‹ Contes choisis de René Bazin;Chapitre 3 sur 30 · CONTENTS · texte numérisé non relu

CONTENTS

Pace LA JUMENT BLEUE . . . . . . . . I

LE MOULIN QUI NE TOURNE PLUS . . . . . 12 LA BOÎTE AUX LETTRES . . . . . . . 21 QUINZE BILLETS BLEUS . + + + + + + 28

LE CHAPEAU DE SOIE . e « . . . . . 37

HISTOIRES DE DINDONS . . . . . . . 44 LA VEUVE DU Loup . . . . . . . . 50 LE GRENADIER DE LA BELLE NEUVIÈME . . . . 61 NOTES « . +. + + + + + 8

VOCABULARY e . e e e e e e e . 97

Ch dsl

— Emporte bien! ta mante, petit, de peur d’avoir froid!

— Je l’ai sur le bras.

— Emporte tes sabots!

— Ils me pendent au cou.

— Emporte ta houssine, de peur des loups qui rôdent!

— Elle est attachée à mon poignet, mère, et solide comme un de mes doigts.

— Bonne nuit pour toi!

— Bonne nuit pour vous!

Tous les soirs, quand Jean-Marie Bénic, du pays des Côtes,? partait avec ses juments, la mère ne manquait pas de lui adresser ces recommandations. Elle était veuve, avec cinq fils dont il était le dernier, jeune gars qui allait atteindre ses dix-huit ans. La ferme, abritée par une ceinture de bois que le vent tourmentait, n’était séparée que par là° des plages où les vagues écumaient, sonnaient et sautaient pendant trois saisons de l’année. Elle s’appelait la Grénetière,“ et on pouvait la dire assez

mal nommée, car le froment poussait médiocrement dans 20

ces terres salées; on n’y voyait de belle moisson aue

celle des sarrasins, qui levaient drues \eurs Kges 1008

et leurs fleurs couleur de nuages d’été,! où les abeilles font leur miel. D'ailleurs beaucoup de genêts, beaucoup d’ajoncs, et des marécages, et des terrains perdus où le vent semait et où la gelée d’hiver récoltait toutes sortes d’herbes inutiles. Mais les prairies étaient superbes, plantées de touffes pressées et gaillardes qui donnaient du foin, du regain et de l’arrière-regain, sans compter cinq mois de pâture; prés humides, cela va de soi, prés qui tournaient entre des coteaux boisés, et que traversait un ruisseau? à peine gros comme le poing dans le temps chaud, qui s’étendait en nappe et formait comme un lac après les pluies d'automne.

Là vivaient en liberté, depuis la fin de juin jusqu’au milieu de novembre, les six juments qui faisaient l’orgueil et la richesse de la Grénetière. Il était impossible d’en voir de plus belles dans le pays des Côtes, où cependant la race des chevaux est renommée. Un homme de haute taille n’arrivait pas à leur garrot. Leur trot valait le galop de plusieurs autres. Pour le pelage, bien qu’il fût quelque peu varié, il se rapprochait de la teinte de l’ardoiïse, et il y avait même une pouliche de trois ans, la préférée de Jean-Marie Bénic, dont la robe était vraiment bleue, avec une étoile au milieu du front. Les marchands disaient tous:

— Vendez-nous votre pouliche, maîtresse® Bénic ?

— Nenni, bonnes gens, vous ne l’aurez pas.

— Alors l’empereur la prendra!

— Il est trop loin.

— L'empereur n’est jamais loin, maîtresse Bénic. Il a besoin d'hommes. Il connaît, à Paris, l’âge de votre jument, et son nom, et son poil. Croyez-moi, vendez-la !

Elle refusait, car elle avait confiance qu’on ne lui

enlèverait pas la Nielle,! sa belle pouliche bleue, qui déjà commençait à tirer la charrue, et qui pouvait trotter trois heures durant sans un repos. Assurément elle savait que l’empereur levait les hommes et les envoyait à la guerre: un de ses fils était sur le Rhin, un autre aux frontières d’Espagne. Elle entendait sans cesse parler de batailles gagnées, de villes prises, de canons enlevés, de Ze Deum,’ de massacres et de butin; du fond du cœur elle souhaitait la fin de ces victoires qui coûtaient leurs fils à tant de pauvres femmes comme elle, et qui laissaient les plus heureuses sans aide, avec des champs trop grands, des récoltes qui périssaient faute de bras pour les enlever; mais elle ne croyait pas que l’empereur eût connaissance de la beauté de la Nielle, ni de sa vitesse, ni de son poil bleu et de l’étoile blanche du front.

— Bonne nuit pour toi, mon gars! disait-elle. Va sagement, et garde-toi du loup!

Et Jean-Marie, à cheval sur la plus vieille des juments, partait en sifflotant pour passer la nuit dans les prés. Il aimait cela. 1ls’était construit une cabane de branches sur un talus adossé au bois, d’où il découvrait presque toute la prairie, et là, couvert d’un vieux manteau, son chien Fine-Oreille® à ses pieds, il dormait d’un sommeil interrompu au moindre bruit. La nuit l’enveloppait d’ombre et de brume, mais il reconnaissait, même alors, la présence de ses chevaux et le lieu où ils pâturaient au souffle de leurs naseaux et au rythme lent de leurs foulées. Quand le vent était froid, il les emmenait dans une saulaie dont les feuilles ne remuaient que les jours

La)

de tempête. En tout temps il faisait trois rondes avant 30 le lever du soleil, afin que ses juments ne restassent <es couchées sur le flanc dans l'herbe trempte de the où Se

rosée. Un hennissement l’éveillait, ou ün cri d’oiseau, ou le piétinement des animaux qui se rassemblent à l'approche d’un danger. Et seul il sortait de la cabane, fouettant d’une certaine manière qui effrayait les loups

s et rassurait les bêtes. Elles accouraient à lui dès qu’elles l’apercevaient. Il les flattait de la main. La pouliche bleue quelquefois posait sa tête sur l’épaule du jeune gars, et lui, il la caressait, disant:

— Foi de Jean-Marie, la Nielle, tu resteras toujours à

10 la Grénetière; tu es trop belle pour la guerre.

Il se trompait. Le temps vint bientôt de cette séparation. Un ordre fut publié prescrivant d'amener à la ville, pour être examinés par une commission d'officiers, tous les chevaux et juments âgés de quatre ans. La

15 Nielle avait quatre ans depuis quelques semaines. Les derniers jours de mars, pluvieux, traversés de tempêtes de neige et de grêle, rendaient les chemins presque impraticables. La désolation régna pendant toute une semaine chez la veuve de la Grénetière. Ses trois fils

20 présents l’entouraient, le soir, à la chandelle, et discutaient ce qu’il y avait à faire. Les deux aînés, grisonnants déjà, étaient d’avis de cacher la Nielle dans les bois si profonds et sans aucune percée qui entouraiïent la ferme. Le cadet ne disait rien. Pourtant, la veille du

25 jour fixé pour la conscription des chevaux, sa mère lui demanda:

— Cadet, tu ne parles pas; mais tu dois avoir une idée ?

— J’en ai une, en effet, qui ne ressemble pas à celle de

30 mes frères.

— Dis-la, cadet.

— Mère, j'ai trop peur de vous faire pleurer. F

— Pauvre cadet! dit la mère en l’embrassant, ceux qui pleurent ne sont pas les plus malheureux; ce sont ceux qui ne s’aiment pas.

— Eh bien! mère, je pense que nous ne pourrons pas longtemps cacher la Nielle dans les bois, qu’elle sera découverte, et que mon frère aîné ira peut-être en prison. Il vaut mieux la donner à l’empereur qui a besoin d'elle, et, puisque mon tour viendra bientôt de partir moi aussi pour la guerre, m'est avis que nous partirons tous deux, la Nielle et moi. Je veillerai sur elle, je la soignerai.

— Mon gars, tu déraisonnes! Jamais un simple cavalier ne montera la jument bleue. (On la donnera à un officier, et j'aurai tout perdu, mon fils et ma Nielle.

— Laissez-moi aller; j’ai réfléchi à tout, la nuit, en gardant mes bêtes. Vous verrez revenir un jour la Nielle avec Jean-Marie Bénic, qui aura des galons sur ses manches. Je me sens soldat, et je vous jure, pour l'avoir menée contre le loup, que la Nielle est brave aussi.

Il parlait d’une manière si ferme et si décidée que la veuve, sans avoir le courage de dire oui, ne crut cependant pas sage de dire non. Elle pleura, comme l'avait prévu Jean-Marie, et resta longtemps assise sur le banc de la grande salle de la Grénetière, donnant des conseils à son fils, et plusieurs fois les mêmes, mais avec plus d’amour et de larmes chaque fois. Pour les frères, qui étaient de bons cœurs aussi malgré leurs mines dures, ils regardèrent plus d’une demi-heure la mère et le cadet, sans rien dire du tout, et gagnèrent le lit en laissant sur la table leurs deux bolées de cidre toutes! pleines.

Le lendemain, avant le jour, Jean-Marie Bénic aKa dans l’écurie détacher la Nielle, et, sautant sux \e $os de

sa belle jument, la pressant avec ses talons, il la conduisit une dernière fois au pré.

— Je veux que tu pâtures encore l’herbe de notre Grénetière, dit-il, et je veux revoir, moi, pour lui dire adieu, la

5 place où je t’ai si souvent gardée.

Personne n'était levé, même dans cette ferme où le coq ne chantait pas le premier d'habitude. La campagne basse était blanche de brouillard, et les bois, aux deux extrémités de la prairie, apparaissaient comme au travers

1o d’un voile de fin lin. Jean-Marie, qui n'avait mis à sa jument ni bride ni licol, la mena le long du ruisseau où poussaient des menthes et des trèfles aussi hauts que le genou, et, laissant brouter la bête, il regardait avec émotion les belles bandes de pré qu’il ne faucherait ni

15 ne fanerait d’ici plusieurs années;! et ces bois sombres, pareils à des fumées dans la brume, qui auraient perdu plusieurs fois leurs feuilles, et grandi, et poussé avant qu’il revint; et derrière eux il devinait de souvenir? toute la métairie, que jamais il n’avait quittée, les terres

20 où l’avoine semée de sa propre main dépassait déjà le remblai des sillons et roulait au vent de mer, les jachères, les landes, le bouquet de pins sur la dune, les sentiers autour des champs, déserts et tendus de fils d’araignées.

— Mange ton saoul, la Nielle, disait-il, car tu n’auras

25 plus de menthe ni de trèfle à l’armée de l’empereur.

C'était un prétexte de ne pas partir encore. Il croyait rester pour sa jument, et en vérité le cœur lui manquait.

Comme le matin se levait, et que* les pointes de chênes

30 devenaient rouges à la crête des collines, Jean-Marie Bénic monta debout sur la Nielle afin de voir plus loin;

h 1] but ensuite un peu d’eau du ruisseau pour s’en rap-

peler le goût, et, quand un premier rayon de soleil toucha l’herbe du pré, le jeune homme, avec un cri sauvage comme si on l’eût blessé, mit la jument au galop et fila vers la ville. | |

A deux heures, il se présentait devant la commission d'achat, sous les arbres de la promenade publique. IL y avait là des centaines de paysans qui tenaient leurs chevaux par la bride, et qui déploraient la guerre en comptant leur argent. Plusieurs dirent:

— Voyez la jument de la Grénetière: l’empereur n’en a pas de plus jolie! Elle sera traversée par les balles; Gh! la triste guerre! Elle sera tuée par les boulets. Voyez-la, comme elle passe avec un orgueil dans les yeux!

La Nielle, en effet, avait la tête levée, hennissait et piaffait. Le commandant de remonte! la regardait venir au milieu des clameurs, et admirait aussi la taille et l’air crâne de Jean-Marie Bénic.

— Jument d’offcier, fit-il, jument de colonel pour le moins. Je te donne le maximum du tarif, mon garçon; es-tu content?

— Non.

— Qu'est-ce qu’il te faut?

— M’engager dans le régiment où servira la Nielle. Je ne veux pas la quitter.

Le commandant, qui avait de terribles moustaches blanches et l’air bon enfant, se prit à rire; puis, tout à coup, une larme lui vint aux yeux, sans être annoncée, ? et il dit, tendant la main à Jean-Marie:

— Voilà un brave, j'en jurerais.

Det

— On fera de son mieux, La Nielle et mort +6ponit Xe

£ars.

Quatre jours plus tard ils étaient du même régiment, loin du pays des Côtes, loin de la ferme bretonne où ils avaient grandi l’un et l’autre.

Et cela fit! un bon soldat et une bonne jument de $ guerre.

La Nielle était échue au colonel du régiment, un homme jeune que l’empereur emmenait partout à sa suite. Quels beaux voyages depuis dix ans! Ilavait vu toute l’Europe, moins les îles; il connaissait la couleur de

10 tous les drapeaux; il avait reçu dans sa main les clefs de plusieurs villes; il était revenu sans blessure de vingt charges à la tête de ses lanciers; et toutes les fois, réguiièrement, il montait d’un grade sur l’ordre de celui qui savait tout et n’oubliait personne: brigadier, maréchal

15 des logis, marchef, sous-lieutenant, lieutenant, capitaine, commandant, colonel. Il avait pris chaque galon, tantôt de laine et tantôt d’argent, à la pointe de la lance: il attendait la vingt et unième charge pour passer général. Dix chevaux étaient morts sous lui. La Nielle le portait

20 fièrement, comme si elle eût compris. Lui, de tempsen temps, dans les marches silencieuses, il se penchait sur le cou de la bête, et caressait l’étoile blanche du front.

Jean-Marie, barbu, bronzé, large d’épaules et astiqué comme pas un,? avait vieilli très vite hors de France et

25 pris figure de grognard. Il aimait la guerre et surtout la Nielle. Pour elle, plus d’une fois, il avait fauché de l’herbe ou de l’avoine avec son sabre en vue du camp ennemi, sous les balles qui sifflaient dans la moisson. Il fleurissait lui-même la têtière de sa belle jument d’autre-

39 fois, les jours où elle devait entrer dans une ville conquise;, et, quand c'était une capitale, il y mettait un gros

bouquet. Elle le reconnaissait à la voix; elle ptaffait de

joie en passant près de lui les matins de revue, quand les visières des casques luisaient au-dessus des lances et qu’il y avait, comme avant la bataille, des commandements, des sons de trompette et l’éclair de l’acier qui se croisaient dans les plaines. $

L'empereur commanda à ses lanciers d’attaquer un royaume.! Les lanciers, qui étaient en terre d’Italie, passèrent les montagnes. Tandis qu’ils descendaient sur les pentes, on eût dit des taillis? en marche; mais la blancheur des pointes ne venait pas de la rosée, Sei- ra gneur! ni de la neige. Les gens du pays, du creux des vallées, regardaient en l’air, et ils avaient peur.

— Que la colère de l’empereur s'éloigne de nous! disaient-ils. |

Elle ne faisait que traverser. Le soir, on voyait sur r5 les montagnes en face monter l’ombre des régiments.

La Nielle allait au pas, jamais lassée, tout en avant. Et quand ce fut l’heure de la bataille, l’empereur était là. Personne ne savait comment il était venu.

Mes enfants,“ je n’ai assisté à aucune bataille, et je ne 20 puis pas vous répéter même le nom de celle-là; mais ce que j’ai appris de défunt mon oncle, qui s’y trouvait, c’est qu’elle fut terrible. Les morts étaient couchés à pleins champs, et les blessés ne se comptaient pas.f Parmi ceux-ci, Jean-Marie Bénic était tombé au revers 25 d’un sillon de blé mûr, une balle dans l’épaule. La jument bleue avait emporté le colonel jusqu’au fond de la plaine, dans la fumée des canons.

Le pauvre gars pensait à la Grénetière. Le soleil était si chaud, qu’il cuisait le sang de sa blessure; et de 3e fatigue, de douleur aussi, Jean-Marie Bénic & gays Ses Côtes commençait à ne plus rien voir autour 8e VS

quand il aperçut en avant un point bleu qui venait. C'était comme un boulet de canon, avec deux souffles de flamme à droite et à gauche. Il distingua bientôt des oreilles, des pieds, une crinière, un cavalier; il reconnut

s la Nielle, la Nielle qui fuyait, ayant, collé à son dos, renversé à demi, le colonel, dont les mains avaient laissé échapper les rênes. Elle franchit un fossé, elle entra dans le blé mûr, elle passa à toute vitesse; mais le blessé avait eu le temps de crier:

to —La Nielle!

Alors, comme un grand corbeau d’hiver qui fait un cercle avant de se poser, on vit la belle jument de guerre courir autour du champ, revenir vers le blessé et s’arrêter derrière lui, tendant le cou.

is —— Bénic,s’écria le colonel, as-tu encoretes deux jambes ?

— Oui, mon colonel.

— As-tu tes deux bras?

— Je n’en ai plus qu’un de bon.!

— Moi, j'ai les mains brisées Monte en croupe;

20 chargeons vite. Mes lanciers ont plié; les vois-tu qui se débandent ?

— Oui, mon colonel.

— Ah! Bénic, si j’avais mes deux mains!

— J'en ai une pour nous deux; ça suffit Charge à

25 l'ennemi, ma Nielle bleue!

Ils fuyaient en effet, les lanciers, ayant cru que,le colonel fuyait lui-même. Mais sur la route, à rebroussepoil,? quand ils entendirent sa voix de commandement, quand ils virent dans la poussière le poitrail de la Nielle

30 et deux hommes à cheval sur son dos, qui galopaient, ils tournèrent bride, et, reprenant leur lance, ils charzèrent aussi

Jean-Marie Bénic et la Nielle gagnèrent la bataille. L'empereur fut content. Il rencontra le soir, en faisant sa ronde de bivouac, Jean-Marie qui pleurait, assis par terre, et qui tenait, de son bras valide, la bride de la jument bleue. Étonné, il s’approcha.

— Un lancier de ma garde! Tu pleures un jour de grande victoire! Tu es donc blessé?

— Oui, mon empereur; mais ça n’est pas ça qui me chagrine.

— Qu’as-tu ?

— Mon colonel est mort.

— Je le sais; je le regrette plus que toi. Je vous ai vus charger. Qu’as-tu encore?

— Ma jument, celle que j'avais élevée à la Grénetière, dans le pays des Côtes...

Il ne put en dire plus long, il pleurait. L’empereur, à la lueur des feux allumés de toutes parts, vit que la Nielle était atteinte d’un éclat d’obus à la cuisse gauche. Il croisa les mains derrière son dos, sous les basques de sa redingote, et dit:

— Guérissez-vous tous deux, je le veux! Quand vous serez guéris, allez-vous-en au pays des Côtes; vous m'avez bien servi. Seulement je retiens? son premier poulain pour ma garde, et, dans vingt ans d'ici, tu m’enverras ton fils à toi: j’en ferai un officier.

— Oui, mon empereur.

Cette journée rendit fier Jean-Marie pour toute sa vie, qui fut longue. Il revit la Grénetière, les bois, les prés, le ruisseau où les menthes buvaient le brouillard, et la

mère qui l’avait attendu en priant. Il n’avait qu’un 30

bras, comme la Nielle n'avait que trois pieds: vas 8e

ce bras-là il pouvait encore tenir une chartue, CORDES

des bœufs et vider un verre. Ceux de son âge saluaient son épaule morte,! quand il passait par le chemin. Et les matins de marché, lorsqu’un grand paysan, tout las de figure, arrivait au bourg sur une jument qui boitait 5 bien bas, les parents les montraient aux gamins, et disaient :

— Voilà Jean-Marie Bénic, voilà la Nielle bleue: les deux blessés de l’empereur!

Le moulin de maître® Humeau tournait si vite et si 10 bien, de jour, de nuit, par tous les temps, que le monde s’en émerveillait et que le meunier s’enrichissait. Il était haut sur une colline, solidement assis, bâti d’abord en maçonnerie, d’où s'élevait une charpente. .. Oh! la belle charpente, mes enfants, et que celui qui l’avait faite, 15 dans les temps dont on ne parle plus, devait être un bon ouvrier! Elle commençait par un pivot d’un seul morceau, d’où partaient plus de trente poutres courbées portant la cage, les ailes, le toit, et le meunier qu’on ne voyait pas. On avait abattu les arbres à plus de cent 20 mètres autour, et comme le pays était de plaine, très étendu et très ouvert, le moulin, comme un phare, était visible de partout. La moindre brise, qui traversait, le rencontrait. Il n’en fallait, pour faire virer les ailes blanches, que ce qu’il en faut pour que les blés chatoient. 25 Un orage le rendait fou.® Pendant l’hiver, quand soufflait le vent du nord, le meunier serrait toute la toile. et ne laissait que le châssis en baguettes de châtaignier qu’ suffisait à tourner la meule, et joliment, je vous assure.

Par la fenêtre, quand il ne dormait pas, maître Husneau regardait les ânes monter au moulin, comptait les rermes, où, le plus souvent, on lui devait quelque argent, et si les moissons mûrissaient, se réjouissait de ce que le bien des autres allait lui rapporter de profits assurés. 5 «Un sac de blé, deux sacs de farine,» c'était sa devise et sa mesure? Il y gagnait encore assez pour être devenu, en peu d’années, le plus gros personnage du pays. Toute la semaine il était meunier, blanc des pieds à la tête; mais, le dimanche, on l’eût? pris pour un vrai seigneur, 10 tant il avait‘ de beaux habits, la mine fraîche et l’air content de vivre. «Maître Humeau!» disaient tous les gens. «Eh! mon bonhomme!»f répondait-il.

On ne lui en voulait pas. Il était honnête. A vieillir,® malheureusement, un peu d’avarice lui vint. La richesse lui fit le cœur plus dur, et il se montra plus exigeant envers les débiteurs qui payaient mal, moins accueillant envers les pauvres qui n’avaient ni chevaux, ni charrettes, ni ânes, ni mulets, et portaient au moulin tout leur froment dans une poche. Un jour que sur la plaine, 20 toute blonde de chaumes, une brise fraîche s'était levée, qui faisait tourner à ravir les quatre aïles de toile, le meunier et sa fille, les bras croisés sur l’appui de la fenêtre, causaient de l’avenir, et, comme il arrive toujours, l’imaginäient encore plus beau que le présent. 25 Cette fille était jolie, plus demoiselle que meunière,' et, sans être méchante, avait pris l’habitude, par la faute de ses parents qui la gâtaient, de juger le monde du haut de son moulin, c’est-à-dire d’un peu trop haut.

— Jeannette, disait le père, les affaires marchent bien. 30

—Tant mieux pour vous!

— Tant mieux aussi pour toi, \eanneïte, C&5: SES

deux ans, ou je ne m’y connais pas, ta dot sera mise de côté, le moulin vendu, et je crois que les bourgeois de la ville, même les plus gros, se disputeront à qui! deviendra le gendre d’un rentier comme moi.

La fille souriait.

— Oui, j'ai eu raison, reprenait-il, de refuser ces petites moutures ‘qui donnent autant de mal que les grandes, et qui ne rapportent rien. La clientèle des besogneux, je n’y tiens pas. Qu'ils aillent à d’autres! N'est-ce pas, fillette ?

La jeune meunière étendit le bras vers un chemin creux, ancienne route à peu près abandonnée, toute couverte de saules, qui s’ouvrait au bas de la butte du moulin, descendait jusqu’au plus profond de la vallée, et, rencontrant un ruisseau, le suivait en se tordant, comme un gros sillon vert, jusqu’à l’extrême lointain où les lignes s’effacent. Par là venaient encore, au temps des récoltes, les charrettes chargées de foin, de blé ou d'avoine, et toute l’année, mais peu nombreux, les habitants des rares métairies perdues dans la partie humide de la plaine. Jeannette montra donc un point de la vieille route, et dit:

—Voilà justement la veuve du Guenfol? qui monte! Elle a son fils avec elle. Que portent-ils donc sur le dos? Des sacs de grain, si je vois net! Une bonne cliente, la veuve du Guenfol!

Elle se mit à rire si joliment, que les ailes du moulin, qui tournaient pour moins que cela, se mirent à virer plus vite.

—— Une glaneuse,une gueuse! répondit maître Humeau. Tu vas voir comme je la recevrai!

1) demeura les coudes appuyés sur le bord de la fe-

nêtre, et avança un peu sa. tête enfarinée, tandis que la femme, péniblement, commençait à gravir le raidillon. Elle était toute courbée, la veuve du Guenfol, sous le poids d’une poche aux trois quarts pleine, qu’elle portait sur le dos et retenait des deux mains par-dessus l’épaule gauche. Trois fois elle s'arrêta avant d’atteindre le sommet de la colline. Et, quand elle jeta enfin son sac près de la porte du moulin, elle soupira de fatigue et de plaisir. |

— Ah! dit-elle en regardant son fils, un petit de cinq ans tout frisé, nous sommes au bout de nos peines, Jean du Guenfol!

Elle leva la tête.

— Bonjour, maître Humeau et la compagnie! Voilà du joli blé? que je vous apporte. Il n’y en a pas beaucoup, mais je le crois de bonne sorte.

— Vous pouvez le remporter, fit le meunier; mon moulin ne tourne pas pour quatre boisseaux de froment. J1 lui faut de plus grosses bouchées.

— Vous l’avez bien fait® l’an passé?

— Oui, seulement je ne le fais plus. Est-ce compris?

C'était si bien compris que la veuve pleurait déjà, en considérant sa poche de grain et la pochette du petit Jean, étalées côte à côte, appuyées l’une contre l’autre, comme une poule grise et son poussin. Les remporter, était-ce possible? Le meunier ne serait pas si cruel. Il plaisantait. Et, faisant mine de s’en retourner:

— Viens, dit-elle, Jean du Guenfol; maître Humeau va prendre ton sac et le mien, et il nous rendra de la farine blanche!

Elle prit par la main son fils, qui regardait en Vaxx,

vers la lucarne du moulin, et qui disait. € ne veux 68S\

Méchant meunier qui ne veut pas!» Mais à peine avaitelle descendu la moitié de la pente que l’homme, tout en colère, parut au seuil de la porte, et puisant dans le sac à pleines mains, lança des poignées de froment contre ces pauvres.

— Le voilà votre grain! Revenez le chercher, si vous ne voulez pas que tout y passe,! mendiants que vous êtes, mauvais payeurs |

Et les grains de la glane s’échappaient de ses lourdes mains; ils roulaient sur la pente; ils pleuvaient sur la mère et le fils, et, si grande était la force du meunier qu’il y eut toute une poignée qui vola jusqu’au sommet du moulin, et retomba comme grêle sur le toit.

On entendit un craquement, et les ailes s’arrêtèrent net. Mais le meunier n’y prit point garde, car il remontait déjà l’échelle intérieure, tandis que la veuve, toute désolée, relevait un sac à moitié vide. La belle Jeannette riait à la fenêtre.

Un cotillon gris, une veste noire, c’est vite caché dans la campagne feuillue. En peu de minutes, maître Humeau et sa fille eurent perdu de vue les deux pauvres. Alors ils cessèrent de rire, et s’aperçurent que le moulin ne tournait plus. Les ailes remuaient du bout, frémissaient, pliaient un peu, comme si elles étaient impatientes de repartir; mais le pivot résistait au vent. Le moulin était arrêté.

— Je vais lui donner de la toile, dit le meunier; c’est la brise qui aura faibli.*

Et, d’un tour de manivelle, il déploya, sur les traverses de bois, toute la toile qu’il déployait dans les jours où le vent se traîne, paresseusement, dans les cieux calmes. La charpente entière fut ébranlée, les murs du moulin

tremblèrent, et l’une des ailes se rompit sous la violente poussée de l'air.

— Maudits mendiants! s’écria maître Humeau, voilà ce que c’est que! de les écouter! Il y aura eu quelque saute de vent, bien sûr, pendant que je les renvoyais!

Les ouvriers, dès le lendemain, se mirent à réparer le moulin du meunier. Celui-ci les paya, tendit sa toile, comme à l’habitude, et écouta de l’intérieur de son réduit, près de ses meules immobiles, attendant ce roulement d’en haut, cette plainte du bois qui, tous les matins, annonçaient que les ailes commençaient à virer. Il dut bien vite rentrer sa toile, de peur d’un accident nouveau. Les poutres longues pliaient comme des cerceaux, et rien ne tournait.

— Ces ouvriers de village sont des ignorants et des gâcheurs d'ouvrage! dit le meunier. J’en ferai venir de la ville, et nous verrons!

Il eut, en effet, des ouvriers de la ville, qui démolirent le toit, remplacèrent les quatre ailes, l’engagèrent en de grosses dépenses, et cependant ne réussirent pas mieux que n’avaient fait les autres. Quand on voulut essayer leur machine nouvelle, le vent ne put la mettre en mouvement. Il siffla dans les traverses, tendit la toile, la creva même, et ce fut tout.

Cependant la clientèle s’en allait Maître Humeau commençait à avoir des procès, à cause des fournitures qu’il avait promises et qu’il ne livrait point. La dot de Jeannette ne s’enflait pas, bien au contraire. Le meunier et sa fille commencèrent à pleurer.

— Je ne comprends rien à ce qui nous arrive, dit

Jeannette; mais je crois que ces gens du Gueniol y sont pour quelque chose.? Nous les avons offensés, et RE

ZzO

être qu’ils découvriraient la raison pour laquelle le mou. lin ne tourne plus.

—S'il ne fallait qu’un beau cadeau pour leur faire lever le sort qui pèse sur nous, répondit le meunier, je n’y regarderais pas.

— Allez donc, et soyez très doux, mon père; car notre fortune dépend peut-être de ces pauvres.

Maître Humeau obéissait toujours à sa fille, même quand elle n’avait pas raison. Mais en cette circonstance il fit bien de l’écouter.

Par les chemins, si verts qu’ils en étaient noirs, le long du ruisseau, il se rendit au Guenfoll A mesure qu’il s’avançait vers le fond de la plaine, l’air devenait plus humide: des grenouilles sautaient sur la mousse de la route abandonnée; le parfum des plantes à larges feuilles, des foins jamais coupés, des roseaux qui entamaient la chaussée ou dentelaient le courant, dormait au ras du sol. Et le meunier, habitué aux sommets, respirait mal et se sentait d'autant mieux porté à la pitié. Sous les branches, à quelques pas de la rivière et toute couverte de moisissure, il aperçut la maison du Guenfol: herbes au pied, herbes pendant du toit, elle avait comme une chevelure que le vent mêlait ou démélait. On n'’entrait là qu'en se courbant. Maitre Humeau n’y entra pas, car il découvrit en même temps un champ tout étroit qui montait en pente douce, un champ qui ressemblait à une plate-bande et où travaillait un enfant. Jean du Guenfol avait jeté sa veste sur le talus, et, dans la mince bande de terre, il bêchait de toute sa force, et l’on voyait autour de lui tant de tiges défleuries, de pavots, de menthe et de lavande surtout, que le nombre en était plus grand que celui des tuyaux de chaume.

— Voilà donc la mauvaise boisselée de terre d’où ils tirent leur vie! pensa le meunier. Et c’est le petit qui la remue! Holà, Jean du Guenfol!

L'enfant se retourna, reconnut maître Humeau, et rougit, sans quitter le sillon où sa bêche venait de s’enfoncer. Mais, comme il était habitué à parler honnêtement à tout le monde, il demanda:

—Que voulez-vous, maître Humeau?

— Mon moulin ne tourne plus depuis le jour où vous êtes venu, ta mère et toi, mon petit ami.

— Je n’y peux rien.

— Peut-être que si, peut-être que non. Ma fille Jeannette s’est mis en tête que mon moulin, qui s’est arrêté en vous voyant de dos? pourrait bien repartir en voas voyant de face.

— Ma mère est morte de misère, répondit Jean du Guenfol. Depuis quinze jours il n’y a plus que moi pour ensemencer notre champ, car ma grand’mère est toute vieille. Laissez-moi, maître Humeau. Je n’ai pas le temps de vous suivre.

JI avait soulevé sa bêche et frappait la terre, qui s’éboulait en mottes velues. Les pavots tombaient, la menthe s’évanouissait en poussière, la lavande se brisait en fils bleus.

— Tu ne fais qu’enfouir de mauvaises graines dans ton champ, reprit le meunier. Écoute-moi: si tu m’accompagnes au moulin, et si tu découvres ce qu’il a,f je te donnerai cinq sacs de farine, de quoi manger tout ton hiver.

— Je n’ai pas le temps.

— Tu en choisiras dix au versoir de mes meules.

—Maître Humeau, je ne suis point ouvrier en mois,

et je ne sais pas ce qu’ont vos ailes.

— Jean du Guenfol, je te ferai bâtir une maison neuve au bas de mon coteau, pour ta grand’mère et pour toi, et je t’abandonnerai un de mes champs grand comme trois fois le vôtre. |

5 Le petit laissa tomber la bêche, et suivit l’homme.

Quand ils furent devant le moulin, les ailes ne tournèrent pas toutes seules, comme l'avait cru Jeannette, Mais le petit monta par l’échelle, puis derrière lui le meunier et sa fille, qui, n’ayant plus d’autre espoir, le

10 suppliaient, chacun à son tour:

— Regarde bien, Jean du Guenfol! Désensorcelle notre moulin! Regarde bien, regarde tout!

Le petit fureta dans les coins, parce qu’il prenait plaisir à visiter le moulin. Il voulut grimper jusqu’au pivot

15 des ailes, et le meunier se courba disant :

— Monte sur mes épaules, petit; sur ma tête: tu n’es pas lourd! Vois-tu quelque chose du côté du pivot?

—Je ne vois rien, dit Jean du Guenfol; mais je sens l’odeur de notre blé!

zo Ace mot-là, maître Humeau fut si troublé qu'il en faillit tomber à la renverse. Il s’appuya aux murs de bois de son moulin, et dit:

— Jean du Guenfol, je te promets. ..

Déjà l’enfant avait passé sa main dans l’ouverture où

25 l’arbre de pivot tournait si bien jadis. Et comme il avait la main fine, il tâta les bords de Ia fente, reconnut le grain de blé au toucher, le retira . .. et aussitôt les quatre ailes, poussées par le vent d'automne, virèrent en faisant chanter tout le bois de la charpente.

30 Depuis lors, nuit et jour, le moulin n’arrête plus.

C’est pour cela qu’on voit maintenant sur la pente une maison nouvelle, avec un champ qui est grenant, comme

pas un,! et qui n’a d’ombre, aux mois d'été, que les quatre ailes du moulin.

Nul ne pourrait dire la paix qui enveloppait cette cure de campagne. La paroisse était petite, honnête moyennement, facile à vivre, habituée au vieux prêtre qui la dirigeait depuis trente ans. Le bourg finissait au presbytère. Le presbytère touchait aux prés en pente qui s’en allaient vers la rivière, et d’où montait, à la saison chaude, toute la chanson de la terre mêlée au parfum des herbes. Derrière la maison trop grande, un potager entamait le pré. Le premier rayon de soleil était pour lui, et le dernier de même. On y voyait des cerises dès le mois de mai, des groseilles souvent plus tôt, et, une semaine avant l’Assomption,* le plus souvent, on ne pouvait passer à cent mètres de là sans respirer, entre les haies, le parfum lourd des melons mûrissants.

N’allez pas croire que le curé de Saint-Philémon fût gourmand: il avait l’âge où l’appétit n’est qu’un souvenir, le dos voûté, la face ridée, deux petits yeux gris dont

l’un ne voyait plus, des lunettes rondes et une* oreille si 20

dure, qu’il fallait faire le tour et changer de côté quand on l’abordait par là. Ah! Seigneur, non il ne mangeait pas tous les fruits de son verger! Les gamins en volaient leur grande part, et surtout les oiseaux: les merles

qui vivaient là toute l’année grassement, et chantaient 25

en retour de tout leur mieux; les loriots, jolis passants qui les aidaient pendant les semaines de grande oos-

dance, et les moineaux, et les fauvettes de tout Korn:

et les mésanges, espèce pullulante et vorace, touffes de plumes grosses comme un doigt, pendues aux branches, tournant, grimpant, piquant un grain de raisin, égratignant une poire, vraies bêtes de rapine enfin, qui ne s savent donner en récompense qu’un petit cri aigre comme un coup de scie Même pour elles, la vieillesse avait rendu indulgent le curé de Saint-Philémon. «Les bêtes ne se corrigent pas, disait-il; si je leur en voulais de ne pas changer, à combien de mes paroissiens devrais- 10 je en vouloir aussi!» Et il se contentait de frapper ses mains l’une contre l’autre, en entrant dans son verger, afin de ne pas être témoin de trop fortes déprédations. Alors c'était une levée d'ailes, comme si toutes les fleurs des herbes folles, coupées par un grand vent, is s'étaient mises à voler: des grises, des blanches, des jaunes, des bigarrées; une fuite légère, un froissement de feuilles, et puis la paix, pour cinq minutes. Mais quelles minutes! Songez qu’il n’y avait pas une usine dans le village, pas un métier ou un marteau de forge, et 2o que le bruit des hommes, de leurs chevaux et de leurs bœufs, répandus à travers les campagnes, isolés, invisibles, se fondait et mourait dans le frémissement de l’air qui montait tout le jour de la terre chauffée. Les moulins étaient inconnus, les routes peu fréquentées, les 25 chemins de fer extrêmement loin. Si le repentir de ces dévaliseurs de jardin avait duré, l’abbé se serait endormi de silence sur son bréviaire.

Heureusement, le retour était prompt; un moineau donnait l’exemple, un geai suivait: la volière au complet 30 se remettait à l’œuvre. Et l’abbé pouvait passer et repasser, fermer son livre, ou l'ouvrir, murmurer: «lls ne me laisseront pas une graine cette année;» c'était fini:

aucun oiseau ne quittait sa proie, pas plus que s’il se fût agi! d’un poirier taillé en cône, de feuille épaisse, et se balançant en mesure sur le sable de l'allée. |

Les oiseaux devinent que ceux qui se plaignent n’agissent pas. Chaque printemps, ils nichaient autour de la 5 cure de Saint-Philémon en plus grand nombre que partout ailleurs. Les meilleures places étaient vite occupées: les creux des arbres, les trous des murs, les fourches à trois branches des pommiers ou des charmes, et l’on voyait un bec brun, comme une pointe d’épée, sortir d’une poignée de gros foin entre tous les chevrons du toit. Une année que tout était pris, je suppose, une mésange dans l’embarras avisa cette fente? régulière, protégée par une planchette, qui s’enfonçait dans l'épaisseur des moellons, à droite de la porte d’entrée du presbytère; elle s’y glissa, revint satisfaite de l’exploration, apporta des matériaux et bâtit le nid, sans rien négliger de ce qui devait le tenir chaud, ni la plume, ni le crin, ni la laine, ni les écailles de lichen qui couvrent les vieux bois. 20

Un matin, la servante Philomène arriva d’un air furieux, tendant un papier. C'était sous la tonnelle de laurier, au fond du jardin.

— Tenez, monsieur le curé, v’là% un papier, et sale encore! Ils en font de belles! 25

— Qui donc, Philomène?

— Vos oiseaux de malheur, tous les oiseaux que vous souffrez ici! Ils nicheront bientôt dans vos soupières. . .

— Je n’en ai qu’une.

—Ont-ils pas“ eu l’idée de pondre dans votre boîte 30 aux lettres! Je l’ai ouverte parce que le facteur sonne, ce qui ne lui arrive pas tous les jours. Elle Etat Sen

but

le

du foin, du crin, des fils d’aragne, de la plume de quoi garnir un édredon, et, au milieu de tout ça, une bête que je n’ai pas vue, qui siffle comme une vipère!

Le curé de Saint-Philémon se prit à rire, comme un

s aïeul à qui l’on raconte les frasques d’un enfant.

— Ça doit être une mésange charbonnière, dit-il; il n’y a qu’elles! pour inventer des tours pareils. N’y touchez pas surtout, Philomène! |

— N'y a pas* de danger, pour ce que c’est beau!

to L'abbé se hâta, traversa le jardin, la maison, la cour plantée d’asperges, jusqu’au mur de clôture qui séparait le presbytère du chemin public, et là, d’un effort discret de la main, entr’ouvrit la niche monumentale, où la correspondance annuelle de toute la commune aurait pu

15 tenir.ÿ

Il ne s'était pas trompé. La forme du nid en pomme de pin, sa couleur, la composition de la trame, de la chaïne et de la doublure qui transparaissait, l’épanouirent. Il écouta le sifflement de la couveuse invisible, et

20 répondit:

—Sois tranquille, petite, je te connais: vingt et un jours d’incubation, trois semaines pour élever la famille, c’est ce que tu demandes? Tu les auras: j’emporte la clef.

25 Il emporta la clef, en effet, et quand il eut rempli ses obligations du matin: visite à des paroissiens dans la peine ou dans la misère; recommandations au messager, qui devait choisir pour lui des graines à la ville; ascension du clocher, dont un orage avait descellé quelques

30 pierres, 1l se ressouvint de la mésange, et songea qu’elle pourrait être troublée par l’arrivée d’une correspondance, la chute d’une lettre en pleine couvée.

L'hypothèse était peu vraisemblable: on ne recevait, à Saint-Philémon, pas plus de lettres qu’on n’en expédiait. Le facteur n'était guère qu’un promeneur mangeant la soupe chez l’un, buvant un coup chez l’autre, et remettant, de loin en loin, une épître de conscrit ou un avis 5 d'impôt dans une ferme écartée. Cependant, comme Ja Saint-Robert! approchait, laquelle, comme on sait, tombe le vingt-neuvième jour d’avril, l’abbé crut prudent d'écrire aux trois seuls amis vraiment dignes de ce nom que la mort lui eût conservés, un laïque et deux clercs: 10 « Mon ami, ne me souhaitez pas ma fête cette année. Je vous le demande. Il me serait désagréable de recevoir une lettre en ce moment. Plus tard je vous expliquerai, et vous comprendrez mes raisons.»

Ils crurent que son œil déclinait, et n’écrivirent 16 point.

M. le curé de Saint-Philémon s’en réjouit. Pendant trois semaines, il ne passa pas une fois dans l’encadrement de la porte sans penser aux œufs tiquetés de rose qui reposaient là, tout près, et, quand le vingt-deuxième 20 jour eut sonné, s’étant courbé, il écouta, l’oreille collée aux lèvres de la boîte, puis se redressa, radieux:

—Ça* gazouille, Philomène, ça gazouille! En voilà qui me doivent la vie, par exemple; et ce n’est pas eux qui regretteront ce que j'ai fait, ni m#inon#lus! 25

Il avait en lui, tout vieux dit MR HG coins d’âme d’enfant qui n’avaient pas vieilli.

Or,en même temps, dans le salon vert de l’évêché, au chef-lieu du département, l’évêque délibérait sur les nominations à faire, avec ses conseillers ordinaires, ses 2a deux vicaires généraux, le doyen du chape, le seexttaire général de son évêché et le directeur Sn ESS

séminaire, Après avoir pourvu à quelques postes de vicaires et de desservants, il opina ainsi:

— Messieurs du conseil, j'ai un candidat de tous points excellent pour la cure de X* * *#; mais il me paraît convenable de proposer du moins cette charge et cet honneur à l’un de nos plus anciens desservants, celui de Saint-Philémon. Il n’acceptera pas sans doute, et sa modestie non moins que son âge en sera la cause; mais nous aurons rendu hommage, autant qu’il est en nous, à sa vertu.

Les cinq conseillers furent unanimes dans l’approbation, et, le soir même, une lettre partait de l’évêché, signée par l’évêque, et qui portait en post-scriptum: «Répondez immédiatement, mon cher curé, ou plutôt venez me voir, car je suis obligé de faire ma proposition d'ici trois jours! au gouvernement.»

La lettre parvint à Saint-Philémon le jour même de l’éclosion des mésanges. Elle fut glissée avec peine, par le facteur, dans l’ouverture de la boîte, y disparut, et resta là, touchant la base du nid, comme un pavage blanc au fond de la chambre obscure.

Et le temps vint où, sur les ailerons des mésangeaux, les tuyaux bleus tout pleins de sang se garnirent de duvet. Quatorze petits, piaillant, flageolant sur leurs pattes molles, le bec ouvert jusqu’au-dessus des yeux, ne cessèrent, de l’aube au soir, d’attendre la becquée, de Ia manger, de la digérer et d’en demander d’autre. C'était la première période, où les nourrissons n’ont pas d'esprit. Elle dure peu pour les oiseaux. Bientôt 1l y eut des disputes dans le nid, qui commença à céder sous l’effort des ailes; on y fit des culbutes par-dessus bord, des excur-

sions le long des parois de la boîte, des stations près de

J’entrée de la caverne, par où se glissait l’air du monde, Puis on se risqua dehors.

Le curé de Saint-Philémon assista, d’un pré voisin, avec un extrême plaisir, à cette garden-party. En voyant les petits apparaître sous la planchette de la boîte aux lettres, deux, trois ensemble, prendre leur vol, rentrer, repartir comme des abeilles à la trappe d’une ruche, il se dit: «Voilà une enfance terminée et une bonne œuvre finie: ils sont tous drus.»

Le lendemain, pendant l’heure de loisir qui suivait le diner, il se rendit près de la boite, la clef en main. «Toc, toc,»! fit-ill Rien ne répondit. «Je le pensais bien,» murmura le curé. Et il ouvrit, et, mêlée aux débris du nid, la lettre lui tomba dans la main.

— Grand Dieu!? dit-il en reconnaissant l'écriture, une lettre de Monseigneur! et en quel état! et depuis quel temps?

Il pâlit en la lisant.

— Philomène, attelez Robin, et vitel

Elle vint voir avant d’obéir.

— Et qu’avez-vous, monsieur le curé?

— L'évêque m’attend depuis trois semaines!

— Ça ne se rattrape pas,® dit la vieille.

L'absence dura jusqu’au lendemain soir. Quand le curé de Saint-Philémon rentra chez lui, il avait l’air paisible; mais la paix quelquefois ne va pas sans effort, et nous luttons pour la maintenir. Quand il eut aidé à dételer Robin, donné l’avoine, changé de soutane, et vidé le coffre où il rapportait une vingtaine de petits colis achetés pendant l’expédition urbaine, il était l’heure

où, dans les branches, les oiseaux se racontent \a \ournée.. Une pluie d’orage était tombée, des gouttes d'ean Ses

vaient encore des feuilles remuées par ces couples de bohémiens cherchant la bonne place pour la nuit.

En reconnaissant leur maître et ami qui dévalait l’allée sablée, ils descendaïient, voletaient, ‘faisaient un bruit

5 inusité, et les mésanges, celles du nid, les quatorze encore mal emplumées, essayaient leurs premières spiraies autour des poiriers, et leurs premiers cris à l’air libre.

Le curé de Saint-Philémon les observa d’un œil pater. nel, mais avec une tendresse mélancolique, comme on

10 regarde ceux qui nous ont coûté cher.

— Allons, mes petites, dit-il, sans moi vous ne seriez pas ici, et sans vous je serais curé de canton. Je ne regrette rien, non; mais n’insistez pas: vous avez la reconnaissance bruyante.

15 Il frappa dans ses mains, impatienté.

Et jamais il n’avait eu d’ambition, non, bien sûr; et en ce moment même il était véridique. (Cependant le lendemain, après une nuit coupée d’insomnies, causant avec Philomène, il lui dit:

go —L’année prochaine, Philomène, si la mésange revient, vous me préviendrez. C’estincommode, décidément.

Mais la mésange ne revint pas, ni la grande lettre timbrée aux armes de l’évêque.

Lorsque M. Poupry, rentier, c’est-à-dire clerc de notaire

25 honoraire, apprit qu’il était désigné comme légataire universel «des biens meubles et immeubles dépendant d:

la succession de mademoiselle Morel, ancienne couturière,» ii eut un moment de contrariété. Encore un enterrement} Il savait qu’à force de suivre celui des

autres on arrive au sien. Il n’aimait pas l’enterrement, qui rappelle cette destinée.

Il dut cependant prendre sa redingote, son meilleur chapeau de soie, et se rendre, à neuf heures, devant la «maison mortuaire,» que décorait une bande de mauvaise étoffe noire, tendue autour de la porte par les soins du monopole. Une foule, composée exclusivement de femmes et de jeunes filles, stationnait là, dehors, sous la pluie fine d’hiver. Elle s’écarta sur le passage de M. Poupry, et elle se reformait derrière lui, tandis que les têtes se levaient, au deuxième rang, au troisième, se penchaient, murmuraiïient: «C’est l’héritier, c’est lui, M. Léon Poupry, l’ancien clerc.» Il entendait. (Cela le gênait, toutes ces curiosités féminines en mouvement, et ces yeux de trottins, petites-mains, essayeuses, ouvrières, qui le dévisageaient, et souriaient comme s’il eût été un cosaque du tsar. Il se sentait prisonnier en arrière, obligé moralement de s’avancer dans le chemin qui s’ouvrait et qui le conduisait droit au goupillon, au cercueil couvert d’un drap blanc et orné de trois couronnes en perles. Force lui fut d’entrer dans le couloir, de tourner à gauche et de pénétrer dans une pièce obscure, où se tenaient six femmes en deuil, vieilles amies de la défunte qui ne laissait pas de parents, et six « Enfants de Marie»° en blanc, qui avaient, en cette ombre, de vagues figures roses, et des châles de laine tricotée sous leur voile, à cause du froid. Les employés des Pompes funèbres,’ selon l’usage populaire, déjeunaient sur le coin d’une table. Ils n’avaient que deux verres pour trois, et avalaient en hâte du pain, du beurre et un peu de lard, car

la cloche de l’église voisine sonnait pour La «exée &o

corps.»

— Monsieur. dit une des femmes en s’approchant, monsieur Poupry?

Il distingua, d’un effort de ses yeux tendus dans l’ombre, une tête maigre, ridée, un peu égarée, et dit,

5 presque à coup sûr:

— Qu’y a-t-il, mademoiselle ?

Elle reprit, très bas, avec des regards de côté:

— C’est que j’ai une dette envers mademoiselle Morel, une grosse, soixante-cinq francs. .. Est-ce bien pressé? ...

to Ferez-vous poursuivre? .. .1

Il haussa les épaules, doucement, parce qu’il était doux: — Je vous remettrai le billet, voiià,? restez tranquille. Il y eut un murmure dans la chambre: «Qu’a-t-il dit? Avez-vous entendu?» La vieille fille devint un centre

15 d'informations, autour duquel se groupaient des robes noires et des robes blanches, en rond, comme des pétales. M. Poupry devina qu’il grandissait en ce moment, qu’il devenait un personnage, et, de plus en plus gêné, sortit, pour prendre la tête du cortège.

20 Il marchait, seul homme conduisant cette longue théorie de femmes, immédiatement après les six Enfants de Marie qui tenaient les cordons du poêle.® Et il pensait à cette excellente mademoiselle Morel, qui avait cousu, taillé, peiné, épargné pendant trente ans, et qui lui lais-

25 Sait sa fortune. Combien? Peu de chose sans doute, il le saurait tout à l’heure. Il n’avait avec elle aucure parenté, pas même des relations de voisinage, mais il lui avait rendu quelques services autrefois, du temps qu’il travaillait dans l’étude de maître“ Chenu. Brave créa-

30 ture, si humble, à qui pas une fois la vie n'avait souri, et qui n’avait Jamais eu l’air de rien souhaiter au delà du

Pain guotidien.

Au cimetière, quand la cérémonie funèbre fut achevée, sur le sable mouillé des allées, il fut rejoint, enveloppé par les amies de mademoiselle Morel, des jeunes, des vieilles, toutes ouvrières de la couture ou de la mode, pas riches, et qui avaient quelque chose à demander. Elles 5 le faisaient gentiment, avec des yeux d’abord baissés, puis levés, puis souriants, qui mettaient le clerc honoraire comme en plein soleil.

— Monsieur, je suis mademoiselle Clémentine, mademoiselle Jeanne, mademoiselle Marie, mademoiselle ro Maria; je voudrais bien avoir une petite statue qu’elle m'avait promise, un guéridon qu’elle voulait me donner; je désirerais acheter, si ce n’est pas trop cher, le lit, l’armoire, l’étagère où il y a des fleurs artificielles et trois boules de verre irisé. 15

Il répondait:

— Mais oui, mademoiselle, assurément, pour vous faire plaisir.

Quelqu’un dit:

— Il faudrait bien deux voitures, monsieur Poupry, 20 pour reconduire les petites en blanc?

Il tira de sa poche une pièce de cinq francs. Le nuage! se dissipa:

— Au revoir, monsieur; merci, monsieur.

L’héritier resta seul avec le notaire qui avait suivi en 25 retard, et qui arrivait.

—Je crois bien, dit-il, que je viens de distribuer tout le mobilier: mademoiselle Morel n’avait pas d'immeubles ?

— Évidemment.

— À combien se monte le capital? 30

— Monsieur, vous avez trois legs de ina cents Srenes chacun à acquitter. Avec les frais à enterrement: de

IS

succession, et ceux que je vous ferai,! il vous restera tout juste le souvenir d’une bonne action.

M. Poupry inscrivit sur son calepin les noms des trois élues qui devaient se partager les quinze billets bleus: mademoiselle Estelle, mademoiselle Louise, mademoiselle Maria, et, dès le lendemain matin, n’ayant rien de mieux à faire, commença le rôle, inédit pour lui, de distributeur de legs. (Chez mademoiselle Estelle, c'était loin, dans une banlieue en dos d’âne, où les maisons de pauvres étaient serrées, égales et sombres comme un banc de moules sur un rocher. Il ne la trouva pas. Mais il laissa sa carte. Deux heures plus tard, comme ilachevait de déjeuner, la bénéficiaire entra, une maïtresse couturière de quarante ans, chétive, d’une misère timide et aigrie, et dont le chapeau noir à une seule plume grise avait fait au moins deux saisons de trop.® Elle ignorait ce qu’il lui voulait. Il se leva, la serviette encore passée dans le faux-col.

— Mademoiselle, j'ai été chargé, par cette pauvre mademoiselle Morel, de vous remettre un petit souvenir...

En parlant, il cherchait dans sa poche la liasse de cinq billets. Il la prit, et, regardant bien la légataire, pour jouir de la surprise, il posa le petit cahier,f encore relié par l’épingle, sur le coin de la table.

Il n’y eut qu’un battement de paupière. Mademoiselle Estelle, qui n’avait pas dû‘ posséder souvent pareille somme, ne parut ni heureuse, ni émue, ni étonnée, ni confuse. Eile n’avança pas la main. Elle ne fit même qu’effleurer du regard ce carré bleu posé sur la toile cirée blanche, et baissa les yeux sur le parquet, disant:

—Je ne m'attendais à rien, monsieur Poupry. Bien SÛr, non!

Son seul sentiment paraissait être le besoin de s’excuser d’une telle fortune.

Le vieux clerc n’était pas psychologue. Il ignorait que, à force de ne pas servir, le ressort de la joie se rouille, et que la faculté d’épanouissement ressemblait ici à de la vieille poudre, bourrée, pressée, inutile depuis quarante ans, et qui fait long feu devant l’amorce.!

— Mais, prenez, mademoiselle, dit-il un peu froissé, prenez donc? |

Lorsqu'elle fut sortie, il se pencha par la fenêtre, et vit que la vieille fille avait l'air de fuir. Elle courait presque; elle sautait; elle avait des mouvements d’ascension et d’envolée, comme un oiseau mouillé qui se souvient de ses ailes. (C'était le bonheur qui grandissait.

— Ah! les femmes! dit M. Poupry, qui croyait les connaître, toujours hypocrites! Voyons la seconde.

Il eut un peu de mal à découvrir, dans un ancien hôtel devenu maison de vingt loyers, la chambre qu’habitait mademoiselle Louise, vaste salle carrelée, où des robes à moitié faites, des manches bouffantes, des corsages retournés montrant l’armature compliquée de leurs dessous, faisaient sur le dos des chaises comme un mobilier riche.

— Ma sœur n’est pas encore rentrée, dit une femme d’une trentaine d’années, assez jolie, bien mise, un peu troublée de cette visite. Elle va rentrer. .. Je m’étonne même. ..

M. Poupry, cette fois, prit les cinq billets, et les étala, bien ouverts, l'un près de l’autre, sur la table où l’on taillait.

tm

— Oh! monsieur, va-t-elle être contente La Gate

petite! Elle qui a été malade tout l’automne, et qui ne peut plus guère travailler!

Au moment où il comptait le cinquième billet, elle entra, rose d’avoir marché, sans se douter de ce que

5 venait faire ce vieux, penché là, près de sa sœur.

— Tiens, chérie, voilà pour toi... mademoiselle Morel... un legs. .. cinq cents francs! ...

Mademoiselle Louise s'arrêta, à deux pas de la porte; le rose de ses joues disparut; elle regarda les billets

10 bleus, puis M. Poupry, puis les billets, puis sa sœur, et sa poitrine s’emplit de sanglots, et ses yeux s’emplirent de larmes jeunes, joyeuses, qu’elle n’essaya pas de retenir, et qui coulèrent, sans un mot, sur son visage pâle et son mantelet perlé.

15 —Vous voyez comme elle est, monsieur, une vraie enfant, une malade, émue de tout. .. Voyons, Louise, ne reste pas comme ça, dis quelque chose,... remercie monsieur. . .

— C’est déjà fait, dit M. Poupry.

20 ——Et puis, viens écrire le reçu, je vais t'aider ... là, voici l’encrier, du papier. . .

Ce reçu! Elles s'étaient mises toutes deux,! l’une assise, l’autre debout et courbée, pour le rédiger. Et l’une tâchait de dicter, et l’autre tâchait d'écrire. Mais

25 les larmes tombaient sur la feuille blanche, la plume tremblait, les lignes s’embrouillaient.

— Tiens, finis-le, dit la petite en se levant. Moi, je ne vois plus!

La grande sœur haussa les épaules, comme une mère

30 indulgente et contente, et acheva le reçu avec beaucoup de peine, c’est-à-dire avec beaucoup de joie aussi, mais plus sage, tandis que mademoiselle Louise appuyait son

front aux vitres de la fenêtre et, même pour dire adieu, n’osait plus se retourner. |

Le légataire universel des biens meubles et immeubles s’en alla satisfait, méditant sur les larmes de mademoiselle Louise, et sur la question sociale, dont il avait entendu parler. «Il faudrait beaucoup d’héritages comme le mien pour la résoudre, pensait-il. Mais j’envierais les distributeurs.» C'était un élégiaque au fond, ce vieux clerc qui avait passé sa vie dans la prose notariée. Il

traversa la ville, du pas alerte que nous avons, quand

l'esprit ne pèse rien en nous, et chercha le numéro de mademoiselle Maria, la troisième élue, dans un faubourg de vieille et haute mine, dont les maisons avaient encore des façades en colombage et des pignons en fer de lance.

— Au fond de la cour, monsieur, l'escalier de gauche, trois étages, la porte en face.

L’escalier le mena devant une porte ouverte, sur le seuil de laquelle une femme âgée balayait.

— Mademoiselle Maria ?

La mère considéra avec un peu de méfiance cet homme qu'elle ne connaissait pas, et qui portait sous le bras une petite serviette en maroquin. Un huissier peut-être? Par politesse, mais froidement, elle se recula, et le laissa entrer.

C'était comme une serre, chez elle, et c'était aussi une volière. Des géraniums en pot, des camélias d’une coudée, dont l’unique tige était attachée à un tuteur, des marguerites défleuries, des pots de basilic et de grosses

plantes trapues, épineuses, faites comme des hérissons, 30

avec une fleur rouge éclatante plantée en mpleine! cha.

Et puis, au-dessus, accrochés au mur, des nat donner ets

en cage, des sansonnets, même un couple de linots qui siffaient dans la tiédeur du poêle allumé.

— Tout cela n’est pas à nous, dit la femme, craignant qu’il ne! se mépriît; la locataire du premier? voyage, et

s nous gardons ses fleurs et ses oiseaux. .. Vous voulez parler à Maria? ...

Sur un signe affirmatif, elle appela, et une jeune fille sortit de la chambre à côté. Elle était fraîche, vive, avec des yeux noirs et une bouche un peu grande qui

ro découvrait, même au repos, six dents blanches.

Lorsque M. Poupry lui eut répété sa formule du «petit souvenir» laissé par mademoiselle Morel:

—Ah! dit-elle en tendant les mains, cela ne m'étonne pas! J'étais toujours en retard, quand je travaillais chez

15 elle. Nous demeurions si loin! J'avais beau me dépécher,® j’arrivais après la demie sonnée. Elle me grondait, elle s’impatientait. . . Elle a voulu réparer les petits chagrins qu’elle m’a faits. |

A quoi s’attendait-elle? Probablement à un «cadre,»*

2o ou à une pelote de velours. Elle rougit en recevant, dans ses mains tendues, le premier billet, elle regarda sa mère au second, et, quand elle aperçut le troisième, elle sauta au cou de M. Poupry.

— Tant pis! dit-elle, vous êtes vieux, je vous embrasse!

25 M. Poupry se laissa faire. Il prolongea sa visite. Il demanda l’histoire de la mère, des nouvelles de la couture, des détails sur le sansonnet. . .

Depuis lors, il pense souvent, et toujours avec émo. tion, à la troisième légataire. Quand on lui parle de la

30 succession de mademoiselle Morel et qu’on’ lui demande ce qui lui en est resté, il répond: «Un baiser.o Mais il ne s'explique pas. Il n’est pas revenu.

La petite avait dit: «Vous êtes vieux,» et cela corrigeait, et cela effaçait tout.

Le plus extraordinaire, le plus inquiétant des chapeaux de soie que j'aie aperçus dans ma vie, occupait le compartiment central d’un bahut ancien, composé de trois corps que séparaient des cloisons et que fermait une seule porte de chêne sculpté. Il était démesurément haut et évasé, avec des bords démesurément larges, relevés et cambrés. On l’eût pris pour le chapeau d’un orateur populaire en 1848. Le poil n’en était pas seulement rouge et inégal; il offrait une série de mèches, de tourbillons, d’éraflures, et ce luisant métallique, par endroits, que donne aux chapeaux des humbles l’emploi de la brosse mouillée.

M. Narcisse ne pouvait cependant être compté parmi les pauvres. L’héritage d’une de ses tantes, et le malheur qu’il avait eu, après un an de mariage, de perdre madame Narcisse, lui assuraient, pour la fin de ses jours, une aisance qu’il n’affichait pas, qu'il ne risquait pas, mais qu’il appréciait. Tout le monde savait d’où il venait. Après la guerre de 1870, on avait vu arriver, dans ce chef-lieu de canton de la Sarthe! où je l’ai rencontré, un homme d’une quarantaine d’années, très grand, avec une figure plate, des yeux bleus inquiets et doux, des cheveux presque blancs plaqués le long des tempes et recourbés en accroche-cœur. Il se disait originaire d’une petite ville de Lorraine,? où il avait rempli les fonctions de greffier de la justice de paix, était bien accueilli en as

manceau, achetait une maison, \a meublaït, et ne se 8x

IO

tinguait plus de ses voisins que par sa taille plus élevée, le sourire prudent qui lui servait souvent de langage, et l'extrême réserve qu’il gardait lorsqu'on parlait devant lui des épisodes de la guerre.

Pourquoi M. Narcisse avait-il donc serré dans son bahut le chapeau hors de service qui reposait sur un champignon de bois de rose, et que flanquaient deux figurines devenues extrêmement banales et représentant les deux provinces annexées?! Evidemment cette relique très ridicule devait évoquer, dans le souvenir de M. Narcisse, un souvenir d’idylle ou de drame.

J’appris, du bonhomme lui-même, le secret qu’il avait eu langtemps intérêt à garder, et qui peut être raconté, maintenant que l’ancien greffer s’en est allé dans l’autre monde.

‘ C'était donc en janvier 1871, dans une petite ville de Lorraine, et le jour de la fête des Rois. Les Allemands, — une division bavaroise, — occupaient presque toutes les maisons et tous les édifices publics. Ils avaient même établi un hôpital dans le vieil hôtel où s'étaient tenues les audiences de la justice de paix, où M. Narcisse habitait encore, gardant ses registres, ses fournitures de bureau et le fauteuil doublé de cuir du magistrat en fuite. Pour célébrer la fête traditionnelle, le greffier avait traversé le pont sur la rivière en ce moment gelée, s'était réuni à quelques amis très sûrs, et, portes closes, à demivoix, tandis que le pas lourd des patrouilles faisait sonner les vitres, il avait dit, levant son verre plein d’un petit® vin de la Moselle: «A la France, mes amis! à la grande

30 reine!»

Il revenait, excité, moins par le vin que par les mots dangereux, les mots défendus, que la peur enfonce dans

l’âme comme une mine prête à sauter. Les basques de sa redingote et de son pardessus déboutonnés malgré le froid claquaient au vent. Il marchait vite, la tête en arrière et coiffée d’un chapeau de soie monumental que connaissaient tous ses concitoyens. Il éprouvait dans les bras comme! des secousses de colère, qui lui faisaient serrer les poings. La nuit était à la fois brumeuse et glacée, une de celles, trop nombreuses cet hiver-là, qui endormaient du dernier sommeil les traînards des armées en marche. M. Narcisse avait envie de briser les reins à un ennemi. Et le malheur voulut? qu’un soldat bavarois, aux trois quarts ivre, insultât sur la route cet homme qui passait avec raison pour le plus timide et le plus rangé des plumitifs.

Ils s'étaient aperçus de loin, à quarante mètres peutêtre, venant en sens contraire. L’Allemand, très gros, titubait et parlait seul. Ils se rencontrèrent sur le pont, et le soldat dit, en mauvais français:

— Passe pas, monsieur! |

L'autre se porta à droite. Il se sentit bousculé, puis saisi au collet, se dégagea d’un coup de poing, et, furieux, avant que le soldat eût eu le temps de tirer son sabre, l’enlaça de ses deux bras, le souleva dans un effort de tous ses muscles raidis, et le jeta contre ia borne d’angle qui protégeait l’entrée du pont.

La nuque heurta le granit. L'homme resta étendu sur son grand manteau subitement développé dans la chute.

Narcisse regarda une minute son adversaire, évanoui

ou mort, il ne savait lequel. Et il n’avait pas encore 3a

ressaisi la pensée, il n’était que le spectateur stupide de

son œuvre, quand un clairon sonna dans \e auartier Nes,

derrière lui. Alors il eut peur, il comprit qu’on allait venir; il vit clairement la suite fatale de son aventure, l'officier à moustaches blondes qui commanderait: « Arrêtez-lel» l’interrogatoire sommaire, la victime sortie de s son étourdissement et qui parlerait, les canons de fusil du peloton d’exécution! qui s’abaisseraient ensemble. Ii essaya de mettre l’homme debout contre le parapet. Il y parvint à grand’peine. Ses doigts n'avaient plus de force. Et, comme une seconde fois le clairon sonnait, ro couvre-feu sans doute ou alerte de nuit, le greffier poussa par les épaules ce corps inerte, qui bascula par-dessus la rampe et tomba dans le vide...

Le pauvre soupeur du jour des Rois racontait qu’il n'avait jamais entendu un bruit plus affreux que celui de t5 la glace qui se rompait sous le poids, et qui criait ensuite, d’un bord à l’autre, en se fendant. (Cela ressemblait à une plainte, à un appel. | Il courut jusqu’à la justice de paix, entra par la porte du jardin, et ne rencontra aucun des médecins alle- 20 mands. La visite du soir était depuis longtemps faite. Les religieuses françaises veillaient seules les malades. Narcisse se coucha dans la chambre qu’il occupait sous les combles, et fut pris d’une fièvre violente. Dans le délire, il se levait, frappait les murs, se penchait par- :s dessus les chaises qui meublaient la mansarde, et criait: « Mais enfonce donc,’ misérable! enfonce donc!» Si bien que, vers deux heures du matin, une des sœurs infirmières monta.

—Qu'est-ce que vous avez, monsieur Narcisse? .., 50 Mais, oui, la fièvre, très forte. . .

Il se mit à crier:

— Non, ma sœur, un crime! un crime! un crimel

Elle ferma promptement la porte qu’elle avait laissée entr’ouverte, fit recoucher le pauvre greffier, lui ordonna de se taire, mais ne put obtenir le silence que quand il eut raconté toute la scène de la veille. Alors, il sembla reprendre sa raison, et devint soumis comme un enfant. «4 Les larmes commencèrent à couler de ses yeux.

—Sauvez-moi, ma petite sœur, disait-il, répondez-leur que je ne suis jamais sorti. .. Vous ne les laisserez pas monter, n'est-ce pas?

La religieuse le rassura de son mieux, mais elle était ro extrêmement pâle lorsqu’elle se retira, parce que, ayant voulu mettre un peu d’ordre dans la chambre, en femme prudente qu’elle était, elle s’était aperçue que le chapeau avait disparu, le chapeau de soie aux bords légendaires.

Pendant trois jours, Narcisse ne quitta pas la mansarde. La fièvre le ressaisissait chaque nuit, et le délire, et cette mystérieuse passion de l’aveu, qui naît du sang versé. Le quatrième jour il déclara qu’il voulait voir, à tout prix, l’endroit où s’était passé le drame dont on parlait en ville. Et comme les religieuses l’avaient sup- 20 plié de ne pas s’aventurer dehors, par ce froid, il dit à l’une d’elles, qu’il avait rencontrée dans le couloir:

— Vous m'avez donc caché mon chapeau? (Ça n’est pas bien, ma sœur. Vous voyez, je suis obligé d’aller tête nue. 25

La sœur n’était pas dans la confidence. Elle répondit doucermient:

— Mais, monsieur Narcisse, vous ne l’aviez pas, l’autre soir, quand vous êtes rentré. Je vous ai vu dans le jardin. 30

I1 devint plus blanc que la cornette de la sœur.

Au même moment, sur la première marche de\ escader

que M. Narcisse allait descendre, apparut un sous-officier allemand, ganté, correct, qui, apercevant l’homme, fit le salut militaire, et dit:

— Monsieur Narcisse ?

$s —Lui-même.

Le greffier, devant l’ennemi, s’était retrouvé subitement. Il avait la tête haute.

Son visage rasé, encadré par deux accroche-cœur d’un blond roux, son extrême pâleur, son grand corps qui

10 S’était redressé tragiquement, ses deux poings en garde et rapprochés de la poitrine, lui donnaient l’air d’un mauvais acteur de mélodrame.

Le malheureux jouait sa vie, tout bonnement, et il en avait conscience.

15 —Ordre du général commandant les troupes d’occupation, dit le soldat, suivez-moi.

Par un matin clair, à travers les rues que la chute récente de la neige avait rendues silencieuses, Narcisse fut conduit à la mairie, salle des mariages. Elle avait en-

2o core ses rideaux de reps vert et ses tables de chêne ciré, la salle des mariages; seulement, à la place du maire en écharpe, un général allemand était assis, entouré d’officiers. À droite, entre deux soldats, quelqu’un se tenait debout, que Narcisse reconnut bien: le meunier dont le

25 moulin se trouvait au bord de la rivière, à deux cents mètres au-dessous du pont. Enfin, sur la table, en belle place,! le greffier aperçut le chapeau de soie, défoncé, couturé, humide encore d’un séjour prolongé dans l’eau. Une image lui traversa l’esprit, celle des deux initiales

30 d’or qu’il avait tant de fois recollées lui-même sur la coiffe du chapeau: Z. W., Robert Narcisse. Avaient-elles zenu? Étaient-elles parties?

— Monsieur, dit le général, vous savez aussi bien l'allemand que le français? De plus, vous avez l’habitude des procès-verbaux ?

— Oui, monsieur, dit fermement Narcisse.

— Il y a eu mort d'homme, mort violente, dans cette 5 ville, voilà trois jours.

Le greffier regarda le meunier qui avait une figure de statue, immobile, mais deux yeux de flamme qui disaient:

« Pour Dieu,! tais-toi!»

Et il se tut. 10

— Reconnaïssez-vous ce chapeau? continua l'officier. A-t-il appartenu à quelqu'un d'ici?

Narcisse fit un pas, se courba, et, découvrant que les initiales avaient disparu, fut pris d’une espèce de sanglot de joie qui ressemblait à un fou rire. 15

—Qu’'avez-vous? Pourquoi riez-vous ?

Mais la certitude qu’il aurait la vie sauve était entrée au cœur du greffier. Il fit un grand effort pour rire, en effet, et balbutia:

—C'est qu’il est de forme si ancienne! ... Personne ne 20 porte plus de chapeau semblable, monsieur. .. Nous autres,* Français . .. la mode ... vous savez...

Le général répondit:

— Oui, je sais. Le meunier a dit la même chose, tout à l’heure. Écrivez en français ce que je vais vous dire 25 en allemand.

Et Narcisse transcrivit le procès-verbal qui relâchait le meunier, déclarait purement accidentelle la mort du soldat Wrangel, et reconnaissait, conformément à l’avis des médecins militaires, que la blessure à la nuque avait été 30 produite par la chute sur la glace.

Ce fut le dernier procès-verbal du grefher Narcisse,

qui avait tenu la plume dans sa propre affaire. Le pauvre homme ne put jamais repasser le pont sur la rivière, jamais remonter vers ses amis du soir des Roiïs,! et, dès que la paix fut faite, quitta la Lorraine.

5 Le domaine était situé dans les Dombes,’ sur ce plateau, .voisin de la Bresse, qui porte de nombreux étangs, des bois de chênes clairsemés et des brouillards où vibre tout l'été la fanfare des moustiques. Pour s’y rendre, il fallait quitter les grandes routes et prendre

1o ces chemins qui vont parmi les herbes, et tournent, et s’élargissent, et n’ont pas de raison apparente, comme tant de nos discours, d’aller à gauche plutôt qu’à droite, chemins de renards et de lièvres, chemins de bergers parfois, et au travers desquels, pendant des jours entiers,

15 l’araignée dentellière tend ses toiles inviolées. Le gibier abondait. Pour le conserver, il y avait aussi quelques gardes.

L'un d’eux, qui se nommait Restagnat, n’était guère sorti de cette campagne profonde, à laquelle 1l ressemblait

20 un peu, n'ayant guère cultivé son esprit qu’on pouvait dire tout en friche.# Toute son ambition était de vivre et de mourir sur le domaine, dont il connaissait chaque buisson, d’habiter, comme avait fait son père, la maison en brique rouge bâtie dans une clairière, de porter la

25 même plaque de cuivre, d’inspirer aux braconniers la même horreur et la même confiance au propriétaire. Depuis deux mois, il était entré en fonctions. Trapu et barbu comme un général boër, jeune, ardent à la marche,

Piégeur sa vant et passionné, il eût été un homme heureux,

ninmeeasss dors s’il avait eu plus de’ Sanÿ-froid. Mais Je départ d’un gibier, poil ou plume, Ki Fendaitéti 1 Rébtagriat tirait mal.

— Mon pauvre garçon, fui: ditisqne maître, je serai désolé de te renvoyer. Tu me conviendrais à merveille, si tu n’étais pas d’une maladresse. . .?

— Mais, monsieur, ce n’est pas de ma faute!

— C’est celle du gibier, je le sais bien. Mais je suis menacé de procès de chasse par trois voisins. J'ai plus de trois mille lapins à détruire chaque année, et tu ne sais que les faire courir.

— Ça va changer, monsieur, je vous le promets, foi de Restagnat!

Le jour même, à la tombée de la nuit, il se rendit, en effet, chez un vieil homme que personne n'allait voir sans motif d'intérêt, et qui logeait dans la seule maison blanche d’un très pauvre hameau, à trois kilomètres du domaine.

—Tu es une bête, Jean Restagnat, fit le sorcier en commençant la réponse. Pourquoi ne m’as-tu pas consulté plus tôt? ... Heureusement, je te veux du bien... Reviens à onze heures cette nuit, en prenant garde de n'être point vu, et je te mènerai où il faut aller pour bien tirer. .. Apporte ton fusil, sans cartouche.

N'être pas vu était aisé. La lande et le bois étaient ‘ complices avec la nuit. Jean frappait discrètement, une heure avant minuit, aux volets du sorcier. Et, l'instant d’après, les deux hommes, évitant la route et sautant la haie du jardin, s’évadaient par les champs.

Ils marchèrent assez longtemps, puis le sorcier, ayant

noué son mouchoir sur les yeux de son compagnon, con- 30

tinua seul à connaître le chemin, et les obstacles, et J'humeur de la nuit.

— Baisse-toi, dit-il enfin.

Jean se baissa.

— Relève-toi, à présent, tu peux enlever le mouchoir.

Le garde, en se redressant, avait entendu des frôle-

5 ments, des piaulements, des essors violents heurtant des murs, d’où tombaient des plâtras. Quand il put regarder autour de lui, il se rendit compte qu’il se trouvait dans un poulailler, dont l'unique fenêtre, toute petite et percée près du toit, laissait la cabane presque sans air.

io — Mets ton fusil sur l’épaule droite, dit le sorcier, tiens-le bien allongé derrière toi, comme si c’était un perchoir, et place tes mains sur la crosse.

Le garde obéit. En même temps il sentit un poids assez lourd, qui appuyait sur l'extrémité des canons, et

15 tendait à faire basculer l’arme.

— Ne te détourne pas, Jean Restagnat, et ne bouge pas. Ils’envolerait! C’est un dindon que tu portes au bout de ton fusil. Et je te prédis que s’il reste là, jusqu’au petit jour, sans avoir desserré les pattes, ton affaire

20 est sûre: tu ne manqueras plus un lapin, même au déboulé.

— Ça me changera bien,! murmura l’autre.

Il demeura bientôt seul, et compta péniblement les heures de la nuit. On était en octobre, et la première

25 aube se faisait attendre, et il gelait, et les frissons qui secouaient malgré lui le veilleur risquaient d’effarer la bête, dont le perchoir remuait. Impossible de fumer, d’ailleurs. Au moindre mouvement, Jean Restagnat sentait se réveiller la défiance de ce singulier porte-bon-

30 heur, qui gloussait faiblement, dans les ténèbres, en arrière, et qui se rendormait.

ÆEnfn, le petit rond de la fenêtre, en haut, parut blan-

chir. Jean le fixa attentivement, pour ne pas perdre, par trop de précipitation, le fruit de sa longue veillée, et, quand il eut reconnu que c’était bien le jour qui naïssait, lança le dindon jusqu'aux solives du poulailler, et se sauva. | |

Il rentra chez lui persuadé que le sortilège avait réussi. Et, sans doute, il n’en fallait ni plus ni moins pour lui donner la confiance en soi dont il avait besoin, car, à partir de cette nuit-là, le garde devint adroit, et chacun peut dire, dans le pays, qu’il n’y a point de meilleur tireur de lapins et de lièvres que Jean Restagnat.

Ce fut sa première aventure où les dindons jouèrent un rôle. Il en eut une seconde.

Quelques mois se passèrent, et le garde tomba malade. Il avait une plaie à la jambe. Morsure de couleuvre, dirent les uns; plomb de braconnier, dirent les autres; simple piqûre d'’épine noire, affirmait Restagnat. Personne ne sut la vérité, si ce n’est le vieil officier de santé! que tout le monde appelait le docteur Béfinod, homme usé, qui ne répondait jamais à une question, écoutait peu, n’entendait guère, regardait le patient dans les yeux, se recueillait, secouait la tête, et disait: « Purgez-vous.» A force de se l’entendre dire, les gens des Dombes finirent par trouver moins utile de recourir à ses soins. Ils connaissaient l’ordonnance. Il leur arrivait de la suivre ou de ne la suivre point. Ils guérissaient quelquefois, dans les deux cas. Mais le docteur l’apprenait par d’autres. Sa jument blanche, dont la queue était faite comme un pinceau, n’eut bientôt plus d’occasion de sortir. Il la vendit et demeura médecin consultant, mais non trottant, et c’est tout à fait par exception qu’on pouvait le voir,

dans le bourg de Morèges, ventru, courtauà, \es \pues

rasées, saluant avec les paupières, flattant de la main les petits bergers dont les mères, autrefois, avaient formé sa clientèle, On ne venait guère chez lui qu’en cas d’accident, pour les pendus et les noyés,! parce qu’il était en 5s bons termes avec la préfecture. (C'était sa petite part du pouvoir. Quelques naïfs allaient, cependant, le consulter encore pour des maux guérissables. Restagnat fut du nombre.

Il entra dans la maison aux persiennes toujours closes, io et montra sa jambe malade au docteur Béfinod, qui jeta un regard distrait sur la plaie, continua de tisonner et de se taire.

— Eh bien! monsieur, demanda-t-il enfin, qu'est-ce que vous pensez de ma jambe ?

15 L’officier de santé se détourna, observa un long moment les yeux tout simples de Restagnat:

— Je pense qu’il y a un remède.

— Je l’ai fait,’ dit l’autre vivement.

— Pas celui que tu crois, un autre, pour les cas diff- 20 ciles.

— Qu'est-ce que c'est ?

— L'huile de dinde.

— Vous dites?

— L'huile de dinde. .. Mais voilà;#... c’est long à 25 préparer. .. Il me faut quatre ou cinq dindes, que tu m’apporteras à huit jours d’intervalle. . .

« En effet, songeait le garde, le remède peut être bon. Un dindon m'a déjà guéri du guignon que j'avais à la chasse. Un autre guérira ma jambe. Pourquoi 3o pas?»

Le médecin, qui ne cessait d’observer la physionomie de son client, sentit qu’il pouvait insister. Il reprit:

— Je dis bien! qu’il me faut cinq dindes, pour tirer une mesure d’huile, pas une de moins.

— Vous les aurez, fit le garde. Mais je guérirai?

— Avant que tu aies dépensé toute la bouteïllée que je te donnerai. L L’homme se retira, et, comme il l’avait promis, apporta

une dinde, puis deux, puis trois. Il les choisissait dans sa basse-cour, et ne comptait pas trop ce qu’il lui en coûtait, bien que, d’une fois à l’autre, il trouvât la bête plus grasse et plus lourde au bout de son bras. «Je suis 10 vraiment bien bon, pensa-t-il, de prendre ce que j’ai de meilleur chez moi, pour le donner à ce médecin, qui ne m'a pas encore remis un flacon d’huile gros comme mon doigt.» Lors donc que* le jour fut arrivé de la quatrième livraison, Restagnat parut, boitaillant, dans le jardin du docteur. Il portait une dinde dont la plume était terne et la maigreur certaine.

— Quelle pauvre volaille! dit le médecin, qui tâtait de l'œil le plumage et, du haut de son perron, tendait déjà les mains. 20

Le garde repartit, avec un ton qui n’était pas tout de respect :

— Ma foi, monsieur Béfinod, puisque les grasses n’ont encore rien produit, j'ai pensé qu’une maigre ferait mieux l'affaire. 25

— T'as® mal pensé, Jean Restagnat. Donne tout de même. Tu choisiras mieux la dernière.

Et le bonhomme, après avoir mis la dinde en lieu sûr, revint avec un tout menu flacon d’un liquide jaune et fort semblable, pour la couleur, à l’huile d’olive. 30

— Je ne voulais te remettre le médicament qu’après avoir travaillé la cinquième dinde, tk, maïs e te «os

ba

impatient, et je te donne tout de suite le peu que j'ai fabriqué. Frotte avec ça ta blessure, mon ami.

Il avait l’air trop patelin, en remettant la bouteille. Le garde, dont la confiance avait déjà fléchi, eut des

s Soupçons. Il revint, mais sans dinde. Il revint, mais à une date où il n’était pas attendu.

Trois jours plus tard, en effet, et à l’heure du dîner, il se glissa dans le jardin, monta sur le perron, écarta les persiennes, et put voir le médecin à table, et devant lui,

10 toute fumante, entourée de cresson, la dinde curative.

Il n’eut plus de doute, et, pénétrant dans la maison, entre-bâilla la porte de la salle à manger.

— Qui est là? demanda M. Béfinod d’une voix forte. Est-ce donc une heure de consultation? Que voulez-vous ?

15 —Ne vous dérangez pas, fit Restagnat, qui passa la tête par l’ouverture; c’est moi qui venais seulement voir comment vous fabriquez votre huile!

Les deux hommes se regardèrent, se mirent à rire tous deux, d’un rire différent, l’un jaune! et l’autre rouge, et

2o ne se revirent jamais.

— Petite Élise, qu'y a-t-il dans J’étang d’Agubeil?

— Des fleurs de roseau que personne n'ose cueillir et des poissons que personne n’ose pêcher.

— Qu’'y a-t-il encore ?

25 —Un martin-pêcheur, des demoiselles à aïles vertes, des grenouilles qui coassent, des poules d’eau qui plongent, des salamandres qui chantent le soleil mort, des . corbeaux qui volent et ne s'arrêtent pas.

— Est-ce tout?

— Non, il y a l’ombre de la Veuve du loup, qui va, qui vient, et ne s'éloigne guère.

— N'y passe donc jamais, petite Élise; car il t’arriverait malheur au bord de l'étang d’Agubeil.

L'enfant promettait. Et le grand-père, qui était de son métier colporteur, avait bien soin de se détourner de sa route et d’éviter les abords de cet endroit sauvage, où un péril trop réel le guettait, lui et sa race...

Hélas! que cela nous reporte à une époque lointaine et lamentable! Je n’ai connu la Veuve du loup que très vieille et détestée. .Les gens du bourg se détournaient sur son passage, pour ne pas avouer par un signe qu’ils la connaissaient. Plusieurs refusaient de lui vendre la farine, le sel ou les quatre boisseaux de pommes de terre dont elle avait besoin pour vivre, et elle devait, le plus souvent, s’adresser aux paysans et aux marchands des bourgs plus éloignés. Elle était grande, sèche, impérieuse et dure de figure, et elle faisait peur aux enfants quand elle s’approchait d’eux. Ses cheveux, ses épauies, tout son corps disparaissait dans les plis d’un manteau noir que les femmes d’autrefois portaient le dimanche, et qu’elle portait toujours, dès qu’elle quittait sa maison. Était-ce par pauvreté, ou bien en signe de deuil? Qui eût pu le savoir? Elle était toute mystérieuse. Personne ne tendait la main à cette femme, personne ne la saluaïit, personne n’aurait eu l’idée d’entrer chez elle pour savoir même si elle vivait, quand depuis des semaines et des semaines on ne l’avait pas vue. Les mères disaient: «Si tu n’es pas sage, je le raconterai à la Veuve du loup,» et le petit se taisait, et se réfugiait dans leurs bras.

Elle avait été fort belle cependant, et peut-être bonne,

ba

la Veuve du loup. Elle avait aimé et épousé vn mexmiex

dont le moulin, aujourd’hui ruiné, levait sa roue de bois à la bonde de l'étang, à l'endroit même où, avec des débris de pierres et de poutres, la femme avait rebâti la hutte qu’elle habitait encore. Les temps étaient alors troublés, comme je l’ai dit, et les hommes se battaient, les uns dans les dernières bandes de chouans,! qui tenaient la campagne pour le roi, les autres dans les armées de la République. Il vint un jour où, par lassitude de la guerre, la paix fut faite. Les volontaires? rentrèrent chez eux; les partisans quittèrent les bois et les champs d’ajoncs. On commença à réentendre la voix des enfants autour des métairies, et à voir des femmes avec un rouet, tranquilles, sur le seuil des maisons.

Le grand-père de la petite Élise et le meunier, qui appartenaient aux deux partis ennemis, jeunes alors, ardents, animés l’un contre l’autre par d’anciennes rivalités de village, on ne sait trop lesquelles, revinrent le même jour des deux armées. Ils s'étaient cherchés dix fois, sans se trouver, dans les batailles. Et voici que, dans le chemin qui sortait du bois et longeait le pied de la crête rocheuse, ils se rencontrèrent, un soir de mai. Le meunier portait son uniforme de grenadier, les guêtres hautes, l’habit à la française, la cocarde tricolore sur son grand chapeau de feutre. Le chouan avait un brin d’aubépine à la boutonnière de sa veste de futaine rousse. Du plus loin qu’ils se virent, ils armèrent leurs fusils.

— Jean-François, cria le meunier, tu vas me saluer, car j'sommes“ vainqueurs!

— N'y a pas de vaincus, dit Jean-François en enfonçant son chapeau sur ses oreilles. Prends à droite, et je prendrai à gauche. La paix est faite.

— Pas avec moi. Tu as dit du mal de ma femme!

Tu as ri de l'incendie de mon moulin! Tu as tiré sur mes camarades!

— Toi sur les miens: je faisions' la guerre.

— T'as? rien perdu, et tu es vaincu; j’ai tout perdu, et je reviens gueux. Lève ton chapeau!

— Jamais devant toi!

Ils levèrent leurs fusils. A ce moment la femme du meunier parut sur la butte. Elle poussa un cri. Audessous d'elle, dans le chemin tout vert de feuilles nouvelles, deux hommes se visaient, à quarante pas, sur la pente.

— Jean-François! cria-t-elle.

Mais le cri se perdit dans le bruit de deux détonations. Une fumée monta du chemin creux. Le grenadier était couché, renversé sur le dos, le cœur traversé d’une balle. Jean-François sautait par-dessus la haie voisine, et s’évadait dans la campagne,

Oh! l’affreuse vision! Quarante ans s'étaient écoulés, et elle était encore là, emplissant d'horreur ce lieu mauuit, où le dernier coup de feu de la grande guerre paysanne avait retenti. La meunière, devenue à peu près

folle, avait relevé de ses mains les ruines de sa maison,

et, sauvage, enlaidie par le chagrin et la misère, avait perdu jusqu’à son nom d’autrefois. Car les paysans, la voyant vivre comme elle vivait, et se souvenant de la violence d’humeur de son mari, ne l’appelaient plus que a Veuve du loup. Elle pillait les champs de pommes de terre pour sa nourriture et les bois pour son feu; elle braconnait comme un homme, et surtout elle tendait des lignes et des filets dans l’étang d’Agubeil. Le plus rarement qu’elle pouvait, et seulement quand les provisions

manquaient ou qu’elle avait quelque pièce de nor à

vendre, elle se rendait au village. On la croyait capabie de tout, parce qu’elle ne parlait que d’une chose. Elle disait: «Le meunier est mort, Jean-François mourra. Il tombera où est tombé l’autre. J’aiune balle pour lui en s réserve. Quand il passera devant l’étang d’Agubeil, il y restera. Je n’irai pas le tuer ailleurs; mais je le tuerai là, lui ou ceux qui sont nés de lui.» Et, depuis quarante ans, elle guettait sa vengeance. Le colporteur évitait, pour cette raison, de s’approcher 1o des collines qui enfermaient l’étang, et il défendait à son unique petite-fille Élise, toute sa famille, hélas! de s’avancer sur la route où il avait jadis rencontré son ennemi. Comme il était d’un âge avancé, maintenant il s’accusait, comme d’un péché, de s'être défendu en ce 15 temps-là, et 1l faisait dire, tous les ans, une messe pour le grenadier de la République. C'était un homme triste. Quelquefois, quand il rentrait à la brune, avec son ballot de marchandises sur les épaules, et qu’il découvrait tout à coup, par-dessus les talus des chemins creux, une 2o touffe de coquelicots, il aimait mieux faire un détour d’une demi-lieue que de passer devant. Toute sa joie, ” sans cesse inquiète, était de voir grandir Élise. La petite eut bientôt dix ans. Et ce fut une fête très douce quand, vêtue de blanc, et pâle, et débile, parmi 25 ses compagnes, mais plus gracieuse et plus recueillie que la plupart, elle fit sa première communion. Le bourg était décoré de guirlandes vertes. On était au commencement de juin. Toutes les mères avaient leur place, ce jour-là, dans l’église, derrière les petites. Toutes 30 pleuraient. Jean-François, parmi elles, faisait comme elles, et, bien qu’il ne la quittât point des yeux, il pouvail à peine voir son enfant, à cause des larmes qui cou-

laient malgré lui. Il avait tant de raisons de pleurer, tant de deuils dans le passé, tant d'émotion profonde dans le présent, et une crainte, malgré lui, pour l’avenir! Le matin, Élise lui avait dit:

— Grand-père, je prierai pour celui! de la Veuve du loup, veux-tu ?

Et il avait répondu:

— Voilà quarante ans que je le fais.

Aussi, las de cette fatigue insolite, il la laissa rentrer seule à la maison, qui était tout à l’extrémité du bourg, et la confia à deux femmes qui faisaient route de ce côté; puis il entra à l’auberge.

—Donnez-moi du vieux vin bouché, dit-il, pour que je voie si je suis jeune encore.

Le vin tarit ses larmes, l’égaya, et lui fit oublier Élise.

L'enfant se trouva bientôt seule, dans la maison qui avait une porte sur la route et une autre sur la campagne. Elle était bien habituée à la solitude. Mais, ce jour-là, il lui parut dur de n'être pas entourée. Elle entendait passer des bandes d’enfants et de mères, qui avaient des voix plus retenues que de coutume et plus chantantes. Elle se prit à considérer, sur la table, trois gâteaux de pain bénit? qu’elle avait rapportés de l’église, et qui étaient faits en forme d'étoiles, oui, comme les étoiles en papier doré qu’on met sur les oriflammes.

— Une pour mon grand-père, songea-t-elle, une pour ma tante Gothon. Pour qui la troisième?

Elle réfléchit, n’ayant personne qui troublât son rêve. Et elle se sentait le cœur si large, si content et si pur

qu’elle n’avait peur de rien, et qu’elle se répondit à elle- 30

même :

— Pour la Veuve du loup!

Pauvre petite de dix ans qui ne croyait pas au mal parce qu’elle était blanche, et qui avait plus de courage qu’un homme parce qu’elle était heureuse! Aussitôt, sans plus réfléchir, elle prend un gâteau de pain, et sort

s par la voyette du champ, le long d’un blé, ses souliers blancs dans l’herbe haute. Elle va posément, et sans peur, et sans tourner la tête. Son voile s’accroche aux épines, et elle le retient en le croisant sur sa poitrine. Elle a l’air d’une apparition au-dessus des épis. Et la

xo campagne devient déserte, boisée, farouche, et on n’entend plus les voix qui bourdonnent dans l’air des villages.

Le grand-père boit toujours à la table de l’auberge. Élise approche de l’étang d’Agubeil. Elle ne pense pas aux défenses qu’on lui a tant de fois répétées. N'est-ce

15 pas un jour comme il n’y en a pas d’autre?! Et qui donc irait, si ce n’est elle, donner du pain bénit à la Veuve du loup? Personne n’a pensé à la veuve du meunier, qui n’a ni enfants, ni parents, ni amis qui songent à elle, si ce n’est la petite qui monte à présent, parmi

20 les genêts, sur le roc fendu et mousseux.

Elle est arrivée au sommet. Elle a descendu la pente de l’autre côté, jusqu’à une cabane de pierre couverte en branches, et dont la porte bâille à moitié. Que c’est pauvre chez la Veuve du loup! On dirait une étable à

25 pourceaux. La clarté de l’eau monte entre les collines et remplit la vallée prochaine. En se penchant, en s’accrochant aux touffes de genêt, on pourrait se mirer tout en bas. Le cœur de la petite Élise s’est mis à battre. Elle a franchi le seuil, avec ce refrain sur ses lèvres:

3o — Bonjour, madame la Veuve du loup!

Mais il n’y a personne. Des pots pour faire la cuisine,

des paquets d’herbes, un fusil dans un coin, un vieux

chapeau avec une cocarde, une chaise, un foyer d’ardoiïse calciné, c’est tout. Le grand soleil de juin fait craquer les branches de la genêtière. Les grillons chantent éperdument.

— Je veux pourtant qu’elle sache que je suis venue, dit Élise.

Et elle a pris son couteau, et, de la pointe, elle a écrit les cinq lettres de son nom sur l'étoile de pain bénit. Puis elle a posé le gâteau tout au bord du foyer. Elle a peur à présent. Elle court jusqu’au logis de l’aïeul.

— Grand-père, grand-père, j’ai porté un gâteau à la Veuve du loup!

Quand le vieux, qui rentrait, entendit ça, il devint blanc comme l’aubépine qu’il avait autrefois à sa boutonnière, au temps de la grande guerre.

Quatre mois ont passé. La petite Élise est malade, et tout le voisinage croit qu’elle va mourir. Elle est si faible que sa pauvre petite tête déraisonne, et que les gars du bourg, tant qu’ils voient le toit de la maison, retiennent leurs attelages et évitent de crier sur les bêtes qu’ils mènent au champ. Jean-François ne rit plus, Jean-François ne boit plus avec ses amis: il ne quitte pas la salle carrelée où les minutes sont comptées par la respiration haletante de l’enfant, qui a l’air de vouloir épuiser la vie à la boire! si vite, si vite. C’est un souffle à peine perceptible, mais que Jean-François entend mieux que tous les bruits du dehors, et qui le tient éveillé des nuits entières. Oh! s’il pouvait s’espacer! si la fièvre tombait! si seulement Élise ouvrait les yeux qu’elle tient obstinément fermés! Elle n’a pas prononcé une parole depuis une semaine. Le grand-père a vu défiler grès 4

Le)

lit toutes les enfants du même âge, et sur le Wisage, S8BSS

elles se retiraient, il a lu le même mot: « Adieu, petite Élisel» Elles l’ont quittée. Personne n'ose plus entrer parce que le malheur est trop proche. Le médecin a dit: «Je repasserai,» et il n’est. pas revenu. Jean-François ÿ n’a plus de larmes à pleurer. Ilest assis dans le fauteuil de paille que la rentière! du bourg lui a prêté. Il regarde le lit blanc qui se voile d'ombre, la tête pâle qui ne vit? plus que par le menu souffle des lèvres écartées, et la nuit tombe, et les campagnes sont muettes pour douze

10 heures à présent.

Vers le milieu de Ïa nuit, un rayon de lune a glissé par la fenêtre, et au même moment Élise a relevé ses deux paupières blanches. Le vieux s’est penché au-dessus du regard de son enfant, et 1l n’a reconnu ni le sourire, ni la

15 clarté, ni la joie qui étaient toute la petite Elise; mais il a entendu une voix non éveillée qui demandait:

— Grand-père, où êtes-vous ? |

— Ici, ma petite, tout près. Tu ne me vois donc pas?

Elle a continué:

20 ——Je voudrais un poisson d’argent qui nage dans l'étang d’Agubeil. Il est au bord; il a deux nageoires rouges; il passe entre les roseaux. Allez le chercher. Je serai sauvée si je mange du poisson d’Agubeil.

Elise a refermé les paupières. Elle n’a pas compris ce

25 que Jean-François lui a répondu. Elle a eu seulement un de ces sourires d’enfants qui demandent et qui remercient, comme si c'était une même chose.

Le vieux n’a pas hésité longtemps. Il a réveillé la voisine, et, tandis qu’elle veille auprès du lit de la ma-

30 lade, il est monté au grenier, où est serré un carrelet de fil de lin avec une armature de coudrier. Le voilà qui

sort par la porte du jardin, son filet sur l'épaule. La cam-

pagne ouvre ses chemins bleus, ses voyettes où la trace des bêtes rôdeuses raye les herbes gonflées d’eau. Pauvre Jean-François, tu sais quelle vengeance te guette là. bas; tu sais qu’elle ne dort guère, et qu’au bruit du carrelet tombant dans l’étang d’Agubeil une femme va se glisser entre les genêts, et que le caprice de la petite Élise peut te coûter la vie.

Mais le vieux est un de ceux qui aiment. Pas un moment il n’a ralenti sa marche. Seulement, au lieu d’aborder l’étang par la chaussée, il a tourné à travers le bois, et quand il a descendu la pente, quand il a senti l'ombre des branches qui se retirait de dessus lui et le laissait en pleine lumière de lune, sur une bordure de pré

qu’effleurait la nappe immobile, il a signé son front et

son cœur qui tremblait un peu.

Il tend les perches de coudrier; il cherche de l’œil le poisson d’argent. Il n’aperçoit que les lueurs mêlées de ténèbres qui rôdent à la surface et s'épanouissent, et se meuvent très vite sans qu’on puisse suivre le mouvement. Où est le bon endroit? Il lève au hasard le filet et le plonge entre deux touffes de roseaux. Toutes les étoiles ont tremblé du frémissement de l’eau.

La Veuve du loup ne dormait pas. Elle avait entendu un bruit de branches brisées dans le bois, et elle avait vu sortir du bois celui qu’elle attendait depuis tant d’années, le meurtrier de son mari, l'ennemi qu’une inconcevable folie ramenait à cette place du crime inexpié. Chez elle, il y eut un sursaut de plaisir sauvage. Par la lucarne de sa maison, elle regarda Jean-François debout sut la marge de l'étang.

— Je te tiens! dit-elle tout bas.

Et elle se mit à rire. Et elle décrocha \e Fos roue,

avec lequel bien souvent elle avait abattu les canards ou les cygnes qui se posaient sur l’étang d’Agubeil.

Les genêts étaient si hauts que Jean-François ne pouvait découvrir la forme noire qui se courbait et s’appro:

s chaït du bord de la crête. Le canon d’un fusil passa entre les brins de verdure, s’inclina vers la rive voisine, chercha la place du cœur sur la poitrine de l’homme, et les anges de Dieu qui volaient dans la nuit eurent ce spectacle d’horreur: la Veuve du loup visant son ennemi

10 et touchant la gâchette de l’arme.

Mais, au moment où le doigt allait presser la détente, sur la surface de l’étang la femme aperçut les étoiles qui dansaient. Elles couvraient l’eau de leurs flammes vivantes; elles enveloppaient la motte de terre où l’homme

15 était posé. Et chacune d’elles ressemblait au pain bénit et doré que la petite Elise avait laissé dans la cabane.

— Allez-vous-en, les étoiles, allez-vous-en!

. Mais les étoiles ne s’en allaient pas.

Trois fois la Veuve du loup releva son arme et la ra- 20 baissa. La troisième fois, Jean-François prit un poisson au fond de son carrelet, le saisit, et s'enfuit en laissant le filet sur les herbes.

Le bois craqua comme au passage d’un cerf poursuivi.

Alors, poussant un grand cri de rage, ayant laissé

25 échapper sa proie, la Veuve du loup se dressa sur l’extrême bord du rocher, et lança dans l'étang l’arme qui avait fait la grande guerre. Le fusil tournoya, tomba, troua les eaux pleines d’étoiles, qui se refermèrent à jamais sur lui.

3o Jean-François courait déjà par les sentiers, hors du bois, avec lc poisson d’argent qui devait sauver la petite

Æïrse,,,

Le lendemain, la Veuve du loup quitta l’étang d’Agubeil. Elle se mit en marche vers la ville, arriva à la porte d’une maison de refuge pour les vieillards, et dit:

— Je suis la Veuve du loup, qui a, pendant quarante ans, vécu pour sa vengeance. L’homme est venu à l’endroit marqué. Je l’ai vu au bout de mon fusil Mais les étoiles ressemblaïent trop au pain bénit de la petite. Ça m’a fait faillir le cœur. Je ne suis plus bonne à rien: prenez-moi.

On la crut un peu folle, et on la prit. C’est 1à que je l’ai connue et qu’elle est morte.

Mon grand-père maternel, le grand-père de votre bonne Perrette,? mes enfants, était né en Provence, et c’est pourquoi je vous raconte quelquefois des histoires de ce pays-là.

Il lui manquait un peu de taille pour être ce qu’on appelle un bel homme; mais il était bien tourné, joli comme une poupée, adroit de la parole et des mains, et gai comme personne ne l’est dans les contrées où il pleut souvent.

La misère, pourtant, ne lui avait pas manqué. Il aimait, sur le tard de sa vie, à nous répéter ce qui lui était arrivé, au temps de la Révolution? lorsque les l:vées de soldats, chose nouvelle alors, l’amenèrent brusquement, lui, homme de la plaine chaude, gardeur de moutons et de chevaux, sur la grande montagne nommée le mont Ceris, qui regarde le pays ikahen.

be

Là, des détachements de l’armée de Kellermanr.\ campaient dans la neige et la boue, mal abrités dans des fortins construits à la hâte, et attendaient l’ordre de se jeter sur la terre promise® Vétérans des anciennes

s armées, volontaires, recrues, ils parlaient tous les patois de France, et juraient dans tous les dialectes contre le froid, l’abandon où on les laissait, et l’ordre de descen: dre qui ne venait pas. On les habillait comme on pouvait. Ils avaient des cheveux de toutes les coupes, et on

to voyait encore des gradés qui les portaient en cadenette, comme au temps du roi Louis XVI.

Deux compagnies, l’une de fusiliers, l’autre le grenadiers, habitaient depuis six mois la montagne, lorsque mon grand-père dut les rejoindre. La garnison n’était

15 pas enviable, Des taudis en maçonnerie et en planches occupaient, à plus de mille mètres en l'air, l’extrémité d’une pointe de rocher. Un petit champ de manœuvre les séparait de la pente formidable où cette saillie étroite était soudée, comme une verrue. Pour horizon, du côté

2o de la montagne, une muraille pierreuse, éboulée par endroits, sans herbe, aux flancs de laquelle un chemin s’élevait en se tordant; de l’autre côté, un gouffre; une plaine tout en bas qui paraissait petite, et qui se ramifiait et aboutissait à des couloirs sombres, à des vallées hautes

25 couvertes de prés et que dominaient des cimes lointaines. Les soldats disaient que c’était la route d’Italie. Ils le savaient pour l'avoir regardée chacun pendant bien des heures. Aucune vie en dehors du campement: aucun mouvement et aucun bruit d'hommes ou de trou-

30 peaux. Tout le monde avait peur des Français, même en France. Eux, ils s’ennuyaient. Quand un aïgle volait

en rond à l'heure de l'exercice, la garnison levait la tête.

Or, un jour d’avril, une file de nouveaux soldats monta là-haut. Ils arrivèrent, le cœur gros, épuisés de fatigue, étonnés douloureusement de la rudesse des sous-officiers qui conduisaient la colonne, et de la morne tristesse de l’Alpe sans forêts.

Jean Mayrargues, mon grand-père, par erreur peutêtre, avait été affecté à la neuvième compagnie, qui était celle des grenadiers, presque tous vieux soldats, et fiers d’avoir déjà fait la guerre et pillé des villes. Quand il entra dans le terrain de manœuvre tout boueux, piétiné, balayé par la bise, le sergent de l’escouade le présenta au sergent Bourieux, et, riant dans sa barbe:

— Sergent, une recrue pour vous. Vous revient-il, celui-là ?!

Le sergent se trouvait au milieu d’un groupe d’hômmes qui l’écoutaient avec des rires d’approbation. Il se tourna, épais sous ses habits bleus, ses fortes jambes gonflant ses guêtres blanches, le bonnet à poil sur l’oreille.

— (Ça, pour moi?

— Oui, sergent.

— En voilà un freluquet! Est-ce que tu sais marcher sur la neige, mon garçon ?

— Non, sergent.

— En as-tu même vu, de la neige?

— Non, sergent.

— Eh bien, tu en verras! D'où es-tu?

— De la Camargue.

Le sergent considéra un moment le petit conscrit pâle, les yeux vifs, la moustache noire toute fine, cambré dans sa veste courte, et maigre de la maiïigreur nerveuse des gens du Midi.

— Tu en as. bien. l'air. A Y'habillement Et filons\ Je t’apprendrai lé métier, va, et si tu ne t'y mets pas!.

Il se retouïrna'vers ‘les hommes en haussant les épaules:

5 —C'est dégoûtant tout de même, d’envoyer des hommes comme ça aux grenadiers: un air de danseur!

Les autres approuvèrent, et déclarèrent que le recrutement n’y entendait rien.

Le sergent Bourieux n’était pas un méchant homme;

10 mais sa double qualité de montagnard et de gradé lui donnait, à ses yeux, une importance considérable. Il n’aimait ni les gens maigres ni les gens de la plaine. Au retour des marches ou des manœuvres, il ne manquait jamais de dire qu’il recommencerait volontiers l’étape.

1x5 Sa force était proverbiale, et aussi la haine qu’il portait aux Piémontais.?

Le soir tomba vite. L’ombre des pics éloignés ensevelit le fort, et, sur le menu triangle si haut perché dans les airs, il n’y eut plus d’autre signe de vie que la lueur

20 de la lanterne du poste, veillant là-bas au pied de la falaise noire. A cette même heure, les sentinelles postées sur les remblaïis, en se penchant au-dessus du vide, n’auraient aperçu dans la vallée aucun feu de chalet ou de ferme. Seuls, très loin, des petits points rouges, semés

25 dans les montagnes, rappelaient la position des troupes piémontaises. Les étoiles criblaient le ciel.

Mayrargues, après avoir passé une heure à contempler cette ombre que traversait le vent glacé venu d’Italie, une heure rapide et la meilleure de la journée, parce

30 qu’il était libre d’être triste et de se souvenir, se leva en hâte, à l’appel d’une sonnerie de clairon. Par une ruelle,

entre deux casemates, il se faufila. Les fenêtres avaient

LE GRENADIER DE LA BEN NEUVIÈME 65 AUMANTE AUNAUUnT.

des reflets tremblants, y En s’appr É fe fr chambre, il entendit des rires. IA PMP ALT 1 LU

Les hommes, group#$ pair Hélaitabktigzaminaient un objet qu’ils se passaient de main en main.

— C'est à lui, ça?

— Oui, figure-toi, trouvé là, dans ie portefeuille, entre deux chemises!

— Une écriture de femme!

— Bien sûr; tu vois, un papier à fleurs!

— Encore si c'était une lettre, dit le sergent d’un air de suffisance, je comprendrais. Je puis dire que j’en ai recu des lettres, et de bien des écritures, que vous tous ici vous ne liriez pas! Mais ça, une page de prière, ah bien! non! C’est la première fois !?

Mayrargues se pencha. Il reconnut une petite feuille pliée en quatre, qu’il avait cachée précieusement dans la poche de son portefeuille, Les soldats avaient dénoué le foulard qui enveloppait le linge et la paire de souliers, la pelote de fil, le couteau à virole, pointu comme un stylet, que la mère avait empaquetés au départ. Tout était dispersé, roulé entre leurs doigts sales.

Le sergent tenait la feuille ouverte. Mayrargues ne s’occupa pas du reste. Il s’avança vers lui, blême de cette colère subite et folle du Midi qui jette les hommes l'un contre l’autre.

— Rendez-moi cela! dit-il.

— Ah! ah! crièrent les autres en se détournant. C’est lui, Mayrargues! Paraît® qu’il y tient à l’objet!

Il s'était précipité en avant, écartant les camarades

bat

qui entouraient la table, et, emporté. par l'élan, avait 30

saisi en l’air, de l’autre côté, le bras du sous-officier. — Rendez-le-moi!

— Doucement! dit le sergent, qui d’un tour de poignet se dégagea. Doucement, l’homme, nous allons régler l’affaire. Tu n’entends pas la plaisanterie, à ce que! je vois?

5 —Pas celles-à, fit Mayrargues, que deux soldats avaient saisi et maintenaient. C’est lâche, ce que vous faites!

— Tu dis?

— Je dis que c’est lâche! répondit Mayrargues, les

ro yeux fixés sur Bourieux, dont l’épais visage s’empourprait.

— Eh bien! d’abord, mon joli garçon, dit le sergent, je vais lire le billet pour amuser la chambrée.

Il prit la petite feuille ornée d’une guirlande peinte,

15 un papier de fête? acheté dans un village, et avec de grands gestes que les soldats trouvaient drôles, jurant après chaque phrase, en guise de commentaire, il lut:

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