‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 17 sur 51 · I.KTTIIK A THKOl'im.K G.MI lEM · texte numérisé non relu

I.KTTIIK A THKOl'im.K G.MI lEM

J'ai sous les yeux une affiche du Théàtre-Royal Adelphi ; c'est à faire fuir les plus intrépides lecteurs d'affiches. Nos grandes affiches de bénéfices sont des naines auprès des simples affiches anglaises.

Vous savez, mon cher Théophile, que de ruses et de tact demande Taffiche typographique pour se faire lire; les Anglais, qui impriment leurs Revues avec tant de soin, semblent avoir perdu toute intelligence quand il s'agit d'une affiche de théâtre.

C'est un fouillis de caractères identiques entassés comme des harengs, et qui ne se distinguent que par les capitales, petites capitales et les bas-de-casses.

On reconnaît seulement les titres des pièces^ qui sont tirés en rouge ; le reste, le nom des acteurs, les titres des tableaux, disparaît au milieu des réclames de toute nature. Ainsi la panlornirne est étouffée sous les épithètes : « New

original romantic, pantomimical, musical taie of enchantment, etc.

Après le titre arrive l'analyse de la pièce, analyse peu critique, comme vous pensez, mais pleine de gâteaux de miel destinés à étouffer ce Cerbère aux millions de bouches qu'on appelle le public.

On y lit ensuite des extraits du Morning Herald, des extraits du Morning Chronide, des extraits du Punch sur la pièce nouvelle.

Un honnête homme consciencieux qui arriverait à l'heure de l'ouverture des bureaux et qui voudrait lire l'affiche risquerait fort, au moment où il déchiffrerait la dernière ligne, de voir les spectateurs sortir du spectacle.

En revanche, il saurait à quoi s'en tenir sur l'absence des acteurs célèbres; jamais je n'ai vu autant d'absents. Ils occupent sur r affiche vingt grandes lignes en petit-canon ; ce qui me paraît une réclame maladroite.

On imprime votre nom sur les affiches pour les débuts de Paul Legrand. Vous y êtes traité de « the honest and renowed dramatic critic of France, » et on y donne votre opinion sur lo mime. Théophile Gautier, dit l'affiche, « lias pronounced Paul Legrand to be , by his inimitable performance of Pierrot, etc. »

Cette affiche, dont il est impossible de donner un fac-similé, est déplorable ; il n'y a que le programme vendu dans la salle qui puisse lutter de mauvaise composition avec elle.

Quant à Paul Legrand, qui obtenait tant de succès aux Funambules, ses débuts à Londres n'ont pas été entièrement goûtés des amateurs d'Adelphi.

Pour les Anglais, un Pierrot est avant tout un clown; il ne s'appelle pas môme Pierrot, il s'appelle le Clown. La pantomime anglaise a conservé presque tous les litres des autres acteurs : ainsi le Polichinelle, Colombine, Harlequin (avec VH), Pantalone, qui n'est autre que Cassandre. Ce-

pendant il est un personnage étrange, Spiith (l'Esprit), qu'il serait bon d'introduire dans la pantomime française. Le Sprith, habillé de velours rouge semé de paillettes d'or, traverse le théâtre sans se mêler à l'action. Il apporte les messages de la Fée, exécute ses ordres ; mais, en réalité, il entre en scène avec la ferme intention de danser sur des bouteilles, et de remplir les rôles d'Auriol.

Leur clown, ou Pierrot, est un gros charcutier joyeux qui a la bouche fendue jusqu'aux oreilles, qui mange comme un bœuf et qui a un ventre rival de la tonne de Heidelberg.

Figurez-vous, Théophile, notre Pierrot long, maigre, si fin et si distingué, dont toute la clownerie consiste dans une paire de soufflets par hasard et quelques aimables coups de pied.

Les Anglais furent aussi étonnés de l'entrée en scène de Paul, que le public des Variétés le. fut un jour des débuts des Anglais.

L'opinion générale de la salle fut que, le clown français étant un spectre, sa maigreur devait le servir.

On attendait de lui des sauts à casser le tremplin.

Paul ne sauta pas. Les amateurs crurent qu'il remplaçait cet agrément par une boxe vive et animée; mais le Pierrot ne boxa pas plus qu'il n'avait sauté.

Cependant le public anglais était arrivé à une immense curiosité; car si un Pierrot ne saute et ne boxe pas, il doit réserver d'immenses surprises.

J'entrerais chez Katoomb, j'emporterais le roastbeef d'un Anglais à table, qu'il ne serait pas plus formalisé que le public d'Adelphi en voyant notre comédien se livrer seulement à une pantomime délicate et spirituelle.

11 est vrai que Paul avait débuté par Pieirot en Espcufne, pantomime française, anecdotique et militaire, que le Londmi Newspaker traita avec raison de « melo dramatic bagatelle, » Et madame Lefèvre manquait! madame Lefèvreî la

16fi CONTES D'AUTOiMNE

femme de Paris qui sait le mieux porter la robe de velours noir, et qui ne craint pas de compromettre cette toilette de reine par des combats énormes où le sabre et l'hache jouent un si grand rôle !

Enfin Paul essaya de dissimuler l'absence de madame Lefèvre ; mais son jeu distingué, la précision et le soin qu'il apporte dans chaque geste ne désarmèrent pas John Bull.

Le mime français proposa à la direction de monter Pierrot pendu, qui est peut-être la pantomime la mieux réussie démon œuvre. La direction sauta au plafond. Pierrot pendu l une potence en scène! une machine qui a l'air d'une mo.'tié (le T 1 un instrument qui envoie tout doucement John P)i H en paradis ou en enfer ! Jamais î jamais !

Ces Anglais sont extraordinaires; ils sont aux anges quand ils entendent des plaisanteries cruelles, des plaisanterif s sanglantes; mais toucher à la potence, c'est un crime de lèse-nationalité.

Peut-être auraient-ils beaucoup applaudi à Pierrot guillotiné !

La direction d'Adelphi reconnut que Pierrot en Espagne n'était pas de nature à mettre en relief les qualités de Paul Legrand, et il fut décidé entre M. Webster, l'entrepreneur, et madame Céleste, la directrice, qu'on donnerait une représentation extraordinaire.

Le spectacle ouvrait par la Perle de VOcéan, où l'on remarquera, dit l'affiche :

« La magnifique armure d'acier de M. Graingier, artificier de l'Académie royale de Paris et de tous les principaux théâtres européens. »

M. Graingier, artificier, est le synonyme de M. Granger, qui est le fournisseur ordinaire des armures pour les pièces militaires du Cirque et de l'Hippodrome.

Je continue à traduire l'affiche : *

CONTES D'AUTOMiNE. KiT

« Musique choisie, arrangée et COMPOSÉE par M. Alfred Mellon.

« Les machines par M. Gooper.

« Feux variés.

« L'action, les danses et la mise en scène, inventés, aU- RANGÉs et DIRIGÉS par madame Géleste. »

Puis vient l'analyse de la pièce, analyse étrange, qui a confondu un instant mes esprits. On se moque de l'auteur sur Taffiche, on nie son talent, on appelle la pièce une platitude. Je sais bien que beaucoup de directeurs de théâtres parisiens, bouffis d'intelligence, sont pleins de mépris pour leurs auteurs; mais, s'ils le disent dans la coulisse, ils n'ont garde de l'imprimer sur l'affiche.

A force de sonder cette réclame, qui ne me paraissait que médiocrement propre à attirer le public, je me suis aperçu que c'était une mystification, un hoax de la direction. Je cite, en avertissant que ce passage est traduit cruellement, ainsi que doivent l'être toutes les traductions sérieuses :

<( L'histoire de la pièce, laquelle roule sur une Naïade et une variété d'autres choses, est renfermée dans une coquille de noix (la coquille de noix de l'Anglais correspond à notre pointe d'aiguille), et ne vaut pas la peine d'être transcrite. L'auteur!... l'admettra respectueusement. Le style n'est pas remarquablement brillant, et l'esprit, si par hasard il s'en trouve quelque peu, est si chétif, qu'il faut être doué d'un grand foiids de bienveillance et d'une perception trés-line pour le découvrir. Mais la mise en scène, pour emprunter une expression à nos vifs voisins, est véritablement magnilique. C'est sur cela, et sur le talent des acteurs qui ont eu la bonté de se charger de reproduire les platitudes, que l'auteur ou machinateur (concoctor) de la Perle de VOcéafi fonde toutes ses espérances. La richesse des costumes, l'éclat de l'armure (seize costumes complets ayant été importés de Paris à des frais incroyables), la magnificence de la mise en

i08 CONTES D'AUTOMNE.

scène, la complication des décors doivent compenser amplement> comme, dit-on^ cela s'est vu dans de nombreuses occasions, l'absence d'esprit, d'humour, de pathétique et de sens commun.»

Le simple bon sens annonce que cette critique, si mordante pour Fauteur!!! est une simple goguenardise de l'humouriste Angleterre (merry England). Les Français ne comprendraient pas ce genre de farces, et le Parisien lui-même tomberait de son haut s'il lisait sur une affiche des Variétés :

« Le dernier vaudeville de M. Clairville n'est pas d'un style très-brillant; il faut même beaucoup de bonne volonté pour découvrir l'esprit des couplets. Heureusement mademoiselle Déjazet a bien voulu sauver les platitudes de l'auteur par son jeu fin et distingué. »

L'affiche annonçait, en outre, que « le parterre avait été expressément agrandi d'une manière considérable pour cette représentation. »

Au bas de l'affiche se détache en gros caractères :

REAL STEEL ARMORDS!

Armure de réel acier!!! Décidément l'armure joue un grand rôle dans la Perle de l'Océan. On fait miroiter l'armure aux yeux de John Rull, comme jadis on montrait, à la parade du boulevard du Temple, le fameux habit à paillettes, dans lequel Léandre serait foudroyé.

Dans les petits théâtres de Londres, à Adelphi surtout, la mise en scène est très-importante ; vous avez eu raison, mon cher Théophile, de déplorer un jour les misères de décors que m'octroyait le théâtre des Funambules.

Il faut dire crûment la chose : la direction ne croyait ^uére à mon œuvre; chacune de mes pièces amenait un changement notable dans les recettes ; mais ce fait brutal et palpable ne changeait rien à des convictions enracinées.

11 seniit peut-être très-long d'expliquer pourquoi une pantomime raisonnée, avec exposition et liaison dans les tableaux, effraye les âmes craintives, qui, au contraire, s'intéressent à un tohu-boliu d'événements, aune action extravagante, où la mythologie se mêle à la vie d'aujourd'hui, où Apollon donne la main à Robert Macaire.

L'Angleterre ne se soucie guère plus de la raison mimique que la France ; mais au moins la mise en scène compenset-elle les librettos sans queue ni tête qui servent de cadre aux exercices de Sprith, de Cloiuîi et de Pantahme.

Telle est à peu près conçue toute pantominje anglaise. Le prologue est une satire symbolique, qui rappelle les Revues d'année de nos théâtres français; puis la fée change les inventeurs, les personnages satiriques en Harlequin, Pantalone ot le reste. Alors, depuis le second tableau jusqu'à la fin. c'est une immense mêlée, un roulis de coups de pied, une pluie de soufflets, un déluge de métamorphoses que rien ne nécessite, sinon l'occupation de l'œil.

L'Italie et l'Allemagne ne procèdent pas ainsi ; il faut lire les féeries de Gozzi et il faut voir les farces viennoises, pour se convaincre qu'une œmre raisonnable n'empêche pas la gaieté et supporte très-bien le secours des décors.

L'ancienne pantomime française, et je ne remonte pas au déluge (Ma Mère l'Oie, le Bœnf enragé), manque de logique. Il importe d'expliquer que la science doit présider avant tout aux compositions les plus fantastiques.

Le même jour où l'on jouait la Perle de V Océan, cette féerie si remarquable par son armure d'acier, Paul Legrand luttait avec les mimes Anglais par Pierrot marié, œuvre très-remarquable, la seule qu'ait donnée M. Jules Viard au théâtre des Funambules.

Madame Céleste crut devoir mieux piquer la curiosité en annonçant sur l'affiche : « An ilalian pantomime » (pantomime itfilienne); de même, au boulevard du Tem-

pie, jadis toute pantomime était « clans le genre arg ais. d

Le titre fut un peu changé ; on accola à Pierrot marié sous-titre : « And Polichinello , the Gay Single Fellow, » c'est-à-dire Polichinelle, le gai célibataire.

Il est une farce traditionnelle qui date de loin aux Funambules : la colique. Rien n'est plus joyeux que de voir Pierrot puni par des misères de ventre, d'avoir trop bu ou trop mangé. On voit l'acteur s'arrêter tout d'un coup, interroger avec effroi la révolte de ses intestins, se toucher l'estomac, frissonner, se tordre, courir en avant, courir en arrière et prendre enfin la fuite d'une telle sorte que le public comprend à merveille.

Deburau père, qui sauvait les actes les plus grossiers par un distingué que personne ne retrouvera, Deburau père allait plus loin encore dans la peinture exacte de celte maladie, appelée par la pudique Angleterre : pain in the stomach, peines d'estomac.

Madame Céleste pria Paul Legrand de supprimer toute espèce de colique à l'avenir. « Jamais, lui dit-elle, notre public ne laisserait passer la scène; il vous jetterait les banquettes à la tête. »

Mais ce n'était pas tout ; à la répétition générale, madame Céleste s'aperçut seulement des doctrines shoking ! de Pierrot marié.

Pierrot marié veut dire Pierrot cocu.

A Londres, le cocuage est aussi mal vu (en paroles) que la colique. 11 y a bien dans le dictionnaire helly, qui signifie ventre; mais celui-là qui s'en servirait serait plus mal vu que le bourreau. Quanta l'équivalentdu cocuage, il n'existe pas à l'état de mot, et on se sert de àéiours sainte-beuviens pour arriver à exprimer indirectement la chose.

Le littérateur de l'affiche fut mandé, et il composa, pour expliquer cette indécente situation, un petit morceau de prose, que je traduis mot à mot, afin de donner une idée

CONTES IVAlJTOMNi:. 171

des terreurs de a direction ; mais il est nécessaire d'ahord de donner le texte anglais :

Evenj thimj Foreing heing la the purjwse with the Public in (jcncraL and the Criticfi in particular, however German to the matter, it is Iwped the introdnclion of the ancient and honorable Pieirot may find favor, even in janndiced eues; especialhi as he in nearly related to Polichinello (Anglice Punch) that perambulatimj Favorite of the streets, and sévère Satirist of the Press. Even the genius of the newest News, imbiœd a.? he is with the Cacoethes scribendi, may not perceive a a nuisance » in the cacoethes loquendi ofthis foreign importation; for being pantomime no broken accents can jar upon his effeminately refined ear, eviilently conceiving that to understaml is to be annoyed, and nod to comprehend the perfection of human deiights.

« Chaque chose étrangère étant curieuse pour le public en général et les critiques en particulier, quelque allemand que soit le sujet, nous espérons que l'introduction de Tantique et honorable Pierrot pourra trouver faveur devant des yeux attaqués de la jaunisse; spécialement, parce qu'il est allié de fort près à Polichinelle (ANGLICE Punch), ce favori nomade des rues et sévère satirique de la presse. Même le génie des plus nouvelles nouvelles, imbu comme il l'est de cacoethes scRinE.NDi, peut ne pas apercevoir une grossièreté dans le cacoethes loquendi de cette importation étrangère; car, étant pantomime, nul accent brisé ne peut défavorablement influer sur son oreille efféminément raffinée, concevant évidemment que comprendre, cest être ennuyé, et que ne pas comprendre, cest la perfection des délices humaines. »

Cette littérature entortillée veut dire que les yeux attaqws de la jaunisse (les personnes mariées jaunes) ne doivent pas se formaliser d'une grossièreté, puisqu'elle n'est que mimée.

Après ces explications, vient le détail des acteurs : n Pier-

ROT, l'enfant de la comédie italienne, et proche parent par Arlequin et Colombine de Bergame, cousin de Brighella et du grave Polichinelle, Tintime ami du Vénitien Pantalon et du vieillard docteur attaché à la famille de Cassandre, allié de Gilles, par lequel il fut supplanté.

Vraiment, à lire cette profusion de titres et cette richesse de parenté, on pourrait croire Pierrot un de nos Espagnols de comédie qui déroulent pendant une heure leur noblesse et leur lignage.

La pièce commença ; le théâtre était plein. Dès le premier tableau, il arriva un petit malheur à Paul : miss Robins, qui jouait Colombine, sauta au cou de Pierrot et l'embrassa hardiment sur les lèvres.

C'est là ce qui effrayerait notre public parisien, même les Jiabitués des petits théâtres voués au genre grivois. A Paris, on embrasse sur la nuque, et les personnages à bonnes fortunes, les don Juan, les.Lovelace, seraient maltraités du public s'ils agissaient autrement.

Paul Legrand répondit à cette crue embrassade par un baiser sur le front de la jolie miss Robins. Le parterre grogna !

Dans une autre scène, Pierrot, en l'absence de Colombine, fait l'office d'une bonne mère. Il berce l'enfant, le déshabille et lui donne de la bouillie. On sait la gourmandisetype de notre Pierrot ; à l'ordinaire il fait mille agaceries à l'enfant, emplit soigneusement la cuiller de bouillie, l'approche de la bouche de l'enfant, et finit par avaler luimême la bouillie.

Le parterre grogna plus fort qu'à la scène du baiser.

Paul s'imagina avec raison que John Bull se fâchait contre la bouillie, qui est une maigre nourriture, et il alla dans la coulisse, en rapporta du pain, de la bière, un énorme morceau de jambon, gros aliments fort en honneur chez les habitués du parterre d'Adelphi.

Paul recommença la scène précédente ; il offrit tour à

tour le pain, le jambon et la choppe à l'enfant ; puis le gourmand Pierrot dévora le tout sans en faire goûter une bribe au babij emmaillolté.

Le parterre regrogna trois fois. Un matelot se leva et prononça une phrase dont le sens ne fut pas compris par le Pierrot français ; a Dam your eyes ! » (Dieu damne vos yeux!) Un autre s'écria : « Dam son of ahitchh (Damné fils de chienne!)

Madame Céleste était dans la coulisse, près du berceau de l'enfant.

— Paul, dit-elle au mime, ils ne veulent pas qu'on fasse de la peine à l'enfant ; donnez-lui à manger.

Toute la salle criait à Paul: Offï off! (A bas! retirezvous!)

Alors Pierrot, ayant été chercher de nouvelles provisions, en empiffra l'enfant; ce qui fut le signal d'applaudissements.

Au fond, la pièce ne marchait que froidement; elle est remplie de détails très-charmants, qui veulent de fines intelligences pour être compris.

John Bull attendait cependant patiemment; l'affiche ayant promis :

Magical and distant view of THE HÂPPY FAMILY!!!

(Une vue magique et lointaine de l'heureuse famille !!!)

Hélas! hélas! hélas!... ce fut le coup de la fin, quand apparurent une douzaine de petits marmots sang-mêlés, dont la moitié du corps était vêtue en Polichinelle, l'autre moitié en Pierrot ; idée très-originale, qui prouvait trop clairem»»nt la collaboration du gai célibataire Polichinelle.

C'était crier plus haut que Molière, plus haut que Paul de Kock : «Pierrot, tu es douze fois cocu. »

C'est alors que les cris Off! off! off! (à bas !) recommencè-

17i CONTES D'AUTOMNE,

rent avec furie; mais les petits acteurs de bois, issus de l'adultère, ne bougeaient pas et ne se formalisaient pas de ces off! nombreux.

Je ne m'explique pas le cant, la pruderie anglaise en certains endroits ; ainsi la colique, le cocuage, ne peuvent être mis en scène, et les actrices embrassent les acteurs sur les lèvres.

Bien mieux, quand Colombine sort de scène, Harlequin la salue en lui donnant une tape à un endroit... innommable (la pruderie me prend à mon tour), et Harlequin accompagne cette familiarité de : Good bye, mij dear (adieu, mon amie),

A partir de ce jour, Paul et ses .( Pierrotrations )) (mot anglais) furent vus d'un mauvais œil. Madame Céleste tenta de supprimer le cocuage de celte infortunée pantomime de Pierrot marié; le cocuage reparaissait toujours.

Cependant quelques journalistes anglais, gais d'esprit, essayèrent de soutenir Paul Legrand, et disaient qu'il surpasserait le fameux Grimaldi. L'administration d'Adelphi n'osa plus faire jouer son célèbre mime. Madame Céleste se préparait à emmener Paul et sa troupe dans les provinces anglaises, quand arrivèrent à Londres les acteurs du Théâtre- Historique.

On se rappelle quelle violente cabale eurent à essuyer les acteurs français, qui furent forcés de jouer Monte-Cristo en pantomime, les grognements du parterre étant plus terribles que ceux de tous les animaux de la création.

Paul Legrand fut remarqué dans la salle ; il protestait contre la cabale dont étaient victimes ses compatriotes.

La direction d'Adelphi fut informée du fait; l'engagement étant résilié à l'amiable, Paul se trouva riche de dix mille francs de dédit. Ceci ne ressemble guère diUxVingt six infortunes de Pierrot.

CONTES U'AUTOMNK. I7r.

Page 1