‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 14 sur 51 · PIERROT MARQUIS · texte numérisé non relu

PIERROT MARQUIS

EXPLIQUÉ PAR M. ÉnOCARD THIFRRT

« Un des phis charmants conteurs de la presse nous appelle là-bas sur les limites du boulevard dramatique, parodiant d'une voix goguenarde l'invitation traditionnelle. Prenons donc nos billets, laissonsnous faire, laissons-nous conduire, fût-ce dans la petite salle pleine de bruit où nous ne verrons plus Deburau.

« A la bonne heure ! Voici toujours Tentrée modeste, le crieur du théâtre avec son sac passé au bras, le contrôle qui ressemble si bien à celui d'un salon de Curtius, ce seul point excepté que la receveuse assise n'est pas une figure de cire. Entrez, monsieur, le contrôleur ouvre la porte sans quitter son siège; derrière la porte, l'escalier. Le pied sur la première marche, vous êtes dans la salle ; quelqu«*s degrés, et vous êtes aux premières de face. Rien d'inutile. La galerie sert de couloir pour les loges du balcon, les loges de balcon pour les loges d'avant-scène. L'ancienne disposition a été conservée ; seulement on a donné plus d'espace aux avant-scènes, doré les balcons, renouvelé le rideau, rafraichi les peintures, changé le lustre et la rampe ; la direction devait quelque chose à ses hôtes habituels : elle a songé surtout à ses visiteurs, et s'est piquée de leur offrir une salle honnête à la vue.

« Mais je parle comme si le dernier coup de marteau sonnait encore sur la dernière banquette, comme si le blanc de la muraille restait, aux mains. J'ai tort, la restauration n'est que récente ; elle n'est pas absolument nouvelle, et, pour l'avoir remarqué, il a fallu que je n'aie assisté ni au début de M. Paul, ni à la première pantomime de M. Champfleury. Mes souvenirs les plus proches remontaient déjà aux Vingt-six infortuîies de Pierrot.

« En ce temps-là, le lustre éclairait mal; on n'avait pas imaginé

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le System»^ des réflecteurs, et la rampe de lumière fumait comme fumaient assurément les chandelles de la vieille Comédie-Italienne. Je ne sais quoi de simple et de plus ancien s'était conservé dans le théâtre, peut-être la coutume du théâtre de la Foire, qui avait reçu lui-même la coutume de l'hôtel de Bourgogne. On va se récrier sur ces hautes origines ; mais il faudrait n'avoir pas lu dans le prologue du Banqueroutier de Fatouville (1687) les prouesses d'Arlequin spectateur, qui dupe le limonadier, i)Our ne pas reconnaître la vraisemblance. (Juoi qu'il en soit, enfin, si juillet 1850 avait ouvert le théâtre aux pièces parlées, si le vaudeville, parti du collège Charlemagne, s'arrêtait à l'entrée du boulevard du Temple avant de passer jusqu'au Gymnase, on n'avait pas tout à fait oublié le Songe d'or; l'influence de Deburau maintenait les grandes pantomines du répertoire : Cassandre et le Docteur, Arlequin et Pierrot, Pierrette et Colombinc, la Fée malveillante et la Fée protectrice, l'Amour toujours d'accord avec l'Hymen pour consacrer le dénoûment au fond d'un temple rose, personnages à la fois fantastiques et vrais, continuant à se rencontrer, à se fuir, à se poursuivre, à former ce quadrille irréguher et savant qui s'appelait une représentation, et que réglait, sans le gêner, un vieux canevas de la Comédie-Italienne. , « Cependant, Deburau devenait un homme mûr. Les épaules du Pierrot se faisaient carrées ; son ventre, ce ventre de l'écornifleur poltron, toujours éconduit et toujours affamé, s'épaississait sous sa veste moins flottante; il fallait imaginer de nouveaux rôles. Deburau s'ingéniait lui-même à se préparer des triomphes, et, tandis qu'il composait son hbretto, le vaudeville s'emparait de la scène, puis enfin arriva le jour où le joyeux enfariné, mais il ne riait plus alors, fut couché entre quatre planches, le jour où son pubUc le suivit à l'église de Sainte-Elisabeth, disant sur lui, en guise de harangue : « Pauvre Pierrot, tu n'es pas blanc ! » Ce jour-là, il semblait que la pantomime allait disparaître. A quoi tenait-il qu'il n'en fût des amours de Colombine et d'Arlequin comme des anciens exercices sur la corde tendue? Le théâtre avait déjà subi une transformation, il pouvait en subir une seconde et aspirer, comme son ancien rival le théâtre acrobate de madame Saqui, à échanger son nom contre un nom de parvenu. Le directeur a été mieux inspiré : une médiocre ambition lui conseillait peut-être de b' élever jusqu'à pren-

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iliv place au-dessous des FoUes-Dramntiques ; une plus saine ambition lui a dit qu'il avait un genre paiiiculier, et que son théâtre (levait prévaloir, par ce genre, sur les sctmes inférieures. Un autre Pierrot se présenta ; Un écrivain des plus spirituels se mil à iinpro* viser le lihrctto nécessaire : M. Champileury a commencé, Théophile Gautier va suivre Texeniple, et donnera bientôt à son tour une grande pantomime.

« Pourquoi non? Ne s'est-il pas trouvé; au dernier siècle, un théâtre de la Foire où les plus beaux esprits s'égayèrent à mettra leur verve en liberté? Nous avons assez de théâtres aujourd'hui pour les pièces qui n'ont d'une pièce que la machine industrieusement assemblée. Serait-ce donc un si grand mal qu'il y eût un théâtre pour les pièces auxquelles manquerait précisément cette machine? fit puisque les auteurs de peu d'orthographe ont pris seuls le droit décrire, de rimer, soit le drame, soit la comédie, j'aime à voir les poètes se réduire naïvement à prendre le théâtre par la panto-^ mime.

« Au reste, la pantomime n'est pas si pauvre en ses ressources. Klle a d'abord la tradition pour elle, une tradition plus ancienne que notre ancien Théâtre-Italien. Chaque personnage y porte son nom écrit sur son costume, et son caractère éciit à côté de son nom. (chaque figure y jiarle; celle de Cassandre dit avarice ou prodigalité ridicule, et tendresse après la saison; celle du docteur, ladrerie, imli'cillité, cuistrerie; celle d'Arlequin, naïveté et balourdise s'il est ilet, audace et ruse damour s'il est maître; celle de Pierrot, gauli rie, gourmandise et contre-temps; celle de Colombine, tout le ( let des jeunes fdles, espièglerie et timidité, sensibilité et malicéj idiscrétion et réserve, un peu d'amour, beaucoup de curiosité. L'ex* position ainsi faite, le reste se comprend sans peine. Un geste est iiissitôt traduit, un mouvement du visage interprété; et qui le traduit? (|ui l'interprète? Le spectateur lui-même, dans la mesure qu'il lui plaît, selon son goiit ou selon son caprice. Partout ailleurs, c'est l'auteur qui Tentreticnt et qui court risque de le faiiguer. Ici, c'est lui qui s'entretient, qui dialogue avec son esprit et qui se complaît lins sa propre invention» Partout ailleurs, l'auteur se contient, il défend d'oser; ici tout ce qu'il ose le spectateur l'ose avec Ini, II, prêt h se fâcher, il doute déjà s'il a compris ce qui l'étonné.

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Et avec quelle sagacité une salle entière saisit une allusion, mémo lointaine! Comme toute l'intelligence est attentive, et comme elle se hâte de deviner ! L'œil voit si vite ! En un moment, le geste ou le regard lui ont tout dit. L'oreille est bien plus lente; elle veut savoir les choses et la suite des choses ; vous vous appliquez à la satisfaire, et déjà elle s'impatiente, parce qu'elle ne peut pas savoir en même temps l'ensemble et le détail. L'œil agrandit la scène : il faut la rapetisser pour l'oreille. Où l'œil réunit, l'oreille divise. C'est pour l'oreille que la pratique du théâtre défend de faire parler le quatrième personnage. L'art de la pantomime ne connaît pas cette règle. Le théâtre est couvert d'acteurs et tous expriment dans le même moment leurs passions diverses ; tous agissent, tous commencent une action, tous la poursuivent et tous l'achèvent sans qu'elle s'interrompe.

« Maintenant, je ne voudrais pas paraître préférer le geste à la parole. Je réclame même la scène dialoguée dans la pantomime, comme on avait jadis les scènes françaises dans les canevas italiens, et Regnard n'a peut-être jamais rien écrit de plus amusant ni de plus vrai que les fragments conservés par Gherardi. N'est-ce pas là un assez bel exemple? J'engage M. Champfleury à imiter le maître. Quoi de plus amusant que de pouvoir mêler l'impossible au réel, de garder entre deux tableaux d'une étrange fantasmagorie une place pour un peu de bonne vérité, quelques secondes pour un monologue dans lequel un de ces personnages bouffons pense tout d'un coup comme nous-mêmes et nous fait honte par la ressemblance, quelques minutes, pour une scène prise sur la nature, comme celles qu'Henri Monnier a retenues de la vie bourgeoise et familière. C'est par là que le petit théâtre d'Arlequin et de Pierrot remplacerait en quelque façon le théâtre de la Foire. La parodie littéraire n'existe plus ; mais elle existerait encore si on la replaçait sur sa scène natale. Il a bien fallu se dégoûter de la parodie, lorsqu'elle est descendue au-dessous du trivial et qu'elle n'a su que travestir le héros en gredin, l'héroïne en fille de la rue. Ici le travestissement est toujours prêt et toujours gracieux : Arlequin-Athys, Arlequin-Bellérophon, Arlequin défenseur d'Homère, Arlequin homme à bonnes fortunes, Arlequin-Jason, Arlequin-Persée, Arlequin-Phaëton, Arlequin-Roland, Arlequin-Romulus, Arlequin-Tancrède, Arlequin-Thésée, Ar-

lequin-Thétis. C'était uni' jiiquanto Odyssée «nie relie d'Arlequin lilleur, mais railleur iiioflensir, à travers l'opéra et à travers la tragédie. Pourquoi ne pas la reprendre, quand il coûterait si peu à des hommes d'esprit d'y ajouter, en se jouant, celui-ci un épisode et celui-là un autre? Je ne sais, mais j'imagine que M. Champfleury n'a pas attendu jusqu'ici pour y songer, et nous en verrons peut-être quelque chose dans sa pantomime.

Xi l'or ni la grandear ne nous rendent heureux.

c'est la Fontaine qui l'a dit : M. Champfleury a mis la sentence en action ; seulement on pouvait se méprendre sur la maxime du moraliste, et M. Champfleury, pour rendre la moralité plus nette, a introduit une glose dans le texte : ni l'or (escroqué) ni la grandeur (mal acquise).

« Pierrot est pauvre et Pierrot est paresseux, nous lui avons toujours connu ces deux défauts. Un honnête meunier l'a pris à son senice ; mais Pierrot dort la grasse matinée et ne commence à ouvrir les yeux que lorsque son estomac le réveille. Voici que l'on apl)orte la soupe pour les travailleurs ; Pierrot étend ses bras, Pierrot allonge ses jambes; il a beau faire, il arrive trop tard et toutes les places sont prises autour de la gamelle D'ailleurs, le maître est mécontent, et ne lui donne qu'un morceau de pain bis; mais la gourmandise rend l'homme industrieux. Pierrot suspend d'une façon déUcate son morceau de pain bis au-dessus de la marmite, puis il ouvre les doigts, le pain tombe, le bouillon jaillit, grande rumeur parmi les garçons meuniers : Pierrot profite du mouvement pour se précipiter et reprendre son bien au fond de la marmite. Sensuel Pierrot ! Si vous voyiez comme il promène maintenant sa langue autour de son pain noir !

« Mais qui arrive maintenant, le nez riche de ces rubis qui annoncent la bonne chère, le menton relevé comme par envie au niveau de la bouche, le dos convexe, la poitrine saillante, mais rehaussée de boutons opulents, la culotte noire, le bas blanc bien enflé au mollet, et la petit houppe du sabot élégamment épanouie sur le coude-pied? C'est le propre cousin de Pierrot, Polichinelle, neveu du vieux seigneur Polichinelle.

« Pierrot aussi est bien neveu dudit seigneur ; mais il ne porto

pas le même nom ; mais il ne doit pas perpétuer après lui ni les bosses exubérantes, ni le nez aquilin et fleuri, ni le menton pompeux des Polichinelles ; voilà pourquoi Pierrot est au moulin, pourquoi Polichinelle a le loisir d'être amoureux, et s'en vient demander, comme un homme qui ne connaît pas les refus, la main de la belle Colombine. La dot marche devant lui en bons et beaux sacs de ducats. D'aussi nobles procédés gagnent sur-le-champ le cœur du beau-père, et Polichinelle danse à ses amours, faisant claquer ses fins sabots d'une façon victorieuse.

« Pierrot soupire, il envie à Polichinelle ses sacs gonflés d'abord et un peu aussi sa Colombine ; mais bientôt un doux espoir vient lui sourire. Le vieux Polichinelle a été pris tout d'un coup d'un accès de goutte et du regret de son injustice. Il mande ses deux neveux auprès de son fauteuil.

« Je demande pardon à M. Champfleury, j'ai commis une grosse erreur : le jeune Polichinelle n'est pas le neveu, il est le véritable fils du vieux Polichinelle. Jusqu'ici l'erreur n'a pas de graves conséquences, mais il ne faut pas atténuer le crime de Pierrot, sous peine de porter atteinte à la moralité de la fable.

« Polichinelle fils se jette au cou de son père ; le médecin est appelé ; il ordonne un double médicament afin d'attaquer le mal par deux voies contraires. Pierrot se charge de soigner le malade ; mais voici qu'il a déjà confondu les deux bouteilles. Comment reconnaître la potion, comment reconnaître le remède? Le plus sûr semble à Pierrot de mélanger l'un avec l'autre. Ainsi fait-il. Le vieux Polichinelle trouve le breuvage détestable ; il s'empare d'une troisième bouteille qui m'a tout l'air d'être un vin généreux destiné pour son fils. Le vin le reconforte d'abord, puis le regaillardit, puis lui monte au cerveau; et comme la tête s'en va, les jambes suivent tant bien que mal. Le vieux Polichinelle court les champs.

« Pierrot et le docteur se mettent à sa poursuite. Ils le rattrapent, hélas! essayant de rajeunir auprès de Colombine; mais déjà cette folle ardeur du vin, allumée sous le cerveau, se dissipe et s'en va en fumée. Le vieillard s'affaisse sur lui-même ; il suffoque ; il demande de l'air. Pierrot, qui lui caresse les bosses d'un air tendre et filial, sent tout à coup je ne sais quel poids qui l'étonné et écoute je ne sais quel son qui le ravit. Une idée affreuse lui traverse la pensée ; mais,

je dois le dire, il raccueillo sans trouble et se livre lui-mômc avec joie à la tentation. Qui l'aurait soupçonné? Pierrot passe sans émotion de Tinnocence au crime. Vous avez vu lady Macbeth inspirer à son mari la pensée de rhomicide. Lady Macbeth avait la main tremblante et les yeux fauves. Pierrot s'approche seulement du docteur, lui pousse le bras avec le coude et tourne la tête vers le vieillard, clignant de rœil d'une façon insinuante. Le traître ne solliciterait pas autrement son complice à dérober quelque morceau appétissant. 11 n'importi;. Les deux larrons se sont entendus. Le docteur avait une scie cachée sous son habit noir ; il coupe la bosse de devant au vieux Pohchinelle ; Pieriot la vide en cachette : elle contenait deux sacs et une souris irrise. Le docteur ne trouve plus que la souris. Même opération à l'endroit de la bosse postérieure. Cette fois le docteur réclame sa part; mais le vieux Polichinelle est mort, et il faut se hâter de le reporter dans son lit.

« Pierrot, ([ui connaît ses auteurs, se souvient du Légataire universel et songe que le tour de Crispin est encore bon à jouer. Le drôle s'affuble des habits du mort, il s'enfonce avec lui sous la couverture. Polichinelle fils arrive, amenant Colombine, Cassandre et le notaire. Le faux Polichinelle dicte son testament d'une voix qui s'éteint. Il lègue à son neveu Pierrot ses biens meubles et immeubles, ses rentes 't son argent comptant ; il déshérite son fils Polichinelle comme dissipateur et comme débauché. Les rideaux de l'alcôve retombent; le moribond est mort. Quand ils se rouvrent, Pierrot a été reprendre ses habits; il reparait pour assister aux imprécations du fils sur son père qui n'est plus, et pour écouter, moitié riant, moitié pleurant, la lecture de l'acte par lequel il s'est institué légataire universel.

« C'est \h de l'excellente comédie. Regnard, qui a tant hasardé, eût reculé lui-même devant la scène du fils déshérité dont le deuil se change en colère ; mais, comme je le disais plus haut, la pantomime, qui ne parle pas, ose tout. Avec un geste, elle est dans le vrai, et • lie fait peur ; avec un geste, elle se rejette dans la fantaisie, et on se prend à rire. Quant à Pierrot, il est magnilique d'hypocrisie, il san- :;lotle dès qu'on le regarde, il gambade aussitôt que les yeux ne sont plus tournés vei*s lui. 11 console son cousin, il le presse contre son cœur ; vous jureriez qu'il va lui rendre sa fortune. Ne le croyez pas : il lui montre déjà la porte avec un geste de grand seigneur, et de*

mande dans le même moment la main de Colombinc à Tavare Cassandre.

« Chapeau de satin blanc, perruque poudrée, habit de soie, veste de soie, culotte et bas de soie, blancheur du lis des pieds jusqu'à la tête, Pierrot marquis se présente à l'admiration de ses vassaux, et vient chercher Colombine pour la conduire dans son hôtel; mais Pierrot n'a pas encore prévu tous les ennuis de sa nouvelle fortune. A peine s'est-il approprié les riches appartements du vieux Polichinelle, qu'un homme noir se présente. On le prendrait pour un huissier, s'il n'avait pas le front majestueux et cette chevelure hérissée qui convient à l'enthousiasme. L'homme noir est un professeur de déclamation. Il vient apprendre à M. le marquis comme on emploie noblement ses loisirs dans une position éclatante, et se propose pour lui enseigner l'art de Lekain, Une répétition est organisée. L'homme noir est arrivé avec des malles qui contiennent des costumes chinois. Pierrot, Cassandre, Colombine, Pohchinelle lui-même, car PoUchinelle est rentré impudemment dans l'hôtel d'où Pierrot l'avait chassé, tous les quatre revêtent solennellement la respectable friperie. Mais hélas ! comme le dit l'affiche, la tragédie n'est pas le bonheur. Pierrot s'ennuie ; Pierrot bâille ; Pierrot congédie le professeur de déclamation, qui n'oublie pas son Cinna, et demande son salaire. Quel salaire? cent francs pour la première leçon. Cassandre glisse un bambou entre les mains de Pierrot : le bambou fait son office, et le professeur est rossé ; mais Pierrot, dans la bagarre, a perdu la moitié de sa perruque.

« Illusion détruite! Pierrot commence à s'apercevoir, toujours comme Macbeth, qu'il a tué le sommeil. Il a des remords, et il ne dort plus. Il est jaloux, et il fait le guet la nuit pour écarter Pohchinelle de sa porte. Il est riche, et il redoute les voleurs. Il met tout son argent dans un coffre, et descend le coffre au fond de sa cave. Polichinelle l'y a précédé, et se cache derrière un tonneau. Ainsi posté, il voit entrer son homme, un bougeoir à la main, pliant sous le poids de sa cassette. Au moindre bruit. Pierrot frissonne ; cependant il creuse la terre avec une pioche; il vide le trou avec ses mains : la cassette emplit exactement le trou. Reste encore à chercher du plâtre pour sceller une pierre à la surface. Pierrot remonte; Polichinelle profite du moment pour se faire un magnifique collier

des sacs, qu'il attache à une longue corde, et pour suspendre toutes les bourses aux boutons de sa bosse. Pierrot peut redescendre, il trouvera le coffre vide. Pierrot est volé. Pierrot devient fou de désespoir. 11 court à travei-s sa cave; il se heurte contre les voûtes; il croit saisir partout son voleur, et, semblable à Harpagon, il se saisit lui-même. Pauvre Pierrot! s'il a commis un crime, il l'expie cruellement. Il cherche un peu de consolation auprès de Colombine ; mais c'est là que Cassandre l'attend, armé d'un testament véritable, testament olographe, et parafé de bonne sorte. Pierrot tombe anéanti sous le coup. Heureusement, une fée apparaît; elle touche Pierrot de sa baguette, et Pierrot marquis redevient Pierrot garçon meunier. C'est aux champs que Pierrot recouvre la raison ; c'est aux champs qu'il trouvera le bonheur. En attendant, le temple enchanté de l'hymen s'ouvre au milieu du paysage ; Colombine y monte avec Polichinelle, et Pierrot les y bénit sans regret comme sans rancune.

« La pantomime a parfaitement réussi. Un moment le public a paru triste de voir Pierrot changer de fortune. Pierrot marquis ne lui semblait plus être son Pierrot, mais lorsque Pierrot a descendu l'escalier de la cave, la truelle sur l'épaule, tous les visages se sont éclaircis et la pièce s'est terminée au milieu des applaudissements. « Paul, le successeur de Dcburau, est un mime inteUigent et habile. 11 a joué d'une manière remarquable la scène de la cassette vide. Deux bouquets lui ont été jetés, l'un au cinquième tableau, l'autre au neuvième ; cependant, je dois le dire, Paul n'a pas encore remplacé Deburau, Paul manque de gaieté. Sa ligure n'a pas la placidité singulière de c(;lle de Deburau, cette placidité sur laquelle le moindre pli avait une expression et un sens intelligible. Paul grimace pour faire rire. Ce qu'il a bien conservé de son maître c'est le soin dans l'imitation des choses matérieUes, ainsi la manière de porter une cassette pleine. Vous ne l'oubliez pas un instant, parce que l'acteur ne l'oublie pas non plus, la cassette est lourde, elle le fait trébucher, il ne la dépose qa'en l'appliquant à la nuiraille, et en la faisant glisser le long de la muraille. Les artistes des autres théâtres négligent cette vérité, et ils ont tort, parce qu'eUe est nécessaire à l'illusion de la scène. Les acteurs anglais ne la négligant pas ; mais les acteurs anglais commencent en étudiant leur art par où il faut commencer, par la pantomime.

« Vautier est un polichinelle très-amusant, très-heureux dans ses lazzi et dans ses attitudes. Le public Ta rappelé avec Paul, et a demandé à grands cris le nom de l'auteur. Paul a nommé M. Champfleury, qui a été salué par d'unanimes applaudissements.

« Ne souriez pas. Tout succès flatte. Et l'on a tout à fait le droit de devenir populaire au théâtre des Funambules, quand on l'est déjà parmi les artistes, quand on a écrit deux petits livres avec la plume retrouvée de Sterne : les Fantaisies d'hiver et les Fantaisies de prùitemps. »

II y avait dans Pierrot marquis une parodie mimée d'une tragédie de M. Ponsard. La censure ne permit pas que le nom de M. Ponsard fût prononcé aux Funambules. Cet auteur a toujours été l'enfant chéri des souverains et des hommes d'État qui aiment l'art tempéré. Louis-Philippe admirait la littérature Ponsard; ses tragédies lui rappelaient les bons écrivains dramatiques de l'Empire et de la Restauration. Il y a heureusement en faveur de Louis-Philippe des faits qui l'absoudront de cette croyance. Louis-Philippe fut le dernier roi ami de la gaudriole ; et il mettait son compère Vatout bien au-dessus de M. Ponsard, quand, la figure joyeuse, l'oreille rouge, la mine fleurie, les yeux brillants, M. Vatout entrait dans le cabinet royal et régalait le monarqije de nouvelles compositions drolatiques, telles que la chanson du Maire d'Eu ou celle, plus égrillarde encore: VÉCU de France.

Quand les acteurs des Français devaient jouer aux Tuileries, Louis-Philippe ne manquait jamais de commander Monsieur de Pourceaugnac ; et il existe aux archives du Théâtre-Français un bulletin avec ces mots tracés en marge de la main royale : Beaucoup de seringues l

11 n'y a pas de seringues dans les tragédies de M. Pon* sard.

Ah î si le roi avait connu mes pantomimes!

CONTES ll'AUTOMXi:. W

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