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup de

théâtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m’arrête sur le seuil en criant bien fort :

« Bonjour, braves gens, je suis l'ami de Maurice. »

Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux ! si vous l'aviez vu venir vers moi les bras tendus, m’embrasser, me serrer les mains, courir égaré dans la chambre en faisant : « Mon Dieu! mon Dieu !...»

Toutes les rides de son visage riaient.

Il était rouge. Il bégayait : « Ah! monsieur... ah! monsieur... » puis il allait vers le fond eh appelant : « Mamette!...»

Une porte qüi s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... C'était Mamette.

Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à coques, sa robe carmélite, et son mouchoir brodé qu'elle tenait à la main pour me faire honneur, à l'ancienne mode. Chose attendris-

sante! ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait pu s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait di beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que l’autre. Comme l’autre aussi, elle avait près d'elle une enfant de l'orphelinat, petite garde en pèlerine bleue, qui ne la quittait jamais; et de voirces vieillards protégés par ces orphelines, c’était ce qu’on peut imaginer de plus touchant.

En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence, mais d'un mot le vieux lui coupa sa révérence en deux: « C’est l’ami de Maurice!... » Aussitét la voila qui tremble, qui pleure, qui perd son mouchoir, qui devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! ca n’a qu'une goutte de sang dans les veines, et a la moindre émotion elle leur saute au visage... « Vite, vite, une chaise! » dit la vieille à sa petite. « Ouvre les volets ! »

crie le vieux à la sienne ; et, me prenant chacun par une main, ils m'emmènent en trottinant jusqu’à la fenêtre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On approche les fauteuils, je m’installe entre les deux sur un pliant, les petites bleues derrière nous, et l’interrogatoire commence : « Comment va-t-il!

Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu’il est content? » Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures.

Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne savais pas, me gardant surtout d’avouer que je n'avais jamais remarqué si ses fenétres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de sa chambre.

« Le papier de sa chambre! Il est bleu, madame, bleu clair, avec des guirlandes...

— Vraiment! » faisait la pauvre vieille

De.

attendrie, et elle ajoutait en se tournant vers son mari: « C’est un si brave enfant ! »

— Oh! oui, c'est un brave enfant! »

reprenait l’autre avec enthousiasme ; et tout le temps que je parlais, c’étaient entre eux des hochements de téte, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus, ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire :

« Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure. » Et elle de son côté : « Un peu plus haut, je vous prie. Il n'entend pas trés-bien... » — Alors j'élevais la voix, et tous deux me remerciaient d’un sourire; et dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au fond de mes yeux l’image de leur Maurice, moi, j'étais tout ému de la retrouver, cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire, très-loin, dans un brouillard.

Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil :

« Mais j'y pense, Mamette..... il n’a peut-être pas déjeuné? »

Et Mamette, effarée, les bras au ciel :

« Pas déjeuné !... Grand Dieu! »

Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais répondre que ce brave enfant n’attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à table. Mais non, c'était bien de moi qu'on parlait, et i) faut voir quel branle-bas quand j’avouai que j'étais encore à jeun. « Vite le couvert, petites bleues ! La table au milieu de la chambre, la nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s’il vous plait et dépéchons-nous... » Je crois bien qu’elles se dépéchaient! A peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se trouva servi.

« Un bon petit déjeuner, me disait Mamette en me conduisant à table ; seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons déjà mangé ce matin. »

Ces pauvres vieux, à quelque heure

qu’on les prenne, ils ont toujours mangé le matin. =

Le bon petit déjeuner de Mamette, c'était deux doigts de lait, des dattes et une barquetie, quelque chose comme un échaudé; de quoi la nourrir, elle et ses canaris, au moins pendant huit jours....

Et dire qu'à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions ! Aussi quelle indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient l'air de se dire: « Oh! ce monsieur qui mange toute la barquette! »

Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occupé que j'étais à regarder autour de moi dans cette chambre claire et paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour,

quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois heures sonnent. C'est l'heure où tous les vieux se réveillent : « Tu dors, Mamette? — Non, mon ami. — N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant? — Oh! oui, c'est un brave enfant! »

Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces deux petits lits de vieux, dressés l'un à côté de l’autre.

Pendant ce temps un drame terrible se passait à l'autre bout de la chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre là-haut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises à l’eau-de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire faire l'ouverture. Malgré les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ses cerises lui-méme ; et, monté sur une chaise au grand effroi de sa femme, il essayait d'arriver là-haut... Vous voyez le tableau d'ici : le vieux qui tremble et qui se

hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un léger parfum de bergamote qui s’exhale de l'armoire ouverte et des grandes piles de linge roux... C'était charmant.

Enfin, aprés bien des efforts, on parvint à le tirer de l’armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bosselée, la timbale de Maurice quand il était petit. On me la remplit de cerises jusqu’au bord ; Maurice les aimait tant, les cerises! Et, tout en me servant, le vieux me disait à l'oreille d’an air de gourmandise : « Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en manger... C'est ma femme qui les a faites... Vous allez goûter quelque chose de bon. »

Hélas ! sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. Que voulez-vous ? on devient distrait en vieillissant. Elles étaient atroces, vos cerises,

ma pauvre Mamette... mais cela ne m’empécha pas de les manger jusqu'au bout, sans sourciller.

Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait partir.

Le vieux s'était levé en même temps que moi: « Mamette, mon habit!... je veux le conduire jusqu'à la place. » Bien sir qu’au fond d’elleméme Mamette trouvait qu'il faisait déjà un peu frais pour me conduire jusqu'à la place ; mais elle n’en laissa rien paraître. Seulement, pendant qu'elle l'aidait à passer les manches de son habit, un bel habit tabac d'Espagne à boutons de nacre, j'entendais la chère créature qui lui disait doucement : « Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas? » Et lui d'un petit

air malin : « Hé! hé!... je ne sais pas...

peut-être... » La-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur manière. Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous un peu grisés.

… La nuit tombait, quand nous sortimes, le grand-père et moi. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener, mais lui ne la voyait pas, et il était tout fier de marcher-à mon bras, comme un homme, Mamette, rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous regardant de jolis petits hochements dé tête qui semblaient dire :

« Tout de même, mon pauvre homme !.… il marche encore. » |

Hil

Un soir, en Algérie, à la fin d’une journée de chasse, un violent orage me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville. Pas l’ombre d’un village ni d'un caravansérail en vue.

Rien que des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres labourées jusqu’au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par l'averse, commençait à ronfler d'une facon alarmante, et je courais risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y avait tout près de nous, cachée

dans un pli de terrain, une tribu dont il connaissait l'aga, et nous nous décidämes à aller lui demander l'hospitalité pour une nuit.

Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir apercu. Etait-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s’en allait à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues rouillées trainaient, oubliées sous la pluie.

Toute la tribu avait ce même air de tristesse délabrée et d’indifférence. C’est à peine si les chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un gourbi, on entendait des cris d'en-

fant, et l'on voyait passer dans le fourré la .téte rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux. Ca et Ja, de petits ânes, grelottant sous les buissons.

Mais pas un cheval, pas un homme...

comme si on était encore au temps des grandes guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.

La maison de l’aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans fenêtres, ne paraissait pas plus vivante que les autres. Nous trouvâmes les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un palefrenier pour recevoir nos chevaux.

« Allons voir au café maure, » me dit mon compagnon.

Ce qu’on appelle le café maure est comme le salon de réception des châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'in-

timité familiale que commande la loi.

Le café maure de l’aga Si-Sliman était ouvert et silencieux comme ses écuries.

Les hautes murailles peintes 4.la chaux, les trophées d'armes, les plumes d’autruche, le large divan bas courant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets de pluie que la rafale chassait par la porte... Pourtant il y avait du monde dans le café. D’abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, accroupi la téte entre ses genoux, prés d'un brasero renversé. Puis le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses pieds.

Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers remua la tête, et si l'enfant daigna tourfer vers nous son bel œil noir, enfiévré et languissant. .

« Et Si-Sliman? » demanda l'interprète.

Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait l'horizon, loin, ‘bien loin... Nous comprimes que Si- Sliman était parti pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas de nous remettre en route, interprète, s'adressant au fils .de l’aga, lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva, malgré le mal qui le brülait, donna des ordres au cafetier, puis, nous montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire : « Vous êtes mes hôtes, » il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit avec la gravité d'un aga et d’un maitre de maison.

* Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café, nous pimes lui arra-

cher quelques détails sur le voyage de son maitre et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on entendait la pluie tombant sur la mosaique des cours intérieures, les bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par milliers dans la plaine.

Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois auparavant, le jour du 15 août, il avait recu cette fameuse décoration de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. C'était le seul aga de la province qui ne l’eût pas encore, Tous les autres étaient chevaliers, officiers ; deux ou trois même portaient autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au bach’aga Boua-

36 CONTRS CHOISIS.

lem. Ce qui jusqu'alors avait empéché Si-Sliman d’être décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau arabe à la suite d’une partie de bouillotte, et la camaraderie militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans, le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave Si- Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d’Orléansville était venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, et que Baia, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour la tribu l'occasion de diffas et: de fantasias interminables. Toute la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués; et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du Djen-

del composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui commençait ainsi : « Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne nouvelle. »

Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban et larriére-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta, selon l'usage.

L’aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs rendus, il monta se faire voir dans Ja ville haute, fit, en passant, ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux

de senteur, des sojes à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule se pressait, curieuse. On disait :

« Voilà Si-Sliman... l’emberour vient de lui envoyer la croix. » Et les petites mauresques qui revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs masques blancs de longs regards d’admiration vers cette belle croix d’argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments dans la Vie...

Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum et déjà il avait le pied dans l’étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à lui tout essouftlé :

« Te voilà, Si-Sliman, je te cherche

UN DÉCORÉ pu 15 AOUT. 39

partout... Viens vite, le gouverneur veut te parler. » ;

Si-Shman le suivit sans inquiétude.

Pourtant, en traversant la grande cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en tremblant qu'il entra dans Je salon du gouverneur. Le maréchal le recut à califourchon sur une chaise :

« Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, mon garcon, je suis désolé. il y a eu erreur... Ce n’est pas toi qu'on voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta croix. »

La belle tête bronzée de l’aga rougit comme si on l’avait approchée d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses yeux flambérent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il

les baissa presque aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.

« Tu es le maître, seigneur, » lui ditil, et arrachant la croix de sa poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché :

« Allons, allons, mon brave, ce sera pour l’année prochaine. »

Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.

L’aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.

Le bruit de sa disgrace s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs de la rue Bab Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en allait, lon-

geant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La place desa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte.

Et tout le temps, il pensait :

« Que diront mes cavaliers ? que diront mes femmes? » |

‘Alors il lui venait des bouffées de rage. I] se voyait préchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d’incendies et de batailles ; ou bien courant les rues d’Alger à la tête de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'Emberour jaillit en lui comme une lumière.

L'Emberour !... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai chef des

croyants de ces musulmans de la décadence; l’autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un étre de raison, une sorte de pape invisible qui n’avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et dans l’hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-la.

Mais l'Emberour avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer !...

Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Sliman se crut sauvé. Pour sir l’empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum l'attendit aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l’emportait vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un pèlerinage à la Mecque.

Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard parisien, passant sa vie à

courir les ministéres, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l'administration francaise, renvoyé de bureau en bureau, salissant ses bour nous sur les coffres à bois des antichambres, à l’affüt d'une audience qui n’arrivait jamais; puis, le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force de majesté, attendant sa clef dans un bureau d’hétel garni, et il remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fler, cramponné à l’espoir, s’acharnant comme un décavé à courir après son honneur...

Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les enfants, comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était pitié de voir combien d’espoirs, d'inquiétudes et

hd CONTES CHOISIS.

de ruines trainaient déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il ?

— « Dieu seul le sait, » disait le cafetier en soupirant, et par la porte entr’ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé. ;

De tous les jolis dictons, proverbes ou adages dont nos paysans de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit : « Cet homme là, méfiez-vous!.....

Il est comme la mule du pape, qui garde sept ans son coup de pied. »

J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que c'était que cette mule papale et ce coup de

* Lettres de mon moulin.

pied gardé pendant sept ans. Personne ici n’a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamai, mon joueur de fifre, qui connait pourtant son légendaire provençal sur le bout du doigt.

Francet pense, comme moi, qu'il y a là-dessous quelque ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a ja mais entendu parler autrement que par le proverbe... « Vous ne trouverez cela qu’à la bibliothèque des Cigales, » m'a dit le vieux fifre en riant. L'idée m'a paru bonne, et, comme la bibliothèque des Cigales est à ma porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours.

C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux . poëtes jour et nuit et desservie par de petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps.

J'ai passé là quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches— sur le dos, — j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire

l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept ans. Le.

conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de vous le dire tel que jè l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps, qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge pour sinets.

Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l'animation, le train des fêtes , jamais une ville pareille. C’était du matin au soir des processions, des pélerinages, les rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des frères quéteurs ; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche, c'était encore le tictac des métiers

à dentelles, le va-et-vient des navettes tissant Por des chasubles, les petits marteaux des ciseleurs de burette, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les luthiers, les cantiques des ourdisseuses ;— par là-dessus le bruit des cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler, là-bas, du côté du pont.

Car chez nous, quand le peuple est content, il faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit l’on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps! l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons d'Etat où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette, jamais de guerre! Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur peuple ; voilà pourquoi leur peuple les a tant.

regrettés !

Nl y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh! celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand 11 est mort! C'était un prince si aimable, si avenant; il vous riait si bien .

du haut de sa mule, et quand vous passiez près de lui, — fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville, — il vous donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d’Yvetot, mais d’un Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de marjolaine a sa barrette, et pas la moindre Jeanneton. La seule Jeanneton qu’on lui ait jamais connue, à ce bon père, c’était sa vigne, — une petite vigne qu'il avait plantée luimême, à trois lieues d'Avignon, dans les myrtes de Châteauneuf.

Tous les dimanches, en sortant de vé-' pres, le digne homme allait lui faire sa cour; et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule près de lui, ses car.

dinaux tout autour, étendus aux pieds

des souches, alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru, -— ce beau vin couleur de rubis qui s’est appelé depuis le Château-Neuf-des-Papes, — et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple :

« Ah! le bon prince! Ah! le brave pape! »

Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait, de cette béte-la. Tous les soirs, avant de se coucher, il allait voir si son

LA MULE DU PAPE. St

écurie était bien fermée, si rien ne man quait dans sa mangeoire, et jamais il nc se serait levé de table sans faire pré parer sous ses yeux un grand bol de vit à la francaise, avec beaucoup de sucre et d’aromates, qu'il allait lui porter luimême, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, — portant fièrement sa petite tête seche toute harnachée de pompons, de nœuds, de grelots d'argent, de bouffettes; de plus douce comme un ange, l'œil naïf, et deux longues oreilles tov jours en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant... Tout Avignon la respec tait, et, quand elle allait dans les rues.

il n’y avait pas de bonnes manières qu'on ne lui fit; car chacun savait que c'était le plus sûr moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule du pape en avait mené plus d’un à la for-

tune, à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure.

Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son père, Guy Védene, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez lui, parce qu’il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. Pendant six mois on le vit trainer sa jaquette dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle avait depuis longtemps son idée sur la mule du pape, et vous allez voir que c’était quelque chose de malin...

Un jour que Sa Sainteté se promenait toute seule sous les remparts avec sa béte, voilà mon Tistet qui l’aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration : « Ah mon Dieu! grand « Saint-Père, quelle brave mule vous « avez lal... Laissez un peu que je la « regarde..... Ah! mon pape, la belle « mule!... L'empereur d'Allemagne n'en « & pas une pareille.» — Et il la cares-

sait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle : « Venez ça, mon bi- « jou, mon trésor, ma perle fine... » Et le bon pape, tout ému, se disait dans lui-méme : « Quel bon petit garcon- « net!... Comme il est gentil avec ma « mule! » Et puis le lendemain savezvous ce qu'il arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aube de dentelles, un camail de soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du pape, où jamais avant lui on n’avait recu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux. Voilà ce que c’est que l'intrigue!... Mais Tistet ne s'en tint pas là.

Une fois au service du pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d’attentions ni de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée

de eainfoin, dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du Saint-Père, d'un air de dire:

« Hein!... pour qui caf... » Tant et tant qu'à la fin le bon pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la francaise; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.

‘Nila mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver cher elle cing ou six petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec leurs camails et leurs dentelles; puis au bout d'un moment une bonne odeur chaude de caramel et d'aromates emit l'écurie, et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. Alors le martyre de la pauvre bète commençait.

Ce vin parfumé qu'elle aimait tant,

qui lui tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa mangeoire, de le lui faire respirer ; puis, quand elle en avait les narines pleines, passe je t’ai vu! La belle liqueur de flamme rose s'en allait toute dans le gosier de ces garnements...

Et encore s'ils n'avaient fait que lui vo-.

ler son vin; mais c’étaient comme des diables, tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les oreilles, l’autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d’un coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous dans l'étoile polaire, et même plus Join... Mais non! On n'est pas pour rien la mule du pape, la mule des bénédictions et des indulgences. Les enfants avaient beau faire, elle ne se fachait pas; et ce n'est qu’à Tistet Védène qu'elle en voulait. Celui-là, par exemple, quand elle le sentait derrière elle,

son sabot lui démangeait, et vraiment il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains tours ! il avait de si cruelles inventions après boire !...

* Est-ce qu'un jour il ne s’avisa pas de la faire monter avec lui dans le cloche:

ton de la maitrise, là-haut, tout là-haut,

à la pointe du palais. Et ce que je vous dis là n’est pas un conte, deux cent mille Provencaux l'ont vu. Vous figurezvous la terreur de cette malheureuse mule, lorsqu'après avoir tourné pendant une heure à l’aveuglette dans un escalier en colimacon et grimpé je ne sais combien de marches, elle se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, et qu’à mille pieds au-dessous d'elle elle apercut tout un Avignon fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, les soldats du pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique

où l'on dansait, où l’on dansait... Ah pauvre bête ! quelle panique! Du cri qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent.

« Qu'est-ce qu’il y a? qu'est-ce qu'on lui fait ? » s'écria le bon pape en se précipitant sur son balcon.

Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de s’arracher les cheveux : « Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y al... Il y a que votre mule... :

Mon Dieu! qu’allons-nous devenir?...

Il y a que votre mule est montée dans le clocheton...

— Toute seule?

— Oui, grand Saint-Pére, toute seule...

Tenez! regardez-la là haut... Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux hirondelles !...

— Miséricorde! fit le pauvre pape en levant les yeux... Mais elle est donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veuxtu bien descendre, malheureuse !... »

Pécairé ! elle n’aurait pas mieux de-

mandé, elle, que de descendre; mais par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer : Ca se monte encore, ces choseslà; mais à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes...

Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à Tistet Védène :

« Ah! bandit, si j'en réchappe..., quel coup de sabot demain matin! »

Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur aux jambes; sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer de là-haut, mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil! Et tout Avignon qui la regardait !

La malheureuse bête n'en dormit pas

uk MULE DU PAPE. , 59

de la nuit. I] lui semblait toujours qu’elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la ville au-dessous.

Puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin.

Ah ! mes amis, quel coup de sabot! De Pampelune on en verrait la fumée...

Or, pendant qu'on lui préparait cette belle réception à l'écurie, savez-vous ce que faisait Tistet Védène ? Il descendait le Rhône en chantant sur une galère papale, et s'en allait à la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la reine Jeanne, pour s'exercer à la diplo.

matie et aux belles manières. Tistet n'était pas noble; mais le pape tenait à le récompenser des soins qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il venait de déployer pendant la journée du sauvetage. -. C'est la mule qui fut désappointée le lendemain! « Ah le bandit! il s’est

douté de quelque chose !... pensait-elle en secouant ses grelots avec fureur...; mais c'est égal, va, mauvais! tu le retrouveras au retour, ton coup de sabot..., je te le garde. » Et elle le lui garda.

Après le départ de Tistet, la mule du pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d’autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet à l'écurie.

Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon pape lui-même n’avait plus autant de confiance en son amie, et, iorsqu il se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en re.

venant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée : « Si j'allais me réveiller là-haut, sur la plate-forme! »

La mule voyait cela, et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononcait le nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pave...

Sept ans se passérent ainsi; puis, au bout de ces années, Tistet Védène revint de la cour de Naples. Son temps n’était pas encore fini là-bas; mais il avait appris que Je premier moutardier du pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il était arrivé en grande hate pour se mettre sur les rangs.

Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le saint-pere eut peine & le reconnaitre, tant il avait grandi et pris du corps. Il faut dire aussi que le bon pape s'était fait vieux

de son côté, et qu'il n’y voyait pas bien sans besicles.

Tistet ne s’intimida pas :

« Comment! grand Saint-Père, vous pe me reconnaissez plus?.., C’est moi, Tistet Védéne!...

— Védène ?.…

— Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin francais 4 votre mule.

— Ah! oui... oui... je me rappelle...

Un bon petit garconnet, ce Tistet Védene... Et maintenant qu'est-ce qu'il ‘veut de nous ?

— Oh! peu de chose, grand Saint- Père... Je venais vous demander... A propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va bien’... Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier moutardier qui vient de mourir.

— Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu donc?

— Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que votre

mule... Ah! palme de Dieu, la brave béte!... Si vous saviez comme je l'aimais, cette mule-la..., comme je me suis langui d'elle en Italie! Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir ?... VA

— Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon pape tout ému... Et puisque tu l’aimes tant, cette. brave bête, je ne veux plus que tu vives loin d'elle. Dès ce jour je t'attache à ma personne en qualité de premier moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j’y suis habitué.

Viens nous trouver demain, à la sortie de vépres, nous te remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis... je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec nous deux... hé! hé! Allons ! va... »

Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux encore et de

plus impatient que lui: c’était la mule.

Depuis le retour de Védène jusqu'aux vépres du jour suivant, la terrible béte ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière.

Elle aussi se préparait pour la cérémonie...

Et donc, le lendemain, lorsque vépres furent dites, Tistet Védéne fit son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là, les cardinaux en robes rouges, l’avocat du diable en velours noir, les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agricol, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, les soldats du pape en grand uniforme, les trois confréries de pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les freres flagellants, nus jusqu’à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d’eau bénite,

et celui qui allume, et celui qui éteint :

il n'y en avait pas un qui manquat...

Ah! c'était une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la musique, et toujours ces enragés tambourins qui menaient la danse, là-bas, sur le pont d'Avignon.

Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle mine y firent courir un murmure d’admiration. C'était un magnifique Provencal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombés du burin de son père, le sculpteur d’or. Le bruit courait que dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué ; et le sire de Védène avait bien, en effet, lair glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aimés. Ce jour-là, pour faire honneur à sa nation, il avait remplacé ses vétements napolitains par une jaquette bor-

dée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait une grande plume d’ibis de Camargue.

Sitôt entré, le premier moutardier salua d’un air galant, et se dirigea vers le haut perron, où le pape l'attendait pour lui remettre les insignes de son grade :

la cuiller de buis jaune et l’habit de safran. La mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir pour la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon sourire et s’arréta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos, en regardant du coin de l'œil si le pape le voyait. La position était bonne. La mule prit son élan. « Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde! » Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampelune méme on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume d'ibis, tout ce qui restait de l’infortuné Tistet Védène.

Les coups de pied de mules ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire ; mais celle-ci était une mule papale ; et puis, pensez donc! elle le lui gardait depuis sept ans. Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique.

« Brr... quel brouillard!... » dit le bonhomme en mettant le pied dans la rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, et, la téte baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour le bureau en sifflotant.

Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. Les toits le déchirent, les murs l’absorbent; il se perd dans les maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les rampes humides. Le mouvement des

voitures, le va-et-vient des passants, ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte, le disperse.

ll s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits vdiles flasques, aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, sur les ponts, la berge, la riviére, c’est une brume lourde, opaque, immobile, ou le soleil monte, la-haut, derriére Notre-Dame, avec des lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.

Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour lui.

C'est son plaisir de s’en aller le longdes parapets, de frôler ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. À cette heure, et par le temps qu'il fait, les flaneurs sont rares. Pourtant, de loin en loin, on rencontre une femme chargée

de linge qui se repose contre le parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l’eau d’un air d’ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et l'eau après eux, comme si une pensée intime mélait dans son esprit ces gens à la rivière.

Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte entre les vagues semble l’alourdir. Les toits sombres des rives, tous ces tuyaux de cheminées inégaux et penchés qui se réfiètent, se croisent et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste. L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n’ont pas un fil de sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la Seine! Puis il sait que là-bas, en

arrivant, il va trouver une bonne chancelière bien fourrée, son poéle qui ronfle en l’attendant, et la petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont la de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute la vie tient dans une encoignure.

— «Ii ne faut pas que j'oublie d’acheter des pommes, » se dit-il de temps en temps, et il siffle, et il se dépéche.

Vous n'avez jamais vu quelqu'un aller à son travail aussi gaiement.

Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà derrière Notre- Dame. A cette pointe de l'ile, le brouillard est plus intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié les hautes tours, s’amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher quelque chose. L'homme s'arrête ; c’est là. ;

On distingue confusément des ombres

sinistres, des gens accroupis sur le trottoir qui ont lair d'attendre, et,comme aux grilles des hospices et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, d’oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraiches, si rouges sous la buée. Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui grelotte, les pieds sur sa chaufferette ; ensuite il pousse une porte dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette attelée.

« Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous? » demande-t-il en passant. Un charretier, tout ruisselant, lui répond :

« Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil. »

Alors il entre vite dans son bureau.

C'est la qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poële ronfle dans un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend, bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les vitres fait une lumière unie et douce,

et les grands livres à dos vert s’alignent sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.

L'homme respire ; il est chez lui.

Avant de se mettre à l'ouvrage, ilouvre une grande armoire, en tire des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence à peler ses pommes, en regardant autour delui avec satisfaction.

Le fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe Wile toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la maison même, tout autour du bureau, c’est un ruissellement d'eau jetée à pleines cru-

ches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre qui la font paraitre encore. plus froide.

Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison ? Quelle tache ineffacable ? .

Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, se fond à la chaleur du poële et dégoutte continuellement.

L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de caramel, et cette . jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d’eau, le sinistre bruit d'eau.

— « Quand vous voudrez, greffier? ..»

dit une voix enrouée dans la piéce du fond. Il jette un regard sur ses pommes, ets'en va bien à regret. Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, des bourgerons, une robe d’indienne pendue tout de son long par les manches, et qui s’égoutte, qui s’égoutte.

C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés, et revient frileusement vers le poéle dégourdir ses mains rouges de froid.

— « J] faut être enragé vraiment, par ce temps-la, se dit-il en frissonnant; qu’est-ce qu'elles ont donc toutes ? »

Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un Coin de son bureau. Touten mangeant, il a ouvert un de ses registres,

et 12 fcaillette avec complaisance. Il est s: lien tenu, ce grand livre! Des lignes droites, des en-tête à l'encre bleue, des petits reflets de poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...

Il parait que les affaires vont bien.

Le brave homme a l'air satisfait d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles ; on parle à demi-voix comme dans une église.

— « Oh! qu'elle est jeune !.. Quel dommage ! »

Et l'on se pousse et l'on chuchote...

Qu'est-ce que cela peut lui faire, à lui, qu'elle soit jeune? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un portemonnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne

pourra plus jamais s’en servir, — oh!

plus jamais, — un livret d’ouvriére dont les pages sont collées entre elles, une lettre en loques, effacée, où l'on peut lire quelque mots : « L'enfant. pas d'arg... mois de nourrice. »

Le teneur de livre hausse les épaules avec Lair de dire :

« Je connais Ca... »

Puis il reprend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser 8a main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le papier mouillé :

Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans.

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