‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 2 sur 51 · TRUCS ET CASCADES · texte numérisé non relu

TRUCS ET CASCADES

Un jour, ayant jeté quelques antithèses sur la tombe (le Deburau, j'allai trouver le directeur des Funambules. Aujourd'hui, je ne me rends pas compte de cette audace, car je n'étais pas trop ému en entrant chez le concierge du théâtre. Nous avons causé longtemps de l'avenir de la pantomime: le directeur me trouva des idées, et m'engagea à écrire une pièce pour son théâtre; il désirait spécialement une pantomime à cascades.

— Cela vous regarde, lui dis-je, vous ferez venir autant d'eau que vous voudrez à l'apothéose.

— Vous ne comprenez pas, me dit le directeur, qui s'appelait M. Billion, un nom en harmonie avec les places à deux sous de son théâtre.

Cascade pour moi signifiait chute d'eau ; mais le directeur m'expliqua que la pantomime à cascades est la nouvelle forme de la pantomime, comme qui dirait une forme romantique, une grande scission avec l'école classique.

Cascade appartient au dictionnaire des Funambules; cascade contient tout à la fois les coups de pied, les soufflets, les coups de bâton.

— Nous ferez-vous une pièce à trucs? me demanda M. Billion.

— Écoutez, lui dis -je, je suis très-innocent dans cette langue; je ne sais pas ce que c'est qu'un truc.

Alors le directeur souleva un coffre mystérieux, qui contenait des petits cartons découpés et mobiles, se mouvant au moyen de ficelles.

Je m'aperçus avec terreur que ces ouvrages très-compliqués demandaient une adresse de forçat. Je n'ai aucune subtilité dans les mains; comment confectionnerais-je jamais de ces trucs qui représentent des fusils qui se changent en échelles, des armoires qui se changent en chaises, tout cela exécuté en carton?

Je m'en retournai l'esprit chagrin, trouvant le métier d'auteur funambulesque très-pénible, vu qu'il exige des connaissances profondes dans l'art du cartonnage. Je pensais avec raison que je n'avais qu'à écrire une pantomime en collaboration avec un fabricant de tabatières à surprises. Tout le long du chemin, je me disais : a 11 n'est pas possible qu'un auteur fasse un métier pareil. Je comprends qu'il écrive les changements à vue les plus compliqués, qu'il trouve dans sa tête des trucs bizarres, mais ce n'est pas son état de les confectionner, pas plus qu'en écrivant, en tête d'un drame : Le théâtre représente le palais de l'Alhambra, le poëte n'a jamais pensé à peindre lui-même son décor. »

Dès lors je vouai une haine féroce au truc, et j'eus pour système d'employer les combinaisons les plus simples, de chasser les personnages surnaturels de mes pièces, de m'en tenir à la réalité et de réaliser en mimique ce que Diderot avait fait pour la comédie, c'est-à-dire des pantomimes bourgeoises.

COi^TES D'AUTOMNE. 7

.PIEHROT, VALET I)K LA MOllT

Je ue crois pas qu'on ait souvent distribué pendant les cnir'actes, aux Funambules, de livret pareil à celui qu'on criait deux sous le soir de la première représentation de Pierrot, valet de la Mort. Aussi je le réimprime avec ses folies, ses antithèses, son romantisme et son fonds philosophique, me contentant d'indiquer Tannée 1846, qui autorisait cet excès de jeunesse.

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