‹ Contes choisis [microforme]Chapitre 2 sur 63 · UN ACCIDENT · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT

SAINT-MÉDARD," la vieille église de la rue Mouf tard,” qu'ont jadis rendue si célèbre le diacre Pâris et les Convulsionnaires," est une très Pauvre paroisse. Le “Faubourg Marceau,” comme on dit par là, n’a pas be coup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir s assez de pzine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou Presque : une vingtaine de bourgeoises du quartier -‘ des sérvantes en bonnet rond. Comme hommes, c rencontre guère que trois ou quatre vieillards, à ve Ce paysans, qui s'agenouillent à cru sur la pierre, auprès d’un pilier, leur casquette sous le bras, et roulent un gros chapelet entre leurs doigts, en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail. Mais en semaine, plus personne, Les jeudis d'hiver, les bascôtés résonnent un instant d’un chyfotis de galoches quand arrivent et s’en vont les élèves du caté aisme ; quelquefois encore, une pauvresse” à madras,” traînant après elle un ou deux enfants et portant” un nourrisson sur les bras, vient faire brûler un petit cierge sur l'if de

* Words with an asterick are explained in the Notes.

la chapelle de la Vierge ; ou bien c’est, du côté des fonts baptismaux, des hurlements de nouveau-né qu’on baptise; ou, plus souvent, l'enterrement d’un misérable : une bière en sapin, recouverte d’un drap noir et posée sur deux s tréteaux, qu’un prêtre bénit à la hâte, devant un très petit groupe de femmes, les hommes étant libres penseurs et attendant la fin de la cérémonie devant le comptoir d’en face, où ils jouent des litres au tourniquet.” Aussi le vieil abbé Faber, l’un des vicaires de la 10 paroisse, est-il sûr de ne pas trouver de pénitents, deux fois sur trois, auprès de son confessionnal, et n’a:t-il, la plupart du temps, à entendre que les aveux peu intéressants de quelques bonnes femmes. Mais c’est un homme de devoir, et'les mardis, jeudis et samedis, à sept heures 15 précises, il se rend régulièrement à la chapelle Saint-Jean, sauf à faire un bout de prière et à s’en retourner s’il n’y a personne.

Un soir de l’hiver dernier, luttant contre une bourrasque avec son parapluie ouvert, l'abbé Faber remontait 20 péniblement la rue Mouffetard poyr aller à la paroisse, et, presque certain de se déranger inutilement, il regrettait, à part lui, le bon feu qu’il venait de quitter dans son petit logement de la rue Lhomond et le Bollandiste” in-folio qu'il avait laissé ouvert sur la table, en posant 25 dessus sa paire de lunettes. Mais c'était un samedi soir, jour où les vieilles veuves, qui grignotent leurs petites rentes dans les pensions bourgeoises d’alentour, viennent quelquefois chercher labsol: tion pour communier le lendemain. Le brave’ prêtre ne pouvait donc se dis- 30 penser de s'installer dans sa guérite de chêne et d'ouvrir,

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caissier plein d’exactitude, ce guichet où les dévotes, pour qui la confession est une sorte de caisse d'épargne du paradis, font leur versement hebdomadaire de péchés véniels

L'abbé Faber était d'autant plus fâché de sortir que ce samedi-là était un samedi de Paye et qu’ordinairement alors la rue Mouffetard grouillait de monde, et d’un morde assez mal disposé pour sa soutane.” On a beau être un saint homme, il est peu agréable d’être forcé de baisser les yeux devant les regards malveillants et de se boucher les oreilles aux paroles injurieuses saisies au passage. Il y avait une certaine boutique de liquoriste que l'abbé redoutait particulièrement, une boutique toute flambante de gaz et lançant une odeur alcoolique par sa porte Ouverte, d'où l’on’ pouvait voir une Perspective de tonneaux ornés d'étiquettes : Absinthe, Bitter, Madère, Vermouth, etc. Là, debout devant le “ zinc, ” se tenait toujours une bande de gaillards à longue blouse et à haute casquette, qui saluaient le pauvre abbé, filant vite sur le trottoir, d'un “ croua ! croua !” tout à fait offensant,

Pourtant, ce soir-là, le mauvais temps faisant le désert dans la rue, l'abbé Faber arriva sans encombre à son église. Il mouilla son index au béñnitier, se signa, fit une brève révérence au maître-autel et se dirigea vers Son confessionnal. Du moins, il n’était Pas venu pour rien et un pénitent l'attendait.

Un pénitent mâle! c'était chose rare et exceptionnelle à Saint-Médard ; mais, en distinguant, à la lueur rouge‘ de la lampe pendue à l’ogive de la chapelle, le court bourgeron blanc et les semelles à gros clous de l'homme agenouiilé, l'abbé Faber Songea que c'était quelque 30

ouvrier ayant gardé sa foi de paysan et de bonnes habitudes de pratique religieuse. Sans doute la confession qu’il allait entendre serait aussi banale que celle de cette cuisinière de la rue Monge qui, après s'être accusée

: $ d’avoir fait danser l’anse du panier," se récriait toujours au seul mot de restitution. Le prêtre souriait même, en se souvenant de la formule sommaire employée par un faubourien qui venait lui demander un billet de confession pour se marier : “ Je n’ai ni tué, ni volé. Fouillez dans

10 le reste.” Aussi le vicaire entra-til très tranquillement dans son confessionnal, et, après s'être accordé une copieuse prise de tabac, ouvrit-il sans aucune émouon le petit rideau de serge verte qui fermait le guichet.

— Monsieur le curé . . .—balbutia une voix rude

15 qui s’efforçait de parler bas.

— Je ne suis pas curé, mon ami . .. Dites votre Confiteor et appelez-moi : mon père.

L'homme, dont l'abbé Faber ne pouvait pas voir le visage baigné d'ombre, ânonna lentement la prière qu'il

20 semblait se rappeler avec difficulté, puis il reprit sourdement :

— Monsieur le curé . .. non . .. mon père . .. Enfin, excusez-moi si je ne parle pas comme il faut, mais je ne me suis pas confessé depuis vingt-cinq ans . ..

25 oui, depuis que j'ai quitté le pays . . . Vous savez ce que c’est . . . un homme, à Paris . . . Et puis je n'étais pas plus mauvais qu’un autre” et je me disais: Le bon Dieu doit être un bon enfant . . . Mais aujourd’hui, ce que j'ai sur la conscience est trop lourd à porter :out

30 seul, et il faut que vous m'écoutiez, monsieur le curé.

. . . J'ai tué un homme!

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L'abbé sauta sur son banc. Un meurtrier! Il ne s'agissait plus” ici des distractions à l'office, des mauvais Propos contre le prochain et autres bavardages de vieilles femmes qu’il écoutait” d’une oreille distraite et qu’il absolvait de confiance. Un meurtrier! Ce front qui était si ç près du sien avait Conçu et porté la pensée d’un crime ; ces mains jointes sur son confessionnal étaient peut-être éncore souillées de sang! Dans son trouble," où il y avait un peu de terreur, l'abbé Faber ne trouva que des paroles machinales : 10

— Confessez-vous, mon fils... [a miséricorde de Dieu est infinie.

— Écoutez donc toute l’histoire — dit l’homme, avec un accent où vibrait une profonde douleur.— Je suis Ouvrier maçon et je suis ve: : à Paris, il y a plus de vingt 15 ans, avec un “pays,” un camarade d'enfance . . . Nous avions déniché des nids et appris à lire à l’école ensemble,

+ + . Quasiment un frère, quoi! . . . I] s'appelait Philippe . .. moi, je m’appelle Jacques . . , C'ét:it un grand et beau Barçon ; j'ai toujours été lourd et mal 2o bâti . .. Pas de meilleur ouvrier que lui, tandis que je ne suis qu’un “sabot” , .. et bon, et brave, et le cæur Sur la main ... J'étais fier d'etre son él, de ms cher à côté de lui, fier qu’il me tapât dans le dos en m'appelant grosse bête ... Je laimais Parce que je l’admirais, 25 enfin! Une fois ici, quelle chance ! on nous embauche tous les deux chez je même Patron . . . mais le soir, il me laissait seul, les trois quarts du temps; il allait s'amuser avec les Camarades . . . C'était bien naturel, à son âge . .. il aimait le plaisir, il était libre, il n'avait 30 pas de charges, au lieu que moi, je ne pouvais pas :.,

J'étais forcé d’épargner, car j'avais encore ma mère infirme au pays, à cette époque-là, et je lui envoyais mes économies . . . Pour lors, je prends mes habitudes chez une fruitière de la maison où je demeurais et qui mettait s le pot-au-feu pour les maçons . .. Philippe ne dinait pas là, il s’était arrangé ailleurs, et, pour dire le vrai, la ‘ cuisine n’était pas fameuse . . . Mais la fruitière était une veuve, point heureuse, à qui je voyais que ma pratique rendait service ; et puis, il faut être franc, j'étais tout de 10 suite tombé #moureux de sa fille . . . Pauvre Catherine! Vous saurez tout à l'heure, monsieur le curé, ce qu'il en est advenu . . . Je suis resté trois ans sans pouvoir lui avouer que j'avais de l’amitié pour elle je vous l'ai dit, je ne suis qu'un médiocre ouvrier, et le peu que je 15 gagnais était à peine suffisant pour moi et pour ce que j'envoyais à la maman; pas moyen” de songer à s'établir. . . . Enfin, ma brave femme de mère s’en alla au ciel, je fus un peu moins gêné, je mis quelque argent de côté, et, quand il me sembla qu'il y en avait” assez pour me 20 mettre en ménage, je parlai à Catherine de mon senti-

ment. , . . Elle ne dit d’abord ni oui ni non. Parbleu!

je savais bien qu’on ne me sauterait pas au cou; je n'avais rien d’un séducteur' . . . Pourtant Catherine consulta sa mère, qui m’estimait comme ouvrier rangé, 25 comme Lon sujet, et le mariage fut convenu . . . Ah! j'ai eu quelques heureuses semaines. Je voyais que Catherine ne faisait que m’accepter, qu’elle n’était pas entraînée vers moi ; mais comme elle avait bon cœur, j'espérais bien me faire aimer d’elle un jour, à force, à 30 force! . . . Bien entendu que j'avais tout raconté à Philippe, que je voyais chaque jour sur le chantier, et,

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quand Catherine fut ma promise, je voulus la lui faire connaitre . . . Vous avez peut-être déjà deviné Ja suite, monsieur le curé. .. Philippe était bel homme, très gai, très aimable, tout ce que je n'étais pas, et sans le faire exprès, bien innocemment, il rendit Catherine folle s dei... Abies un franc et honnête cœur que celui de Catherine, et dès qu’elle eut reconnu ce qu’elle éprouvait, elle me le dit tout de suite . .. Mais, là, tout de même, je n’oublierai jamais ce moment-là ! C'était le jour de la fête de Catherine, et, pour la Jui souhaiter, 10 j'avais acheté une Jeannette d’or que j'avais bien arrangée dans une boîte avec du coton .,. Nous étions seuls dans l'arrière-boutique et elle venait de me servir ma soupe. Je tirai ma boîte de ma poche, je l’ouvris et je lui montrai le bijou. Alors elle fondit en larmes. 15

— Pardonnez-moi," Jacques, — me dit-elle, —et gardez cela pour celle que vous épouserez . . Moi, je ne Peux plus devenir votre femme. J'en aime un autre, +++ J'aime Philippe!

Certes, j'ai eu du chagrin alors, monsieur le curé, j'en 20 ai eu tout mon soûl. Mais que Pouvais-je faire, puisque je les aimais tous les deux ? ce que” je croyais être leur bonheur, pardi ! les marier ensemble ; et comme Philippe avait toujours fait un peu la fête et qu'il était près de ses pièces, je lui ai prêté mon magot pour s'acheter des 25 meubles. |

Donc ils se marièrent et tout alla bien dans les premiers temps, et ils eurent un petit garçon, dont je fus le parrain et que je nommai Camille,” en souvenir de ma mère, C'est peu après sa naissance que Philippe commenca à 30

se déranger. Je m'étais trompé sur son compte ; il n’était pas fait pour le mariage, il aimait trop le plaisir et la rigolade. Vous vivez dans un quartier de pauvres gens, monsieur le curé, vous devez connaître par cœur cette 5 triste histoire-là . . . l’ouvrier qui glisse peu à peu dans la paresse et dans l’ivrognerie, qui tire des bordées de deux et trois jours, qui ne rapporte plus sa semaine et

qui ne rentre au logis, tout vanné par la noce, que pour :

faire des scènes et pour battre sa femme. Eh bien, en 1o moins de deux ans, Philippe était devenu un de ces malheureux-là.

Dans les commencements, j'ai essayé de lui faire de la morale, et quelquefois, rougissant de sa conduite, il a tâché de se corriger. Mais ça ne durait pas longtemps 15... et puis mes remontrances ont fini par l’agacer, et lorsque j'allais chez lui et qu'il surprenait mon regard triste sur la chambre démeublée par le Mont-de-Piété” et sur la pauvre Catherine, toute” amaigrie et pâlie par le chagrin, il devenait furieux . . . Un jour, il eut l'audace 20 de me faire, à propos de sa femme, qui est honnête comme la Bonne Vierge,” une scène de jalousie, me rap: pelant que j'avais été amoureux d’elle autrefois, m’accusant de l’être encore, —des bêtises et des infamies," quoi! que j'aurais honte de répéter . .. Ah! ce jour-là, nous avons 25 failli nous sauter à la gorge! . .. Je fis ce que je devais faire ; je renonçai à voir Catherine et mon f'leul, et quant à Philippe, je ne le rencontrai plus que par hasard, quand nous avions du travail sur le même chantier.

Seulement, vous comprenez bien, j'avais trop d’añec- 30 tion pour Catherine et pour le petit Camille, je ne pouvais pas les perdre Je vue tout à fait. Le samedi soir, quand

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