‹ Contes choisis [microforme]Chapitre 3 sur 63 · LES · texte numérisé non relu

LES

Un Accident 9

je savais que Philippe était parti avec des camarades pour boire sa paye, je rôdais dans le quartier,” je rencontrais l’enfant, je le faisais causer, et, s’il y avait trop de misère à la maison, il ne revenait pas les mains vides, vous sentez. Je crois que ce misérable Philippe savait s que je v:nais en aide à sa femme, et qu'il fermait les yeux, et qu'il trouvait cela commode . . . Enfin, j'abrège, Car C’est trop affligeant, Des années ont passé, Philippe s’enfonçant toujours dans son vice ; mais Catherine, que j'ai secondée autant que j'ai pu, a élevé son fils, et c’est 10 maintenant un beau gars de vingt ans, bon et courageux comme elle ... Il n’est Pas ouvrier, lui ; il s’est instruit, il a appris à dessiner dans les écoles du soir, et il est maintenant chez un architecte, où il gagne d’assez bons gages. Aussi, quoique l’intérieur soit toujours bien 1 G attristé par la présence de l'ivrogne, ça va déjà mieux,” car Camille est excellent pour sa mère ; et, depuis un an Ou deux, quand je rencontrais Catherine—elle est bien changée, la pauvre femme l-—au bras de son garçon habillé en monsieur, cela me réchauffait le cœur.

Mais, hier soir, en sortant de ma gargote, je rencontre Camille, et, en lui donnant une poignée de main,— oh ! il n’est pas fier et il ne rougit pas de ma blouse tachée de plâtre, —je lui trouve l'air tout chose.

— Voyons, qu'est-ce qu'il ya?

— Il y a qu’hier j'ai tiré au sort, —me répond-il, —que j'ai amené le numéro 10, un de ceux qui vous envoient créver de la fièvre aux colonies avec les soldats de marine ; que, dans tous les cas, m’en voilà pour cinq ans,” qu'il va falloir laisser maman seule, sans ressources, 30 avec le père, —et qu'il n'a jamais tant bu, qu'il n’a jamais

été plus méchant, et qu’elle en mourra,

que les pauvres gens sont maudits!

Ah! j'ai passé une horrible nuit ! Songez donc, monefforts de cette pauvre femme

sieur le curé, les vingt ans d’ s détruits en une minute,

mon parrain, et

par la bêtise du hasard, parce’

qu’un enfant a fouillé dans un sac et y a pris un mauvais

dé de loto!

Aussi, ce matin, j'étais voûté comme un

vieux par une nuit blanche en me rendant à la maison /, que nous sommes en train de construire sur le boulevard On a beau avoir du chagrin, il faut travailler

10 Arago.

tout de même, n'est-ce haut, sur l’éc jusqu’au quatrième—et

moellons. Tout à coup,

15 C'était Philippe !

que par caprice, et il venait faire une de quei boire, apparemment.

dédit” à payer s'il ne finissait

fixe, acceptait le premier venu.

pas? Donc, je grimpe tout làhafaudage—nous avons déjà monté la maison’ je commence à poser mes je me sens frapper sur l'épaule.

+. + Îl ne travaillait plus maintenant journée pour gagner Mais le patron, ayant un pas la bâtisse à une date

Je n'avais pas vu Philippe depuis assez longtemps et

j'eus peine à le reconnaître. Brûlé et séché par l’eau-devie, la barbe toute grise, les mains tremblantes, ce n’était plus qu’un vieillard, une ruine.

— Eh bien, —lui dis-je, —lenfant a donc tiré un

25 Mauvais numéro ?

— Après ?—me répondit-il d’une voix rauque, avec un

méchant regard.

— Est-ce que tu vas aussi m’embêter

avec Ça, toi, comme Catherine et Camille? . 7

garçon fera comme les autres, il servira la patrie . 39 Parbleu! je sais bien ce qui les chiffonne, ma femme et «.:

Un Accident 11

mon fils... Si j'étais mort, il ne partirait pas ... Mais, tant pis Pour eux! je suis encore solide au poste et Camille n’est pas fils de veuve.”

Fils de veuve! ... Ah! monsieur Je curé, pourquoi a-t-il eu le malheur de dire ce mot-à? La mauvaise $ pensée m'est venue tout de suite, et elle ne m'a pas quitté pendant toute cette matinée où j'ai travaillé côte à côte avec ce malheureux. J'ai imaginé ce qu’allait souffrir la pauvre Catherine, quand elle n'aurait plus son 8arçon pour la nourrir et la Protéger et qu’elle resterait 10 toute seule avec ce misérable ivrogne, tout à fait abruti maintenant, devenu féroce, capable de tout . . . Onze heures sonnèrent à une horloge voisine, et les compa- &nons descendirent* tous Pour déjeuner. Nous étions restés les derniers, Philippe et moi ; Mais en s'engageant 15 Sur l'échelle pour descendre à son tour, ne voilà-til pas” qu’il me regarde en ricanant et qu’il me dit, avec sa voix éraillée par le fil-en-quatre’ :

— Tu vois, on a toujours le pied marin . . . Camille n'est pas près” d’être fils de veuve, va | 20 Alors je reçus au Cérveau comme un coup de sang et

de colère! Je saisis dans mes deux mains les montants de l'échelle à laquelle Philippe s’accrochait en criant : “A moi!” et, d’un seul effort, je le fis basculer dans le der, 25

Il a été tué raide et l’on a cru à un accident, mais, maintenant, Camille est fils de veuve et il ne partira PE.

Voilà ce que j'ai fait, monsieur le curé, et ce que j'avais besoin de dire à vous et au bon Dieu! Je m’en 30 Tépens et jen demande pardon, c’est clair . . . mais il

ne me faudrait pas voir passer Catherine. dans sa robe noire, toute heureuse au bras de son fils; je serais capable de ne plus regretter mon crime . . . Pour éviter ça, j'émigrerai, je m'embaucherai pour l'Amérique. 5 Quant à la pénitence . . . tenez, monsieur le curé, voici la jeannette d’or que.Catherine m'a refusée” quand elle m'a avoué qu’elle était amoureuse de Philippe ; je l'avais toujours gardée, en souvenir des seuls bons jours que j'aie eus dans ma vie . . . Prenez-la et vendez-la . . . 10 l'argent sera pour les pauvres.

Jacques se releva-t-il absous par l'abbé Faber? Ce qui est certain, c’est que le vieux prêtre n’a pas vendu la jeannette d'or. Après en avoir versé le prix ou à peu près” dans le tronc de l’église, il a suspendu le bijou,

15 Comme un ex-vofo, sur l'autel de la chapelle de la Vierge où il va souvent prier pour le pauvre maçon. |

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