RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL
Du temps que je gardais les bètes sur le Luberon, je restais des semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps l'ermite du Mont-de-l'Ure passait par là pour chercher des simples, ou bien j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont; mais c’étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en
bas dans les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaître peu à peu audessus de la côte la téte éveillée du petit miarro (garcon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d'en bas, les baptémes, les mariages; mais ce qui m'intéressait surtout, c'était de savoir ce que devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eut à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intérêt, je m'informais si elle allait beaucoup aux fètes, aux veillées, s’il lui venait toujours de nouveaux galants ; et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je répondrai que j'avais vingt ans et que
cette Stéphanette était ce que j'avais vu de plus beau dans ma vie.
Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva qu'ils n’arrivérent que tres-tard. Le matin je me disais : « C’est la faute de la grand’ messe »; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la montagne luisante d’eau et de sgqleil, j'entendis parmi l’égouttement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. Mais ce n'était pas le petit miarro, ni la vieille Norade qui la conduisait. C'était.
devinez qui... notre demoiselle, mes enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d'osier, toute rose de l’air des montagnes et du rafraichissement de l'orage.
Le petit était malade; tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'était perdue en route ; mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante. et ses dentelles, elle avait plutôt lair de s'être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin dans les buissons. O la mignonne créature ! Mes yeux ne pouvaient pas se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si près.
Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux étaient descendus dans la plaine etque je rentrais le soir à la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans guère parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière.
Maintenant je l'avais là devant moi, rien que pour moi; n'était-ce pas à en perdre la téte? ,
Quand elle euf tiré les provisions du
panier, Stéphanette se mit à regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abimer, elle entra dans le parc, voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille, avec la peau de mouton, ma grande cape accrochée au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait. — « Alors c’est ici que tu vis, mon pauvre bergerf Comme tu dois t'ennuyer d’être toujours seul. Qu'est-ce que tu fais? A quoi penses-tu ?...»
J'avais envie de répondre : « À vous, maitresse, » et je n’aurais pas menti ; mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle s’en apercevait, et que la méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices. — « Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?
Ça doit être bien sûr la chèvre d'or, ou cette fée Estérelle qui ne court qu'à la pointe des montagnes...» Et elle-même,
en me parlant, avait bien lair de la fée Estérelle, avec le joli rire de sa tête renversée ét sa hâte de s’en aller qui faisait de sa visite une apparition. —- « Adieu, berger.
— Salut, maitresse. » Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides.
Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu'à la fin du jour, je restai comme ensommeillé, n'osant bouger, de peur de faire s'en aller mon rêve. Vers le soir, comme le fond des vallées commencait à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bélant l’une contre l'autre pour rentrer au parc, j'entendis qu'on m'appelait dans la descente, et je vis paraitre notre demoiselle, non plus rieusd ainsi que tout à Vheure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Tl parait qu'au bas de la côte, elle
Pa
avait trouvé la Sorgue grossie par la pluie d'orage, et qu’en voulant passer à toute force, elle avait risqué de se noyer.
Le terrible, c’est qu’à cette heure de nuit, il ne fallait plus songer à retourner à la ferme ; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n'aurait jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau.
Cette idée de passer la nuit sur la montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l'inquiétude des siens. Moi, je la rassurai de mon mieux : « En juillet, les nuits sont courtes, maitresse... Ce n’est qu'un mauvais moment. » Et j'allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute trempé} de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait, des fromageons; maisla pauvre petite ne songeait hi à se chauffer ni à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans
ses yeux, j'avais envie de pleurer, moi aussi.
Cependant la nuit était venue tout à fait. Il ne restait plus sur la crête des montagnes qu'une poussière de soleil, une vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui souhaitai la konne nuit, et j’all@l m'asseoir dehors devant la porte... Dieu m'est témoin que, malgré le feu djamour qui me brilait le sang, aucuné mauvaise pensée ne me vint; rien qu'une grande fierté de songer que dans un coin du pare, tout près du troupeau curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres, — comme une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres, — reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les étoiles si brillantes. Tout à coup, la clairevoie du parc s'ouvrit et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille
en remuant, ou bélaient dans leurs réves. Elle aimait mieux venir prés du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de bique sur les épaules, j'activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belleétoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux} s'éveille dans la solitude et le silence.’ Alors les sources chantent bien plus elair, les étangs allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement ; et il y a dans l'air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des êtres; mais la nuit, c'est la vie des choses.
Quand on n'en a pas l'habitude, ca fait peur... Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, mélancolique, parti de l'étang qui luisait plus bas, monta vers nous en
ondulant. Au méme instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions d'entendre portait une lumière avec elle.
— « Qu'est-ce que c'est? » me demanda Stéphanette à voix basse.
— « Une âme qui entre en paradis, maitresse ; » et je fis lesigne de la croix.
Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l'air, très-recueillie. Puis elle me dit : « C’est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers, vous autres?
— « Nullement, notre demoiselle, Mais ici nous vivons plus près des étoiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que les gens de la plaine. »
Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste : « Qu'il y en a! Que c'est beau!
Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce que tu sais leur nom, berger?
— « Mais oui, maîtresse... Tenez!
juste au-dessus de nous, voilà le Chemin de Saint-Jacques. 11 va de France droit sur l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins *. Plus loin, vous avez le Char des dmes avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont les trois bétes, et cette toute petite contre la troisième c'est le charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d'étoiles qui tombent?
Ce sont les âmes que le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus bas, voici le rdteau ou les trois rois. C’est ce qui nous sert d’horloge, & nous autres. Rien qu’en les regardant, je sais maintenant qu'il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan, le flambeau des astres. Sur cette étoileda, voici ce que
* Tous ces détails d'astronomie populaire sont traduits de l'Aimanack provençal qui se publie en Avignon.
les bergers racontent. Il paraît qu'une nuit Jean de Milan, avec les trois rois et la Poucinière, furent invités à la noce d'une étoile de leurs amies. La Poucinière, plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. Regardezla là-haut, tout au fond du ciel. Les trois rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de Jean de Milan, qui avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour les arréter, leur jeta son bâton. C'est pourquoi les trois rois s'appellent aussi le bdion de Jean de Milan... Mais la plus belle de toutes les étoiles, maitresse, c'est la nôtre, c'est l'Étoile du berger, qui nous éclaire à l'aube quand nous sortons le troupeau et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore Maguelonne , la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence et se marie avec lui tous les sept ans.
— « Comment! berger, il y a donc des mariages d'étoiles ?
— « Mais oui, maitresse... »
Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c'était que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C'était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés.
Elle resta ainsi sans bouger jusqu'au moment où les astres du ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m'a jamais donné que de belles pensées.
Autour de nous, les étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau; et par moment je me figurais qu'une de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur mon épaule pour dormir...
Samedi, soir de paye. Dans cette fin de journée, qui est en même temps une fin de semaine, on sent déjà le dimanche arriver. Tout le long du faubourg, ce sont des cris, des appels, des poussées ala porte des cabarets. Parmi cette foule d'ouvriers qui déborde du trottoir et suit la grande chaussée en pente,une petite ombre se hâte furtivement, remontant le faubourg en sens inverse.
Serrée dans un châle trop mince, sa petite figure hâve encadrée d'un bonnet trop grand, elle a Vair honteux, misérable, et si inquiet ! Où va-t-elle ? Qu’estce qu'elle cherche ?... Dans sa démarche
pressée, dans son regard fixe qui semble la faire aller plus vite encore, il y a cette phrase anxieuse : « Pourvu que j'arrive à temps...! » Sur sa route on se retourne, on ricane. Tous ces ouvriers la connaissent, et, en passant, accueillent sa laideur d’un affreux surnom : « Tiens, le singe... Le singe à Valentin qui va chercher son homme. »
Etils l’excitent : « Kss... kss.. Trouvera, trouvera pas...» Sans rien entendre, elle va, elle va, oppressée, haletante, car cette rue qui mène aux barrières est bien dure à monter.
Enfin la voilà arrivée. C'est tout en haut du faubourg, au coin des boulevards extérieurs. Une grande usine.
On est en train de fermer les portes.
La vapeur des machines, abandonnée au ruisseau, siffle et s'échapp# avec un bruit de locomotive 4 l’arrét. Gn peu de fumée monte encore des hautes cheminées, et l’atmosphère chaudé, qui flotte au-dessus des bâtiments déserts, semble
la respiration, l’haleine même du travail qui vient de finir. Tout est éteint.
Une seule petite lumière brille encorr au rez-de-chaussée, derrière un grillage, c'est la lampe du caissier. Voici qu’elle disparait, juste au moment où la femme arrive. Allons ! C’est trop tard. La paye est finie... Comment va-t-elle faire maintenant? Où le trouver pour lui arracher sa semaine, l'empêcher de la boire?...
On a tant besoin d'argent à la maison !
Les enfants n'ont plus de bas. Le boulanger n'estpas payé... Elle reste affaissée sur une borne, regardant vaguement dans la nuit, n’ayant plus la force de bouger.
Les cabarets du faubourg débordent de bruit et de Jumiere. Toute la vie des fabriques silencieuses s’est répandue dans les bouges. À travers les vitres troubles où les bouteilles rangées mélent leurs couleurs fausses, le vert vénéneux des absinthes, le rose des bitters, les
paillettes d'or des eaux-de-vie de Dantzick, des cris, des chants, des chocs de verre viennent jusque dans la rue avec le tintement de l’argent jeté au comptoir par des mains noires encore de l'avoir gagné. Les bras lassés s’accoudent sur les tables, immobiiisés par l'abrutissement de la fatigue; et, dans la chaleur malsaine de l'endroit, tous ces misérables oublient qu'il n'y a pas de feu au logis, et que les femmes et les enfants ont froid.
Devant ces fenêtres basses, seules allumées dans les rues désertes, une petite ombre passe et repasse craintivement...Cherche, cherche, pauvresinge!..
Elle va d'un cabaret à l’autre, se penche, essuie un coin de vitre avec son châle, regarde, puis repart, toujours inquiète, fiévreuse. Tout à coup, elle tressaille.
Son Valentin est la, en face d'elle. Un grand diable bien découplé dans sa blouse blanche, fier de ses cheveux frisés et de sa tournure d’ouvrier beau
garcon. On l'entoure, on l'écoute. Il parle si bien, et puis c'est lui qui paye!... Pendant ce temps le pauvre singe est là dehors qui grelotte, collant sa figure aux carreaux où dans un grand rayon de gaz la table de son ivrogne se reflète, chargée de bouteilles et de verres, avec les faces égayées qui l'entourent.
Dans la vitre, la femme a l'air d’être assise au milieu d’eux, comme un reproche, un remords vivant. Mais Valentin ne la voit pas. Pris, perdu dans ces interminables discussions de cabaret, renouvelées à chaque verre et pernicieuses pour la raison presque autant qne ces vins frelatés, il ne voit pas cette petite mine tirée, pâle, qui lui fait signe derrière les carreaux, ces yeux tristes qui cherchent les siens. Elle, de son côté, n'ose pas entrer. Venir le chercher là devant les camarades, ce serait lui faire affront. Encore si elle était jolie, mais elle est si laide!
Ah! comme elle était fraiche et gentille, quand ils se sont connus, il y a dix ans! Tous les matins, lorsqu'il partait à son travail, il la rencontrait allant au sien, pauvre, mais parant honnétement sa misère, coquette à la facon de cet étrange Paris où l'on vend des rubans et des fleurs sous les voûtes noires des portes cochéres. Ils se sont aimés tout de suite en croisant leurs regards; mais, comme ils n'avaient pas d'argent, il leur a fallu attendre bien longtemps avant de se marier. Enfin la mère du garçon a donné un matelas de son lit, la mère de la fille en a fait autant; et puis, comme la petite était très-aimée, il y à eu une collecte à l'atelier et leur ménage s'est trouvé monté.
La robe de noce prétée par une amie, le voile loué chez un coiffeur, ils sont partis un matin, à pied, par les rues, pour se marier. À l'église il fallut attendre la fin des messes d'enterrement, attendre aussi à la mairie pour laisser
passer les mariages riches. Alors il l’a emmenée en haut du faubourg, dans une chambre carrelée et triste, au fond d'un long couloir plein d’autres chambres bruyantes, sales, querelleuses.
C'était à dégoûter d'avance du ménage!
Aussi leur bonheur n'a pas duré longtemps. A force de vivre avec des ivrognes, lui s’est mis à boire comme eux.
Elle, en voyant pleurer les femmes, a perdu tout son courage; et, pendant qu'il était au cabaret, elle passait tout son temps chez les voisines, apathique, humiliée, berçant d’interminables plaintes l'enfant qu'elle tenait suk ses bras. C'est comme cela qu'elle est devenue si laide, et que cet affreux surnom de « singe »
lui a été donné dans les ateliers. —
La petite ombre est toujours là, qui va et vient devant les vitres. On l'entend marcher lentement dans la boue du trottoir, et tousser d’une grosse toux creuse, car la soirée est pluvieuse et
froide. Combien de temps va-t-elle attendre? Deux ou trois fois déjà elle a posé la main sur le bouton de la porte, mais sans oser jamais ouvrir. À la fin, pourtant, l’idée que les enfants n'ont rien pour manger lui tient lieu de courage. Elle entre. Mais, à peine le seuil franchi, un immense éclat de rire l’arrête court. « Valentin, v'là le singe !...»
Elle estbien laide, en effet, avecsesloques qui ruissellent de pluie, toutes les päleurs de l'attente et de la fatigue sur les joues.
« Valentin, y'là le singe! » Tremblante, interdite, la pauvre femme reste sans bouger. Lui, s'est levé, furieux.
Comment! elle a osé venir le chercher là, l’humilier devant les camarades ?...
Attends, attends... tu vas voir!... Et terrible, le poing fermé, Valentin s’élance.
La malheureuse se sauve en courant, au milieu des huées. Il franchit la porte derrière elle, fait deux bonds et la rattrape au tournant de la rue... Tout est
noir, personne ne passe. Ah! pauvre singe !...
Eh bien! non. Loin des camarades, Youvrier parisien n'est pas méchant.
Une fois en face d'elle le voila faible, soumis, presque repentant. Maintenant ils s'en vont tous deux bras dessus bras dessous, et, pendant qu'ils s'éloignent, " c'est la voix de la femme qu'on entend s'élever dans la nuit, furieuse, plaintive, enrouée de larmes. Le singe prend sa revanche.
. C'était en revenant de Nimes, une après-midi de juillet. 11 faisait une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, poudroyait entre des jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle de vent.
Rien que la vibration de l'air chaud et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration lumineuse. Je mar-
* Lettres de mon moulin.
chais en plein désert depuis deux heures, quand tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la poussière de la route. C'était ce qu’on appelle le relais de Saint-Vincent : cinq ou six mas, de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un bouquet de figuiers maigres, et tout au bout du pays deux grandes auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin.
Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les portes ouvertes, la diligence arrétée devant, les chevaux fumant qu'on dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans J’ombre courte des murs; la cour encombrée de mulets, de charrettes; des rouliers couchés sous les hangars en attendant da fraiche. A l'intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le choc des verres, le
fracas des billards , les bouchons de limonade qui sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante, qui chantait a faire trembler les vitres :
La belle Margoton
Tant matin s'est levée.
A pris son broc d'argent, A l'eau s'en est allée...
L'auberge d’en face, au contraire, était silencieuse et comme abandonnée.
De l'herbe sous le portail, des volets cassés, sur la porte un rameau de petit houx tout rouillé qui pendait comme un vieux panache, les marches du seuil calées avec des pierres de la route...
Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'était une charité vraiment de s’arréter là pour boire un coup.
En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne que le jour éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux faisdit plus morne et plus
déserte encore. Quelques tables boiteuses où trainaient des verres ternis par ja poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches !
des mouches ! jamais je n'en avais tant vu : sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres, par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un frémissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche.
Au fond de la salle, dans l’embrasure d'une croisée, il y avait une femme debout contre la vitre, tres-occupée à regarder dehors. Je l’appelai deux fois:
« Eh! l’hôtesse ! » Elle se retourna len- tement, et me laissa voir une pauvre figure de paysanne, ridée, crevassée, couleur de terre, encadrée dans de londues barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous.
Pourtant ce n'était pas une vieille
femme; mais les larmes l'avaient toute fanée.
« Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux.
— M’asseoir un moment et boire quelque chose... »
Elle me regarda très-étonnée, sans bouger de place, comme si elle ne comprenait pas.
« Ce n'est donc pas une auberge ici? »
La femme soupira: « Si... c’est une ‘auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n’allez-vous pas en face comme les autres? c’est bien plus gai...
— C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous. » Et, sans attendre sa réponse, je m’installai devant une table.
Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l"hédtesse se mit à aller et venir d'un air très-affairé, ouvrant de tiroirs, remuant des bouteilles, essuyant les verres, dérangeant les mouches...
On sentait que ce voyageur à servir était
tout un événement. Par moment la malheureuse s’arrétait et se prenait la tête, comme si elle désespérait d'en venir à bout.
Puis elle passait dans la pièce du fond; je l'entendais remuer de grosses clés, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps un gros soupir, un sanglot mal étouffé.
Après un quart d'heure de ce manégr j'eus devant moi une assiettée de passe rilles (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que du grès, et une bouteille de piquette. « Vous êtes servi, » dit l'étrange créature, et elle retourna bien vite prendre sa place devant la fenétre.
Tout en buvant, j’essayai de la faire
@cayser : « Il ne vous vient pas Souvent du. monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme ?
— Oh! non. monsieur, jamais per-
sonne... Quand nous étions seuls dans le pays, c'était différent, nous avions le relais, des repas de chasse pendant le temps des macreuses, des voituriers toute l'année. mais depuis que les voisins sont venus s'établir, nous avons tout perdu... Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop triste... Le fait est que la maison n’est pas bien agréable. Je ne suis pas belle, j’ai les fièvres, mes deux petites sont mortes... Là-bas, au contraire, on rit tout le temps. C’est une Arlésienne qui tient l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chaine d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amène la diligence.
Avec ca un tas d'enjôleuses pour chambriéres... Aussi, il lui en vient de la pratique. Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de Jonquières. Les rouliers font un détour pour passer par® chez elle... Moi je reste ici tout le jour, sans personne, à me consumer. »
Elle disait cela d’une voix distraite , indifférente, le front toujours appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l’auberge d’en face quelque chose qui la préoccupait.
Tout à coup, de l’autre côté de la route, il se fit un grand mouvement. La diligence s’ébranlait dans la poussiére.
On entendit des coups de fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui criaient : « Adiousias!...
adiousias ! » et par là-dessus la formidable voix de tantôt reprenant de plus belle :
A pris son broc d'argent, A l'eau s'en est alléé;
De là n'a vu venir
Trois chevaliers d'armee...
A cette voix, l’hôtesse frissonna de wut son corps, et, se tournant vers moi:
« Entendez-vous? me dit-elle tout bas.
c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante bien f » |
Je la regardai, stupéfait : « Comment? votre marif... Il va donc là-bas, lui aussi? »
Alors elle, d'un air navré, mais avec une grande douceur: « Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les hommes sont comme ca, ils n’aiment pas voir pleurer ; et moi je pleure toujours depuis la mort des petites... Puis c’est si triste cette grande baraque où il n'y a jamais personne !... Alors, quand il s’ennuie trop, mon pauvre José va boire en face, et comme il a une belle voix, l’Arlésienne le fait chanter. Chut!... le voila qui recommence. »
Et, tremblante, les mains en avant, r.vec de grosses larmes qui la faisaient encore plus laide, elle était là comme en extase devant la fenêtre, à écouter son José chanter pour l’Arlésienne :
Le premier lui a dit:
Bonjour, belle mignonne.
Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et l'âme heureuse, et, après deux heures de courses dans Paris, de rentrer tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise incompréhensible? Vous vous dites : « Qu'est-ce que j'ai donc?... » Mais vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud ; et pourtant vous vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un chagrin ressenti.
C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on ne peut
faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle pas seulement des infortunes qu'on connait, auxquelles on s'intéresse, de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins d'indifférents, qu'on n’écoute que d'une oreille, et qui vous navrent sans qu’on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, qu’on n’entrevoit qu’au passage, en une minute, dans l'activité de la course et la confusion de la rue.
Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train ‘des voitures, des préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très-haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des visages blémes gonfiés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux voiles noirs, Puis des détails
furtifs, et si légers! Un collet d’habit brossé, usé, qui cherche l'ombre; une serinette sans voix tournant à vide sous un porche ; un ruban de velours au cou d'une bossue, cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites...
Toutes ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils trainaient après eux, et à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu’il y a en vous d’ému, de douloureux, parce que, sans vous en apercevoir, VOUS avez accroché au coin d’une rue, au seuil d’une porte, ce fil invisible qui lie toutes les infortunes et les agite & la méme secousse.
Je pensais à cela l’autre matin — car c'est surtout le matin que Paris montre ses misères — en voyant marcher devaat moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait pa-
raitre ses enjambées plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes, Courbé en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s’en allait très-vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme hon- ‘eux de manger dans la rue. - —
Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraiche.
Les petits employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n’osant manger que par miettes le pain qu’il broyait gloutonnement au fond de sa poche.
Je le suivais depuis un moment quand tout 4 coup, comme il arrive souvent dans ces existences déroutées, il chan-
gea brusquement de direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec moi.
— «Tiens ! vous voilà ?...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était un de ces brasseurs d’affaires comme il en pousse tant entre les pavés de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux impossibles, autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n’avait plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très-vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très-bien. Ca n'avait été qu’un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait
une affaire magnifique... Un grand journal industriel à images. Beaucoup d'argent, un traité d'annonces superbe !.… Et sa figure s’animait en parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des articles :
« Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire sire... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin! »
Girardin !
C’est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs. Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés : « Il faudra parler de ca à Girardin fl...»
Et lui aussi, le pauvre diable, cette
idée lui était venue de parler de ca à Girardin. Toute la nuit, il avait du préparer son plan, aligner des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en sagitant, Taftaire était devenue si belle qu'au moment de notre rencontre il lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille francs. En disant qu’on les lui avait promis, le malheureux ne mentait pas, il ne faisait que continuer son réve.
Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. C’était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits boursiers à figures bassés qui se jettent des chiffres à l'oreille en passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, dans ce quartier de spéculateurs où l’on sent comme la hâte et la fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le
frisson d’une histoire de naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet homme me disait, ses catastrophes sur d’autres visages, et ses espoirs rayonnants dans d’autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux « les affaires ».
Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses : « Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin !... »
Il ya quelques années, j’habitais un petit pavillon aux Champs-Elysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurezvous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d’avare ou de vieux laissait trainer ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats
maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes, — on en trouve partout où il reste des arbres, — et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Elysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardiniéres...
Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se ré-
fugier là, galons de livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affichesréclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d’oublies, et puis des tribus d’aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d’accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j’habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait trèsbien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes. A l'ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.
C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait
avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mélée à la mienne ; et tous les samedis j’entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait toujours de la méme facon. La femme préparait le diner; les enfants tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. Sept heures, huit heures : personne... À mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commencaient à grogner. L'homme n’arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l'entendais dire tout bas en sanglotant :
« Oh! la canaille! la canaille! »
Des voisins qui rentraient la trduvaient là. On la plaignait.
— « Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne ren-
trera pas, puisque c'estson Jour de paye.»
Et des conseils, des commérages.
« À votre place,voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas a son patron? »
Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage ; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et, les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très-haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C’étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain...
Comment ferait-elle s’il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse,
ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n’y voyant que sa détresse.
Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent il se faisait accompagner, trainait un camarade jusqu’à sa porte :
« Viens donc... viens donc... » et même la, il fldnait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l’attendait chez lui... En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le génait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s’arrétant devant chaque taudis : « Bonsoir, ma’me Weber... bonsoir, ma’me Mathieu. » Et si on ne lui répondait pas, c'était une bordée d’injures jusqu’au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s'échauf-
fait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.
Elle était terrible, cette rentrée.
« Ouvre, c'est moi... »
J'entendais les pieds nus de Ja femme sur le carreau, le frottement des allumettes, et l'homme qui, dès en rentrant, essayait de bégayer une histoire, toujours la même : les camarades, l'entrainement. Chose, tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne l’écoutait pas :
« Et l'argent?
— J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.
— Tu mens!. »
Il mentait en effet. Méme dans l’entrainement du vin, il réservait toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi ; et c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se débattait :
« Puisque je te dis que j’ai tout bu, »
criait-il. Sans répondre, elle s’accrochait
à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d’un moment, j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus avec un rire ‘de triomphe.
« Ah! tu vois bien. »
Puis un juron, des coups sourds....
C'était l’ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre, il ne s’arrétait plus.
Tout ce qu'il y a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut pleuraient de peur. Dans le passage les fenétres s’ouvraient. On disait :
« C'est Arthur! c'est Arthur!... »
Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans le garni voisin, venait au secours de sa fille, mais Arthur s'enfermait à clef pour ne pas ètre dérangé dans son opé-
ration. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s’engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en apprenions de belles :
— T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit? » criait le vieux.
Et l’ivrogne, d’un ton superbe :
« Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis apres? Au moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la tienne!... »
Cela lui paraissait tout simple : j'ai volé, vous m'avez mis en prison, nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et rossait tout le monde, comme Polichinelle.
Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, au lendemain d’une de ces tueries, l’ivrogne apaisé, sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lai. On sortait
les chaises des chambres. On s’installait sur le balcon, ma’me Weber, ma’me Matk*eu, tout le garni, et l’on causait.
Arthur taisait l'aimable, le bel esprit ; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits de l’ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n’était pas la seule.
— « Cet Arthur, pourtant s'il voulait! » murmurait ma’me Weber en soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter. Il chantait les Hirondelles, de M. de Bélanger. Oh! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l’ouvrier!... Sous la. vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée
d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.
Tout cela n’empéchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme, et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas d’autres petits Arthur, n’attendant que d'avoir l'âge de leur père pour manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui voudrait gouverner le monde!... Ah!
maladie! comme disaient mes voisins du passage.
Il y a deux ou trois ans de cela.
Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un novice :
de tout le mois de mars nous n'eûmes pas un jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, et la mer ne décolérait pas.
Un soir que nous fuyions devant la tempéte, notre bateau vint se réfugier a l'entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de petites îles. Leur aspect n'avait rien d'engageant : de grands rocs pelés couverts d’oiseaux, quelques touffes d’absinthe, des mâquis
de lentisque, et, ca et la, dans la vase, des pieces de bois en train de pourrir ; mais, ma foi! pour passer la nuit, ces rochers sinistres valaient encore mieux que le rouffe d’une vieille barque à demi pontée, où la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes.
A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient le feu pour faire la bouillabaisse, le patron m’appela, et me montrant un petit enclos de maconnerie blanche, perdu dans la brume au bout de Vile:
« Venez-vous au cimetière? me dit-il.
— Un cimetière, patron Lionetti? Où sommes-nous donc ?
— Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrés les six cents hommes de la Sémillante, à l'endroit même où leur frégate s'est perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne recoivent pas beaucoup de visites; c’est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, puisque nous voila.
— De tout mon cœur, patron. »
Qu'il était triste, le cimetière de la Sémillante, avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silenciense, et des centaines de croix noires cachées par l'herbe !...
Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir, rien... Ah! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard !
Nous restames là un moment agenouillés. Le patron priait à haute voix; d’énormes goélands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos têtes et mélaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.
La priére finie, nous revinmes tristement vers le coin de l’île où la barque était amarrée. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu leur temps.
Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une roche et la marmite qui fumait. On s’assit en rond, les pieds
à la flamme, et bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux ; nous étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière...
Pourtant, quand les écuelles furent vidées , on alluma les pipes et on se mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la Sémillante.
« Mais enfin, comment la chose s'estelle passée? demandai-je au patron, qui, la téte dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif.
— Comment la chose s’est passée, me répondit le bon Lionetti avec un gros soupir, hélas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons, c'est que la Sémillante, chargée de troupes pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer énorme comme on ne l'avait jamais
vue... Le matin le vent tomba un peu, mais la mer était dans tous ses états, et cela avec une sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, on n° se doute pas comme c'est traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la mar tinge, car il n'y a pas de brume qui tienne; sans une avarie, jamais le c2pitaine ne serait venu s'aplatir ici contre- C'était un rude marin, que nous COn” naissions tous. Il avait commandé 38 station en Corse pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose.
— Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a périt 7 — Ce doit être à midi ; oui, monsieur, en plein midi..... Mais dame, avec IR brume de mer, ce plein midi-là ne var lait guère mieux qu'une nuit noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté que ce Jour
la, vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée par un coup de vent, et qu’au risque d'être enlevé lui-même par la lame, il s'était mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez, les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ca coûte cher. Or il paraitrait qu'à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait apercu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si vite, si vite, que le douanier n'eut guère le temps de bien voir. Tout fait croire cependant que c'était la Sémillante, puisque une demi-heure après le berger des iles a entendu sur ces roches... Mais précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur: il va vous conter la chose lui-même... Bonjour, Palombo....
viens te chauffer un peu ; n’aie pas peur.»
Un homme encapuchonné, que Je
voyais rôder depuis un moment autour de notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un berger dans l'ile, s’approcha de nous craintivement.
C'était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues, horribles à voir. On lui expliqua à grand'peine de quoi il s’agissait. Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu’en effet le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un craquement effroyable sur les, roches. Comme l'île était toute couverte d’eau, il n'avait pas pu sortir, et c’est le lendemain seulement qu’en ouvrant sa porte, il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres laissés là par la mer. Epouvanté, il s'était enfui en courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde.
Fatigué d'en avoir tant dit, le berger s’assit, et le patron reprit la parole:
« Oui, monsieur, c’est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il était presque fou de peur, et, de l'affaire, sa cervelle en est restée détraquée. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents cadavres en tas sur le sable, péleméle avec les éclats de bois et les lambeaux de toiles... Pauvre Sémillante !...
la mer l'avait broyée du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger Palombo n’a trouvé qu'à grand’peine de quoi faire une palissade autour de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés affreusement, c'était pitié de les voir accrochés les uns aux autres, par grappes...
Nous trouvdmes le capitaine en grand costume, l’aumônier son étole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les yeux ouverts, on aurait cru qu'il vivait encore; mais non!
Il était dit que pas un n'en réchapperait. »
Ici le patron s’interrompit.
« Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'éteint. »
Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées qui s'enflammèrent, et Lionetti continua :
« Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée comme la Sémillante, avait fait naufrage de la même facon, presque au même endroit; seulement, cette foislà, nous étions parvenus à sauver l’équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord... Ces pauvres tringlos n'étaient pas à leur affaire, vous pensez!
On les emmena à Bonifacio, et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous, à la marine... Une fois bien secs et remis sur pieds, bonsoir ! bonne chance !
ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les embarqua de nouveau pour la Crimée... Devinez sur quel navire ?... Sur la Sémillante, monsieur.
Nous les avons retrouvés tous, tous les
vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes... Je relevai moimême un joli brigadier à fine moustaches, un blondin de Paris que j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps avec ses histoires.....
De le voir là, ca me creva le cœur...
Ah! Santa Madre!... »
La-dessus le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit. Pendant quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix... Puis, l’une après l’autre, les pipes s’éteignirent ... On ne parla plus... Le vieux berger s’en alla, et je restai seul à réver au milieu de l’équipage endormi.
Encore sous l'impression du lugubre récit que je venais d'entendre, j essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et l'histoire de cette agonie dont les goëlands ont été seuls témoins. Quelques détails aui m'avaient
frappé, le capitaine en grand costume, l'étole de l’aumônier, les vingt soldats du train, m'aidaient à deviner toutes les péripéties du drame... Je voyais la frégate partant de Toulon dans la nuit.
Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde est tranquille à bord.
Le matin, la brume de mer se lève.
On commence à ètre inquiet. Tout l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette. Dans l'entre-pont où les soldats sont renfermés, il fait noir ; l'atmosphère est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement ; impossible de se tenir debout. On cause assis à terre par groupe, en se cramponnant aux bancs ; il faut crier pour s'entendre. Il y en a qui commencent a «voir peur...
Ecoutez donc! Les naufrages sont fréquents dans cet parages-ci; les tringlos sont la pour le dire, et ce qu'ils vacon-
tent n’est pas rassurant. Leur brigadier surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries : « Un naufrage! mais c'est trés-amusant, un naufrage. Nous en serons quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, histoire de manger des merles chez le patron Lionetti. » Et les tringlos de rire...
Tout & coup un craquement... Qu’estce que c’est? Qu’arrive-t-il?... « Le gouvernail vient de partir, » dit un matelot tout mouillé qui traverse l'entre-pont en courant. « Bon voyage ! » crie cet enragé de brigadier; mais cela ne fait plus rire personne.
Grand tumulte sur le pont. La brume empéche de se voir. Les matelots vont et viennent effrayés, à tdtons... Plus de gouvernail ! La manœuvre est impossible... La Sémillante, en dérive, file comme le vent... C’est à ce moment que le douanier la voit passer; il'est onze
heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme des coups de canon... Les brisants! les brisants!...
C'est fini, il n’y a plus d’espoir, on va droit à la côte. Le capitaine descend dans sa cabine. Au bout d'un moment, jl vient reprendre sa place sur la dunette, — en grand costume. Il a voulu se faire beau pour mourir.
Dans l’entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien dire... Les malades essayent de se redresser... Le petit brigadier ne rit plus... C’est alors que la porte s’ouvre et que l’aumônier paraît sur le seuil avec son étole : « A genoux, mes enfants! » Tout le monde obéit.
D'une voix retentissante, le prêtre commence la priére des agonisants.
Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la vision de la mort passe comme un éclair... Miséricorde |...
C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de distance, l’âme du pauvre navire dont les débris m'entouraient... Au loin, dans le détroit, la tempéte faisait rage ; la flamme du bivac se courbait sous la rafale, et j’entendais notre barque danser au pied des roches en faisant crier son amarre.
Midi sonne aux cloches des fabriques; les grandes cours silencieuses s’emplissent de bruit et de mouvement.
La mère Achille quitte san ouvrage, la fenétre où elle était assise, et se dispose à mettre son couvert. L'homme va monter pour déjeuner. Il travaille là tout près dans ces grands ateliers vitrés qu'on apercoit encombrés de pièces de bois, et où grincent du matin au soir les instruments des scieurs de long... La femme va et vient de la chambre à la cuisine. Tout est soigné, tout reluit dans cet intérieur d'ouvrier. Seulement la nudité des deux petites pièces est plus (rappante à ce jour éclatant du cin-
quième étage. On voit des cimes d’ar- Pres, les buttes Chaumont tout en haut, et cà et là de longues cheminées de briques noircies au bord, toujours actives.
Les meubles sont cirés, frottés. Ils datent du mariage, comme ces deux bouquets de fruits en verre qui ornent la cheminée. On n'a rien acheté depuis, parce que, pendant que la femme tirait courageusement son aiguille, l’homme dépensait ses Journées dehors. Tout ce qu’elle a pu faire, o’a été de soigner, d'entretenir le pen qu'ils avaient.
Pauvre mère Achille ! encore une qui en a eu des tristesses dans son ménage.
Les premières années surtout ont été bien dures. Un mari coureur, ivrogne, pas d'enfants, obligée par son métier de couturière à vivre toujours enfermée, toujours seule dans le silence et l’ordre monotone d'une maison sans enfants où il n’y a pas de petites mains pour brouiller les pelotons, ni de ces petits pieds qui font tant de poussière et de joli
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train. C'est cela surtout qui l’ennuyait ; mais, comme elle était trés-courageu€, elle s'est consolée en travaillant. Peu à peu le mouvement régulier de l’aiguille a calmé son chagrin, et l’intime conten-
tement du travail fini, d'une minute de -
repos au bout d'une journée de peine, lui a tenu lieu de bonheur. D'ailleurs, en vieillissant, le pere Achille a bien changé. Il boit tout de même toujours plus que sa soif; mais après il se reprend mieux à son travail. On sent qu'il commence à la craindre un peu, cette brave femme qui a pour lui des tendresses et des sévérités de mére. Quand il est ivre, il ne la bat plus jamais; et méme de temps en temps, honteux de lui avoir fait une jeunesse si triste, il l’'emmène promener le dimanche aux Lilas ou à Saint-Mandé.
Le couvert est mis, la chambre en ordre. On frappe. « Entre donc!... La clef est sur la porte. » On entre, mais ce n'est pas lui. C’est un grand beau
garcon d'une vingtaine d’années, en bWurgeron d'ouvrier. La mère Achille ne l’a jamais vu; pourtant il y a pour elle dans l'expression de ce jeune et franc visgge quelque chose d’intimement connu, et qui la trouble : « Qu'est-ce que vous demandezf
— Le père Achille n’est pas la?
— Non, mon garcon, mais il va rentrer bientôt. Si vous avez quelque chose à lui dire, vous pouvez l'attendre.
Elle avance une chaise ; puis, comme il-lui est impossible de rester inactive, elle se remet à coudre dans l’embrasure de la croisée. Celui qui vient d'entrer regarde curieusement tout autour de la chambre. Il voit une photographie au mur, s'approche et l’examine avec attention : — C'est le père Achille, caf...
La femme est très-étonnée : — Vous ne le connaissez donc pas ?
— Non, mais ce n'est pas l'envie qui m'en manque.
— Mais, enfin, qu'est-ce que vous lui
voulez? Est-ce pour de l'argent que vous venez ? Ii me semblait pourtant qu'il re devait plus rien à personne, nous avons tout payé.
— Non, non, il ne me doit rien. C’est même assez singulier qu'il ne me doive rien, puisque c'est mon père.
— Votre père?
Elle se lève toute pâle, son ouvrage lui glisse des maius.
— Oh! vous savez, madame Achille, ce n'est pas pour vous faire affront, ce que je vous dis la... Je suis d'avant votre mariage. C’est moi le fils de Sidonie ; vous avez peut-être entendu parler de ma mère ?
En effet, elle connait ce nom. Dans le commencement du ménage, ca l’a même rendue bien malheureuse. On lui disait que cette Sidonie, une ancienne de son mari, était une très-jolie fille et qu'à eux deux ils faisaient le plus joli couple du pays. Ces choses-là sont toujours dures à entendre.
Le garcon continue :
— Ma mère est une brave femme, allez! D'abord, on m'avait mis aux Enfants-Trouvés; mais, à dix ans, elle m'a repris. Elle a travaillé ferme pour m'élever, me faire apprendre un état... Ah!.
je n'ai rien à lui reprocher, à elle! Mon pére, lui, c'est autre chose; mais Je ne suis pas venu pour cela... Je suis venu seulement pour le voir, pour le connaitre. C’est vrai, ca m’a toujours taquiné, cette idée de ne pas connaitre mon père. Tout petit, ca me tourmentait déjà et j'ai bien souvent fait pleurer ma mère avec mes questions : « Je n'ai donc pas de père, moi ? où est-il? Qu’estce qu'il fait? » Enfin un jour elle m'a avoué la vérité, et tout de suite Je me suis dit: Il est à Paris, eh bien! J'irai le voir. Elle voulait m'en empécher : « Puisque je te dis qu'il est marié, que tu ne lui es plus rien, qu'il ne s'est jamais informé de toi.» Ca n’a rien fait. Je voulais le connaître à toute force, et ma
foi! en arrivant à Paris, j'avais son adresse, et je suis venu tout droit. Il ne faut pas m'en vouloir, c'était plus fort que moi...
Oh! non, elle ne lui en veut pas ! Mais au fond du cœur elle est jalouse. Elle ‘pense en le regardant qu'il ya de bien mauvaises chances dans la vie; qu'il aurait di être pour elle, cet enfant-la.
Comme elle l'aurait bien soigné, bien élevé! C'est qu’en vérité, c’est tout le portrait d'Achille; seulement il a en plus un air d’effronterie, et elle ne peut pas s’empécher de penser que son fils à elle, ce fils tant désiré, aurait eu quelque chose de plus posé, de plus honnéte dans le regard et dans la voix.
La situation est un peu embarrassante. Ils se taisent tous les deux. Chacun songe de son côté. Tout à coup on entend des pas dans l'escalier. C'est le père. Il entre, long, voûté, avec la démarche trainante de l'ouvrier qui a passé beaucoup de lundis à flâner par les rues.
« Tiens, Achille, dit la femme, voila quelqu'un qui veut te parler, » et elle s'en va dans la pièce à côté, laissant son mari et le fils de la belle Sidonie en face l'un de l’autre. Au premier mot, Achille change de figure, l'enfant le rassure :
« Oh! vous savez, je ne vous demande rien ; je n'ai besoin de personne pour vivre; je suis seulement venu vous voir, pas plus. »
Le père balbutie : « Sans doute, sans doute... Tu as... vous avez très-bien fait, mon garcon. »
C'est égal, cette paternité subite le gène un peu, surtout devant sa femme.
Il regarde du côté de la cuisine, et baissant la voix : « Tenez, descendons, il y a un marchand de vin en bas, nous serons mieux pour causer... Attends-moi, la mère, je reviens. »
Ils descendent, s’attablent devant un litre, et on cause.
—- Qu'est-ce que vous faites? demande le pére, moi je suis dans la charpente,
Le fils répond : « Moi dans la menuiserie. »
— Est-ce que ca va bien, chez vous, les affaires ?
— Non, pas fort.
Et la conversation continue sur ce ton. Quelques détails de métier, c’est par là seulement qu'ils se tiennent. Du reste, pas la moindre émotion de se voir.
Rien à se dire, rien. Pas un souvenir commun, deux vies complétement séparées qui n'ont jamais eu la moindre influence l’une sur l’autre.
Le litre fini, le fils se lève : « Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous ai vu, je m'en vais content. À revoir.
— Bonne chance, mon garçon. »
Ils se serrent la main froidement, l'enfant part de son côté, le père remonte chez lui; ils ne se reverront jamais.