‹ Contes choisis de René Bazin;Chapitre 4 sur 30 · PRIÈRE AUX TROIS SAINTES MARIE · texte numérisé non relu

PRIÈRE AUX TROIS SAINTES MARIE

«Sainte Marie, mère de Dieu; sainte Marie-Made- 20 leine, la pécheresse, et l’autre sainte Marie, toutes trois ensemble, ayez pitié des enfants de Provence qui s’en vont au loin. Gardez-les de tout péril, ramenez-les au pays.»

Et au bas:

25 «A Jean Mayrargues, pour qu’il la porte toujours sur son cœur et la dise chaque soir.

« Le Mas-des-Pierres,t rer avril 1795.»

Des huées accueillirent la lecture. Il semblait que

tous ces hommes fussent pris d’une sorte d’émulation

30 d’impiété, dans ce milieu de la chambrée commune où le soldat n'est jamais tout à fait lui-même.

Quand le concert d’apostrophes se fut calmé, Bourieux replia le billet, et le mit dans la poche de son habit.

— Maintenant, dit-il, c’est moi qui le confisque, le billet. Ça n’a pas cours ici! Et pour t’apprendre à parler aux chefs, tu seras au rapport? de demain matin, mon garçon, avec le motif.

Les camarades regardèrent, avec un peu de pitié cette fois, Mayrargues, dont la colère était tombée, et qui ne comprenait pas.

— Emmenez-le, dit Bourieux.

Deux hommes emmenèrent le conscrit. Mayrargues passa la nuit dans une cabane qui servait de prison. Comme d'ordinaire, au rapport du lendemain, la punition fut changée en huit jours de prison par le capitaine, qui était un soldat de fortune de l’ancien régiment de Picardie.f

Depuis lors, il y eut une inimitié établie entre le sergent et Mayrargues. Elle prenait toutes les formes, celle surtout des petites vexations qu’un chef, particulièrement un sous-officier, peut infliger à ses hommes. Quand une corvée se présentait, Mayrargues était désigné trois fois sur quatre pour la faire. «Pas de chance,» disaient les camarades, qui n’avaient pas tardé à reconnaître que le Provençal valait autant qu’un Béarnais ou qu'un Limousin. Comme tout finit par se savoir, on avait deviné que la prière enguirlandée avait été donnée à Mayÿrargues par une jeune fille du Mas-des-Pierres, voisin de la ferme du conscrit. Bourieux en avait profité pour affubler le nouveau soldat d’un surnom féminin.

Il l’appelait /a promise“ A l’exercice, le sergent, qui se 30

connaissait en beaux alignements, clignait l’œil gauche,

et gravement rectifiait les positions. eNomexo Xrass

IO

ouvrez le pied droit; numéro quatre, effacez les épaules; numé’o sept, rentrez le ventre;! comment tenez-vous votre fusil, numéro onze? est-ce que c’est un balai?» Mais en passant devant Mayrargues, si le lieutenant avait le dos tourné, il disait: «Voyons, /a promise, n’aie donc pas l’air si bête! c’est pas” dans la théorie.» Et il regardait, en se pinçant les lèvres, le gros rire silencieux qui courait sur les deux rangs de la section. Pour un bouton mal cousu, pour une tache sur la buffleterie, Mayrargues était rabroué, tandis que d’autres, moins bien astiqués et moins bien tenus, défilaient sans recevoir la moindre observation sous l’œil partial du sergent.

Pendant les marches, très dures pour un jeune soldat nullement accoutumé aux routes de montagne, Mayrargues se sentait aussi constamment observé par Bourieux, qui ne permettait pas aux hommes d’être fatigués, de trouver le sac lourd, le froid piquant ou le chemin difficile. Là-dessus, le sergent avait l'intolérance des gens robustes, qui ne supportent pas qu’on se plaigne autour d’eux, quand ils sont bien portants. Et, s’il y avait un retard dans l’étape, il ne manquait jamais de dire:

— Que voulez-vous!$ avec des petites filles comme celles qu’on nous envoie maintenant, soyez“ donc exacts!

Cependant Mayrargues était un brave petit soldat, point bête, débrouillard même, et bon camarade. Après quelques semaines, il avait pris son parti de la caserne, et fait des amitiés. Il eût donné cher pour rattraper jinjure qu’il avait dite au sergent le premier jour. ‘Il s’appliquait, s’ingéniait à donner à son fusil ce que Bourieux avait appelé devant lui «le double poli des vieux grenadiers.» Et il fût mort sur place plutôt que d’avouer

Ja fatigue, dans les promenades militaires.

Mais les anciens gradés ne sont pas faciles à attendrir: Bourieux ne désarmait pas. Les hommes disaient: «ll est comme ça. Quand il a pris quelqu'un en grippe, ça ne change plus. T'en as pour toute la campagne, mon pauvre gars.» . $

Bah! on se fait à tout, et Mayrargues ne pensait plus avec tant d’amertume à sa ferme de la Camargue. .

L'automne commençait. Le matin, quand on traversait les cours du fort, la terre était dure. Par-dessus les glacis, dans le cercle des montagnes, çà et là, les sapins ro se poudraient de blanc. Dans la journée, si lacompagnie , sortait, elle trouvait les chemins détrempés, le vent glacial, et les marches se faisaient plus pénibles, malgré l'habitude. |

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Un matin, au réveil, le bruit courut qu’un détachement r5 devait se rendre sur un col des Alpes où passait la ligne frontière. Un col, c’est beaucoup dire: c’est plutôt, à une altitude si élevée que l’ascension ne peut se tenter que par les beaux jours, une coupure dans les rocs dressés en aiguille et presque toujours voilés de nuages. Les 20 soldats, qui ont une géographie à eux,! nommaient cet endroit /a Rencontre, parce que plusieurs fois il leur était arrivé de rencontrer là des compagnies piémontaises, venues de l’autre côté de la frontière. Leur amourpropre, les rivalités aiguës des troupes de même arme 25 appartenant à deux nations voisines et sûres d’une guerre prochaine, faisaient de ces occasions des événements dont on parlait, auxquels on se préparait. Les chefs se saluaient de chaque côté de la frontière, avec wne eonxtoisie réservée de généraux d'armée. | venait aux de

tenants! des mots de couleur héroïque. Aucun n’aurait voulu s’asseoir. Malgré la lassitude, ils ne cessaient d’inspecter la formation des faisceaux, causaient avec le soldat, veillaient à la distribution des vivres, et lorgnaient

s complaisamment les hauteurs et les vallées, en hommes

qui ne perdent pas une occasion d'étudier le terrain. Les soldats, eux, quand les officiers laissaient faire, et malgré les perpétuelles fanfaronnades à l’adresse du? voisin, ne tardaient pas à lier connaissance. Il y a

ro quelque chose qui rapproche les soldats de toutes races

même à la veille des batailles. On riait des patois étranges qu’inventaient les Français pour se faire comprendre des Italiens, et les Italiens pour se faire comprendre des Français. Quelquefois une gourde passait

r5 la frontière, et revenait accompagnée de «grazie tante» ou

de «merci.» Casques d’un côté, bonnets à poil de l’autre, se rapprochaient et semblaient de loin composer une même foule.

Pourtant ils ne se mêlaient pas. Les soldats ne met-

20 taient pas le pied sur le territoire étranger. Leur cama-

raderie demeurait superficielle. Les caporaux et les sergents restaient à l'écart. Les officiers ne déridaient pas tout le temps de la halte. Et quand sonnait le départ, l’entrain des hommes à courir aux faisceaux, la

25 correction voulue de leurs mouvements, l’attitude mar-

tiale que les moins chauvins‘ se donnaient, l'éclat inusité des commandements, tout jusqu’à l’accent provocateur des clairons, le pavillon tourné vers la frontière, disait: «Si la guerre éclate demain, avec quel plaisir nous

30 échangerons des balles!»

Comme il y avait à peu près égale distance entre les forts où les hommes des deux nations étaient cantonnés

et le col de la Rencontre, c'était une déception et comme une blessure d’orgueil pour celui des deux détachements qui arrivait le second.

Deux fois de suite, les Français avaient trouvé les Piémontais faisant bouillir la soupe.! Une revanche s’imposait.

— Dépêchons,? dit Bourieux, un matin, en pénétrant dans la chambre où s’agitaient des bras et des jambes enfilant des vêtements bleus. Nous sommes commandés décidément pour la Rencontre. J’espère que nous allons enfoncer les macaronis,® s’il leur prend la fantaisie d’y venir!

En peu de minutes les sacs furent bouclés, sanglés, les fusils enlevés du râtelier, et une cinquantaine de soldats s’alignèrent dans la cour, attendant le lieutenant.

I] faisait très froid. Les nuages gris, rayés de blanc pâle, semblaient immobiles. On sentait, les hommes se taisant, que le silence s’était encore accru autour du fort, comme il arrive dans les temps de neige. Et, en effet, des volontaires relevés de garde venaient de raconter que tous les sommets, à moins de cent mètres audessus des cantonnements, étaient couverts de neige.

L'officier, debout sur le talus dominant le gouffre de la vallée, observait l’horizon. On voyait sa silhouette svelte et cambrée se dessiner sur le bas du ciel.

Il descendit en courant, s’enfonça dans une tranchée, et reparut le teint animé:

— Je crois, ma parole, que les voisins vont faire aussi une reconnaissance! Il y a déjà une colonne partie‘ sur la gauche. En avant!

Et les jambes nerveuses des grenadiexs, tendant *es

guêtres blanches, commencèrent à monter \a REnXS-

Les hommes étaient de belle humeur. Le froid les stimulait à marcher, et aussi le désir de devancer les soldats de l’autre pays.

— Nous allons leur jouer le tour, disaient-ils.

— Pourvu que la neige soit aussi tombée de leur côté! répondaient quelques-uns.

Bourieux déclarait qu’au train dont on marchait l’af-

faire était sûre,! et que la neige ou rien, c’était la même

chose pour un grenadier.

— Ï] n’y a que les petites filles pour avoir peur de la neige, concluait-il en regardant Mayrargues.

À peu de distance du fort, la route se trouvait semée de plaques blanches, espacées, très minces, et dont le vent avait strié la surface de milliers de petites raies, comme un passage de flèches.

Le lieutenant allait devant et causait avec l’adjudant. Ses hautes jambes avaient une régularité d’allure mécanique. La troupe, derrière lui, ondulait sur le terrain pierreux, un plateau accidenté, bordé de formidables murailles et devant lequel se dressait l’aïguille dentelée du col de la Rencontre. Au-dessus des rangs flottait, au bout d’un fusil, le guidon du bataillon.

Bientôt la couche blanche devint continue. Le pied glissait sur les éclats de roches. L'air plus rare, la neige moulée sur le soulier et soulevée avec lui rendaient la marche plus rude. Les nuques hâlées des hommes se gonflaient de sang; les conscrits, d’un coup d'épaule, essayaient de redresser le sac mal assujetti; les vieux eux-mêmes commençaient à lever les yeux vers la déchirure de la frontière, avec cette sorte d’inquiétude de ne pouvoir atteindre le but que connaissent les voya-

LEUTS.

Personne ne faiblissait. Mayrargues, qui avait de la voix et de la mesure,' chantait un air de caserne que ses camarades reprenaient en chœur.

— Nous arriverons, dit l’officier.

Le détachement arriva, en effet, un peu avant dix 5 heures du matin, au col de la Rencontre. Mais les Piémontais l’avaient encore une fois devancé. Une compagnie entière barrait la frontière d’une ligne de faisceaux qui luisaient sur la neige.

Les Français étaient furieux. Le lieutenant tançait 10 les sous-officiers, qui n’avaient pas su, disait-il, faire lever leurs hommes. Les sous-officiers grognaiïient les soldats. Bourieux demandait qu’on lui permît, une autre fois, de choisir une section de vrais marcheurs, rien que des montagnards, pour les mener à la Rencontre. Tous rs auraient voulu trouver une démonstration quelconque, une vengeance à tirer de cette humiliation répétée pour la troisième fois. Il n’y avait rien de mieux à faire que de manger le pain apporté de la redoute. Les hommes déposèrent leur sac et s’installèrent, par petits groupes, 20 sur les arêtes de rochers qui crevaient par plaques noires ‘le grand linceul blanc.

Pas un ne fraternisa avec les Piémontais. L’officier avait commandé la halte à deux cents mètres de la frontière. "25

Entre les deux détachements, s’étendait un espace immaculé que pas ur pied humain n’avait foulé, et qui montait jusqu’à la frontière. Au delà, le sol déclinait sur le versant italien, et l’on n’apercevait guère de Ia compagnie rivale que la pointe des baïonnettes croisées, 3a les casques à revers gris, et le capitaine assis sûr a Ke de moraine, Le vent glacé soufflair de L'Ixake, Et Ses

deux côtés de l’étroit défilé, encombré de pierres d’éboulement, les deux murailles se dressaient, deux tranches de marbre nues, veinées de noir et de jaune, sans une saillie, sans un arbre. Par-dessus, une couche épaisse de

5 neige couvrait les pentes, qui formaient comme un toit aigu de trois cents mètres de hauteur. Personne n'avait jamais entrepris de monter jusqu’au pignon. Les chamois s’y montraient quelquefois, gros comme des mulots, flairaient l’abîme et disparaissaient au galop.

io Les haltes n’avaient rien de réjouissant dans ce couloir de montagnes. Mais les soldats avaient besoin de repos. Les ordres donnés au lieutenant disaient une heure et demie de halte.

La moitié du temps fixé s'était écoulée; Bourieux, en

15 réunissant la section qu’il commandait, demanda:

— Où est Mayrargues?

Personne ne répondit.

— Où est Mayrargues? répéta le sergent. Est-ce qu’il a passé à l’ennemi?

20 Quelques-uns détournèrent la tête en riant. Un d’eux la leva, et poussa un cri en désignant du doigt la muraille de droite.

Tout le monde regarda.

Au sommet de la montagne, sur la neige, on distin-

25 guait la silhouette d’un homme. Il avait dépassé l’arête médiane, et se tenait debout, au bord du précipice, du côté piémontais. Au-dessus de sa tête il brandissait un fusil qui paraissait ténu comme un fil, et qui se détachait en plein ciel, terminé par un petit drapeau.

3o —Le guidon du bataillon! dit Bourieux. Qu'est-ce que cela veut dire?

Des interrogations se croisaient d’un groupe à l’autre,

Bientôt elles se fondirent en un cri qui monta vers la cime blanche:

— Bravo! bravo!

Le soldat, là-haut, entendant la voix de ceux de la France, agitait le guidon tricolore en demi-cercle audessus de sa tête.

— Abbasso il Francese!\ criaient les Piémontais, abasso/

Ils tendaient les poings vers cette minuscule silhouette qui les narguait, sur un coin de neige à eux.

Et l’on vit leur capitaine s’avancer vers le lieutenant . français, pour demander des explications.

Pendant qu’ils causaient, l’homme disparut.

On ne s’occupait plus que de lui. Les injonctions des sergents n'étaient plus écoutées. Une sorte de fièvre avait saisi les hommes: la joie d’une revanche accomplie. Ils s’interrogeaient :

— Qui est-ce ?

— Mayrargues.

— Le conscrit? le Provençal?

— Oui donc. Il a pris le guidon. Personne ne l’a vu.

— Il est monté seul ? |

— Oui.

— Par où?

— Sans savoir. Il doit avoir de la neige aussi haut que lui.

— Un luron!

— Pour sûr!

— Et les autres qui l’appelaient petite fille!

— C'est tout de même joli, disait Bourieux. Je n’aurais pas cru cela de la #romise! Les soldats de l’autre bo:d ne sont pas contents.

I] était content, lui, ému d’orgueïl pour sa section.

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