CONTE DE PAQUES
QUAND lu grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Gile ne sut pas d'abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.
Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir, elle s'endormait dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit ; le matin, elle tra-
vaillait sous le regard de sa jeune gouvernante ; l'après-midi, elle devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.
Et cependant elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter.
Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province , où les avait appelés Tenterrement d'un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches. Mlle Gile était donc restée sous la garde unique, et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol.
Malheureusement, Senorita (comme l'appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, prête à
pleurer. Gile l'aimait bien,ets'enquit de sa peine. Alors, brusquement, Senorita lui dit qu'elle allait sortir, qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour, mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à madame, et que Gile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne l'aurait été devant sa maîtresse.
Gile promit, sans savoir ce qu'elle promettait, puisque la solitude et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Senorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Gile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.
Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.
Tout le monde l'avait abandonnée.
Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes,
cousines, amies, pas une âme n'était restée là pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc « ailleurs », et comment expliquer cela? Gile n'avait jamais prévu la détresse d'une situation pareille.
Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Gile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d'elle, Gile tremblait comme sous une éclipse.
Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile : Retour du théâtre, et elle voulut jouer. Mais l'éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret parterre, tant il se répepcuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.
Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre : la grande cour pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise et de l'écurie composaient comme d'habitude le décor trop connu et toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la chasse. Gile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée blanchâtre: « Je m'ennuie. »
Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite cervelle.
L'hôtel n'avait que trois étages, et tout le troisième était occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Gile. En vérité, elle n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux régions supérieures: d'abord cette bibliothèque, et, ensuite, le firmament. Qui l'empêchait d'explorer, pendant son heure d'indépendance, la première et la plus tentante des zones qu'elle ne connaissait point? Qui l'empêchait.? Sa conscience ? Non. Gile avait beaucoup de conscience, mais seulement à l'égard des fautes ou des péchés dont elle com-
prenait la noirceur. Au troisième étage, comme au premier, elle était bien résolue à ne rien faire de condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite secrète...
Un peu tremblante, elle monta.
Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n'avaient jamais posé leur semelle flexible, l'effrayait à la fois et l'intéressait comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes. Il y en eut vingt-huit jusqu'au sommet. Lorsqu'elle eut atteint la rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de fouler la cime du monde.
Sur le palier, la double porte était restée entr'ouverte. Poussée par l'enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l'ombre, telle la porte du Mystère, — et Cile entra sur la pointe du pied.
Cette bibliothèque s'allongeait en forme de cathédrale, très haute, très profonde et très sombre,
avec des vitraux au-dessus des rayons. Des multitudes de livres bruns (Gile pensa : plus de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à gauche, et même au fond dans le lointain. Gile aimait beaucoup les livres. Gomme on devait s'amuser avec tant d'histoires ! Sans doute, elle pouvait bien se donner la permission d'en lire un peu. D'abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à personne. Pourquoi le lui défendait-on?
Seulement, l'embarras était grand de choisir un volume entre dix millions. Lequel prendre ? Le plus beau. Et le plus beau, c'était le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d'un in-plano gigantesque.
Oh ! celui-là, par exemple, ce n'était pas un livre, bien sûr. On ne faisait pas de livres pareils.
Gile se rappela qu'on lui avait donné autrefois, comme cadeau de Noël, un grand jeu enfermé dans une boite en forme de reliure.
— Si r'ôtaituii ym? se dit-elle.
Et elle se pencha pour lire le titre.
En majuscule^ dorées, le titre se lisait :
HAGIOGRAPH.
HISPANOR.
Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice étaient encore trop élémentaires pour qu'elle sût compléter la phrase sous sa forme véritable : Hagiographorum hispanorum opéra selectissima.
Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion :
— Un hagiographe Hispanor. .. ça doit être un jeu mécanique.
Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux mains l'énorme in-plano presque aussi grand qu'elle, le tira, fit un effort qui tendit ses reins en arrière... Le volume, arraché de sa place éternelle, glispsa, bascula, oscilla et retomba tout debout, sur la tranche.
Gile respira largement, fière de sa force, et
plus encore de son audace ; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde charge. Toujours
avec les deux mains, elle fit tourner le premier plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de quelques pas.
L'obscurité augmentait autour d'elle. Le jour baissait, baissait rapidement. Un long rayon, descendu d'un vitrail bleuâtre, frappait le frontispice noir du livre qu'elle venait d'ouvrir.
Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d'une main, et de l'autre un grand cœur qui dégouttait de sang.
Gile, effrayée, recula encore.
Bientôt, il n'y eut plus rien d'éclairé dans la vaste salle, que le fantôme triste et pâle de la Sainte ; mais plus les alentours s'obscurcissaient de noir, plus elle-même s'illuminait de blanc. Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux* Un souffle d'air venait du paysage animer les plis de ses vêtements.
Elle penchait la tête.
Elle parla enfin :
— Cécile...
La pauvre petite, presque morte d'effroi, tomba sur les genoux.
— Madame... dit-elle.
Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos, qu'il fallait dire « ma sœur » à toutes les religieuses, elle murmura poliment :
— Ma Sainte...
L'apparition répondit :
— Ne crains pas.
— Oh! je n'ai pas peur, dit Gile toute blanche,
mais je suis bien intimidée... Pardonnez- moi, ma
Sainte.
Tout en parlant, elle considérait le costume
flottant de l'Immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans les sandales, et, pardessus toute la stature, le vaste manteau blanc comme une lumière.
— Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis- je pour toi? As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt à me demander ?
Gile s'enhardit :
— Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je voudrais savoir ! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du ciel.
— Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas une de plus. Je t'écoute. Et je te répondrai, mon enfant.
Tout de suite, l'enfant posa la première :
— Pourquoi me défend-on de venir ici ? La Sainte lentement répondit:
— Parce que les poutres et les planches et les feuilles, et les gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches et les feuilles et les fleurs de l'Arbre de la Science du Bien et du Mal.
— La Science du Bien et du Mal, répéta l'enfant. Qu'est-ce que c'est?
— C'est la connaissance de la Vie.
— La Vie... répéta-t-elle encore. Oh ! qu'est-ce que sera ma vie?
La Sainte frissonna imperceptiblement.
— Ce serait ta dernière question, petite Gile,
réfléchis bien ! N'aimerais-tu pas mieux m'en poser une autre ?
Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait:
— Non ! non ! c'est tout ce que je veux savoir.
— Si je te réponds, tu regretteras de m'avoir interrogée.
Cile hési'ta, pâlit de nouveau, et reprit d'une voix très douce :
— Ma Sainte, répondez-moi, a^ous me l'avez promis.
Alors l'apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand cœur de pourpre, etles gouttes de sang se mirent à tomber, d'abord une aune, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des sanglots.
— Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta vie, savoir comment... de quel côté... sous quelle forme... et les circonstances... A quoi bon? Toutes les vies humaines sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie, elle sera la Vie... Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis d'illusion et d'espoirs: ton illusion s'éva-
nouira ; tous tes espoirs seront fauchés ; jamais tu n'obtiendras ni de conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires, ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d'une poursuite insensée ; tu le verras partout à portée de la main, et toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te croiras mourir... Tu mourras cent fois avec tes cent rêves ; ton dernier jour n'est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.
Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.
— Ecoute-moi bien... Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange, inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui le prendra pour le bonheur, et plus il t'aura promis d'allégresse, plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet d'horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne peux pas les imaginer...
Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge en ruisselait toujours.
— Ecoute-moi encore... Tu seras mère... Ah! cette fois tu croiras vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton enfant ! ton enfant ! comme tu le désireras ! Quel avenir enchanté tu rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras ! Mais, du jour où Dieu te l'aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur tes joues. Douleurs horribles pour l'obtenir, efforts et peines de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s'il est malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il te l'a donné. Alors J tu connaîtras que le malheur monte comme une M marée à l'assaut de la vie humaine, et sans cesse, d'année en année, grossit ses vagues de sanglots.
Le cœur s'élargissait tel qu'un soleil du soir. On ne voyait presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.
— Enfin, reprit la Sainte, fais le compte au-
jourd'liui de tous ceux que tu aimes et sache que pas un d'eux ne sera près de ton chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l'un après l'autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne, entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son front...
— Ah ! ! !
Gile, au dernier degré de l'épouvante, criait, pleurait, tendait les mains.
— Non... non... ma Sainte... non... ne me dites pas...
Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière ; mais, à travers la vision impondérable, elle toucha l'énorme in-plano toujours debout sur sa tranche... Le volume chancela en arrière, s'abattit de toute sa hauteur et son bruit
formidable tonna dans la voûte retentissante, pendant qu'au sein du nuage de poussière bleuâtre s'effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.
Au môme instant la porte s'ouvrait... Brusquement quatorze jets de foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix de son père crier sur un ton de fureur qu'elle ne lui avait jamais connu :
— Cécile ! méchante enfant ! c'est ici que je te trouve !
Ah ! la pauvre petite n'était guère en état de répondre. Elle écouta la colère paternelle avec une espèce d'égarement; elle vit dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.
— Je veux mourir tout de suite, tout de suite ; je veux mourir tout de suite... répétait-elle. Le père, inquiet, s'approcha, la releva, la prit
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sur ses genoux, l'interrogea. Que s'était-il passé? qu'est-ce que tout cela signifiait ? Pourquoi étaitelle entrée là ? et pourquoi ces cris de désespoir ? Mais Gile ne voulait pas répondre. Gilc ne voulait plus que mourir.
Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine. Elle pleurait, la tête perdue sur l'épaule de son père, qui la berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs dernières paroles.
Son père l'écoutait parler. Il ne voulait montrer qu'une émotion souriante ; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put s'empêcher d'avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la petite lorsqu'elle eut achevé son récit...
Alors il l'embrassa de plus près. Ses deux larges mains affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse :
— Mon enfant... mon petit... console-toi... Tu
as été punie, tu le vois, parce que tu m'avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur la vie certaines choses qu'elles n'ont pas besoin de savoir...
Il reprit après une hésitation :
— ... et qui ne sont pas vraies.
Gile leva ses yeux d'enfant grave :
— Pas vraies ?... comment, pas vraies?... Ce que m'a dit la Sainte n'est pas vrai ?
— La Sainte a voulu t'ef frayer, pour ta pénitence, ma chérie ; mais la vie est tout le contraire du tableau qu'elle t'en a fait. La vie est belle... La vie est douce... La vie est bonne... Tout est bonheur.
Et, de nouveau, il s'efforça de sourire.
L'enfant le regarda longtemps... puis elle le serra de toute sa force, en tremblant de la tête aux pieds.
ASSISE dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis parée attendait.
La nuit sous les arbres était si profonde que les yeux ne voyaient pas la main et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de l'ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou et la tête droite.
Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccou-
tumée aux artifices des séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience, satisfaite d'être là, enivrée d'espoir.
Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.
— Déjà!
Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que la nuit noire.
— Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir des fourrés, tu verras un peu mon ombre.
Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle effleura la fit frémir ; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences, et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.
La première, elle entra dans la chambre, cou-
rut jusqu'à la niche où elle avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'étouffer, et, dès qu'elle eut un peu de lumière, elle se retourna :
— Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui !
L'homme s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce. Elle recula vers le mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur la paroi.
— Qui es-tu ?
— Je ne suis pas lui, tu viens de le dire. N'estu pas assez renseignée? H y a lui, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.
Néphélis le regardait, presque défaillante. C'était un homme osseux, hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa tête semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était horrible. Son cou étroit sortait d'un manteau de
bonne laine, assez malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que le torse. Il n'était ni grand ni petit, mais la lampe posée sur le sol doublait son corps d'une ombre immense, dont la moitié couvrait la muraille et l'autre le plafond.
Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les aisselles.
— lia ! dit-il, le lit parfumé ! des pétales de roses ! une amphore de vin frais ! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas ! Quand le mari fait la guerre, la femme fait la débauche... Ha! ha! des couronnes fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la nausée... Et cette lampe qui a fumé noir... Gela sent la prostitution chez toi, m'entends-tu '.\ . . llolà ! quitte ta robe et fais ton métier! Voilà une drachme.
Lancée à travers la chambre, la pièce d'argent frappa Néphélis au ventre. Elle étouffa un cri.
— Misérable I dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en coûte de me parler ainsi. Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du jardin s'est rouverte, mon amant est là, dans
l'allée, il vient, il approche, et, s'il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.
— Il me tuera ? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait ? Je suis mort depuis cent ans. Tu me demandais mon nom ? Je suis le roi d'Egypte, embaumé.
Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le long froid de la peur. . .
— Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.
L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant :
— Ne crie pas, belle amie, ou je te tue toimême; et pour toi qui n'es pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien. Regarde ma chair de momie.
D'un mouvement brusque, il détacha tous ses vêtements, et se dressa nu.
— Tu disais tout à l'heure que la porte s'était rouverte. C'est impossible. La barre est mise.
Personne n'est dans le jardin, personne dans l'allée. Fais ton métier, ma fille, je t'ai donné une drachme. Et ne crie pas, ou, par Dzeus ! je te tue immédiatement.
La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de beaucoup celui qu'éveille chez les mourants la vision de l'éternel Léthé... Mais la mort par cet homme, oh ! c'était pire que tout!
Elle ne cria pas.
Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu'il ne fallait pas contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine articulées par sa langue sèche et froide :
• — Oui, tu es le roi d'Egypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il n'est pas digne de toi, seigneur, de t'arrêter chez ta servante... Veux-tu que je te montre la route ?... Tes reines, plus belles que des femmes, chantent aux portes du jardin.
Le fou bondit :
— Roi! roi! billevesée! Roi! Qui a dit que j'étais roi ? Est-ce que je ressemble à un homme ?
Ne voit-on pas que je suis dieu ? Et comment serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n'étais pas dieu ? La porte est fermée, je te Tai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas entré par la porte. Je suis l'émanation de cette amphore noire. Je suis Bakkhos ! Bakkhos ! Bakkhos !
Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec frénésie.
Insensiblement, Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de gagner l'endroit où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il tournait sur lui-même en s'étourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale; mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main osseuse qui s'abattait sur son épaule. Pour la première fois, il la touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.
— Hé ! dit-il en s'arretant. Ta peau est fraîche, ma fille. Gomment n'es-tu pas encore dévêtue ? Quitte ta robe ! Je t'ai payée.
Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.
Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait parler,
mais pas ua mot ne sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées... Le fou prit en ses doigts l'admirable sein, et pressa : quelques minces fusées de lait jaillirent.
A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et devint celle d'un petit enfant.
— Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi, depuis cent ans, ne m'as-tu pas nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche ? Maman ! pourquoi m'as-tu quitté ?
Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.
Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme :
— Monstre ! c'est à mon enfant, ce lait que tu bois !
Elle se dégagea et prit Tliomme à la gorge ; mais, en un instant, elle fut domptée.
— Hé ! hé! dit-il. Je t'avais prévenue qu'on uv
pouvait pas tuer un mort. Au contraire, tu vas voir comme il est facile de faire mourir une femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est un jeu, c'est une fête. Donnemoi ton bandeau.
Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure, qui tomba silencieusement, et, saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis, il les garrotta fortement sur les reins.
La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'était pas bien fermée... Il allait venir, l'amant, le sauveur ; il la délivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan désespéré toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui !
Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l'épaule droite l'agrafe de la boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En vain, Néphélis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et, empoignant l'infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où elle tomba en gémissant.
234 CONTKS CHOISIS
Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.
— Ah ! cette odeur de myrrhe ! dit encore le fou. Ta loge est empestée, fille de joie ! Ha ! chasse la myrrhe ! A bas ! à bas !.. . Je suis Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi ! le Roi! La myrrhe est l'odeur des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes d'Hathor et par la gueule de Pascht ! à bas ! à bas ! à bas ! à bas !
Il s'affaissa, la tête renversée.
Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche, le regardait avec des yeux immenses.
Un grand calme suivit. L'homme s'était tu. Au dehors, la même paix nocturne planait sur le jardin désert. Il ne viendrait donc pas ? Dieux ! peut-être il était venu, il avait frappé, il n'avait pas franchi la porte, il était parti... parti... Une angoisse atroce étreignit la poitrine de Néphélis.
Et le fou s'était relevé.
— Tu OS belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme ? Tu n'étais pas ainsi du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus noirs. Tes flancs étroits se sont élargis... Et tes jambes... Oh! que tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...
De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de marbre où il y avait des fioles de parfums.
— Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille, je suis un vieux... Je suis mort depuis cent ans ! Ne te détourne pas d'une momie. Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô mère I
Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une secousse nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta sur le lit, par-dessus la jeune femme, et retomba de l'autre côté.
— Aaaah î
Enfin elle avait crié! un cri long comme une agonie, un déchirement de toute son âme, une
plainte désespérée vers le secours, les Dieux, le miracle, la vie !
— A moi! à moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit ! Ne serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera ! Ha ! la myrrhe ! la myrrhe ! la myrrhe ! Tu concevras, sache-le bien ! Les étoiles sortiront de ton sein comme les abeilles de la ruche ! Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Car je veux...
Néphélis avait dégagé sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou n'en vit rien, elle l'avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris sur la tablette.
Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un gémissement. L'homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n'était pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre, entre les côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les veux et
les joues ; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe qui marcherait sur le Monstre.
27 Décembre 1905.
CE logement d'ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite cuisine, mais aucune des chambres n'était assez large pour contenir à la fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l'autre lit, pour le fils et les petites filles : Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et Sylvanie, neuf ou dix.
Depuis plus d'une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de sonner à l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de la
nuit descendait, par la fenêtre ouverte, dans la chambre des «enfants ». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à la petite qui dormait au bord du matelas, et Berthe s'allongeait ' en face de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.
Julien lui toucha la jambe :
— Tu ne dors pas ?
Elle fit nei^eusement :
— Et toi ?
Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le genou dans sa main affectueuse :
— Tu penses à lui ?
Elle ricana :
— Et toi, tu penses à elle ?
Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle ajustait machinalement le petit
nœud, fait d'une ganse noire, qui étranglait la mèche blonde.
— Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as changé depuis l'autre mois ? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges plus, tu n'as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer longtemps, cette vie-là.^
Elle répondit avec tranquillité :
— Probable que non. Je me suicide demain. D'un seul mouvement, il l'empoigna par les
épaules et la maintint en tremblant des deux bras :
— Tu te... Qu'est-ce que tu dis ? Qu'est-ce que tu as dit ? Es-tu folle ?
D'abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d'être giflée ; puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de se contracter, ses .larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle répéta tout bas dans le silence de la chambre :
— Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de moi... Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente, puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si portée à
mal tourner. . . Le bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal avec personne, même avec mon petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme à la dernière des dernières... Je travaille mes douze heures par jour, je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses... Eh bien! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à personne et ça sera tout débarras. J'irai demain à l'ile (}es Cygnes, on n'a qu'à se laisser glisser, j'aurai plus de courage qu'à me jeter d'un pont. C'est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à demain la Morgue.
Julien comprit^que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il prit sa petite sœur dans
ses bras, et, quand sa propre émotion lui permit d'articuler deux mots, il lui dit à l'oreille :
— Et Jean?
Alors les sanglots redoublèrent.
— Mon petit Jeannot,mon petit Jean, pleuraitelle ; mon beau petit Jean !
— Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant ; depuis quand vous connaissezvous ?
— Depuis le 14 de l'autre mois.
— Où est-ce que tu l'as rencontré ?
— Boulevard Montparnasse.
— Gomment ça ?
— Sur un banc.
Et, de question en question, il parvint à savoir, mais lentement et à grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui voulait déjà s'anéantir.
« Jean » était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l'apprentissage et bon ouvrier, autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui (il avait toutes les qualités). Lui et elle s'étaient rencontrés par un de ces hasards de Paris qui, parmi
trois millions d'hommes, réunissent deux amoureux. Il l'avait trouvée gentille, et elle était devenue folle de lui, et tout de suite ils étaient montés jusqu'à ces grandes passions sentimentales qui transforment si vite deux enfants en personnages de tragédie.
Le jeune homme n'avait nullement essayé de séduire cette modiste de quatorze ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût suivie sur le trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l'âge du travail indépendant, sans avoir atteint l'âge des noces. C'est-à-dire qu'il lui avait offert la vie commune, l'entrée en ménage et le serment de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans trop retarder l'heure de son retour, et tout fut décidé entre eux, jusqu'à la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il gagnait quatre francs par jour, elle soixantequinze centimes ; c'était assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois
OU deux ils s'attardèreutdaus les squares écartés derrière les massifs, sans échanger d'autres voluptés que celles du bras autour de la taille et de la bouche sur la bouche ; mais cela seul suffisait bien à les empêcher de dormir la nuit suivante. Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère en fut vite avertie ; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées, ou une des phrases qui expriment le plus crûment l'emploi de leur temps. A dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l'atelier, quitte à lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait perdre ; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale.
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Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque souvenir, et frémissait
de la bouche comme une agonisante. Il y avait des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap, tout le long du bras et des mains. Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et les intimider par la menace ou la violence, c'est la première idée qui vient à l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite sœur ; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie.
— Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas quand vous serez montés à Belleville...
De nouveaux sanglots l'interrompirent :
— On se reverra plus... Il part demain au matin... Il m'a écrit à l'atelier... Il s'est mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux, parce que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il me dit qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes jusqu'à minuit, sous le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive pas, qu'il part à Saint- Etienne où que
son oncle l'emploiera... Je peux pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la même place et je serai contente de mourir juste à l'endroit qu'il m'attendait.
Julien sauta du lit :
— Veux-tu bien t'iiabiller tout de suite ! En voilà des histoires de l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez nous! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de boniments.
Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise... Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux l'un après l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être sûre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de la vie.
Elle était haletante et légère ; uii sourire continuel lui laissait la bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise avec un petit pantalon neuf qu'elle s'était festonné elle-même. Avant de s'habiller, elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait caché au fond d'un tiroir pour un sou de poudre de riz ; elle s'en mit sur le bout du nez, sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait oublié. En trois tours de doigts sa tresse fut dénattée, peignée d'un coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante cheveux; les épingles de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée : bien vite, tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait enfin.
• — Tu n'es pas prêt encore ! dit-elle à Julien.
Il ne s'en fallait que d'un instant.
Gomme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au bord du matelas, sa petite sœur Sylvanie que rien n'avait éveillée.
— Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. 11 n'y a qu'elle que je regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis, Julien? On s'écrira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te dire, quand elle verra que je suis filée ? Tu n'as pas fini d'en entendre!
— Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais raison tout à l'heure. Si tu penses à Lui, je pense à Elle.
LE vieux professeur Gliartelot se redressa de toute sa haute taille comme s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade ; il tira sa montre et, la considérant avec ses yeux de presbyte :
— J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il ; mais ne me laissez pas manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie.
Nous l'entourions dans un coin de parc, devant une maison de campagne où nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassu-
rant nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur après avoir admiré la perspicacité du savant, et nous l'écoutions avec un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses souvenirs.
— Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le directeur de sa conscience. Les mœurs ont marché depuis les Grecs, chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs. Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce serait absurde ; mais si, devant un médecin, le sentiment des convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la chemise, et c'est en cela que nos contempo-
Li; CAPITAINE AUX GUIDES 257
raines ne ressemblent pas exactement à la femme de Xénoplion.
Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent, d'être exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie conjugale : ce détail n'étant pas le péché n'est pas soumis à la pénitence ; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A d'autres égards, le confesseur doutera toujours au milieu des aveux incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal. Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. « La femme mange et s'essuie la bouche )),puis elle dit : « Je n'ai point fait de mal. » Elle le dit à d'autres qu'à son médecin.
238 COISTKS CHOISIS
Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et puisque, au surplus, c'est toujours la crainte c|ui le provoque. Qu'il s'agisse de saguérison physique ou de son salut, la femme redoute la mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien ! en fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il est, comment dirai-]e ? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et confesseur : doctor in ut roque ^ comme disaient nos pères.
Il y a uiiG vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître, ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique : 40" de fièvre ; trois heures après, le frisson et le claquement de dents. Un point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les crachats visqueux et sanguinolents : bref, une belle pneumonie.
Le lendemain, la température se maintenait à 40" ; le surlendemain, elle approchait de 41''. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en larmes, et la mère s'accrochant à mes bras : «Sauvez-la! Sauvezda ! » Je ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement causé par Ja fièvre.
Dès que je fus seul avec elle :
— - Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur ?
— Allons donc! pour un accès de fièvre !
260 GONTRS CHOISIS
— Dites-moi la vérité : ji; vais mourir, n'est-ce pas ? C'est pour aujourd'hui ?
— Vous n'êtes pas môme en danger.
— Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de respirer. . .
En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui dire ne lui donna même un éclair d'espoir.
Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à tous les courages :
— Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.
Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en levant les yeux :
— Les catholiques sont bien heureuses !
— Vous dites?
— Les catholiques sont plus heureuses que nous ! Le jour où le Seigneur les rappelle à lui, leurs derniers moments sont des instants de joie. . . Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords...
Voulait-elle se convertir?
— Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie>
— Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!
Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à prolonger.
Je me levais... Elle parla encore.
— Oh ! la joie d'avouer... d'avouer enfin!
— Des peccadilles !
— Un aveu terrible... vous ne savez pas.
— C'est de l'imagination !
— J'ai trompé mon mari.
Cette fois, je me rassis, complètement égaré. Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin ou l'acteur de scènes bien singulières.
26^2 c o ^• T K s choisis
mais celle-là est assurément l'une des plus « fortes » dont j'aie conservé le souvenir.
Elle joignit les mains tout à coup et les souleva au-dessus du lit.
— Oh ! laissez-moi vous dire. . . vous dire tout. . . avouer ma faute... pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je sens que, si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu!
— Calmez-vous, je vous en conjure !
— Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme en vous parlant ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.
— La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, Madame. L'Evangile lui-même leur a pardonné...
— Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si bon, si parfait...
— Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant d'oubli.
J-K CAPITAINE AUX (ÎUIDES 263
— Ecoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... un de mes cousins, capitaine aux guides...
— Un capitaine aux guides, Madame! quelle circonstance atténuante !
J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même pour des balivernes, et ([ui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses paroles imprudentes.
Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave. Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute ; je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente in partibus qui me prenait pour un vicaire.
Le capitaine aux guides avait une moustache blonde ; je me rappelle trop bien ce détail qu'elle me répéta souvent. Un matin, il avait emmené sa cousine aux hasards d'une promenade à cheval. Ils avaient gagné la forêt voisine. Cette forêt avait des fourrés, des buissons, de la mousse
fraîche (on était à la fin de mai). La moustache blonde s'était plusieurs fois rapprochée... Vraiment, « le fond des bois et leur vaste silence » étaient les seuls coupables de cette pauvre aventure.
Je donnai l'absolution.
En quittant la malade, j'aperçus debout, dans la salle à manger, le troisième héros du roman: je veux dire le cher mari.
Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre : je vis cet homme sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui tendant les bras : « Pardonne-moi !... je suis une misérable!... » toutes phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fâcheuses à plus forte raison si la malade en réchappait.
— Défense d'entrer! luidis-je nettement, même si elle vous fait appeler. Elle a un peu de délire ce soir, elle a besoin de repos. Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.
Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait penser à tout.
Jusqu'à la fin du mois, j'eus le plaisir de présider à son lent rétablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain. Guérie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa première enfance, je la soignais en ami...
M. Ghartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses vieilles lèvres bien rasées qu'un sourire amincissait :
— Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle prit un autre médecin.