‹ Contes choisisChapitre 3 sur 6 · II' CAHIER DE MON JOURNAL · texte numérisé non relu

II' CAHIER DE MON JOURNAL

Commencé le 5 mars 18S6 {Anniversaire /) lerminé le.,.

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Ficlite, sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 1814), au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais, au cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourao^eait. Mlle Gobseck

éprouvait à l'égard de la pliilosophie cette Lleùe ohne Wlederliebe, cette passion non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement, au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.

Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai sous les yeux, sans insister autrement sur ce qu'elles présentent d'extraordinaire.

28 mars 1839.

« Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie. D'habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien qu'elle et moi travaillions de bonne heure... Je suis allée lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans une tenue où je n'aime pas à me montrer ; mais je me coiffais et je ne l'attendais pas. « Je lui ai dit: « Qu'y a-t-il? »

« Et elle m'a répondu : « Ah ! Esther î » « Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle n'était pas malade, ou si son grand-père n'était pas plus mal, ou si peut-être

la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle ; il s'agissait de moi, hélas!

« Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en disant :

« — Lis toi-même.

« Je lus : H. DE Balzac, La Femme supérieure^ et je repris :

« — . Qii'y a-t-il là-dedans ?

(( — Ce qu'il y a? répondit-elle. 11 y a que ces deux volumes contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question de toi, sous les traits d'une iille perdue.

« Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de suite et perdis conscience...

« Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait :

(( — Oui, oui, c'est affreux; mais il faut que tu lises, Esther, il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle s'appelle Esther, comme toi ; Gobseck, comme ton père : c'est ton nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre. S'il continue de se vendre, ce ro-

mail do l'enfer, tu es déshonorée, ma lïlle, comprends-tn? Il faut agir tout de suite, aller à Paris, parler à l'auteur... »

« Miséricorde ! quel malheur sur moi ! Mina m'a montré quelques pages. Ce troisième roman s'appelle La Torpille (1)... Esther Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom de mon père... et dans quelle compagnie. Seigneur ! dans quelles maisons ! Ah ! mon Dieu ! quel malheur sur moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je n'y survivrai pas! Mon Dieu ! faut-il avoir vécu comme je l'ai fait pendant vingt-sept ans, selon la sagesse et parfois au prix de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux qu'habite mon âme et se cultive mon esprit ! faut-il avoir renoncé môme aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée moralement, salie par un Français que je ne connais même point, traînée sous mon propre nom dans la boue

(1) La première partie de Splendeurs et Misères parut sous ce titre en octobre 1838, en même temps que La Femme supérieure et La Maison Nucinyen. — P. L.

du ruisseau de Paris... Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi!

« Que faire? que faire à présent? Gomment serai-je reçue par ce romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon savoir. Et puis... et puis... le mal est fait... »

Paris, 12 avril.

(( Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave... Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire

avec elle cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme... »

in

13 avril.

« Où demeure M. de Balzac ? Gomment me renseigner? Je suis entrée ce matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a dit : « Qui êtes-vous? » et, comme je n'osais pas me nommer, il m'a répondu assez grossièrement :

« — Ah! alors, une créancière ? Eh bien ! si on vous demande l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.

(c Je suis partie... A mon hôtel, on ne connaît pas même le nom de ce monsieur. 11 n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit.

« Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu, ce soir, La Torpille au Palais- Royal et je me suis enfuie en me cachant. 11 me

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semble toujours que les passants me dévisagent, qu'ils me reconnaissent dans les rues... »

lY

15 avril.

« Enfin je sais. M. de Balzac : aux Jardies, Sèvres, sur la route de Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer.

« J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le trouver chez lui.

« Ah ! aurai -je assez de courage ? »

16 avril, midi.

« Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme singulier que cet écrivain ! . . .

« A sept heures, j'avais pris au Carrousel

LA FAUSSE ESTHEH 121

Fomnibus de Sèvres et je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray.

« J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue. Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille.

« Un domestique m'ouvre.

« — Monsieur de Balzac?

« — Monsieur vient de se coucher.

« — Il est souffrant ?

« — Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures du matin. Monsieur travaille la nuit.

« Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris, on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont de tels originaux.

« — Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le domestique, si madame tient à voir monsieur.

(( Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant, j'ai peur, je suis épuisée d'impatience et d'appréhensions. »

16 avril, soir.

(( Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en écrire le récit après l'avoir vécue ; mais il n'importe, j'écris machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui emporte ma raison.

« Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que peut-être j'eusse ignorées ? Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur ma tête ? Ah ! pauvre moi ! pauvre moi !

« Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom; j'espérais qu'ainsi

LA FAUSSE ESTHEU 123

M. (le Balzac saurait tout de suite quel était l'objet de ma démarche.

« Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et sur le plâtre on avait écrit au charbon : Ici une fresque par Delacroix. . . Ici un bas- relief de Rude. . . Ici une tapisserie des Gobellns. . . Je ne sais quoi encore. . . Il me vint à l'esprit que j'étais chez un fou... Mais non. . . Ce n'est pas lui qui est fou. C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.

« On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond delà pièce:

(( — Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther Gobseck? »

« Ah ! cette voix ! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence...

« J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu porter aux

étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que lt;s flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour,

« — Ah ! monsieur, murmurai-je presque défaillante.

« Les mots mouraient sur mes lèvres.

« Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois :

« — Qui vous autorise ? qui vous autorise ?

« Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je réussis à murmurer:

« — Monsieur, /e suis Esther Gobseck.

(( 11 porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs comme la commotion d'une bombe.

(( — Vous ? dit-il. Vous ! ! Esther Gobseck !

a J'inclinai la tête.

(( — Mademoisello, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que possède la personne humaine.

« D'une main tremblante, j'ouvris ma servietteportefeuille et je lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

« — Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du bourgmestre...

« 11 lut, relut, dit à plusieurs reprises : « Etrange... curieux... singulier... » Puis il me considéra longuement, et, de pâle que j'étais, je devins extrêmement rouge.

« — C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire, vous êtes Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.

« Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit, et, se retournant soudain vers moi: « — Alors vous ailez me donner tout de suite

un rciiseigaemout dont j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse?

« — Petite danseuse ! m'écriai-je révoltée. Mais, monsieur, je n'ai jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.

« Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble :

« — Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. De deux choses l'une : ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien, si vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille.

(( — La Torpille, c'estmoi?balbutiai-je égarée.

<( — Mais bien entendu ! Et la Torpille n'est pas philosophe fichtiste !

(.( Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je ne l'interrompis à aucun moment.

LA FAUSSE ESÏHER 127

« — Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée par un officier dans une maison du Palais- Royal, au mois de décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, d(ïpuis plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers cette époque; mais, puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent qui attristèrent votre dixhuitième année, embarras qui vous obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans votre appartement,

situé rue de Langlade. Vous l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi bien.

« Je récoutais,au comble de l'horreur.

« — Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien : le 13 mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.

« Hélas ! je tremblais comme une feuille.

«^ — Gomment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.

« — Gomment je le sais ? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est moi qui vous ai faite! »

17 avril.

« Ma raison revint peu à peu.

« Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas autre chose.

« Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai toujours vécu en honnête fille ; mais au fond quelle preuve ai-je de cela ? aucune.

(( Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour arriver à la connaissance adéquate de mon passé : mon propre souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer laquelle des deux primera l'autre.

« Eli l)ieii, jo me sens encore mentalement trop atteinte pour accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs conformes.

« Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve, acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage formel, réduit à néant. »

LA FAUSSE ESTHEll 131

YIII

18 avril.

« Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais guère. Je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la nier! quelle folie ! Ma sensation intervient pour corroborer le témoignage. Je ne suis pas physiquement pure ; ma chasteté n'est qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane ; mon corps est brûlé d'un feu intérieur. Gomment le nier, hélas ! et toutes mes faiblesses ? et toutes les faiblesses de ma volonté? »

19 avril.

« Ce soir, je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle étrange métamorphose est la mienne ! J'ai totalement oublié mes habitudes pre-

mières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot.

« Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peutêtre aussi n'ai-je pas la voix. »

i) mai.

« La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien, quoique je n'ose pas l'écrire, je sais trop bien pourquoi le 13 mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie à la mort en avalant une perle noire...

«Une perle noire, contenant un topique javanais. . . Où la trouver, cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en boutique, chez

les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu ! l'horrible vie, et que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanaiSjUn topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne ainsi. »

Le manuscrit s'arrête là. Suivent quarante et une pages blanches.

Ile

L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions, même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât point.

On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une

visite ou un diner. L'abbc de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le tour du personnage à découvrir ; puis les paupières se refermaient avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent : « Va, maintenant, je sais qui tu es. »

Il confessait tout Paris. Les dames le choisis saient en foule pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos ; et cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher, on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point.

Eh bien ! lorsque l'abbé de Couézy, en visite, quittait le canapé du salon pour le fauteuil do

cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir ses confidences en les faisant* dévier insensiblement du général au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre semblable :

— Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs ?

Et lui, en agitant les mains :

— Que me demandez-vous là ! s'écriait-il. Mais je ne puis rien dire ! je ne puis rien dire ! Nous ne devons retenir de chaque confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux à l'égard des cas difficiles. Mais, s'il nous est défendu de révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne devons nous pas exposer le sommaire de tous les aveux,

en tirer la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de philosophie.

Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en releva le dernier mot :

— Si cette philosophie était salutaire ?

— Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Gouézy parlait d'or. Pourtant la même voix insista :

— Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près d'ici,àSainte- Glotilde. 11 est épouvanté de ce qu'il a entendu

pendant ses deux années de confession au faubourg. Epouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis, reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes... Vous savez lequel, monsieur l'abbé?

— Oh ! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Gouézy. Je ne saurais trop celui que vous voulez désigner.

— L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais entendu parler d'inceste il y à vingt ans? Dans ma jeunesse, on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fouet enfermé comme tel, puisque le Gode pénal ne prévoit pas le cas. Et voici qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela au confessionnal, si mes renseignements sont bons.

Le premier amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées.Le frère initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme...

L'abbé garda le silence.

— Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien informé ? Vous qui confessez toute la rue de Yarennes, trouvez-vous que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps ? Au sujet de l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles ? Avouent-elles, voyons, confessentelles ?

L'abbé de Gouézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à lui-même... Puis il chuchota :

— Oui, mais elles se vantent.

En relevant les paupières, l'abbé constata qu'on ne l'avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui re-

LA CONFESSION DE MADEMOISELLE X... 14o

çoiveiit une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé :

— Si je parlais ici devant des confesseurs, je n'aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée ; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l'on nous cache et les exagérations sur les fautes que Ton nous expose.

— Exagérations ?

— Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci : le confessionnal n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable : sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien ; mais il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but ; et vous allez savoir comment.

L'abbé de Gouézy baissa la voix :

— A onze ans, les jeunes filles viennent à nous.

14i CONTES CHOISIS

Elles confessent d'abord leurs petits péchés : colère, gourmandise ou paresse ; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme, d'Une part, il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles s'en soit corrigée avant son mariage ; comme, d'autre part, elles comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal : celles-là sont perdues pour l'Eglise... Tout à l'opposé, nous voyons des jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début, ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi ? tout cela se métamorphose. Insensiblement, l'aveu, lui aussi, devient une habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices, s'il peut donner matière à la narration d'une aventure ; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n'en

finissent point, et plus nous répétons : « Ma chère enfant, pas de détails! » plus on nous répond : « Mon Père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas. »

Nous nous regardâmes sans mot dire.

— Eh bien (et c'est là que je voulais en venir) ! certaines jeunes filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment, elles regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que dans leur cerveau... Yoilà ce dont il faut avertir le confesseur débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les plus vilaines sont « arrangées ». Encore une fois, le confessionnal n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante de tout, même du mal que l'on n'a pas fait.

L'abbé se renversa dans son fauteuil, en homme qui vient de trancher un différend.

Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se chargea de le lui dire :

— Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que vous ne soyez un psychologue fort expert, et plus apte qu'aucun de nous à pénétrer les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu'il est rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous pour démasquer le mensonge ? Sur votre seul jugement. Il n'y a ni preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas foi, votre jugement échappe à l'influence d'un optimisme préconçu? Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par conséquent apocryphe ? Les médecins qui s'occupent de psychopathie ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être de leur avis.

De la tête, l'abbé fit un geste vague qui signi-

fiait : « Ce n'est pas la question. » Puis, après un silence calculé, il dit simplement:

— J'ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il croisa les jambes :

— Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais derrière des secrets inviolables. Mais j^ai reçu naguère une confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en conviendrez tout à l'heure.

Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit.

— A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage : il vous suffira de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et que mes ouailles étaient des pauvres. Gomme j'attendais, un jour, devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une

élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne : certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune fille de vingt-huit ans ; il est d'ailleurs inutile que je vous la décrive. Sur mon invitation, elle s'agenouilla, et voici ce que j'appris d'elle après uu préambule où elle m'apprit que sa confession serait grave.

Depuis douze ans, elle se tenait éloignée de la communion. A dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous deux sont contraints d'accepter uiie simple chambre à deux lits : circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme c< monsieur et mademoiselle », mais comme « monsieur et madame », afin de conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?

Il y eut des exclamations.

— Au retour, continua l'abbé de Gouézy imper-

turbable, la situation se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt... Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême, se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre dans la chambre de son jeune frère, qui a quatorze ans, et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois commander à son corps et finit par être

loO CONTES CHOISIS

surmonté. Pendiuit quinze jours, elle le garde à elle, moins hostile, mais de plus en plus tourmenté par le remords, et eni'in la première confession du petit le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine, s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, Messieurs, elle l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la laisse retomber.

L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous , en écoutant cette his loire, nous avions

LA CONFESSION DK MADKMOISELLE X... 154

oul)lié jiisqu'uii bout qu'il s'agissait d'une conl'ession suspecte. Le ton du narrateur était si formellement at'iirmatif que nous avions perdu de vue l'occasion, l'objet du récit.

— Qii'y a-t-il de vrai dans tout cela ? demanda quelqu'un.

— Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui s'appelle rien... Six mois après avoir reçu cette confession, je changeais de paroisse ; la mère de la jeune fille devenait ma pénitente, et moi le familier de la maison... Il y a de ces hasards, n'est-ce pas? J'appris successivement que jamais Mlle X... n'avait voyagé en Italie ; que son père était mort lorsqu'elle avait deux ans ; qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement l'histoire était fausse, mais il était matériellement impossible qu'elle fût véridique en l'une quelconque de ses parties, puisque les deux complices n'avaient pas existé. Ainsi, tout le roman que vous venez d'entendre, — le premier inceste, le second, l'hôtel

(le Pise, l'appartument de Paris, le deuil, la scène violente, la confession de l'enfant, la lutte, le poison, — tout cela, et les mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète, avait pris naissance dans le cerveau d'une vierge chrétienne qui n'allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.

L'abbé de Gouézy se leva, et, terminant sa longue visite par un peu de latin et un peu de malice :

— Lascwa pagina^ à\i-'\\^ vita proba. Avec ces quatre mots si clairs, on ferait le portrait moral d'une jeune fille.

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