L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE
DE
IVr ESQUOLLIER
Lorsqu'en sortant de l'Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande, Mme Esquollierse fut assise dans son coupé automobile :
— Eh bien ? dit-elle. Ton impression ?
— D'abord, physiquement, il est délicieux î
— Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi. C'est conclu.
Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta :
— Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu'im-
porte qu'il me plaise ? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.
— Qu'est-ce que cela veut dire ?
— J'ai une trop jolie robe, parait-il. Ce n'est pas une robe de jeune fille, c'est une robe d'actrice.
— Quel petit insolent !
— Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu'on me mène à l'Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont été présentés (de loin) un soir où l'on jouait Zampa et les Rendezvous bourgeois^ pièces convenables, à son avis. J'ai eu le malheur de lui dire que Zampa était une histoire de viols, et il m'a regardée d'un aii* suffoqué. Je lui ai dit aussi que les Rendez- vous bourgeois apprenaient aux jeunes filles comment on introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.
— Mais aussi pourquoi... ?
— Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au bout des ongles. Il m'aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le scandaliser pour qu'il m'aime
encore avec mes dérauts... Mais je crois que j'ai été trop loin.
— Qu'est-ce que tu as pu lui dire ?
— Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites Italiennes dont tu m'avais parlé l'autre jour et je lui ai confié...
— Que c'était un ménage ?
— Oui.
— Ça, par exemple, c'est une gaffe.
— N'est-ce pas ? soupira la jeune fille.
— Et qu'est-ce qu'il a répondu ?
— Il m'a demandé avec qui.
Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards pour les sentiments de sa sœur :
— Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas manquer un pareil mari. Tu l'épouseras. Il est précieux.
Puis, sans transition:
— Ah çà ! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel chemin suivons-nous donc?
Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit:
— Je ne vois rien... Il fait noir...
— Gomment, il fait noir? dans les Gliamps- Elysées ?
A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres et aperçut vaguement le sol gris d'une route qui n'était pas bordée de maisons.
— Je... balbutia-t-elle... je ne sais pas où nous sommes... Ce n'est plus Paris... Alexandre est fou... Arretons-le...
Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.
Mais, àpeine les notes claires du timbre avaientelles tinté dans le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et l'automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère, au maximum de la vitesse.
La secousse rejeta en arrière les deux sœurs, qui, d'une seule voix, gémiront:
— Ah ! mon Dieu !
l'aventure de madame ESQUOLLIEH 159
Madeleine baissa la tète et, par la glace d'avant, regarda vers le siège :
— Mon Dieu ! dit-elle encore. Ce n'est pas Alexandre...
— Tu dis ?
— Nous sommes enlevées... Ce n'est pas Alexandre qui conduit.
— Je vais sauter. . .
— Armande, tu es folle... nous faisons du quarante ; tu sauterais à la mort !
Si elles n'avaient pas été ensemble, chacune d'elles eût pourtant sauté ; mais, par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au bord d'un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent en même temps : « Moi, je pourrais sauter, mais elle se tuerait. »
Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se maintinrent serrées sur le cuir des coussins.
La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d'un petit caniveau, un choc brusque plaqua
les ressorts, souleva deux roues qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna pendant une courte minute ; puis la course reprit, unie et rapide, comme une rivière qui file par delà le brisant.
Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides d'épouvante, s'étaient tues. Madeleine,. en femme qui a tout connu de la vie et des hommes, songeait :
— Si ce n'était que cela! S'ils ne nous tuaient point !
Armande ne s'attachait mémo pas au pis aller de cette espérance. Elle n'était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui l'attendait, et la pauvre petite devenait folle d'horreur. Ilélas ! elle s'était fait de son premier amour futur une idée si lyrique et si précise à la fois ! elle avait rêvé tant de nuits à ce qu'elle entendait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme orgueilleuse et sentimentale ! tant de nuits elle s'était juré de ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres ! déjà elle l'entrevoyait dans la brume blanche d'un songe heureux à la veille de ses
fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette aventure...
— Ah ! cria-t-elle tout à coup, Madeleine ! j'aime mieux sauter... c'est une meilleure fin...
Mais, au même instant, l'automobile s'arrêta presque, tourna, franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa devant un perron.
Madeleine murmura:
— Il est trop tard, ma petite.
Un homme d'une quarantaine d'années, chauve, élégant et obséquieux, venait d'ouvrir la portière, et saluait.
Armande poussa un cri :
— Monsieur, tuez-moi ! tuez-moi ! — et naïvement elle ajouta : mais ne m'approchez point !
— Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous approcherai en aucune façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. 11 est inutile de crier :1a maison est seule au milieu des bois.
Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si défaillante qu'elle manqua le mav-
chepied. On la soutint. Un léger clair de lune qui venait d'apparaître argenta les sorties de bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles entrèrent, par le i)erron.
Toute la maison était éclairée. L'inconnu, précédant ses victimes, traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce. Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du château et qui déroutait Tes orientations. Enfin il ouvrit une dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et les enferma sans les accompagner.
Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était debout, ({ui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.
— Madame... Mademoiselle...
Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula :
— Veuillez me permettre de vous déshabiller.
— De nous... de nous... bégaya Madeleine. Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà
décroché la boucle du manteau, retiré les épingles d(; la ceinture et fait glisser la jupe autour du
premier jupon. Avec la môme dextérité, ses doigts minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes filèrent le long des faibles bras poudrés.
— Vous aussi, Mademoiselle, reprit la même voix sèche.
Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force, ni courage, elle s'abandonna comme une morte aux mains qui la dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.
La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua les trois saints qui l'avaient toujours protégée, promit à l'un des cierges, à l'autre des aumônes, au troisième un vase d'autel acheté
ICi CONTES CHOISIS
chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine, d'observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper son mari pendant toute la première année, jusqu'au trois cent soixantecinquième jour, quelles que fussent les circonstances...
Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du matin.
Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et donnait des coups de poing au dossier du meuble.
— J'en ai assez ! ! j'en ai assez ! cria-t-elle. C'est horrible, cette attente ! je serai morte de peur quand ils arriveront!... On ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes !... Mais qu'est ce que ces monstres veulent donc faire de nous ?. . . Pourquoi ne viennent-ils pas ? pourquoi ne viennent-ils pas ?...
Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras Tune de l'autre.
l'aventure de madame esquot.lier 165
— Ma chérie ! mon Armande, ma petite Armaiide ! ma petite sœur aimée !... ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi, cela n'a pas d'importance... mais, toi, je neveux pas qu'ils te touchent, et ils ne te toucheront pas... je te couvrirai de mon corps...
Un pas sonna dans le couloir sourd.
— Seigneur ! mon Dieu ! Les voici !
La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant qu'Armande poussa un cri d'angoisse comme si cela se passait déjà dans sa petite virginité.
La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l'entre-bâillement que la vieille dame portant sur le bras les deux robes.
Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à l'extrémité de la pièce.
— Madame. . . Mademoiselle. . . ditla voix sèche. . . veuillez me permettre de vous rhabiller.
— Hein ? fit Madeleine. . . mais je. . . mais alors. . .
La septuagénaire ne s'arrêta point à des stupéfactions qui vraisemblablement ne l'étonnaient pas elle-même. Merveilleusement experte à fermer les agrafes, comme elle s'était montrée apte à les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises, évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des jupes et sortit avec un salut.
A sa place, l'inconnu rentra.
Il était en habit, le front découvert et les mains gantées... peut-être un peu plus semblable à un maître d'hôtel qu'à un homme du monde ; mais la différence est parfois si faible ! disons qu'il avait l'aspect d'un conférencier mondain.
— Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord eu dessein de vous faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans donner d'autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais la curiosité féminine est un élément avec
L VVKNTUUE DE MAD.VME ESQUOLLIEU 167
lequel nul ne saurait trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez à l'apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J'ai donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là.
Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant :
— Vous aA^ez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de Paris...
— Hélas ! fit Madeleine, les mains sur le front, c'était donc pour cela !
— L'une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes lundi à l'Opéra. Elle a voulu les mêmes à n'importe quel prix. J'aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce qui fait leur élégance propre, sans le secours d'aucun stratagème, car le coup d'œil d'un couturier photographie un corsage avec la sûreté d'un objectif; mais vos robes sont couvertes par deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter cela qu'à la condition de
tenir la jupe et le corsage étalés, sans plis^ sur une table de coupeur. 11 fallait donc, Mesdames, que je me les procurasse.
Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit :
— Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre, en la payant convenablement. J'y ai certes pensé ; mais, par malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte, de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n'eût jamais résisté à cinq minutes d'interrogatoire devant un juge d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec elle, et c'était une triste fin pour lui artiste de mon rang. J'ai mieux aimé jouer le tout pour le tout et faire enleA^er les robes avec ce qu'elles contenaient. Cela, du moins, était digne de moi.
Les deiix sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans dire un mot.
— J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai remplacé par le mien. L'échange s'est fait dans l'encombrement de la rue iVuber pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du
l'aventure de madame esquollieu 169
théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est du mien que je parle ici) va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous ne serez donc pas compromises. D'autre part, votre intérêt le plus élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire ; car je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos amis la répéteraient... avec un certain sourire.
Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. Elle était tout à sa joie d'échapper à l'affreux cauchemar et se sentait anéantie devant l'assurance de cet homme.
Elle se pencha vers Armande :
— C'est une grâce de Dieu que mon marine soit pas là ! Quelle chance que ce départ pour la chasse !
— Pour la chasse ? dit le couturier. Je crois que mes renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur votre époux fût absent pendant la nuit de nos projets. Une personne fort à la mode s'est éprise de passion pour lui...
— Vous dites !
Il conclut en s'inclinant :
— C'est ce qui nous coûte le plus cher.
Le lendemain matin, Mme EsquoUier garda le silence, en effet, sur son aventure, car elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée de fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin irrésistible de s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla le dramatique événement.
Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne, expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule assurément, et peut-être de scandale; que, si elle ne poursuivait pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui vive de ce ({ui s'était passé, car le monde comprendrait en-
l'aventuhk de madame ESQUOLT.IER 171
core moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa chère Yvonne... Mme de Lalette promit.
Malheureusement, l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même, Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire). Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique enlèvement.
Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient : « C'est horrible ! » Toutes se voyaient emportées dans l'automobile fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente qu'elle persista jusqu'à la fin : un concert d'indignation accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier.
i72 CONTES CHOISIS
— Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien !
— Un enlèvement à l'Opéra !
— Paris devient inhabitable !
— Nous vivons chez les Apaches !
Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse conclusion de la scène était due à un miracle ; car, si la petite Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout autrement pour elle.
Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier, après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot Muerte gravé sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.
Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajoutait pas un commentaire à son récit terminé.
— •. Et vous, Yvonne, qu'en pensez-vous? demanda une petite voix.
Elle fit une moue indifférente.
— Moi? oh ! je pense... je pense...
— Eh bien ?
— Je pense que c'est se donner beaucoup de mal pour expliquer un retour à sept heures du matin.
Alors une explosion de joie et de gaieté transporta les douze amies, et, au milieu des cris, des rires, des caquets, des applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui gazouillait avec délices :
— x\h ! chérie!... Peste que vous êtes !
Au mois d'août 1891, comme je venais d'entendre à Bayreuth Tannhàuser^ Tristan et, pour la neuvième fois, Parsifal^ je vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Marienthal, près de la vieille cité d'Eisenach.
La chambre que j'occupais s'ouvrait au couchant sur la haute Wartburg et à l'est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les poètes nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de Wolfram ellemême, apparaissait au ciel léger de ce pays wa-
gnerien.
J'étais alors si enclin au péché qu'après m'être accoudé une fois à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l'idée ne me vint plus d'y retourner, même en songe. Le Venusberg m'attirait à lui.
Seul de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre, le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé d'une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur lui les pourpres de la chair. 11 palpitait ; vraiment il semblait vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa poitrine nue.
Pendant de longues soirées, je regardai chaque jour cette transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin. Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à la distance où l'œil n'est pas forcé de
UNE ASCENSION AU YEN USB ERG 179
voir les choses telles qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion s'évanouit et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied le sol véritable de la montagne.
Cependant, un matin, je me mis en route...
Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de ruisseaux verts ; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant.
Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres, sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre, parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il s'élevait jusqu'au sommet, où une petite maison grise avait été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres violences du vent.
J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur le Yenusberg î C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim.
Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une petite table un Wiener Schnitzl qui était peut-être plus saxon que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux fenêtres, le carrelage fuaichement lavé, une lumineuse chambre à coucher qu'on apercevait par Une porte ouverte, tout acheva de me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la damnation du pays.
Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement, et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les servantes ne voient guère de limites précises aux
bontés que l'on doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse maudite.
Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon allemand, bien que je parlasse à peu près comme un nègre de Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de fort bonne grâce.
— N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte. ■ — Quelle grotte ?
— La Venushœhle.
— Il y a une grotte de Vénus ?
— Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais c'est la Venushœhle ; il ne faut pas que vous redescendiez de la montagne sans avoir visité la Venushœhle.
Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul m'avait secoué d'un frisson...
La jeune fille répondit tristement :
— Personne ! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute pour tenter les ascensionnistes, et elle Test trop pour les promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma naissance...
— Où est le chemin de la grotte ?
— Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes. Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre. Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira : c'est un fou.
Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhâuser avait tout conservé de sa terrible légende !
... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était aussi.
•Petite, elliptique en hauteur, couronnée de
ronces brunes et fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique, plus frappante encore que l'aspect charnel du Yenusberg à l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses, se partageaient le sol indistinct. 11 devait être difficile d'y pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide...
— Où allez-vous ? dit l'homme brusquement.
— Au fond de la grotte...
— Au fond de la grotte ? mais il n'y a pas de fond. Monsieur. C'est l'Ouverture de la Terre.
— Bien, fis-jc avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai bientôt.
Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du poing.
— Ah ! vous sortirez bientôt ! Ha ! Ha ! vous croyez qu'on peut entrer là et en sortir à volonté ! Vous prenez peut-être cette grotte pour un but
184 CONÏK s CHOISIS
d'ascension ou pour une curiosité géologique ? Étes-vous envoyé par une agence Gook ou par un musée d'histoire naturelle? Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux ! Vous allez étudier la spéléologie delà Venushœhle ! lia ! Ha! c'est admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres ? Vous ne comprenez donc pas ? Vous ne savez donc pas... que Vénus est là toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes que vous, puisque immortelles !
— Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites ; mais vous me connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus puisse me retenir d'entrer ici.
— L'Enfer! cria-t-il.
— Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle décerne.
Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment : Vous ne me comprenez pas du tout. Puis
il se prit le front dans les mains et continua de parler.
— Hœrselberg ! Hœllenberg plutôt (1)! ils arriveront jusqu'à toi sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier î Ils auront vécu leur vie solitaire, rebelles à la grande loi divine, et ils ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de l'Epée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce sont des fous ! des fous ! des fous !
Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla:
— Gomment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un motif de damnation, puisque le Venusherg est V Enfer lui-même?
Je fis un mouvement.
(1) Hœllenberg : Montagne d'enfer.
— ^ Hélas ! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses mains descendaient de ses yeux sur sa barbe). Hélas! serai-je le seul vivant à connaître la Vérité, la Vérité, la Vérité?... Ce sera donc en vain que tous les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son antithèse effrayante, et personne n'aura su qu'elle était Satan ?Ge sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc, ces pieds fourchus : personne n'aura deviné qu'ils étaient les démons? Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n'aura compris qu'elles sont les milliards de femmes nues qui dansent là...
Il frappa la terre.
— ... là! sous nos pieds!
n tremblait jusqu'à la nuque.
— Depuis que l'homme pense, depuis que l'homme écrit et enseigne, il dit, il répète, il crie qu'il n'est pire torture que d'aimer. Gomment n'a-t-il pas pressenti que, dansle inonde de l'éternelle torture, cette torture-là seule lui serait in-
fligée? Et quelle autre imaginerait-il qui lut plus épouvantable ?
11 prit alors une posture de voyant et sa main s'agita au milieu de son regard :
— Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour où nous ne serons plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d'effroi, c'est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la Convoitise. A chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu'à la souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l'instant de la possession nous les verrons, comme sur terre, s'évanouir en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un cri, un sanglot, — ce qui suffit à préparer la malédiction d'une vie humaine par Tenfantement du souvenir futur, — sera làbas le perpétuel frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice des années, et des siècles des siècles... Ah! Dieu! tel est le destin qui m'attend.
Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Ho-
chant la tête, il reprit, d'une voix affreusement altérée :
— J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment: Je suis né de parents protestants, dans lu montagne de la Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et noble. Pourtant, dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai. C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le front trempé de sueurs et les mâchoires tremblantes. Je croyais rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle sur moi-même ! Pour rester pur, je me serais tué de ma main avant d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu CCS combats nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur! — Et je luttais ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre Dieu! — Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers le monde. Cette femme et moi, nous nous étions juré de ne
laisser s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous, supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie ; et désormais il ri est plus temps pour moi de suivre le droit chemin de ma jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges ! car l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les suppliciera justement dans l'infini des peines futures !
Il me saisit le bras :
— Écoutez ! ... le soleil descend. . . Voicil'heure. . . Tous les soirs je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot. Elle va nous parier.
Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il disait vrai, — mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai l'oreille.
190 CONTES CJIO ISIS
C'était uno sensation que je ne connaissais point. J'attendais, non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision, l'événement prédit par le fou.
Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à celui d'un passant qui, ayant vu l'éclair et connaissant la distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde déterminée.
Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart, puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous l'écho languissant d'une... Voix...
Octobre 1896.
VOICI mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me marier.
Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et, lorsqu'une jeune fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs : suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger
ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les quatre.
Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une sauvegarde... Ne devinez pas encore : mon histoire n'est pas celle d'un amour malheureux ; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été vieille trop tôt, un soir, à dix sept ans.
Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.
Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies futures. Il s'agit d'un fait divers ; vous en lisez de semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter. Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de ma personne. Vous qui l'entendrez comme une
anecdote, vous ne sentirez rien de ce que j^ai
senti.
Mlle N... posa le front sur sa main et commença ainsi, le regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi :
— Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil hôtel particulier à l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple: ni cour, ni communs ; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue calme comme une allée de forêt.
Une nuit, en plein été, il faisait dans ma chambre une chaleur étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n'osais, de peur de réveiller ma mère. Après une heure d'insomnie, je me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand escalier, jusqu'au salon du rezde-chaussée.
Ici... comprenez bien la disposition du salon. L'hôtel avait eu autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu à des constructeurs, la ville en avait exproprié une partie pour
l'alignement. Une fenêtre du salon s'ouvrait donc sur un coin sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne pénétraient pas.
En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait pas fermé cette fenétre-là. Les persiennes seules étaient closes. Epuisée de chaleur et presque suffocante, je montai sur l'appui, je me retins du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.
C'est le dernier instant de plaisir sans mélange que j'aie eu dans mon passé.
Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, de l'autre côté, un couple survint.
L'homme entraînait la jeune fille dans ce coin d'ombre et de secret. Lui, c'était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout de suite. C'était une fille de quinze ans à qui ma mère avait fait beaucoup de bien et qui venait d'un patronage où, plus d'une fois.
j'étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une camisole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en avait à peine besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une épingle au sommet de sa tète blonde.
Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec hâte :
— Et ici ? veux-tu ?
Elle répondit paiement :
— Laissez-moi... laissez-moi...
Au ton de sa voix, on sentait qu'elle avait répété cette phrase deux cents fois depuis le restaurant.
L'homme reprit :
— Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui : c'est oui. T'as pas deux idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai ?... On est bien ici, pourquoi qu'tu veux pas ?
— Non... pas là... pas là...
— Alors, où qu'tu veux? T'as pas le rond, moi non plus ; je peux pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche, on en a pour une heure.
Elle fit signe que non. L'homme devint nerveux.
— Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non?... Parce que si c'est non, tu sais, j'en ai d'autres...
La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre la persienne où j'étais appuyée que je sentais tous les sursauts de ce pauvre jeune cœur bouleversé.
— Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas pour ça... Je ne sais pas comment dire, mais ce n'est pas ça l'amour... Je vous aime... parce que vous êtes doux, parce que vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous embrasser, oh ! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le temps ! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous savez, je ne veux pas... surtout avec vous... il me semble que ça serait mal.
L'homme haussa les épaules et se mit à jurer.
— Ah! sacrée maboule de gonzesse...
Beaucoup d'autres choses que je ne peux pas dire.
Puis, tirant de son gilet un couteau... un couteau... mais un couteau de boucher... quelque chose comme une épée,il planta cela dans lapersienne, à la hauteur de ma poitrine, et dit d'une voix violente et basse:
— Maintenant, c'est à nous deux. Si tu ressautes, je te pique.
La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce...
La rue était absolument déserte et le silence était tellement pur que, seul, le silence des champs est aussi calme. On n'entendait même pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il ? Peut-être deux heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et moi, — spectatrice atterrée.
Si près de moi que j'aurais pu la toucher en étendant seulement les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui donnait presque de la vigueur.
Elle s'était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés. Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait les bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès qu'on luitou-
chait les jupes, elle luttait avec les mains... Gela dura très longtemps, plus que vous ne pouvez croire ; mais, comme dans la chanson grecque, où, à la fin, Charron terrasse le berger, — à la fin, elle fut vaincue.
Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha à quelque chose qui était planté dans la persienne... Elle ne savait pas quoi, la pauvre enfant; elle ne savait plus que c'était un couteau, et, avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore celui qui la blessait horriblement, au corps et à l'âme, pour jamais.
Hélas ! la chair humaine, ce n'est rien, c'est une boue molle et fine qui cède au premier coup... Le couteau entra dans la gorge et brilla de l'autre côté.
Un jet de sang...
(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d'où le sang jaillit comme d'un cœur...)
Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint m'arroser la ceinture.
L'homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une bouche effrayante d'où ne sor-
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tait pas iiii soupir; mais, lorsqu'il tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de la rue, trois cris... trois cris d'horreur...
Ah! ces hurlements à la mort. Je n'ai jamais rien entendu de plus épouvantable.
Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, n'est-ce pas ? Ma mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant, trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l'hôtel et me découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge d'un sang qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas pour cette partie du drame que je vous ai fait un tel récit.
Le reste suffit au fond de mon souvenir. J'avais dix-sept ans. En une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j'avais tout appris d'elles, tous les secrets de la vie, de l'amour et de la mort; et ce que les romans appellent le désir ! et
ce que c'est qu'un homme amoureux î et ce que c'est aussi qu'un homme mort.
Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre seule, vous, du moins, cher ami, désormais vous le saurez.