‹ Contes choisisChapitre 1 sur 6 · A LA LIBRAIRIE ILLUSTREE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE ILLUSTREE

7, RUE DU CROISSANT, y tais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que. je vivrai, et tant qu'il y aura un

UELLE singulière idée j'ai

~L–~ eue vraiment, ce soir-là, de

ehoisir pour,reine M~e Perle.

k Je vais tous les ans faire les Rois

cnez mon vieil ami Chantal. Mon

père, dont il était le plus intime

camarade, m'y conduisait quand j'é-- Chantal en ce monde. Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.

Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une mai-son dans un petit jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soupçonnent rien; ils sont si loin, si loin! Parfois,' cependant, ils y font un voyage, un long voyage. M'~ Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. Voici com-ment on va aux grandes provisions.

M"~ Perle, qui a les c!efs des armoires de cuisine (car les armoires au linge sont administrées par la maitresse elle-même), Mile Perle prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épui-sées, qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac a café..

Ainsi mise en garde contre la famine. M"' Chan-tal passe l'inspection des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a inscrit beaucoup de chinres, elle -se livre d'abord a de longs calculs et ensuite à de longues discussions avec MUc Perle. On finit cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque chose dont on se pour-voira pour trois.mois sucre, riz, pruneaux, café, confitures; boîtes de petits pois, de haricots, de ho-mard, poissons salés où fumés, etc., etc. Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un fiacre à galerie, che~ un épicier considérable qui habite au delà des ponts, dans les quartiers neufs.

Mme Chantal et M"" Perle font ce voyage ensemble, mystérieusement, et reviennent à l'heure du diner, exténuées, bien qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.

Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre côté de la Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une population singu-lière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'ar-gent par les~fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au théâtre, à l'Opéra-- Comique ou aux Français, quand la pièce est recom-mandée par le journal que lit M. Chantai.

Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux belles filles, grandes et frai-ches, très bien élevées, trop bien élevées, si bien élevées qu'elles passent inaperçues comme deux jolies poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles Chan-tal c'est à peine si on ose leur parler, tant on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconve-nant en les saluant. Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la tranquillité, et qui a certainement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit faci-lement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épi-derme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait souffrir.

Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes, choisies avec soin dans le voi-sinage. Ils échangent aussi deux ou trois 'isites par an avec des parents qui habitent au loin.

Quant à moi, je vais dîner chez eux le t5 août et le jour des Rois. Cela fait partie de mes devoirs comme la communion de Pâques pour les catho-,liques.

Le d5 août, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive étranger.

n Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été diner chez les Chantal pour fêter l'Epiphanie. Selon la coutume, j'embrassai M. Chantai, M"'o Chantal et M"" Perle, et je fis un grand salut à M"es Louise et Pauline.

On m'interrogea sur mille choses, sur les événe-ments du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants.

Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes les idées me font Feuet d'être carrées à la façon des pierres de taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute discussion politique « Tout cela est de la mauvaisse graine pour plus tard )). Pour-quoi me suis-je toujours imaginé que les idées de fi CONTES CHOISIS Mme Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend cette forme dans mon esprit un carré, un gros carré avec quatre angles symé-triques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont commencé une phrase sur quoique chose, ça route, ça va, ça sort par dix, vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois courir l'une dernière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes aussi ont des idées pointues. Enfin, cela importe peu. On se mit à table comme toujours, et le diner s'acheva sans qu'on eût dit rien à retenir.

Au dessert, on apporta le gâteau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal était roi. Était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de pâtisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'ôtai doucement cet objet de ma. bouche et j'aperçus une petite poupée de porcelaine, pas plus grosse qu'un haricot. La sur-prise me fit dire « Ah' » On me regarda, etChantaI s'écria en battant des mains « C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi' vive te roi! )) Tout te monde reprit en chœur « Vive te ,roi )-)

MADEMOISELLE FEULE 7 Et je rougis jusqu'aux oreilles, comme on rougit sou-vent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je demeurais les yeux baissés~ tenant entre deux doigts ce grain de faïence, m'efforçant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque Chantal reprit « Maintenant, il faut choisir une reine. )) Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantal? Était-ce la un moyen de me faire dire celle que je préférais? Etait-ce une douce, légère, insensible poussée des parents vers un mariage possible? L'idée de mariage rôde sans cesse dans toutes les maisons a grandes filles et prend toutes les formes, tous les déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si obstinément correcte et fermée .de M'~s Louise et Pauline. Élire l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer dans une histoire où je serais conduitau mariage malgré moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaperçu's et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me trou-blait horriblement.

Mais tout. à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à M~c Perle la poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait « Vive la reine! vive la reine )) Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance; elle tremblait, effarée, et balbu-tiait « Mais non. mais non.pas moi. je vous en prie. pas moi. je vous en prie. )) Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai M"e Perle, et je me demandai ce qu'elle était. J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup « Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble )); et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je n'avais pris garde à M"o Perle.

Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A quel titre? – C'était une grande personne maigre qui s'efforçait de rester inaperçue, mais qui n'était pas insignifiante. On !a traitait ami-calement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais tout à coup, main-tenant, une quantité de nuances dont je ne m'étais point soucié jusqu'ici! Mme Chantal disait <( Perle )). Les jeunes filles « M"e Perle », et Chantal ne l'ap-pelait que Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être.

Je me mis à la regarder. – Quel âge avait-elle? Quarante ans? Oui, quarante ans. Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grâce simple, naturelle, de grâce voilée, cachée avec soin. Quelle drôle de créature, vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait d'une façon grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, envoyait un grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si craintifs, si humbles, deux beaux yeux bleus restés si naïfs, pleins d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler. Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la vie.

Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on eût dit qu'elle n'osait pas sourire! jO CONTES CIIOISIS Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal Certes, M~e Perle était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.

J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien tourné. Elle eut envie, je m'en aperçus, de se cacher langure dans sa serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout le monde cria « La reine boit » Elle devint alors toute rouge et s'étrang!a. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup dans la maison.

IU Dès que le diner fut fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer dans la rue; quand il avait quelqu'un à diner, on montait au billard, et il jouait en fu-mant. Ce soir-là on avait même fait du feu dans le billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit A toi, mon garçon!

Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout enfant.

Je commençai donc la partie; je ~is quelques carambolages; j'en man-quai quelques autres; mais comme la 1 pensée de M'ie Per!e me rôdait dans la tête, je demandai tout à coup Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que M"' Per!e est votre parente ? Il cessa de jouer, trM étonné, et me regarda. Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de M"'Perle?

Mais non.

Ton père ne te l'a jamais racontée ? 2 Mais non.

Tiens, tiens, que c'est drôle ah par exemple, que c'est drôle Oh mais, c'est toute une aventure! H se tut, puis reprit Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ça aujourd'hui, un jour des Rois! Pourquoi?

Ah pourquoi Écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un ans aujourd'hui même, jour de l'Épiphanie. Nous habitions alors Roüy-le-- Tors, sur les remparts mais il faut d'abord t'expli-quer la maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bâti sur une côte, ou plutôt sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions là une maison avec un beau jardin suspendu, sou-tenu en l'air par les vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter !c grand tour, apportaient par là leurs provisions. Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On eut dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste.

Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants ma femme, moi et ma belle-sœur qui habite Marseille. Sacristi, comme ça s'égrène, une famille ça ma fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six.

Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais Tout le monde attendait le diner dans le salon, quand mon frère aîné, Jacques, se mit à dire « Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes ça doit être une pauvre bête perdue. ~) JI n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hur-lait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait pas de place.

On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. Ça alla bien jusqu'au rôti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, trois fois de suite,trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et saisis d'une espèce de peur surnaturelle.

Ma mère enfin parla « C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous accompa-gner. )) Mon oncle François se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit « Prends un fusil. On ne sait pas ce que ça peut être. )) Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussitôt avec le domestique.

MADEMOISELLE FEULE Nous autres, nous demeurâmes frémissants de ter-reur et d'angoisse, sans manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer « Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la neige. Après ,avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y parvenir, il est revenu à notre porte. » L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, furieux, jurant « Rien, nom de nom, c'est un farceur Rien que ce maudit chien qui hurle, à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais tué pour le faire taire. » On se remit à dîner, mais tout le monde demeu-rait anxieux; on sentait bien que,ce n'était pas uni, qu'il allait se passer quelque, chose, que la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore.

Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gâteau des Rois. Tous les hommes se levèrent en-semble. Mon oncle François, qui avait bu du cham-pagne, affirma qu'il allait LE massacrer, avec tant de fureur, que ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien que très calme et un peu impotent (il traînait la jambe depuis qu'il se l'était cassée en tombant de cheval), déclara a son tour qu'il voulait savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, âgés de dix-huit et de vingt ans, couru-d6 CONTES CHO~tS rent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de.jardin et je me disposai aussi à accompagnerpédition.

Elle partit aussitôt..Mon père et mon oncle mar-chaient devant,:avec Baptiste,' qui portait une lan-terne.,Mes frères;Jacques et Paul suivaient,,et je venais derrière, maigre les supplications de ma mère, qui demeurait avec sa sœur et mes cousines sur le seuil, de la maison.

La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en: étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, pareils à des pyra-mides Manches, à d'énormes pains de sucre; et on apercevait à peine, à, travers le rideau gris des flo-cons,rnenus et pressés, les arbustes plus légers, tout pâ!es dans l'ombre.. Elle tombait si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la lanterne jetait une grande. clarté devant nous. Quand on commença à descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait, me saisir par les épaules et m'emporter; et j'eus envie de retourner mais comme il fallatt retraverser tout le jardin, je n'osai pas. J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine puis mon oncle se remit à jurer «Nom d'un nom, il est reparti Si j'aperçois

MADEMOISELLE PERLE i7 seulement son ombre, je ne le rate pas, ce c.là. )) C'était sinistre de voir la plaine, ou plutôt, de la sentir devant soi, car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans iin, en haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.

Mon oncle reprit « Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui apprendre comment je tire, moi. Ça sera toujours ça de gagné. »

Mais mon père, qui était bon, reprit « Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. Allons-y. ))-- Et on se mit en route à travers ce rideau, à tra-vers cette tombée épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l'air, qui remuait, flottait, tombait et glaçait la chair en fondant, la glaçait comme elle l'aurait brûlée, par une douleur vive et rapide sur la peau, à chaque toucher des s petits flocons blancs.

Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pâte molle et froide; et il fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du. chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria « Le voici » On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.

Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je l'aperçus; il était effrayant et fantas-tique à voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue traînée de lumière que faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas il s'était tu et il nous regardait. Mon onde dit « C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil. »

Mon père reprit d'une voix ferme « Non, il faut le prendre. »

Alors mon frère Jacques ajouta « Mais il n'est pas seul. Il y a quelque chose à côte de lui. » II y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.

En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait pas Pair méchant. H semblait plutôt content d'avoir réussi à attirer des gens. Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à une niche rou-lante, on aperçut dedans un petit enfant qui dormait. Nous fûmes tellement stupéfaits que nous ne pou-vions dire un mot. Mon père se remit le premier, et comme il était de grand cœur, et d'âme un peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et i! dit « Pauvre abandonné, tu seras des nôtres! » » Et il ordonna à mon frère Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.

Mon père reprit, pensant tout haut « Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à.ma porte en cette nuit de l'Epiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu. »

Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa'force, il cria quatre fois à travers la nuit vers les quatre coins du ciel «Nous l'avons recueilli! » Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura « Si tu avais tiré sur le chien, François?. »

Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.

On avait détaché le chien, qui nous suivait.

Ah par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.

Comme maman était drôle, contente et effarée! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaicnt à quatre poules autour d'un nid. On. retira. enfin de sa voiture l'enfant qui dormait toujours. C'était une, fille, âgée de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs! que papa plaça pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une n o cnmm ae pauvres.. mais peut-être l'enfant de quel-que noble avec une petite bourgeoise de la ville.

ou encore. Nous avons fait mille suppositions et on n'a jamais rien su.

mais là, jamais rien. ja-mais rien. Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu sonner trois fois à nôtre porte connaissait bien mes parents, pour les avoir choisis ainsi.

Voilà donc comment MHo Perle entra, à l'âge de six semaines, dans )a maison Chantal.

On ne la nomma que plus tard M"o Perle, d'ail-leurs. On la fit baptiser d'abord « Marie, Simonne, Oaire, )) Claire devant lui servir. de nom de famille. Je vous assure que ce fut une drôle de rentrée dans

Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde l'aimait et on l'aurait abominablement gâtée si ma mère ne l'eût empêché.

Ma mère étaitune femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à traiter la petite Claire comme, ses propres fils, mais elle tenait cependant à ce que la distance qui nous séparait fût bien marquée, et la situation bien établie.

Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit connaître son histoire et fit pénétrer tout douce-ment, même tendrement dans l'esprit de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive, recueillie, mais en somme une étrangère.

Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui était laissée, avec

la salle a manger avec cette mioche réveil--

lée qui regardait autour d'elle ces gens et

ces lumières, de ses yeux vagues, bleus et

troubles.

On se remit à table et le gâteau fut par--

,7 tagé. J'étais roi; et je pris pour reine

Mi'e Perle, comme vous, tout à l'heure.

Elle ne se douta guère, ce jour-là, de

l'honneur qu'on lui faisait. tant de tact, de grâce et de gentillesse, qu'elle tou-chait mon père à le faire pleurer.

Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, qu'elle se mit à l'appeler « Ma fille ». Parfois, quand la petite avait fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répé-tait « Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant » Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous M"e Perle. M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau d'ar-doise et que nous appelions « le linge à craie ». Un peu rouge, la voix sourde, il parlait pour lui main-tenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événe-ments qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la trame de l'existence.

Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur ma queue de billard inutile. Il reprit, au bout d'une minute « Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans. et gracieuse. et par-faite. Ah! la jolie. jolie jolie. et bonne. et brave. et charmante fille! Elle avait des yeux. des yeux bleus. transparents. clairs. comme je n'en ai jamais vu de pareils. jamais )1 se tut encore. Je demandai « Pourquoi ne s'est-elle pas mariée? »

Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait, « mariée »

« Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu.

pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois. elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma cou-sine, la petite, Charlotte, ma femme, avec qui j'étais fiancé depuis six ans. »

Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit, que je péné-trais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans re-proches, dans un de ces cœurs inavoués, inex-plorés, que personne n'a connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.

Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai

C'est vous qui auriez dû l'épouser, Monsieur Chantal?

Il tressaillit, me regarda, et dit

Moi? épouser qui?

M"e Perle.

Pourquoi ça?

Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine. Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia « Je l'ai aimée.moi?. comment? qui est-ce qui t'a dit ça?.

(( Parbleu, ça se voit. et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans. Il lâcha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le linge à craie, et, s'en cou-vrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il pleu-rait d'une façon désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait, recommençait à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes. Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire, que faire, que tenter. Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: « Est-ce bientôt fini, votre fume-rie?~ )) Fouvris la porte et je criai « Oui, madame, nous descendons. » Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes « Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; remettez-vous. »

Il bégaya « Oui. oui. je viens. pauvre fille! je viens. dites-lui que j'arrive. »

Et il commença à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le menton barbouitlés de craie, et les yeux gonflés, encore pleins de larmes.

Je le pris par les mains et l'entraînai dans sa chambre en murmurant f( Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, monsieur Chantal, de vous avoir fait de la peine. mais. je ne savais pas. vous. vous comprenez.

Il me serra la main « Oui. oui. il y a des moments difficiles. »

Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me parut pas encore pré-sentable mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis « Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'œil, et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira. »

Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On s'inquiéta; chacun voulut cher-cher le grain de poussière qu'on ne trouva point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller chercher le médecin.

Moi, j'avais rejoint M"' Perle et je la regardais, tourmenté par une curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance.

Elle avait dû être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains.

Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toi-lette de vieille ~fille, et la déparait sans la rendre gauche.

Il me, semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure dans làme de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me ve-nait aux lèvres, un besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance se-crète, aiguë, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire.

Je la regardais, je voyais battre son cœur sous son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreille! et sanglota le corps secoué de sursauts, d:'ns la fièvre du lit brûlant.

Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui

cassent un bijou pour voir de--

dans « Si vous aviez vu pleu--

rer M. Chantal tout à l'heure,

il vous aurait fait pitié. »

Elle tressaillit « Comment,

¡ il pleurait?

Oh oui, il pleurait

Et pourquoi ça? »

Elle semblait très émue.

-fe répondis:

– A votre sujet.

– A mon sujet?

– Oui. Il me racontait

combienil vous avait aimée

autrefois; et, combien H lui en avait coûté d'épouser sa femme au lieu der VOU~)) )) Sa figure pâle me parut s'allonger un peu; ses yeux. toujours ouverts, ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos pour tou-jours.

Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.

Je criai « Au secours! au secours! M'ic Perle se trouve mal. )) M~o Chantal et ses filles se précipitè-rent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai.

Je m'en allai à grands pas, le cœur secoué, l'es-prit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et nécessaire.

Je me demandais « Ai-je eu tort? Ai-je eu raison? Ils avaient cela dans l'âme comme on garde du plomb dans~, une plaie fermée. Maintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommençât leur torture et assez tôt pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement. Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée, et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!

s

ciair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les' mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le: ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et'pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'é-tait M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau.

ARis était Moquer affamé et râiant.

Les, moineaux se faisaient bien rares

sur les' toits, et les égouts se dépeu--

plaient. On mangeait n'importe quoi.

Comme il se promenait tristement par un

.1"<010 a.. 1: 1 1 Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot par-tait dés l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. II prenait le che-min de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait, à pied l'île Màrante. A peine arrivé en ce

lieu de ses rêves, il se met--

tait à pêcher; il pêchait

jusqu'à la nuit.

Chaque dimanche, il ren--

contrait là un petit homme

replet et jovial, M. Sauvage,

mercier, rueNotre-Dame-de--

Lorette, autre pêcheur fana--

tique. Ils passaient souvent

une demi-~Ltrnée côte à

côte, la ligne à la main et

les' pieds ballants au-dessus

du courant; et ils s'étaient

fc~-x-'

pris d'amitié l'un pour l'autre,

En certains jours, ils ne parlaient pas.

Quelquefois ils causaient; mais ils s'en-tendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques. Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait ilotter sur le Neuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne cha-leur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin « Hein! quelle douceur? )) et M. Sauvage répondait « Je ne connais rien de meilleur. » Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer. A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel ensanglante par le soleil couchant jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait: « Quel spectacle )) Et Morissot émerveillé répondait,, sans quitter des yeux son flotteur « Cela vaut mieux que le boulevard, hein? )) Dés qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si ditférentes. M. Sauvage, pous-sant un soupir, murmura « En voilà des événë" ments. )) Morissot, très morne, gémit « Et quel temps! c'est aujourd'hui le premier beau jour de l'année. » ` Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière. Ils se' mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot reprit: « Et la pêche? hein! quel bon souvenir? )) M. Sauvage demanda « Quand y .retournerons-nous ? y Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs.

Morissot s'arrêta soudain « Une seconde verte, hein? )) M. Sauvage y consentit: « A votre disposi-tion. )) Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins.

Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. H faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage.

M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta & Si on y allait? )) Où ça?

A la pêche, donc.

Mais où?

Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera-passer facilement. )) Morissot frémit de désir: C'est dit. J'en suis. )) Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments. Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis ils gagnèrent la villa, qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laisser-passer.

Bientôt ils franchirent les avant-postes, traver~-sèrent Colombes abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.

En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine, qui va jusqu'à Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises.

M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura « Les Prussiens sont là-haut » Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert.

« Les Prussiens! » Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affa-mant, invisibles et tout-puissants.

Et une sorte de terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux.

Morissot balbutia « Hein si nous allions en rencontrer?

M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie pari-sienne reparaissant .malgré tout « Nous leur offri-rions une friture. »

Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon.

A la fin M. Sauvage se décida & Allons, en route! 1 mais avec précaution. )) Et iis descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profi-tant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue.

Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils-se blottirent dans les roseaux secs.

Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. II n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls.

Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.

En face d'eux î'î!e Marantè abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années. M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second; et d'instant en instant ils le-vaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil une vraie pêche miracu-leuse.

Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à mailles très serrées, qui trem-pait à leurs pieds. Et une joie délicieuse les péné-trait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir dont on est privé depuis longtemps. Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le reste du monde; ils péchaient.

Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.

Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la gauche, la grande silhouette du mont Valérien, qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cra-cher.

Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse; et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.

Puis d'autres suivirent, et de moment en moment la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.

lf. Sauvage haussa les épaules « Voilà qu'ils recommencent », dit-il.

Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela « Faut-il être stupide pour se tuer comme ça. » M. Sauvage reprit: « C'est pis que des bêtes. » Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, dé-clara «. Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements. »

M. Sauvage l'arrêta « La République n'aurait pas déclaré la guerre. »

Morissot l'interrompit « Avec les rois on a la guerre au dehors; avec la République on a la guerre au dedans. »

Et tranquillement ils se mirent à discuter, dé-brouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres.

EMemontValérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves, à bien des ioies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en des cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus.

« C'est la vie déclara M, Sauvage.

« Dites plutôt que c'est la mort », reprit en riant Morissot. y Mais ils tressaillirent effarés, sen-tant bien qu'on venait de marcher derrière eux; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils.

Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière.

En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, empor tés, jetés dans une barque et passés dans l'ile.

Et derrière la maison qu'ils avaient crue aban-donnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands.

Une sorte de géant velu qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français « Eh bien, mes-sieurs, avez-vous fait bonne pêche? »

Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons, qu'il avait eu soin d'em-porter. Le Prussien sourit « Eh! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Écoutez-moi et ne vous troublez pas. « Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous; c'est la guerre.

« Mais, comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce. »

Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se tai-saient.

L'officier reprit « Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez. »

Ils demeuraient immobiles, sans ouvrir la bouche. Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière « Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents? »

Le mont Valérien tonnait toujours- Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop prés des prisonniers, et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied. L'officier reprit « Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus. )) Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'en.traîna plus loin, lui dit à voix basse « « Vite, ce mot d'ordre? votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'at-tendrir.)) »

Morissot ne répondit rien.

Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question. M. Sauvage ne répondit pas.

Ils se retrouvèrent côte à côte.

Et l'officier se mit à commander. Les soldats éle-vèrent leurs armes.

Alors le regard de Morissot tomba par hasard surle filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelqu' pas de lui.

Un rayon de soleil faisait briller le tas de pois-sons qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'en-vahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes.

Il balbutia « Adieu, monsieur Sauvage. »

M. Sauvage répondit « Adieu, monsieur Morissot. » Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements.

L'officier cria Feu!

Les douze coups n'en firent qu'un.

M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine.

L'Allemand donna de nouveaux ordres.

Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts; puis ils les portèrent sur la berge. Le mont Vaiérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée.

Deux soldats prirent Morissot par la tête et les jambes; deux autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une pourbe, puis plongèrent, debout, dans le neuve, les pierres entraî-nant les pieds d'abord.

L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de; toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives. Un peu de sang flottait.

L'officier, toujours serein, dit. à mi-voix « C'est le tour des poissons maintenant. »

Puis il revint vers la maison.

Et soudain il apercut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria « Wilhem »

Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche des deux fusillés, commanda « Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux. » Puis il se remit à fumer.

~1 jPaMJ ~oz<~e/.

sceptique. J'ai vu la guerre de bien prés j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou d'indignation, mais ne nous donnent point ce pin-cement au cœur, ce frisson qui'vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses navrantes.

Es grands malheurs ne

m'attristent guère, dit

Jean Bridelle, ,uri vieux

garçon qui passait pour L:t plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est In perte d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces catastrophes comme des larges blessures sai-gnartes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr'ou-vrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bénignes, d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles sem-blent factices, nous laissent à l'àme comme une traînée de tristesse, un goût d'amertume, une sen-sation de désenchantement dont nous sommes long-temps à nous débarrasser.

J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables.

Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille, mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement. J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière du Luxembourg.

Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magniCques ou des régiments d'arbres à fruits.

Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de ces tranquilles allées en corridors. Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc, et je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces charmilles à la mode ancienne.

Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul àfréquenter.ce lieu dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au coin d'un massif, un étrange petit vieillard.

Il portait. des souliers a boucles d'argent, une culotte à pont, une redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge.

Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières; et il avait tou-jours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui devait être pour lui quelque souvenir magnifique. Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure.

Et je le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, m'arrêtant aux détours des bos quets pour n'être point vu.

Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers quelques petits bonds d'abord,,puis une révérence puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sau-tillant, se trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arron-dissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait!

Je demeurais pétrifié d'étonnement, me deman-dant lequel des deux était fou, lui, ou moi.

Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène, puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres taillés.

Et il reprit avec gravité sa promenade.

A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue et, chaque matin, il recommençait son exercice invraisemblable.

Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai et, l'ayant salué, je lui dis Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur.

I! s'inclina.

Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis.

Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder. Or, voilà qu'un jour il me confia – J'ai épousé la Castris, monsieur. Je vous pré-senterai, si vous voulez, mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas? Je crois y respirer un air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y passons tous nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je me lève de bonne heure.

MENUET S5 Des que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt, j'aperçus mon ami qui don-nait le bras avec cérémonie à une toute vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur d'a-mour.

Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C'était au mois de mai. Un parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes un bon soleil glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.

Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.

Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le menuet?

Il tressaillit.

– Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des Reines, entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de menuet.

Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les mouvements, les poses. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son impuis-sance, nerveux et désolé. Et soudain, se tournant vers son antique com-pagne toujours silencieuse et grave Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gen-tille, veux-tu que nous montrions à monsieur ce que c'était?

Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire un mot et vint se placer en face'de lui.

Alors/je vis une chose inoubliable.

Ils allaient et venaient avec des simagrées enfan-tines, se souriaient, se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps.

Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, l'âme émue d'une indicible mélan-colie.

Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle.

J'avais envie de rire et besoin de pleurer.

Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminéles usures de la danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant l'autre, grimaçant t d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en sanglotant.

Je partais, trois jours après, pour la province..)c ne les ai point revus.

Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois, avec ses chemins en laby-rinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles?

Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair de lune ?

Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi?

Je n'en sais rien.- Vous trouverez cela ridicule, sans doute?

A ~4~o~e ?'~t'M~ I! attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la cour. Il possédait un bien atte-nant aux terres de la vieille, qu'il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter, mais la mère Magloire s'y refusait avec obstination. J'y suis née, j'y mourrai, disait-elle.

AJTRE Chicot, l'aubergiste

d'Épreville, arrêta son til--

bury devant la ferme de la

mère Magloire. C'était un

grand gaillard de quarante

ans, rouge et ventru, et qui

passait pour malicieux. H la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Agée de soixante-douze ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis s'assit près d'elle sur un escabeau.

Eh bien! la mère, et c'te santé, toujours bonne? Pas trop mal, et vous, malt' Prosper?

Eh! eh! quéques douleurs; sans ça, ce s'rait à satisfaction.

Allons, tant mieux!

Et elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accom-plir sa besogne. Ses doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes.de peau sous la lame d'un vieux couteau qu'elle tenait de l'autre main. Et, quand la pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d'eau. Trois poules hardies s'en venaient l'une après l'autre jusque dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes pattes, portant au bec leur butin.

Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida:

–Dites donc, mère Magloire.

– Que qu'i a'pour votre service? – C'te ferme, vous n' voulez toujours point m' la vendre? ~–t Pour ça, non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y r'venez pas. C'est qu' j'ai trouvé un arrangement qui frait notre affaire à tous les deux.

Qué qu' c'est?

Le v'là. Vous m' la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n'y êtes point? Suivez ma mai-son.

La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripées.

Il.reprit Je m'explique. J' vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous entendez bien chaque mois j' vous apporte ici, avec mon tilbury, trente écus de cent sous. Et pi n'y a rien de changé de plus, rien de rien; vous restez chez vous, vous n' vous occupez point de mé, vous n' me d'vez rien. Vous n' faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il?

Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur.

La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle demanda Ça, c'est pour me; mais pour vous, c'te ferme, ça n' vous la donne point?

Il reprit N' vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l' bon Dieu vous laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m' ferez un p'tit papier chez l'notaire pour qu'après vous ça me revienne. Vous n'avez point d'éfants, rien qu' des neveux que vous n'y tenez guère. Ça vous va-t-il? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j' vous donne trente écus de cent sous par mois. C'est tout gain pour vous. La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua Je n' dis point non. Seulement j' veux m' faire une raison là-dessus. Rev'nez causer d' ça dans l' courant d'l'autre semaine. J'vous frai une réponse d' mon idée.

Et maître Chicot s'en alla, content comme un roi qui vient de~ conquérir un empire.

La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dor-mit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle là-dedans, mais la pensée des trente écus par .mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la rava-geait de désir.

Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui conseilla d'accepter la proposition de Chi-cot, mais en demandant cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot, soixante mille francs. moins cent dix ans. C'est vous qui m'enterrerez, pour sûr.

Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne céda pas, l'aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.

Ils signèrent l'acte le lendemain. Et la mère Ma-gloire exigea dix écus de pot-de-vin.

Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il lui semblait, à lui, qu'il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu'il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eût dit qu.'elle se félicitait du bon tour qu'elle lui avait joué; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant Tu ne crèveras donc point, carcasse Il ne savait que faire. Il eût voulu l'étrangler en la voyant. Il la haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine de paysan volé.

Alors il chercha des moyens.

Un jour enfin, il s'en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première fois, lorsqu'il lui avait proposé le marché.

Et, après avoir causé quelques minutes – Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la maison, quand vous passez à Épreville? On en jase; on dit comme ça que j' sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne payerez point. J' suis pas regar-dant à un dîner. Tant que le cœur vous en dira, v'nez sans retenue, ça m' fera plaisir.

La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, elle mit sans gêne son cheval à l'écurie, chez maître Chicot, et réclama le dîner promis.

L'aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l'andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant tou-jours vécu d'un peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée.

Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non'plus. Elle refusa de prendre le café.

Il demanda Vous accepterez toujours bien un p'tit verre. Ah! pour ça, oui. Je ne dis pas non.

Et il cria de tous ses poumons, à travers l'au-berge Rosalie, apporte la fine, la surfine, le nl-en-dix. Et la servante apparut, tenant une longue bou-teille ornée d'une feuille de vigne en papier. Il emplit deux petits verres Goûtez ça, la mère, c'est de la fameuse.

Et la bonne femme se mit à boire tout douce-ment, à petites gorgées, faisant durer

f--j.

le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l'égoutta, puis déclara Ça, oui, c'est de la fine.

Elle n'avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second coup.

Elle voulut refuser, mais il était trop tard et elle le dégusta longuement, comme le; premier.

Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle résista. Il insistait Ça, c'est du lait, voyez-vous, me; j'en bois dix, douze, sans embarras. Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête; on dirait que ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé!

Comme elle en avait. bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la moitié du verre.

Alors Chicot, dans un élan de générosité, s'é-cria T'nez, puisqu'elle vous plaît, j' vas vous en donner un p'tit fût, histoire de vous montrer que je sommes toujours une paire d'amis.

La bonne femme ne dit pas non, et s'en alla, un peu grise.

Le lendemain, l'aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer.

Puis il voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la même fine; et, quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il déclara en s'en allant Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore; n' vous gênez point.

Je n' suis pas regardant.

Pu tôt que ce sera fini, pu que je serai content. Et il remonta dans son tilbury.

Il revint quatre jours plus tard. La vieille étal!, devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.

Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d'alcool.

Alors son visage s'éclaira.

Vous m'offrirez bien un verre de fil? dit-il. Et ils trinquèrent deux ou trois fois.

Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire s'ivrognait toute seule. On la ramas-sait tantôt dans sa cuisine, tantôt dans sa cour, tan-tôt dans les chemins des environs, et il fallait la rapporter chez elle, inerte comme un, cadavre. Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste:

C'est-il pas malheureux, à son â~e, d'avoir pris c't'habitude-là? Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mou-rut l'hiver suivant, vers la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.

Et maître Chicot hérita de la ferme, en décla-rant C'te manante, si aile s'était point boissonnée, aUe en avait bien pour dix ans de plus.

~4. J. ~M~~MMs.

vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant. Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant,

N remonta sur le pont après

dîner.. Devant nous la Médi--

terranée n'avait pas un frisson

sur toute sa surface, qu'une

grande lune calme moirait. Le l'œil tourné vers l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner. Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire e&~ resté six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperçut.

Alors un g-rand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers inces-sants, et dont l'œil tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on devine trempés dans le courage, parla pour la première fois Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. I! est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.

Le commandant reprit en riant Fichtre je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi.

Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril; cela a lieu dans certaines circons-tances anormales, sous certaines influences mysté-rieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s'Imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.

Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre.

Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois que je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement et même sans regrets. Mais, la peur, ce n'est.pas cela. Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le soleil la dissipe comme un brouil-lard. Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est rési-gné tout de suite; les nuits sont claires et vides de légendes; les âmes aussi vides des inquiétudes som-bres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.

Eh bien voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique:

Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des intermi-nables plages de l'Océan. Eh bien figurez-vous l'Océan lui-même devenu sable au milieu d'un oura-gan imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues, inégales, diffé-rentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaî-nés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes collines. Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs s en ces contrées perdues.

Quelque part., près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique.

Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l'un dit, en sa langue <( La mort est sur nous. » Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque mon frère,.tomba de cheval la tête en avant, foudroyé par une insolation.

Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver, toujours ce tambour insaisis-sable m'emplissait l'oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce cadevre aimé, dans ce trou c\. incendié par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de tout village français, le battement rapide du tambour.

Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur; je l'ai su mieux encore une autre fois. Le commandant interrompit le conteur Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'é-tait-ce ?

Le voyageur répondit Je n'en sais rien. Personne ne le sait. Les offi-ciers, surpris souvent par ce bruit singulier, l'attri-buent généralement à l'écho grossi, multiplié, déme-surément enflé par les valonnements des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une toun'e d'herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures comme du parchemin.

Ce tambour ne serait dom. qu'une sorte de mirage du son. Voila tout. Mais je n'appris cela que plus tard.

J'arrive à ma seconde émotion.

C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est. de la France. La nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui sem-blaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance; et le froid m'envahissait, malgré mon pas rapide et mon lourd vêtement.

Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser.

Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait « Triste temps! » Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, .mariés, vivaient avec lui. 78 COUTES CHOISIS Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda « Qui va là? » Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau.

Un vieux homme à cheveux blancs, à F œil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur. On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement

– Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit.. L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.

Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.

JL le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde. Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait, le nez dans ses pattes. Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé prés de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de grands éclairs.

Malgré mes efforts, jb sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je ces-sais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais deman-der à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée Le voilà! le voilà! Je l'entends!)) Les deux femmes retombèrent à genoux dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s'éveilla

H brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlenents qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait mainte-nant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'af-freux sans doute, car tout son pjil se hérissait. Le garde, livide, cria « Il le sent! il le sent! Il était là quand je l'ai tué. » Et les femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avéc le chien.

Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l'animal dans ce lieu, 1 1 & cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était enrayante à voir.

Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme dans l'angoisse d'un rêve; et la peur, l'épouvantable peur entrait en moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voi!!à tout. Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement affreux, l'oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le paysan qui m'avait amené se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l'animal dehors.

Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante; puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, Tm murmure plaintif. Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt les fils se pré-cipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.

Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, j'eus une telle angoisse du cœur, de l'âme et du corps, que je me sentis dé-faillir, prêt à mourir de peur. Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible.

On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un auvent, un mince rayon de jour. Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d'une balle.

H était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.

L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta – Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête bar-bue du judas.

~1 Cco?'~ jPo:<c/

enfin fait reconstruire son château, détruit par les Prussiens.

J'aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui ont pour les yeux un charme sensuel. On les aime d'un amour physique. Nous

E n'étais point reve--

nu à Viretogne depuis

quinze ans.

J'y retournai chasser,

à l'automne, chez mon

ami Serval, qui avait gardons, nous autres que séduit la terre, des souve-nirs tendres pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines collines, vus souvent et qui nous ont attendris à la façon des événements heu-reux. Quelquefois même la pensée retourne vers un coin de forêt, ou un bout de berge, ou un verger poudré de fleurs, aperçus une seule fois, par un jour gai, et restés en notre cœur comme ces images de femmes rencontrées dans la rue, un matin de prin-temps, avec une toilette claire et transparente, et qui nous laissent dans l'âme et dans la chair un désir inapaisé, inoubliable, la sensation du bonheur cou-doyé.

A Virelogne, j'aimais toute la campagne, semée de petits bois et traversée par des ruisseaux qui cou-raient dans le sol comme des veines, portant le sang à la terre. On pêchait là-dedans des écrevisses, des truites et des anguilles! Bonheur divin! On pouvait se baigner par places, et on trouvait souvent des bécassines dans les hautes herbes qui poussaient sur les bords de ces minces cours d'eau.

J'allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager, devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de luzerne. Je tournai les buissons qui forment la limite du bois des Saudres, et j'aperçus une chaumière en ruines. Tout à coup, je me ia rappelai telle que je l'avais vue pour la dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant la porte. Quoi de plus triste qu'une maison morte, avec son squelette debout, délabré, sinistre?

Je me rappelai aussi qu'une bonne femme m'avait fait boire un verre de vin là-dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m'avait dit alors l'histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été tué par les gendarmes. Le fils, que j'avais vu autrefois, était un grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de gibier. On les appelait les Sauvage.

Était-ce un nom ou un sobriquet? 'T– Je hélai Serval. It s'en vint de son long pas d'échassier.

Je lui demandai:

Que sont devenus les gens de là?

Et il me conta cette aventure. Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors trente-trois ans, s'engagea, laissant la mère seule au logis. On ne la plaignait pas trop, la vieille, parce qu'elle avait de l'argent, on le savait. Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du village, sur la lisière du bois. Elle n'avait pas peur, du reste, étant de la même race que ses hommes, une rude vieille, haute et maigre, qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les femmes des champs ne rient guère d'ailleurs. C'est affaire aux hommes, cela! Elles ont l'âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans éclair-cie. Le paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les muscles de leur face n'ont point appris les mouvements du rire. La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière, qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle s'en venait au village, une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle retournait dans sa masure. Comme on par--

H lait des loups, elle sortait le fusil au dos, Je fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par le frottement de la main; et elle était curieuse à voir, la grande Sau-vage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le canon de l'arme dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et emprisonnait ses cheveux blancs, que personne n'avait jamais vus.

Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon la fortune et les ressources de chacun. La vieille, qu'on savait riche, en eut quatre. C'étaient quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux yeux bleus, demeurés gras, malgré les fatigues qu'ils avaient endurées déjà, et bons enfants, bien qu'en pays conquis. Seuls chez cette femme âgée, ils se montrèrent pleins de préve-nances pour elle, lui épargnant, autant qu'ils le pou-vaient, des fatigues et des dépenses. On les voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin, en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour cru des neiges, leur chair blanche et rose d'hommes du Nord, tandis que la mère Sau-vage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la maison, comme quatre bons fils autour de leur mère.

Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son grand maigre au nez crochu, aux yeux bruns, a la forte moustache qui faisait sur sa lèvre un bour-relet de poils noirs. Elle demandait chaque jour, à chacun des soldats installés à son foyer – Savez-vous où est parti le régiment français, vingt-troisième de marche? Mon garçon est dedans. Ils répondaient Non, bas su, bas savoir tu tout.)) o Et, comprenant sa peine et ses inquiétudes~ eux qui avaient des mères là-bas, il& lui rendaient mille petits soins. Elle tes aimait bien, d'ai!tëurs, ses quatre enne-mis car les paysans n'ont guère les haines patrio-tiques cela n'appartient qu'aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui paient le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souf-frent enfin le plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu'ils sont les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces ardeurs belliqueuses, ce point d'honneur excitable et ces pré-tendues combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux nations, la victorieuse comme la vaincue. On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère. Sauvage En .v'ia quatre qu'ont trouvé leur gite.

Or, un matin, comme la vieille femme était seule au logis, elle aperçut au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt elle le reconnut, c'était le piéton chargé de distribuer les lettres. Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui les lunettes dont elle se servait pour coudre; puis elle lut « Madame Sauvage, la présente est pour vous porter une triste nouvelle. Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui l'a censément coupé en deux parts. J'étais tout près, vu que nous nous trou-vions côte à côte dans la compagnie et qu'il me par-lait de vous pour vous prévenir au jour même s'il lui arrivait malheur.

« J'ai pris dans sa poche sa montre pour vous la reporter quand la guerre sera finie.

« Je vous salue amicalement.

(( CËSAlHE RIVOT,

« Soldat de 2e classe au 23° de marche.

La lettre était datée de trois semaines.

Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie, hébétée, qu'elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait « V'là Victor qu'est tué, maintenant. » Puis peu à peu les larmes montèrent à ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l'embrasserait plus, son enfant, son grand, plus jamais Les gendarmes avaient tué le père, les Prus-siens avaient tué le fils. Il avait été coupé en deux par un boulet. Et il lui semblait qu'elle voyait la chose, la chose horrible la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu'il mâchait le coin de sa grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère. Qu'est-ce qu'on avait fait de son corps, après? Si seulement on lui avait rendu son enfant, comme on

LA MÈRE SAUVAGE M lui avait rendu son mari, avec sa balle au milieu du front?

Mais elle entendit un bruit de voix. C'étaient les Prussiens qui revenaient du village. Elle cacha bien vite la lettre dans sa poche et elle les reçut tranquil-lement avec sa figure ordinaire, ayant eu le temps de bien essuyer ses yeux.

Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rap-portaient un beau lapin, vo!é sans doute, et ils fai-saient signe à la vieille qu'on allait manger quelque chose de bon.

Elle se mit tout de suite à la besogne pour prépa-rer le déjeuner; mais, quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n'était pas le premier, pour-tant Un des soldats l'assomma d'un coup de poing derrière les oreilles.

Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais la vue du sang qu'elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang tiède qu'elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand coupé en deux, et tout rouge aussi, comme cet ani-mal encore palpitant.

Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s'occuper d'elle. Elle les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage tellement impassible qu'ils ne s'aperçurent de rien. Tout à coup, elle demanda « Je ne sais seulement point vos noms, et v'ià un mois que nous sommes ensemble. )) Ils comprirent, non sans peine, ce qu'elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait pas; elle se les fit écrire sur un papier, avec l'adresse de leurs familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra cette écriture inconnue', puis elle plia la feuille et la mit dans sa poche, par dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils. Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes J'vas travailler pour vous.

Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient.

Ils s'étonnèrent de cette besogne; elle leur expli-qua qu'ils auraient moins froid et ils l'aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu'au toit de paille; et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormi-raient à merveille.

Au diner, un d'eux s'mquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait pas encore. Elle affirma qu'elle avait des crampes. Puis elle alluma un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans leur logis par l'échelle qui leur servait tous les soirs. Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l'échelle, puis rouvrit sans bruit la porte du dehors,

LA MÈRE SAUVAGE 9i et elle retourna chercher des bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds dans la neige, si doucement qu'on n'entendait rien. De temps en temps elle écoutait les ronflements sonores et iné-gaux des quatre soldats endormis.

Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer une des bottes, et, lorsqu'elle fut enflammée, elle l'éparpilla sur les autres, puis elle ressortit et regarda.

Une clarté violente illumina en quelques secondes tout l'intérieur de la chaumière, puis ce fut un bra-sier effroyable, un gigantesque four ardent, dont la lueur jaillissait par l'étroite fenêtre et jetait sur la neige un éclatant rayon.

Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une clameur de hurlements humains, d'appels déchirants d'angoisse et d'épouvante. Puis, la trappe s'étant écroulée à l'intérieur, un tourbillon de feu s'élança dans le grenier, perça le toit de paille, monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la chaumière flamba.

On n'entendait plus rien dedans que le crépite-ment de l'incendie, le craquement des murs, l'écrou-lement des poutres. Le toit tout à coup s'effondra, et la carcasse ardente de la demeure lança dans l'air, au milieu d'un nuage de fumée, un grand panache d'étincelles.

La compagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe d'argent teintée de rouge.

Une cloche, au loin, se mit à sonner.

La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de son fusil/celui du fils; de crainte qu'un des hommes n'échappât. Quand elle vit que c'était fini, elle jeta son arme dans le brasier. Une détonation retentit.

Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens. On trouva la femme assise sur un tronc d'arbre, tranquille et satisfaite.

Un officier allemand, qui parlait le français comme un fils de France, lui demanda Où sont vos soldats?

Elle tendit son bras maigre vers l'amas rouge de l'incendie qui s'éteignait, et elle répondit d'une voix forte Là-dedans!

On se pressait autour d'elle. Le Prussien demanda: – Comment le feu a-t-il pris?

Elle prononça – C'est moi qui l'ai mis.

On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l'avait soudain rendue folle. Alors, comme tout le monde l'entourait et l'écoutait, elle dit la chose d'un bout à l'autre, depuis l'arrivée de la lettre jusqu'au dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n'oublia pas un détail de ce qu'elle avait ressenti ni de ce qu'elle avait fait.

Quand elle eut fini, elle tira de,sar-peehe deux papiers, et, pour les distinguer au~derniéres~eurs du feu, elle ajusta encore ses lunettes, puis eIlé~pEO-nonça, montrant l'un « Ça, c'est latent' de ~c-tor. » Montrant l'autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges d'un coup de tête « Ça, c'est leurs noms pour qu'on écrive chez eux. )) Elle tendit tran--

quillement la feuille blanche

à l'officier, qui la tenait par

les épaules, et elle reprit

Vous écrirez comment

c'est arrivé, et vous direz à

leurs parents que c'est moi

qui a fait ça, Victoire Simon,

la Sauvage N'oubliez pas.

L'officier criait des ordres

j,. en allemand. On la saisit,

on la jeta contre les murs

encore chauds de son logis.

Puis douze hommes se ran--

gèrent vivement en face

d'elle, à vingt mètres. Elle

ne bougeait point. Elle avait

compris; elle attendait.

Un ordre retentit, qu'une

longue détonation suivit aus-sitôt. Un coup attardé partit tout seul après les autres.

La vieille ne tomba point. Elle s'affaissa comme si <)n lui eût fauché les jambes.

L'officier prussien s'approcha. Elle était presque coupée en deux, et dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang.

Mon ami Serval ajouta C'est par représailles que les Allemands ont détruit le château du pays, qui m'appartenait. Moi, je pensais aux mères des quatre doux gar-çons brûlés là-dedans et à l'héroïsme atroce de cette .autre mère, fusillée contre ce mur.

Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu.

A CHEVAL '–––-J ES pauvres gens vivaient péni-blement des petits appointements du mari. Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était devenue une'de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de famille noble qui veut tenir son rang quand même.

Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on vivotait en gardant les apparences.

Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était entré, commis à quinze cents francs, au Ministère de la Marine. Il avait échoué sur cet écuei! comme tous ceux qui ne sont point préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les résistances, en qui on n'a pas dé-veloppé dès l'enfance des aptitudes spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte, tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.

Ses trois premières années de bureau furent hor-ribles.

Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes rues du fau-bourg Saint-Germain; et il s'était fait un cercle de connaissances.

Étrangers à la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du Haut en bas de ces de-meures, les locataires étaient titrés; mais l'argent semblait rare au premier comme au sixième.

Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa.

A CHEVAL L 103 Ils eurent deux enfants en quatre ans.

Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Ëtysées, le dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce à des billets de faveur offerts par un col-lègue.

Mais voilà que, vers le printemps, un travail sup-plémentaire fut confié à l'employé par son chef; et il reçut une gratification extraordinaire de trois cents francs.

En rapportant cet argent, il dit à sa femme « Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par, exemple une partie de plaisir pour les enfants. )) Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la campagne.

'.< Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas cou-tume nous louerons un brëack pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au manège. Cela me fera du bien. )) Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.

Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector sai-sissait son fils aîné, le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de toute sa force, it lui disait

<( Voilà comment il galopera, papa, dimanche pro-chain, à la promenade. ))

Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les tramait autour de la salle en criant

« C'est papa à dada. )) Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un œi} émerveillé, en songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval; et pendant tous les repas elle l'écoutait parler d'équitation, raconter ses exploits de jadis, chez son père. Oh! il avait été à bonne école, et, une fois la bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!

Il répétait à sa femme en se frottant les mains « Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu verras comme je monte; et si tu veux, nous reviendrons par les Champs-Elysées au moment du retour du Bois.

Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs. )) Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant la porte. Il descendît aussitôt, pour examiner sa monture. II avait fait coudre des sous-pieds à son pantalon, et manœuvrait une cra-vache achetée la veille.

Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête, tâta le cou, les côtes, les jarrets,

A CHEVAL j0:i

<4 éprouva du doigt les reins, ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là, qu'il reconnaissait excellent.

Quand tout le monde fut bien placé dans la voi-ture, il vérifia les sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un étrier, retomba sur l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçon-ner son cavalier.

Hector, ému, tâchait de le calmer « Allons, tout beau, mon ami, tout beau. )) Puis, quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son aplomb, celui-ci demanda « Est-on prêt? )) Toutes les voix répondirent ((Oui.)) »

Alors, il commanda « En route »

Et la cavalcade s'éloigna. Tous les regards étaient tendus sur lui. Il trottait t à l'anglaise en exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt à s'abattre sur la crinière; et il tenait ses yeux fixes devant lui, ayant la figure crispée et les joues pâles. Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui portait l'autre, répétaient sans cesse « Regardez papa, regardez papa )) Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif, poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs, finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait de l'arrêter, le chapeau roula par terre. H fallut que le cocher des-cendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme « Empêche donc les enfants de crier comme ça, tu me ferais emporter! »

On déjeuna sur l'herbe, dans le bois du Vésinet, avec les provisions déposées dans les coffres. Bien que le cocher prit soin des trois chevaux, Hector à tout moment se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien; et il le caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.

Il déclara

A CHEVAL 107 « C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son maître; il ne bougera plus maintenant. )) Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Elysées.

La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les côtés, les promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde. Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières.

Une fojie de mouvement, une ivresse de vie sem-blait agiter cette foule de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait dans une buée d'or.

Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les roues, au grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de son cavalier.

La voiture était loin maintenant, loin derrière; et voilà qu'en face du Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et prit le galop. Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait à fond de train. Im-puissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de toute sa force « Holà! hé! holà! là-bas! )) Elle était sourde peut-être, car elle continua paisi-blement sa route jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air, après trois culbutes sur la tête.

Des voix criaient « Arrêtez-le )) Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant « Au secours )) Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville qui venait de se jeter à sa rencontre.

En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma autour de lui. Un vieux mon-sieur surtout, un vieux monsieur portant une grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait exaspéré. Il répétait « Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi.. On ne vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un cheval. » Mais quatre hommes, portant la vieille, appa--

A CHEVAL i09 rurent. Elle semblait morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de poussière. « Portez cette femme chez un pharmacien, com-manda le vieux monsieur, et allons chez le commis-saire de police. )) Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait son cheval. Une foule- suivait; et soudain le break parut. Sa femme s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna. Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector de Gribelin, attaché au minis-tère de la marine; et on attendit des nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint. Elle avait repris connaissance, mais elle souf-frait effroyablement en dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq ans, et dénommée Mme Simon.

Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.

Une cohue stationndit devant la porte; la bonne femme, affaissée dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on crai-gnait une lésion interne. HO CONTES CHOISIS Hector lui parla « Souffrez-vous beaucoup?

–Oh! oui.

Où ça? »

C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.

Un médecin s'approcha « C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'acci-dent ?

– Oui, monsieur.

– 11 faudrait envoyer cette femme dans une mai-son de santé; j'en connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que je m'en charge? )) Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé. Sa femme l'attendait dans les larmes, il l'apaisa. Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours, il n'y paraîtra plus je l'ai envoyée dans une maison de santé; ce n'est rien.

Ce n'est rien!

En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air satisfait. « Eh bien? )) dit-il.

Elle répondit « Oh mon pauv' monsieur, ça n'change pas. Je me sens quasiment anéantie. N'y a pas de mieux. »

A CHEVAL 111 Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une com-plication pouvant survenir.

Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint clair, l'œil limpide, se mit à geindre en l'apercevant.

« Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n' peux pu. J'en ai pour jusqu'à la fin de mes jours. » Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le médecin leva les bras « Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on essaie de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part. )) La vieille écoutait, immobile, l'œil sournois. Huit jours se passèrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait, causait gaie-ment avec les autres malades, semblait accoutumée à l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante ans d'escaliers montés et des-cendus, de matelas retournés, de charbon porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse.

Hector, éperdu, venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille et sereine, et déclarant

« Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu. »

Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisses

« Et Mme Simon? ))

Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré

« Rien de changé, absolument rien! ».

On,renvôya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On économisa davantage encore; la gratification tout entière y passa.

Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant d'un œil malin.

« Il faut la faire marcher, dit l'un. ))

Elle s'écria

« Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu! »

Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traî-nèrent quelques pas; mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son siège avec des précautions infinies.

Ils émirent une opinion discrète, concluant.cepen-dant à l'impossibilité du travail.

A CHEVAL ii3 Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa choir sur une chaise en balbu-tiant « Il vaudrait encore mieux la prendre ici, ça nous coûterait moins cher. )) Il bondit « Ici, chez nous, y penses-tu? )) Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans les yeux « Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute! )) brute prétentieuse sous des dehors comiques et chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie écrue.

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