‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 1 sur 51 · GENS DE LETTRE · texte numérisé non relu

GENS DE LETTRE

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Rue du Bouloi MDCCCLIV

L'Auteur et l'Éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

A MON AMI SCHANN'

Je suis plein d'orgueil et d'admiration pour moi-même ; mais il faut me comprendre : celui que j'admire est un petit homme mystérieux qui est au dedans de moi. Mon nom, mon enveloppe, ma figure, que seraient-ce sans lui? Tout appartient à Y homnnculus ; c'est lui qui travaille laborieusement et obstinément pour me faire un nom. En cinq ans, il s'était agité tellement, il avait tant couru dans tous les coins et recoins de mon corps, que ses saulades et ses processions m'avaient rendu maigre. Alors, trois mois durant, je me suis reposé, prenant de grosses nourritures; Yhomunciihis, étouffé, s'est tenu tranquille.

Ma figure, elle n'est pas à moi; suivant que YhomunciUus est dans mon cerveau, je ris, je pleure, je chante.

Ainsi, il ne faut pas dire que je suis laid, il faut dire Vhomunculus s'ennuie. Je sors de chez moi pour travailler, j'emporte mes papiers, mes livres, mes plumes, ne sachant pas un mot de ce que je vais écrire. Cependant j'écris; ma plume semble bourrée de choses qui sortent sans peine. Quand j'ai fini, je relis. Toujours j'ai été étonné. Étonné à ce point que j'écrivais sur des matières que je ne croyais pas connaître.

Aussi suis-je d'une grande humilité vis-k-vis de ma triste enveloppe, mais aussi ai-je un grand orgueil de ce que Vhomunculus âhlen voulu se loger en moi. De même un charcutier serait honoré de recevoir le pape.

Je ne m'appartiens pas, et je n'ai pas la VOLONTÉ. Ce serait un mensonge de dire : « Je veux. » Il est arrivé que je trouvais un sujet de Conte; en écrivant ce Conte, Vhomunculus me joue mille tours; il est assez malicieux pour m'entraîner à dix lieues de mon sujet. J'avais rêvé un personnage, type principal. Le type principal disparait; au contraire, les utilités, les figures des derniers plans deviennent imperator et étouffent le type principal.

Ainsi Ta voulu Vhomunculus. C'est donc à Homunculus qu'appartient le présent livre, qu'il m'a fait écrire avec tous ses caprices et ses inquiétudes, la nuit, le jour, dans un café, au coin de mon feu, dans des coins de théâtres, en province, me forçant à abandonner les travaux les plus chers, et se sauvant tout d'un coup. Aussi le livre paraîtra-t-il décousu, comique parfois, instructif rarement, et ennuyeux pour beaucoup; Ceux qui aiment la

méthode, le didactique, les cravates blanches empesées et les rues tirées au cordeau, ne devront pas aller plus loin.

Il y a une forte ressemblance entre ce livre et l'habit d'Arlequin : ce sont des pièces et des morceaux de toutes couleurs, et je n'aurais pas été fâché de l'intituler : Contes cousus de fil blanc.

Tu sais, ami, combien l'ignorance, la mauvaise foi, la niaiserie, me remplissent de colère. On m'a dit souvent: — Le joli spectacle que les Funambules ! — C'est délicieux ! — Vous seriez bien aimable de m'envoyer quelques places.

Je me laissais toujours prendre à ces mensonges de la vie parisienne. A la représentation, je regarde mes gens sans en avoir l'air ; ils s'ennuient, ils sont étonnés. — Qu'est-ce que c'est que ça? pensent-ils. Aussi ai-je quelquefois passé des journées en combinaisons, ai-je dépensé des trésors de ruse et de mensonge pour empêcher les incroyants d'aller aux Funambules. Deux classes seules comprennent la pantomime et en jouissent : les gens naïfs sans science, les gens naïfs à force de science. Ceux-là ne peuvent comprendre qui n'ont jamais ouvert qu'un livre, le Grand-Livre, qui ne connaissent qu'un dieu, l'Argent j qui n'admirent qu'un monument, la Bourse.

Pour eux^ argent veut dire des femmes qu'ils n'aiment pas, des tableaux qu'ils méprisent, et les œuvres de Voltaire bien reliées ; encore n'pnt-ils pas grand respect pour les morceaux remarquables du sceptique* Il leur faut un

Voltaire complet, aussi complet qu'un omnibus quand il pleut.

Tu retrouveras, mon ami, une partie des sensations que nous avons éprouvées ensemble ; mais je dois prévenir humblement mes lecteurs que ce livre a souvent le tort d'être écrit pour des enthousiastes, et quMl n'enseigne pas directement ; il manquera de clarté pour ceux qui n'auraient pas un réel amour de la pantomime. C'est le défaut de beaucoup de livres de notre époque.

Paris, 1849. *

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