PIERROT
A .N~'y ~o!<o~.
A DAME Lefèvre était une
dame de campagne, une
veuve, une de ces demi--
paysannes à rubans et à
chapeaux falbalas, de ces
personnes qui parlent avec
des cuirs, prennent en pu--
blic des airs grandioses,
et cachent une âme de il6 CONTES CHOISIS Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose.
Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes. Or, une nuit, on leur vola une douzaine d'oignons. Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On avait volé, volé Mme Lefèvre Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir.
Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, bavardaient, supposaient des choses «Tenez, ils ont passé par là. Ils ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande. )) Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles maintenant!
Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque nouveau-venu leurs observations et leurs idées.
Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil « Vous devriez'avoir un chien.)) »
C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne, serait que pour donner l'éveil. Pas un
PIERROT it7 gros chien, Seigneur! Que feraient-elles d'un gros chien! H les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en Normandie, on prononce ~M), un petit freluquet de quin qui jappe.
Dés que tout le monde fut parti, Mme Lefévre dis-cuta longtemps cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de cette race par-cimonieuse de dames cam-pagnardes qui portent tou-jours des centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux quêtes du di-manche.
Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour couvrir ses frais d'élevage. M'"oLefévre déclara tt8 CONTES CHOISIS qu'elle voulait bien nourrir un « quin mais qu'elle n'en achèterait pas.
Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait à s'en
défaire. Mme Lefévre trouva
fort beau ce roquet immonde,
qui ne coûtait rien. Rose l'em--
brassa, puis demanda com--
ment on le nommait. Le bou--
langer répondit <( Pierrot. ))
H fut installé dans une
vieille caisse à savon et on lui ofï'rit d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui pré-senta ensuite un morceau de pain. Il mangea.
Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée « Quand il sera bien accoutumé à la maison, on le laissera libre..
Il trouvera à manger en rôdant par le pays. )) On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être au'amé. Il ne jappait d'ailleurs que pour reclamer sa pitance; mais, dans ce cas, il jappait avec acharnement.
Tout le monde pouvait entrer dans le jardin.
PIERROT n'j Pierrot allait caresser chaque nouveau-venu, et demeurait absolument muet.
Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempé dans la sauce de son fricot.
Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, huit francs, madame! pour ce freluquet de ~M~ qui ne jap-pait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisis-sement.
Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasse-rait de Pierrot. Personne n'en voulut. Tous les habi-tants le refusèrent à dix lieues aux environs. Alors J20 CONTES C!fOIS!S S on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire « piquer du mas )).
« Piquer du mas )), c'est « manger de la marne ». On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarrasser.
Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la mar-nière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.
On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu'à vous.
Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant; et quand on se penche au-dessus, il sort de là une abo-minable odeur de pourriture.
Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre. Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dâns le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigou-reux certainement, est précipité tout à coup. Ils
PIERROT i2) sont là, seuls, aSamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse ils s'attaquent, luttent longtemps, achar-nés et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant.
Quand il fut décidé qu'on ferait « piquer du mas )) à Pierrot, on s'enquit d'un exécuteur. Le canton-nier qui binait la route demanda dix sous pour la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit tombante. On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il l'avala jusqu'à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de contentement, Rose le prit dans son tablier. Elles allaient à grands pas, comme des marau-deuses, à travers la plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et, l'atteignirent; Mme Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait. – Non, il n'y en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose, qui pleurait, l'embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille tendue.
Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë, déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui implorait, la tête levée vers l'ouverture.
Il jappait, oh! il jappait!
Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait plus vite, MmeLefèvre criait: « Attendez-moi, Rose, attendez-moi! » Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvan-tables.
Mme Lefévre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. II s'élançait et la mordait au nez.
Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta; elle s'était trompée.
Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route interminable, qu'elle sui-vait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier lui faisait peur.
Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue, portant ainsi au
PIERROT .j2g bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.
Au petit jour, e!!e leva, presque folle, et courut à la marniére.
Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jus-qu'à samort.
Elle courut chez le puisatier chargé de l'ex-traction de la marne, et elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire.
Quand elle eut uni, it prononça « Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs. »
Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup.
« Quatre francs! vous vous en feriez mourir!
quatre francs!)) »
H répondit « Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes manivelles, et monter tout ça, et m'en aller là-bas avec mon garçon et m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l' plaisir de vous le r'donner? Fallait pas l' jeter. ))- Elle s'en alla, indignée. Quatre francs!
Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du puisatier. Rose, toujours résignée, répétait « Quatre francs c'est de l'argent, Madame. »
Puis, elle ajouta « Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour qu'il ne meure pas comme ça? » Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un gros morceau de pain beurré. Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un morceau, il jap-pait pour réclamer le suivant.
Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles ne faisaient plus qu'un voyage. Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!
Rose cria « Pierrot! » Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu
PIERROT 125 par son compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
EUes avaient beau spécifier « C'est pour toi, Pierrot! )) Pierrot, évidemment, n'avait rien. Les deux femmes, interdites, se regardaient; et Mme Lefévre prononça d'un ton aigre « Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là-dedans. Il faut y renoncer. )) Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en marchant. Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.
A JS<Mvy Alis.
charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux
UR toutes les routes autour de
Goderville, les paysans et leurs
femmes s'en venaient vers le
bourg; car c'était jour de
marché. Les mâles allaient, à
pas tranquilles, tout le corps
en avant à chaque mouve-,-
ment de leurs longues jambes
torses, déformées par les rudes
travaux, par la pesée sur la pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets d'un petit dessin de fil blanc, gontlée autour de leur torse osseux, semblait un, ballon prêt à s'envoler, d'où sortaient une tête, deux bras et deux pieds.
Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d'où sortaient des têtes de poulets par-ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d'un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épingle sur leur poitrine plate, la tête enveloppée d'un linge blanc collé sur les che-veux et surmontée d'un bonnet.
Puis, un char à bancs passait, au trot saccadé d'un bidet, secouant étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, -dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots. Sur la place de Goderville, c'était une foule, une cohue d'humains et de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des pay-sans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la surface de l'assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé par la robuste poitrine d'un campagnard en gaieté, ou le long meuglement d'une vache attachée au mur d'une maison.
Tout cela sentait rétable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, particulière aux gens des champs.
Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à GoderviMe, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bour-relier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol, autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi, par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla 130 CONTES CHOtSIS vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.
Il se perdit aussitôt dans la foute criarde et lente,
>0. "l L -uu
agitée parler interminables
marchandages.
Les paysans tâtaient'les
vaches, s'en: allaient, re--
venaient, perplexes, tou--
jours dans la crainte d'être
mis dedans, n'osant jamais
se décider, épiant l'œil du
vendeur, cherchant sans
fin à découvrir la ruse de
l'homme et le défaut de la
bête.
Les femmes, ayant posé
à leurs pieds leurs grands
paniers, en, avaient tiré
leurs volailles qui gisaient
par terre, liées par les
pattes, l'œitenaré, ia crête
écartate.
Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l'air sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui s'éloignait lentement – C'est dit, ma~ Anthime. J' voj~s l'donne.
LA FICELLE t3t Puis, peu à peu, la place se dépeupla, et F~M~M~ sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.
Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine de véhi-cules de toute race, charrettes, cabriolets, chars à bancs, tilburys, carrioles innommables, jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs, brancards, ou bien le nez par terre et le derrière en l'air.
Tout contre les dîneurs attablés, l'immense che-minée, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. Trois bro-ches tournaient, chargées de poulets; de pigeons et de gigots et une délectable odeur de.viande rôtie et de jus ruisselant sur la peau rissolée, s'envolait de l'âtre, aIlumaiUes gaietés, mouillait les bouches. Toute l'aristocratie de la charrue mangeait la, chez maït' Jourdain, aubergiste et maquignon, un .malin qui avait desecus.
Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était'bon pour les verts, mais un peu mucre pour les blés.
Tout à coup, le tambour roula, :dans la cour, devant la thaisôn. Toutle monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette àlamain.
Après qu'il eut terminé son roulement, le crieur public lança d'une voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps – Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général à toutes les personnes présentes au marché, qu'il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents francs et des papiers d'affaires. On est prié de le rapporter à la mairie, incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de ManneviMe. I! y aura vingt francs de récompense.
Puis l'homme s'en alla.
On entendit encore une fois au loin les batte-ments sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur.
Alors on se mit à parler de cet événement, en énu-mérant les chances qu'avait maître Houibréque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille. Et le repas s'acheva.
On finissait le café, quand le brigadier de gendar-merie parut sur le seuil.
Il demanda – Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici? Le tambour roula devant la maison
fPaseiM.) Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit –Mev'tà.
Et le brigadier reprit Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la com-plaisance de m'accompagner à la mairie. M. le maire voudrait vous parler.
Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en répétant Me v'là, me v'là.
Et il suivit le brigadier.
Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de l'endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.
Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin, ramasser, sur la route de BeuzeviHe, le por-tefeuille perdu par maître Houtbréque, de ManneviHe. Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par. ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi.
– Me, me, j'ai ramassé çu portefeuille?
– Oui, vous-même.
– Parole d'honneur, je n'en ai. seulement point eu connaissance. j34 CONTES CIIOISIS S On vous a vu.
On m'a vu, mé? Qui ça qui m'a: vu?
M. Malandain, le bourrelier. 1 Alors le vieux se rappela; comprit et, rougissant de colère – Ah i m'a vu, eu manant! t m'a vu ramasser c'te ficelle-là, tenez, m'sieu le maire.
Et, fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde. ` Mais le maire, incrédule, remuait la tête.
Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauche-corne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille.
Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son honneur, répétant C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieu le maire. Là, sur mon âme et mon salut, je l' répète.
Le maire reprit:
Après avoir ramassé l'objet, vous avez même encore cherché longtemps dans là boue, si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée.
Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur. – Si on peut dire! si on peut dire. des men-teries comme ça pour dénaturer un honnête homme Sion peutdif& Il eut beau protester, on ne le crut pas.
LA FICELLE i3:i Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauche-corne. On ne trouva rien sur lui.
Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya, en le prévenant qu'il allait .aviser le parquet et demander des ordres.
La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où n'entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la ficelle. Oa ne le crut pas. On riait.
Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connais-sances, recommençant sans fin son récit et ses pro-testations, montrant ses poches retournées, pour prouver qu'il n'avait rien.
On lui disait – Vieux malin, va Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de n'être pas cru, ne sachant que faire, et contant tou-jours son histoire.
La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit eh route avec trois voisins à qui il montra la place où il, avait t ramassé le bout de corde et tout le long du chemin il parla de son aventure.
Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire à-tout Je monder
Il ne rencontra que des incrédules.
Il en fut malade toute la nuit.
Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, Mari us Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le portefeuille et son contenu à maître Houtbréque, de Mannevilte.
Cet homme prétendait avoir, en effet, trouvé l'objet sur la route; mais, ne sachant pas lire, il l'avait rap-porté à la maison et donné à son patron.
La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hau-checorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son histoire complétée du dé-nouement. Il triomphait. – Ç' qui m' faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d'être en réprobation pour une menterie.
Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l'église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de plaisanter en l'écoutant. On ne pa-raissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos.
Le mardi, de l'autre semaine, il se rendit au marché de'GodervilIe, uniquement poussé par le besoin de conter son cas.
Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. Pourquoi ?
Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la figure « Gros malin, va! )) Puis lui tourna les talons.
Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l'avait-on appelé « gros malin ))? Quand il fut assis à table, dans l'auberge de Jour-dain, il se remit à expliquer l'affaire.
Un maquignon de Montivilliers lui cria
Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle!
Ilauchecorne balbutia
Puisqu'on l'a retrouvé, çu .portafeuille!
Mais l'autre reprit
Tais-té, mon pé, y en a un qui trouve, et y en a un qui r'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille.
Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.
Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.
Il ne.put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries.
II rentra chez lui, honteux et indigné, étrangle par la. colère, par la confusion, d'autant plus atterré qu'il était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et même de s'en vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l'in-justice du soupçon.
Alors il recommença à conter l'aventure, en allon-geant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des 'raisons nouvelles, des protestations plus énergiques, des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il préparait dans ses heures~ de soHtude, l'esprit uni-quement occupé de l'histoire de la ficelle. On le
LA FICELLE ]M croyait d'autant moins que sa défense était plus com-pliquée et son argumentation plus subtile.
Ça, c'est des raisons d' menteux, disait-on der-rière son dos.
H le sentait, se rongeait les sangs, s'épuisait en efforts inutiles.
Il dépérissait à vue d'œiL Les plaisants maintenant lui faisaient conter « la Ficelle )) pour s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait.
Vers la fin de décembre, il s'alita.
Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de l'agonie, il attestait son innocence, répétant Une 'tite ficelle. une 'tite ficelle. t'nez, la voilà, m'sieu le maire.
~1 Zeo~ C/OM.
LJ ON siEUR Marambot ouvrit la
lettre que lui remettait Denis,
son serviteur, et i[ sourit.
Denis, depuis vingt ans
dans la maison, petit homme
trapu et jovial, qu'on citait dans
toute la contrée comme le modèle
des domestiques, demanda
Monsieur est content, mon-sieur a reçu une bonne nouvelle?
M. Marambot n'était pas riche. Ancien pharmacien de village, célibataire, il vivait d'un petit revenu acquis avec peine en vendant des drogues aux paysans. Il répondit Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont'je le menace; je recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font pas de mal dans la caisse d'un vieux garçon.
Et M. Marambot se frottait les mains. C'était un homme d'un caractère résigné, plutôt triste que gai, incapable d'un effort pro)ongé, nonchalant dans ses affaires.
Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en profitant du décès de confrères établis en des centres importants, pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l'ennui de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu'il lui faudrait accomplir, l'avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire après deux jours de réflexion:
– Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre.
Je trouverai mieux peut-être.
Denis, au contraire, poussait son maître aux en-treprises. D'un caractère actif, il répétait sans cesse: –Oh moi, si j'avais eu le premier capital, j'au-rais fait fortune. Seulement mille francs, et je tenais monanaire.. M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où il se promenait, les mains der-rière le dos, en rêvassant.
Denis, tout le jour, chanta, comme un homme en joie, des refrains et des rondes du pays. 11 montra même une activité inusitée, car il nettoya les car-reaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en entonnant à plein gosier ses couplets.
M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en sou-riant Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire pour demain.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot s'enferma aussitôt dans sa chambre jusqu'au mi--
t~ .lieu de l'après-midi. Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une d'elles était adressée a M. Malois, c'était sans doute un reçu de l'argent.
Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et sombre ce jour-là, qu'il avait été joyeux la veille.
La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s'endormit.
Il fut rcvciHé par un bruit singulier. Il s'assit aus--
sitôt dans son lit
et écouta. Mais
brusquement sa
porte s'ouvrit, et
Denis parut sur
le seuil, tenant
une bougie d'une
main, un couteau
de cuisine de l'au--
tre, avec de gros
yeux fixes, la lèvre
et les joues con--
tractées, comme
celles des gens
qu'agite une hor--
rible émotion, et
si pâle, qu'il sem--
blait un revenant.
M. Marambot,
interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever pour cou-rir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie en se ruant vers le lit. Son maitre tendit les mains en avant pour recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir les bras de son domestique qu'il pensait maintenant atteint de folie, afin de parer les coups précipités qu'il lui portait.
Il fut atteint une première fois à l'épaule par le couteau, une seconde fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait éperdumènt, agitant ses mains dans l'obscurité, lançant aussi des coups de pied et criant –Denis! Denis! es-tu fou, voyons/Denis! i Mais l'autre, haletant, s'acharnait, frappait tou-jours, repoussé tantôt d'un coup de pied, tantôt d'un coup de poing, et revenant furieusement. M. Ma-rambot fut~encore blessé/deux fois à la jambe et t une fois au ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l'esprit et il se mit à crier – Finis donc, finis donc, Denis, je n'ai pas reçu mon argent.
L'homme aussitôt s'arrêta; et son maître entendait, dans l'obscurité, sa respiration sifflante.
M. Marambot reprit aussitôt Je n'ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu c'est pour ça que tu as porté les let-tres à la poste. Lis plutôt celles qui sont sur mon secrétaire.
Et, d'un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit et alluma sa bougie. Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur. Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.
Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.
Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de l'attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente l'envahit, qu'il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n'était pas mort sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très faible, mais sans souHrance vive, bien qu'il éprouvât en divers points du corps une gêne sensible, comme despinçures. Il se sentait aussi glacé, et tout mouillé, et serré, comme roulé, dans des bandelettes. Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des frissons d'angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide rouge sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L'idée de revoir ce spectacle épou-vantable le bouleversait et il tenait ses yeux fermés avec force comme s'ils allaient s'ouvrir malgré lui. Qu'était devenu Denis? Il s'était sauvé, probable-ment.
Mais qu'allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler du secours? Or, s'il faisait un seul mouvement, ses blessures se rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang. Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur cessa presque de battre. C'était Denis qui venait l'achever, certainement. Il retint sa respiration pour que l'assassin crût tout bien fini, l'ouvrage terminé.
Il sentit qu'on relevait son drap, puis qu'on lui palpait le ventre. Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait maintenant avec de l'eau fraîche, tout doucement. Donc on avait découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer qu'il avait repris connaissance, et il entr'ouvrit un œil, un seul, avec les plus grandes précautions.
Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde! Il referma son œil avec pré-cipitation.
Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux nourrissait-il encore?
Ce qu'il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces Et il allait l'enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre, pour qu'on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les bouteilles de vin fin? Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres palpitaient.
Il se disait « Je suis perdu, perdu » Et il serrait désespérément les paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.
Aucune hésitation n'était plus possible pour un homme du métier son domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.
Alors M. Marambot, d'une voix mourante, lui donna ce conseil pratique Opère les lavages et les pansements avec de l'eau coupée de coaltar saponiné Denis répondit – C'est ce que je fais, monsieur, M. Marainbot ouvrit les deux yeux.
Il n'y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre; ni sur l'assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs.
Les deux hommes se regardèrent.
Enfin, M. Marambot prononça avec douceur Tu as commis un grand crime..
Denis répondit Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas, je vous servirai fidèle-ment comme par le passé.
Ce n'était pas le moment de mécontenter son do-mestique. M. Marambot articula en refermant les yeux:
Je te jure de ne pas te dénoncer. Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil, ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les tisanes, les
potions, lui tâtant le pouL, comptant
anxieusement les pulsations, le maniant
avec une habileté de garde-malade et
un dévouement de fils.
A tout moment il deman--
dait
Eh bien, monsieur, com--
ment vous trouvez-vous?
M. Marambot répondait d'une
voix faible/:
Un peu mieux, mon garçon, je te remercie.
Et quand le blessé s'éveillait la nuit, il voyait sou-vent son gardien qui pleurait dans son fauteuil et s'essuyait les yeux en silence.
Jamais l'ancien pharmacien n'avait été si bien soi-gné, si dorloté, si câliné. Il s'était dit tout d'abord Dès que je serai guéri, je me débarrasserai de ce garnement.
DEMS ~5~ 1 Il entrait maintenait en convalescence et remet-tait de jour en jour le moment de se séparer de son meurtrier. Il songeait que personne n'aurait pour lui autant d'égards et d'attentions, qu'il tenait ce garçon par la peur; et il le prévint qu'il avait déposé chez un notaire un testament le dénonçant à la jus-tice s'il arrivait quelque accident nouveau.
Cette précaution lui paraissait le garantir dans l'avenir de tout nouvel attentat; et il se demandait alors s'il ne serait même pas plus prudent de con-server près de lui cet homme, pour le surveiller attentivement.
Comme autrefois, quand il hésitait à acquérir quelque pharmacie plus importante, il ne se pou-vait décider à prendre une résolution.
– II sera toujours temps, se disait-il.
Denis continuait à se montrer un incomparable serviteur. M. Marambot était guéri. II le garda. Or, un matin, comme il achevait de déjeuner, il entendit tout à coup un grand bruit dans la cuisine. Il y courut. Denis se débattait, saisi par deux gen-darmes.
Le brigadier prenait gravement des notes sur son carnet.
Dès qu'il aperçut son maître, le domestique se mit à sangloter, criant Vous m'avez dénoncé, monsieur; ce n'est pas bien, après ce que vous m'aviez promis. Vous man-quez à votre parole d'honneur, monsieur Marambot; ce n'est pas bien, ce n'est pas bien M. Marambot, stupéfait et désolé d'être soupçonné, leva la main – Je te jure devant Dieu, mon garçon, que je ne t'ai pas dénoncé.
J'ignore absolument comment messieurs les gen-darmes ont pu connaître la tentative d'assassinat sur moi.
Le brigadier eut un sursaut Vous dites qu'il a voulu vous tuer, monsieur Marambot?
Le pharmacien, éperdu, répondit Mais, oui. Mais je ne l'ai pas dénoncé. Je n'ai rien dit. Je jure que je n'ai rien dit. Il me servait très bien depuis ce moment-là.
Le, brigadier articula sévèrement Je prends note de votre déposition.
La justice appréciera ce nouveau motif dont elie ignorait, monsieur Marambot.
Je suis chargé d'arrêter votre domestique pour vol de deux canards enlevés subrepticement par lui chez M. Duhamel, pour lesquels il y a des témoins du délit.
Je vous demande pardon, monsieur Marambot.
Je rendrai compte de votre déclaration. Et, se tournant vers ses hommes, il commanda Allons, en route Les deux gendarmes entraînèrent Denis. L'avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux délits l'un sur l'autre pour fortifier son argu-mentation. Il avait clairement prouvé que le vol des deux canards provenait du même état mental que les huit coups de couteau dans la personne de Ma-rambot. Il avait finement analysé toutes les phases de cet état passager d'aliénation mentale, qui céde-rait, sans aucun doute, à un traitement de quelques mois dans une excellente maison de santé. Il avait parlé en termes enthousiastes du dévouement continu de cet honnête serviteur, des soins incomparables dont il avait entouré son maître blessé par lui dans une seconde d'égarement.
Touche jusqu'au cœur par ce souvenir, M. Maram-bot se sentit les yeux humides.
L'avocat s'en aperçut, ouvrit les bras d'un geste large, déployant ses longues manches noires comme des ailes de chauve-souris. Et, d'un ton vibrant, il cria Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés, regardez ces larmes. Qu'ai-je à dire mainte--
~EKtS s JM ~-) nant pour mon client? Quel discours, quel argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maitre! Elles parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient « Pardon pour l'insensé d'une heure! )) Elles implorent, elles absolvent, elles bénissent!
Il se tut, et s'assit.
Le président, alors se tournant vers Marambot, dont la déposition avait été excellente pour son domestique, lui demanda Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez considéré cet homme comme dément, cela n'explique pas que vous l'ayez gardé. Il n'en était pas moins dangereux.
Marambot répondit en s'essuyant les yeux – Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de mal à trouver des domestiques par le temps qui court. je n'aurais pas rencontré mieux.
Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maitre, dans un asile d'aliénés.
A Fe~ry Ce~'af.
N lisait dernièrement dans les journaux les
lignes suivantes « Bou-- MGNE-SUR-MER, 22 janvier.
On nous écrit:
« Un affreux malheur vient de jeter la consternation par-mi notre population mari-time déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de pêche commandé par le 'patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.
« Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.
« Le mauvais temps continue. On craint de nou-veaux sinistres. »
Quel est ce patron, Javel? Est-il le frère du man-chot ?
Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.
Javel aîné était alors patron d'un chalutier. Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de,la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les pois-sons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.
EN MER ig<j Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer.
Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. H était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le,chalut. Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier à fuir. JI gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête continuait a faire infranchissables les jetées, enveloppant d'é-cume, de bruit et de danger tous les abords des refuges.
Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, malgré tout, accou-tumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.
Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le chalut.
Donc le grand engin de pêche fut passé par dessus bord, et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant, de l'autre main, de soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point. L'homme, crispé par la douleur, appela. Tous accoururent. Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent t sur la corde, s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. « Faut couper )), dit un ma-telot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet.
Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.
II cria, le cœur torturé « Non, coupe pas, attends, je vas lofer. )) Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.
EN MER i6t Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son impulsion, et entraîne d'auteurs par la force de la dérive et du vent.
Javel cadet s'était laisse tomber sur les genoux, les dents serrées, tes yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint craignant toujours le couteau du marin « Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre. »
L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit a virer au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée.
Javel cadet semblait idiot. On lui retira sa vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et murmura « Foutu ».
Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des matelots cria « Il va se vider, faut nouer la veine. »
Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, et enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute leur force.
Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; ils fini-rent par cesser tout à fait.
Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. JI le prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le con-sidérait d'un ceil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour empêcher le mal noir.
On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.
Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentani. pas bien tout seul. Et puis; il préférait le grand air. i64 CONTES CHOISIS S Il se rassit' sur sa voile et recommença à bassiner son bras.
La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs écrasées.
Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna; et le petit bateau recom-mença sa course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste blessé.
La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on apercevait de nouveau l'Angle-terre, mais comme la mer était moins dure, on re-partit pour la France en louvoyant.
Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à lui.
Les matelots regardaient, disant leur avis.
– « Ça pourrait bien être le Noir », pensait l'un.
« Faudrait de l'iau salée là-dessus », déclarait un autre.
On appona donc de l'eau salée'et on en versa sur le mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas. w Puis, quand la brûlure se fut calmée « Donne-moi ton couteau )), dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau.
« Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus. »
On fit,ce qu'il demandait.
Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait dou-cement, avec réflexion, tranchant les derniers ten-dons avec cette lame aiguë comme un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara « Fallait ça. J'étais foutu. )) Il semblait soulage et respirait avec force. Il re-commença à verser de l'eau sur le tronçon de membre e qui lui restajt.
La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir. Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le flairaient.
Son frère dit « Faut jeter ça à la mer à c't'heure. » Mais Javel cadet se fàcha « Ah mais non, ah mais non. J'veux point. C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras. )) Il le reprit et le posa entre ses jambes.
– Il va pas moins pourrir )), dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.
Il demanda « J' pourrions-t'y point l'mettre dans la saumure?
« Ça, c'est vrai », déclarèrent les autres.
Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers; et tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons.
Un des matelots fit cette plaisanterie « Pourvu que je l' vendions point à la criée. )) Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter de l'eau sur sa plaie.
De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du bateau.
Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'ceit en hochant la tête.
On finit par rentrer au port.
Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris.son bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix.
On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à cette intention, et rentra chez lui.
Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cer-cueil.
Le lendemain, l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à côte; conduisaient le deuil. Le sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisseDe. Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, et quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas à son auditeur « Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien. ))
A diligence du Havre allait
1 quitter Criquetot, et tous les
voyageurs attendaient l'appel de
leur nom dans la cour de l'hôtel
du Commerce, tenu par Malan--
dain fils.
C'était une voiture jaune, mon--
tée sur des roues jaunes aussi au--
trefois, mais rendues presque grises
°"' par l'accumulation des boues. Celles de
devant étaient toutes petites; celles de der-riere, hautes et frêles, portaient le coffre difforme et enfté comme un ventre de bête.
Trois rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'œi!, les têtes énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner cette carriole qui avait du monstre dans sa struc-ture et son allure. Les chevaux semblaient endor-mis déjà devant l'étrange véhicule.
Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme à gros ventre, souple cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs, les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa sur le toit de'sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui contenaient des œufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou de papier. Puis il ouvrit la porté de derrière et, tirant une liste de sa poche, il lut en appelant – Monsieur le curé de Gorgeville.
Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les femmes
LACËTE A MAtT' BELHOMME i7i
retroussent leurs jupes, et grimpa dans la
guimbarde.
– L'instituteur de Rollebosc-les-Gri--
nets.
L'homme se hâta, long, timide, enre--
dingoté jusqu'aux genoux et il disparut à
son tour. dans la porte ouverte.
– Mail' Poiret, deux places.
Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé
par la charrue, maigri par l'abstinence,
osseux, la peau sëchëe par l'oubli des lavages. Sa femme le suivait, petite et maigre, pa-reille à une bique fatiguée, portant à deux mains un immense .parapluie vert. “ –Mait Rabot, deux places.
Rabot hésita, étant de nature per-plexe. H demanda « C'est ben mé qu' t'appelles? )) Le cocher, qu'on avait surnommé <f-- « Dégourdi )), allait répondre une facétie, quand Rabot piqua une tête 1 vers la portière, lancé en avant par une poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était vaste et rond comme une fu-taille, les mains larges comme des battoirs. Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son trou.
– Mait' Caniveau.
Un gros paysan, plus lourd qu'un bœuf, fit plier
!es ressorts et s'engouera à son tour dans
l'intérieur du coffre jaune.
Mait' Belhomme.
Belhomme, un grand maigre,
s'approcha, le cou de travers, la
face dolente, un mouchoir appli--
S qué sur l'oreille comme s'il souf--
frait d'un fort mal de dents.
? Tous portaient la blouse bleue
par-dessus d'antiques et singu--
lières vestes de drap noir ou
verdâtre, vêtements de cérémonie
qu'ils découvriraient dans les
rues du Havre; et leurs chefs
étaient coiffés de casquettes de
soie, hautes comme des tours,
suprême élégance dans la campagne normande. Césaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer son fouet.
Les trois chevaux parurent se réveiiïeret, remuant le cou, firent entendre un vague murmure de grelots. Le cocher, alors, hurlant « Hue! » de toute sa poitrine,fouailla les bêtes à tour de bras. Elles s'a-gitèrent, firent un effort, et se mirent en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voi-ture, secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verre--
~a~ rie, tandis que chaque ligne de voyageurs, ballottée et ba-lancée par les secousses, avait des reflux de flots à tous les remous des cahots.
On se tut d'abord, par res-pect pour le curé, qui gênait les épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère loquace et familier.
–Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez?
L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre liait à l'ecclésiastique, répon-dit en souriant – Tout d'méme, m'sieu l'curé, tout d'même, et d'votepart?
Oh d'ma part, ça va toujours.
– Et vous, maît' Poiret? demanda l'abbé. ~74 CONTE& CHOISIS Oh! me, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s' rattrape.
– Que voulez-vous, les temps sont durs.
– Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande femme de mait' Rabot.
Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de nom. y – C'est vous, la Blondel ? dit-il.
– Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.
Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriani il salua d'une grande inclinaison. de tête :en avant, comme pour dire ((C'est bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel. »
Soudain, mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait « .gniau. gniau. gniau )) en tapant du pied pour exprimer son affreuse souf-france.
– Vous avez donc bien mal aux dents? demanda Je curé.
Le paysan cessa un instant de geindre pour ré-pondre – Non point. m'sieu le curé. C'est point des dents. c'est d'l'oreille, du fond d'l'oreille. Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt?
– JT sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu''c'est eûnë bête, un' grosse bête, qui m'a entre d'dans, vu que j' dormais su l' foin dans l' grenier. -–Un'bête. Vous êtes..sûr?
–Si j'en suis sûr? Comme du Paradis~ m'sieu le curé, vu qu'a tn' grignote 1' fond d' ForeUle. 1 J d' A. ~!E ` A m'mange la tête, pour sûr a m'mange la tête? Oh! gniaù.
gniau. gniau. Et il se remit à taper du j pied. t Un grands intérêt s'était ëveiUé dans l'as-sistance. Chacun don-nait son avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût une che-nille. Il avait.vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où:
il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et sortie par le nez. Mais l'homme était demeuré sourd dé cette oreille-là, puisqu'il avait le tympan crevé.
C'est plutôt un ver, déclara le curé.
Mais Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière, car il était monté le dernier, gémissait toujours.
Oh! gniau. gniau. gniau. j' crairais ben qu' c'est eune frémi, eune grosse frémi, tant qu'a mord. T'nez, m'sieu le curé. a galope. a galope. Oh! gniau. gniau. gniau. que misère!
T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.
Pour sûr, non.
– D'où vient ça?
La peur du médecin sembla guérir Be!homme.
H se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir. D'où vient ça? T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là ? Y s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat' fois, cinq fois! Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus,pour sûr. Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis, çu fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? Sais-tu, té?
Caniveau riait.
Non j'sais point? Ousqùé tu vas, comme ça?
– J' vas t' au Havre vé Chambrelan.
Qué Chambrelan?
f/guérisseux, donc.
– Qué g'uérisseux?
– L' guérissëux qu'a guéri mon pé.
Ton pé ?
Oui, mon pé, dans'l' temps.
– Que qu'il avait, ton pé ?
LA DËTE A MAJT' BELHOMME ~7 Un vent dans l' dos, qui n'en pouvait pu r'muer piednigambe.
Qué qui H a fait, ton Chambrelan?
Il y a manié l' dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc Et ça y a passé en une couple d'heures Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles, mais il' n'osait pas dire ça devant le curé.
Caniveau reprit en riant C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille? Il aura pris çu trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j' vas l' lë sauver.
Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les aboiements des chiens cou-rants en chassé. Il jappait, hurlait, piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même l'instituteur qui ne riait jamais.
Cependant, comme Belhomme paraissait fàché qu'on se moquàt de lui, le curé détourna la conver-sation.
Mais Belhomme se mit à gémir Oh! gniau. gniau. gniau. a me trifouille dans l'fond. Oh misère La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit « Si on vous coulait un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous essayer? n8 CONTES CHOISIS Pour sûr J'veux ben.
Et tout le monde descendit pour assister à l'opé-ration. Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur détenir bien inclinée la tête du patient; puis, dés que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser brusquement. Mais Caniveau, qui regardait' déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne découvrirait pas la bête à l'œil nu, s'écria:
– Cré nom d'un nom, qué marmelade Faut dé-boucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat' pattes. Le curé examina à son tour le passage et le recon-nut trop étroit et trop embourbé pour tenter l'expul-sion de la bête. Ce fut l'instituteur qui débarrassa cette voie au moyen d'une, allumette et d'une loque. Alors, au milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tête sur la cuvette, comme s'il eût voulu la dévis-ser. Quelques gouttes retombèrent dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête n'était sortie.
Cependant Belhomme déclarant « Je sens pus rien ))~ le curé, triomphant, s'écria « Certainement elle est noyée. » Tout le monde était content. On remonta dans la voiture.
Mais à peine se fut-elle remise en route que Bel-homme poussa des cris terribles. La bête s'était ré-veillée et était devenue furieuse. Il affirmait même qu'elle était entrée dans !a tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle, Il hurlait avec de telles con-torsions que la femme de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le signe de croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta qu'ELLE faisait le tour de son oreille. H imitait avec son doigt les mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard « Tenez, v'la qu'a r'monte. gniau. gniau. gniau. que mi-sère » »
Caniveau s'impatientait « C'est l'iau qui l'a'en-ragée, c'te bête. All' est p't-être ben accoutumée au vin. »
On se mit à rire. Il reprit « Quand j'allons arri-ver au café Bourbeux, donne-Ii du fil en six et ail' n' bougera pu, j' te le jure. »
Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencon-trée.
C'était une ferme en bordure sur la route. Bel-homme y fut transporté; puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération. Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et,d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra du vinaigre. On nt couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe habité. Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retourné tout d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.
Césaire.HôrlavilIe, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la main.
Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas plus gros qu'un grain d'oi-gnon. Cela remuait, pourtant. C'était une puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires écla-tants. Une puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue, et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au gloussement des poules.
Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse dans l'œil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. H grogna <x Te v'là, charogne, » et cracha dessus. Le cocher, fou de gaieté, répétait « Eune puce, eune puce, ah! te v'là, sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot! » j83 CONTES CHOISIS Puis, s'étant un peu calme, il cria « Allons, en route! Via assez de temps perdu. »
Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers
la voiture. Cependant Belhomme,
venu le dernier, déclara « Me,
j' men r'tourne à Criquetot. J'ai
pu que fé au Havre à cette
heure. »
Le cocher lui dit N'im--
porte, paye ta place
– Je t'en dé que la moitié,
pisque j'ai point passé mi-che--
min.
–Tu dois tout, pisque t'as
r'tenu jusqu'au bout.
Et une dispute commença qui
devint bientôt une querelle fu--
rieuse Belhomme jurait qu'il ne
donnerait que vingt sous, Césaire
HortaviUe affirmait qu'il en re--
cevrait quarante. Et ils criaient,
nez contre nez, les yeux dans
les~yeux.
Caniveau redescendit.
– D'abord, tu dés quarante sous au curé/t'en-tends, et pi une tournée à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt à Césaire.
LA BÊTE A MA!T' BELHOMME 183 Ça va-t-il, dégourdi?
Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et quinze, répondit – Ça va! Allons, paye.
J' payerai point. L' curé n'est pas médecin, d'abord.
– Si tu n' payes point, j'te r'mets dans la voiture à Césaire et j't'emporte au Havre.
Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un enfant.
L'autre vit bien qu'il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues jambes.