‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 13 sur 51 · DES ECOLES DIVERSES DE PANTOMIME · texte numérisé non relu

DES ECOLES DIVERSES DE PANTOMIME

Il y a diverses écoles qui se partagent sur l'expression de la pantomime. La première, la plus large et la plus grande, veut que le sujet de la pièce soit assez vague pour que le spectateur assiste à un simple tourbillon entre Pierrot, la demoiselle Colombine, Arlequin, Polichinelle, Léandre et Cassandre. De ce chaos et de ce tourbillon , le spectateur pen- Isera ce qu'il voudra et se bâtira une pièce à lui. Ainsi, dix spectateurs verront dix pièces différentes, quoiqu'ils assistent à la même œuvre.

La pantomime, d'après ces idées, n'est plus qu'une sorte de musique, de symphonie; les uns y voient des soleils couchants, les autres des oiseaux à queues rouges.

Cette pantomime ressemble à une esquisse de Diaz. Il y a tout et il n'y a rien. Est-ce un troupeau de bœufs qui passe ou une vieille qui fume sa pipe?

Ces sortes de mirages dans les arts, soit au théâtre, soit à l'orchestre, soit à l'atelier du peintre, ont, en effet, des côtés si séduisants et si charmants, qu'un grand esprit peut s'y laisser aller par moments.

Un moment on a cru beaucoup me tracasser en traitant mon théâtre de pantomime littéraire. Si on entendait par là pantomime de littérateur, je n'y vois pas de mal ; mais on donnait à entendre que des idées philosophiques, des idées mystiques, tenaient lieu de tout dans mes pièces, en remplaçaient l'action.

Ces accusations de svvedenborgianisme sont très-niaises et de mauvaise foi.

C'était le contraire qu'il fallait me reprocher : V exactitude. Loin d'être vagues, mes pantomimes sont arrêtées et exactes; chaque scène a la netteté et la rigueur d'un trait de dessin linéaire. On ne peut m'accuser que de positivisme en matières funambulesques.

Âh ! si j'avais dix acteurs aussi intelligents que Paul, Deburau, de Rudder, Laplace et la colombine Isménie, je leur lirais une pièce sous forme de conte, et je les lâcherais sur le théâtre. — Maintenant, allez! marchez! entrez! sortez! dirais-jeà cette troupe d'élite.

Mais on rencontre trois intelligences, deux demi-intelligences, cinq quarts d'intelligence. Les demi-intelligences ne comprennent pas les intelligences; les quarts d'intelligence perdent la tête dans cette lutte.

C'est une utopie.

Aussi faut-il, au contraire, tracer comme avec un compas

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chaque caractère, chaque entrée , chaque sortie , chaque coup de pied; trop heureux quand Tacteur veut bien se contenter du cercle et n'en pas chercher la quadrature.

Un autre système veut la parole dans la pantomime. Mauvais moyen qui me fait trembler quand je suis obligé de m'en servir.

Qu'on les fasse parler le moins possible, les mimes. 11 faut voir Teffet sur les spectateurs de la parole succédant à une scène mimée. C'est de la neige qui tombe sur ma tête. La parole est glaciale, elle rompt tout d'un coup cette douce harmonie du langage muet.

J'ai essayé, le premier, aux Funambules, de corriger Tàcreté de la parole, en mettant dessous quelques violons. La musique joue alors le rôle du thé dans une tasse d'affreuse huile de ricin.

Le spectateur entend alors la parole avec moins de répugnance.

Mieux vaut encore Técriteau explicatif; employé avec sobriété, il est d'un grand service.

La pantomime actuelle est très-compliquée. On peut la classer : 1° en pantomime-mélodrame. Dans celle-ci le farouche Strapadatro est un méchant seigneur, armé jusqu'aux dents, entouré de satellites, qui commet, pendant quinze tableaux, des séries de crimes effroyables. Au milieu de combats sans nombre à V hache, le Pierrot est le seul qui ne parle pas; mais il est impossible au sophiste le plus auilacieux d'expliquer comment ce blanc muet se trouve au milieu de personnages fardés. Ce genre de pantomime-mélodrame est un peu oublié aujourd'hui; au fond c'est le calque exact des mélodrames de Guilbert de Pixérécourt. Pierrot ne fait que remplacer le niais, si célèbre jadis au théâtre de la Gaieté.

La seconde école de pantomime date déjà du temps de Deburau père, qui le premier quitta le costume de Pierrot

pour entrer dans des habits de soldat, de croque-mort, de savetier, etc. C'est la pantomime-réaliste. En général elle est courte; l'action s'attache à reproduire des scènes populaires. J'appartiens corps et âme à cette école que j'ai fixée, développée et rendue propre à rendre des effets de comédie sérieuse dont on s'était jusqu'alors gardé d'approcher. Je ne dis pas que j'ai raison, je dis ce qui est.

La troisième forme est la pantomime féerique, avec changements à vue, trappes, trucs, effets d'eau naturelle, etc. Les fées et les enchanteurs sont les maîtres dans ces sortes d'ouvrages. Tout s'y passe avec un incroyable mépris de toutes les règles. La famille des Cassandre, Colombine, Arlequin, Polichinelle, entre, sort, se jette par les fenêtres, est coupée par morceaux, revient à la vie, se marie sous la protection de la fée sans qu'il soit possible de reconnaître Vidée qui a pu présider à Tentassement de tous ces faits. 11 faut dire que certains ouvrages de cette école sont remarquables et que le Songe d'or, qui est peut-être le type du fouillis funambulesque, est un rare et précieux chef-d'œuvre.

Souvent je me suis pris à douter de mes théories, car j'étais jaloux du Songe rf'oret j'aurais donné volontiers tout mon réahsme pour arriver à cet idéal étrange qu'on veut bien attribuer à Charles Nodier.

Mais toutes les pantomimes féeriques ne ressemblent guère au Songe d'or: elles en ont les défauts, c'est-à-dire le décousu, le manque de logique, des mélanges insensés d(; costumes traditionnels et de costumes mythologiques. Enfin j'ai vu dans un de ces ouvrages le Dieu Pan qui se battait avec un officier anglais. La guillotine qu'on a transportée à Athènes ne jure pas plus sur l'horizon bleu de la Grèce.

Or on pense dans quel trouble se trouve un honnête homme qui lit les scénarios de pareilles pantomimes. On n'y comprend rien à la représentation, mais à la lecture on de-

viendrait fou on cherchant le iil qui doit relier ces morceaux de scènes.

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