DOUZIÈME TABLEAU
ILS SERONT HEUREUX ET AURO.VT REAUCOUP d'eNFAXTS
l'ierrot vole vers Colombine ; il dit les combats auxquels il a été exposé.
L'i reine des Carottes apparait pâle, défaite ; sa couronne tondje: elle est bonne tout au plus à jeter dans la marmite.
Pierrot épouse Colombine
LE COMÉDIEN TRIANÛN
11 importe de dire à quel propos je ils la connaissance de l'homme singulier que j'appelle de son nom de famille, afin de cacher son nom de théâtre. On jouait Kamlet sur un théâtre du boulevard, et je me gardai bien de manquer à cette représentation. Quand Hamlet parut, il se fit un grand silence dans le public, qui se trouva saisi aux premiers pas de l'acteur et à ses premières paroles. C'était un petit homme maigre, pâle, avec des caves dans les joues et dans le cou; il marchait avec emphase et s'arrêtait brusquement tout à coup ; il tenait du professeur de belles manières et du maître de danse, et il coupait brusquement cette démarche pompeuse par une pose inattendue, simple et vraie. Sa parole, par moments, n'eût pas choqué les admirateurs du grand siècle; mais, quand il avait déclamé un vers suivant les fameuses traditions, il poussait une espèce de rugissement, de cri, il broyait le vers dans son gosier; par un singulier travail de la langue, il le prononçait presque inintelligible, et cependant le masque se prêtait si bien au sens voulu par le poêle, qu'un professeur du Conservatoire, qui détaille chaque mot avec clarté et complaisance, n'eût pu rendre plus dramatiquement la pensée de l'auteur.
A peine avait-il joué deux ou trois scènes, qu'une môme pensée traversa l'esprit des quelques êtres intelligents qui vont rarement au spectacle : « C'est un élève de Delacroix. )> Effectivement, à l'exactitude du costume, à certaines poses, a tout ce qui est extérieur, on reconnaissait un homme nourri de cette immense mélancolie qui a été dessinée sur pierre par le grand maître. La preuve en était dans quelques
airs (lu peintre que le comédien gardait religieusement pendant toute une scène. Mais ceci n'est qu'un léger détail, qui deviendrait insupportable dans un acteur médiocre, et qui ne prenait son importance que par la pantomime trouvée par le comédien.
11 avait le geste.
Par cette phrase de quatre mots, qui est le plus grand éloge que je puisse faire d'un comédien, je crois tout dire; mais la nouvelle langue dramatique, mais les enthousiasmes des gazettes de théâtre et des critiques, me forcent d'expliquer ma pensée. Rien n'est plus rare au théâtre qu'un geste juste, et je ne sais pas trois comédiens qui puissent montrer une passion courir dans leurs membres Quoique exagérés, les mouvements de Trianon étaient vrais; s'il tombait parfois dans le faux, cela ne servait mieux qu'à faire ressortir un geste de génie qui suivait. Ainsi, il se laissait aller à des mouvements de marionnette dont les fils sont trop longs pour, une seconde après, faire éclater la passion dans ce qu'elle a d'amer et de saignant. Cette façon de jouer convenait merveilleusement au rôle du jeune Hamlet, et le public du boulevard, peu habitué à une telle interprétation et encore moins à la dramatique de Shakspeare, faisait un merveilleux silence.
Le peuple du boulevard est étonnant en ce sens, il ne raisonne pas, mais il a un sentiment des grandes choses qui le rend supérieur aux meilleurs juges. Le comédien Trianon rompait avec toute espèce de traditions, anciennes et nouvelles, classiques ou romantiques; il jouait un rôle étrange, sur lequel les poètes disserteront longtemps; pourtant le public comprenait la pièce et l'auteur. Quand Hamlet a tué Polonius et qu'il pousse son cri sanglant : Au rat, au rat, le comédien reparut avec sa petite épée, qu'il secoua trois fois comme un fouet, au lieu d'en nettoyer le sang suivant l'habitude; ce geste névralgique fit frémir la salle. La fausse et
cruelle joie qui fait qu'Hamlet saute de joie comme un enfant habitué à faire souffrir les animaux, cette pantomime si fine qui appartenait bien à l'acteur, ne fut perdue pour personne, pas même des esprits les plus grossiers.
Entre le premier et le second acte il y eut un assez long intervalle, trop long même pour les bavards du foyer, car le moment n'était pas encore venu de discuter les mérites ou les défauts du nouveau comédien; le bruit se répandit que le retard du lever de rideau venait de ce que Fauteur et l'acteur s'étaient pris, disait-on, d'une vive querelle à propos de la façon dont le rôle à'Hamlet était rendu; mais il fut impossible à cette heure d'en connaître davantage, et, quelque vif que fût le démêlé de coulisse, la toile finit enfin par être levée. C'était le fameux acte des Comédiens. Ilamlet, qui a engagé une troupe de comédiens, leur donne des conseils et les invite à représenter devant la cour une certaine tragédie, dont le dénoûment lui paraît avoir des analogies trop fondées avec la mort de son père. Le théâtre est élevé au fond du palais; à droite, près du théâtre, sont assis sur un trône le roi et la reine; en face, à gauche, Hamlet est aux pieds d'Ophélie, lui disant des douceurs^ faisant mine de ne pas s'occuper de la tragédie terfihle qui se joue double, l'une par les comédiens, l'autre dans le cœur du roi et de la reine.
Trianon avait imaginé cette singulière pantomime, qui est la plus dramatique que j'aie jamais vue. Tout en disant des conceUi à Ophélie, il s'était emparé de son éventail, comme le font ces esprits inquiets qui touchent à tout dans un salon. Il agitait l'éventail pour se donner de l'air, et feignait d'en regarder les curieuses peintures; mais le vrai est qu'à travers les meurtrières elles découpures des branches, sans être vu, il pouvait étudier à loisir l'effet que produisait la pièce sur la figure du roi et de la reine. La cour était trop accoutumée aux folies du jeune Hamlet pour s'étonner (lui
dont le corps était toujours en mouvements inquiets) de le voir quitter son tabouret, se rouler par terre et s'avancer sur le milieu de la scène, les yeux toujours cachés par son éventail. Cette scène, qui dura cinq minutes, montra Trianon non plus élève de Delacroix, mais élève d'un serpent. Il rampait sur le plancher, et son corps s'allongeait comme mil par des anneaux. Dans celte position. Tac teur, qui était petit, paraissait avoir dix pieds; et encore aujourd'hui je ne suis pas certain que, par la tension des nerfs agités par une volonté suprême, Trianon ne gagnât au moins un pied en grandeur. Sa figure se creusait, les cordes de son cou se tendaient, et toujours INH^entail cachait sa figure amère. C'est de lui qu'on eût pu dire : « 11 mord la poussière, » tant son corps s'effaçait et tendait à disparaître dans le plafond. Petit à petit il avançait onduleusement, faisant moins de bruit qu'une mouche; et, derrière son éventail, il riait de la façon sarcastique d'une tête de mort, en voyant, sur la figure du roi et de la reine assassins, les remords et les souvenirs que leur rappelait la représentation trop vraie d'un roi assassiné pendant son sommeil.
Jamais on n'a vu une salle si attentive à l'action d'un comédien ; tous les efforts de l'acteur, sublime dans cette scène, passaient dans l'esprit des spectateurs; chacun devenait Hamiet, chacun souffrait, chacun rugissait en dedans, chacun ricanait avec rage et chacun rampait comme un serpent. Quand llamlet, arrivé ainsi aux pieds du roi et de la reine, se leva devant eux comme le Remords en poussant un cri, il y eut dans la salle des éclats d'enthousiasme qui font peut-être plus de bien à celui qui les envoie qu'à celui qui les reçoit. Alors l'applaudissement est une dette sacrée; il n'y a plus de convenances à garder, on déchire ses gants, on crie, il faut que fémotion sorte violemment; tout ce que l'acteur vous a donné, il faut le lui rendre. L'empereur de Russie défend d'applaudir quand il est dans la salle, sinon
vous êtes conduit en Sibérie. Malgré l'empereur, malgré la
Sibérie, vous applaudissez ou vous n'êtes pas un homme.
r.e comédien était brisé comme les spectateurs. Et cela n'avait rien de commun avec ces fatigues maladives, ces cauchemars éveillés que le théâtre d'aujourd'hui nous donne avec ses moyens d'ogres puérils, avec ses parades ensanglantées, ridicules, avec tous les systèmes qu'on se vante d'avoir trouvés dans les théâtres étrangers, et qui deviennent monstrueusement niais, employés par des esprits pédagogiques. sans naïveté et qui ont mis la fantaisie en rhétorique. La scène des Comédiens, telle que l'avait jouée Trianon, laissait le cœur libre, la tête légère, l'esprit satisfait. C'est alors que commença la comédie du foyer. Il y a à Paris cent personnes intéressées, qui, entre les entr'actes, se promènent dans le petit corridor étroit du premier étage, qui est comme le chemin de ronde des premières loges. Le public ne va pas là, et, sur la foi de la tradition, se promène dans le vaste foyer avec l'honnête intention d'y coudoyer des célébrités; mais le foyer n'existe plus aujourd'hui que pour les badauds, qui ne se doutent pas que ce petit corridor, où l'on se presse, où l'on s'étouffe, où l'on se parle en groupes, est désormais l'endroit où sont discutés les intérêts dramatiques. Ce boyau circulaire, qui rappelle les exercices des chevaux dans les tanneries, n'est pas sans quelque ressemblance avec ces endroits obscurs du passage de l'Opéra, où se tenaient jadis les boursiers qui discutaient à une cinquantaine les mystères de la hausse. Tout Paris est ainsi organisé en palais et en antichambre, en temple et en sacristie. Chacun va au temple, croyant y apprendre la vérité, qui ne se dit que dans la sacristie, où personne n'entre.
Dans la galerie circulaire du premier étage se promènent les critiques, suivis de leurs jeunes gens, qui sont de sincères admirateurs ou qui feignent l'admiration. Les actrices viennent assister à la création d'un nouveau rôle d'une ca-
marade, se pressent autour du critique influent, cherchent à accaparer son bras et font leurs mille simagrées les plus aimables. Tout est mouvement et cohue dans le flot remuant de gens qui se cherchent et qui ont intérêt à se trouver. Le directeur recommande son théâtre, l'auteur sa pièce, on consomme des poignées de main sans fin.
Ce fut après la scène des Comédiens que Trianon fut discuté avec l'acharnement qu'on apporte, à Paris, contre tout ce qui s'éloigne des formes acceptées. L'opinion g<''nérale tourna contre le comédien: il était, disait-on, déclamatoire, emphatique, trivial, névralgique; on alla même jusqu'au mot saltiipbanque. Peut-être dix personnes tout au plus dirent-elles : « C'est le plus grand comédien que nous ayons. » Mais ces dix personnes, qui étaient une minorité imperceptible, n'avaient pas Thabitude de discuter en public, n'acceptaient aucun jugement reçu, ne formaient pas de groupe et protestaient seulement par un silence méprisant contre les opinions de foyer. L'auteur, le premier, abandonna son comédien, et déclara que Trianon avait joué pour la dernière fois un rolè de sa façon, qu'il était orgueilleux, intraitable, n'acceptant aucuns conseils, et qu'il faisait le plus grand tort à sa traduction de Shakspeare. L'auteur jetait le comédien à la mer dans l'espérance de sauver son vaisseau. On verra comment il fut puni.
Je n'ai rencontré qu'un seul homme de valeur, rendant des arrêts dramatiques au bas du journal, qui eût conscience de sa mission. Jamais il ne monta au foyer pendant les entr'actes de la représentation, jamais il ne voulut accepter du théâtre plus d'une place à l'orchestre. 11 allait seul, dans la crainte d'avoir avec lui un ami bavard qui lui parlerait de la pièce; il s'était condamné à ne pas bouger de sa stalle pendant la représentation. Aussitôt le rideau tombé, il quittait le théâtre la tête basse pour ne pas être reconnu. Il rentrait chez lui avec des impressions toutes personnelles, et il
les jetait immédiatement sur le papier; mais c'était un homme modeste qui resta toute sa vie dans une position plus que modeste à cause de la sincérité de ses opinions. Contrairement à ses amis du journalisme, il ne croyait pas au pouvoir absolu de la critique. Tous les lundis il émettait des idées pour vingt mille abonnés; mais il savait que le sentiment public est plus fort que le sentiment privé. Il était depuis trop longtemps habitué aux succès dits littéraires, pour ne pas reconnaître la supériorité des succès populaires. Les cent personnes, plus ou moins intelligentes, disséminées dans Torchestre, dans les loges, au balcon, et qui font Topinion du monde le jour de la première représentation, n'étaient rien à ses yeux en comparaison des flots du parterre et des esprits naïfs qui se pressent dans l'atmosphère malfaisante des hauteurs du paradis. Donc cet homme avait résolu d'exprimer avec sagesse ses opinions, bonnes ou mauvaises, justes ou fausses, se trouvant heureux quand le succès d'une œuvre, aux représentations suivantes, venait confirmer la droiture de son jugement.
Cette nature droite faisait rire les beaux esprits de foyer, qui, battus souvent par l'opinion publique, ne se rendaient pas compte de leur faible importance. Les désœuvrés , qui demandent un jugement le lundi à la gazette, sont avides avant tout d'esprit, de paradoxes, de singularités, d'amusements, et ne s'inquiètent guère si le feuilletoniste apporte quelques idées nouvelles, s'il instruit l'auteur en le critiquant, s'il apprend quelque chose au comédien. Cela n'existera jamais.
Cependant on s'étonnait que l'auteur ne soutînt pas son acteur, et le retard du lever du rideau au second acte fut expliqué naturellement. Il faut remonter aux répétitions générales, dans lesquelles Trianon joua et apporta les effets singuliers et nouveaux qu'il avait puisés dans de longues études cVHamlet. L'auteur, ayant assisté à une de ces répéti-
lions, s'étonna des mouvements pantomimiques de l'acteur.
— Qu'est-ce que ces sauts, Trianon?
— Vous voyez, monsieur.
— Je ne comprends pas, dit l'auteur; je n'ai pas marqué ces jeux de scènes sur le dialogue.
— Cela ne se marque jamais, on ne note pas plus le mouvement des jambes que la voix, que les jeux.
— C'est mauvais, en tout cas, dit l'auteur.
— Je ne trouve pas, dit le comédien.
— Bien ! allons jusqu'à la fin.
Et, pendant que la répétition continuait, l'auteur sautait de rage sur sa chaise.
— Vous vous moquez do moi, Trianon?
— Pas du tout.
— Je n'ai jamais vu jouer le drame de la sorte.
— Je l'espère bien, dit le comédien.
Et l'auteur marchait sur le théâtre en frappant du pied, regardant le comédien, haussant les épaules.
— Est-ce qu'il est malade? deroanda-t-il au régisseur.
— Alîî monsieur, il me fait mourir avec ses idées; je le lui dis tous les jours.
— Je m'en vais, s'écria l'auteur, qui fut indigné d'un nouveau geste que Trianon prolongeait avec complaisance. Je m'en vais. Martin, dit-il au régisseur; cet homme me donne sur les nerfs; je le battrais... Vous qui êtes prudent, parlezlui, je vous prie; qu'il étudie la pièce; cela ne peut pas marcher ainsi. Autrement nous verrons.
Après la répétition, le régisseur Martin, que tous les comédiens aimaient à cause de sa douceur et de sa modestie, appela Trianon.
r- Mon cher, tu dois être fatigué; veux-tu venir prendre du café?
— Du café, non; je suis trop excité. Tu m'offriras une bouteille de porter, cela endort mes fatigues.
— Tu boiras ce qu'il te plaira. . . Du porter, c'est drôle; j'ai pourtant connu bien des artistes dans ma vie, ils ne buvaient pas de porter.
— Est-ce que tu veux m'irriter encore? s'écria Trianon ; tu ne vois donc pas combien je suis énervé?
— Allons, mon petit, tu boiras du porter, tout ce que lu voudras.
— Prenons une voiture, dit Trianon.
— Une voiture! pour descendre au café du théâtre.
— Tu crois, Martin, que je vais boire du porter en bas; c'est rue de Rivoli que nous allons; il n'y en a de bon que là, chez un épicier.
— Mon petit, voyons, il faut deux heures pour aller et revenir. Et mes accessoires qui ne sont pas préparés pour la représentation de ce soir; tu ne voudrais pas mettre ton vieil ami en défaut... Dieux! si mes accessoires manquaient!... moi! Martin! je ne me le pardonnerais jamais.
— Je m'en vais seul, dit Trianon, je n'ai pas besoin de toi. Prépare ton vieux pâté de carton, ton poulet; tes épées de bois.
— Me promets-tu que je serai de retour à cinq heures?
— Certainement.
On arriva en une demi-heure dans le petit salon d'un épicier, qui a la spécialité de fournir du porter, de l'aie et autres boissons aux Anglais de la rue de Rivoli.
— Comment peut-on boire quelque chose d'aussi noir? dit Martin, qui en revenait toujours à son étonnement relativement au porter.
— Maintenant me voilà calmé, dit Trianon ; je ne me souviens plus des fatigues de la répétition; tu devrais en boire, Martin.
— Oh! jamais! Je suis trop Français, et j'aime mieux le vin. Quoi que tu en dises, je ne peux pas croire à ton porter; j'aimerais autant de l'encrf^.
— Tu ne tiouffres pas, Martin, tu ne t émeus de rien, tu fais ton devoir, mais tranquillement; pourvu que la répétition se fasse à l'heure dite, te voilà content.
— Tu parles de cela facilement, je voudrais te voir régisseur... Oliî Trianon régisseur! discutant les toilettes des actrices, les suppliant de ne pas mettre de bijoux quand elles jouent des rôles de paysannes, veillant à la tranquillité des coulisses, empêchant les entreteneurs d'entrer. Mon pauvre garçon, je ne te donnerais pas dix jours de mon métier pour devenir fou.
Après un silence, Martin reprit :
— Comment trouves-tu la pièce que nous répétons?
— Bien, dit Trianon ; je ne donnerais pas mon rôle [mur lent mille francs ! Mais quel travail ! Je n'en dors pas ; si je m'endors, je rêve d'Hamlet, toujours Hamlet... Je le comprends bien ; je le vois plus loin que Thorizon, et jamais je ne le rendrai comme je le sens... Quelle pièce!... Quel caractère! C'est une fortune que de créer un tel personnage.
— Est-ce que tu ne trouves pas qu'il y a des passages obscurs... des expressions hasardées? dit Martin.
— Tu as cinquante ans, mon pauvre bonhomme.
— Quarante-neuf, s'il te plaît. •
— J'aurais dû dire soixante; tes paroles sont d'un homme de soixante ans.
— Ne dirait-on pas, dit Martin, qu'il faut avoir trente uns pour comprendre Hamlet; mais, mon petit, je le connais avant toi, Hamlet. J'ai été à la première représentation de V Hamlet de M. Ducis, et le rôle était tenu par Talmu.
— Et puis? demanda Trianon.
— Eh bien, je te souhaite de le jouer seulement la moitié aussi fort que Talma. 11 ne faut pas croire non plus que vous avez tout inventé. Les artistes d'aujourd'hui font mépris du passé, et ils ont tort. H y avait du bon, crois moi, et. si tu avais eu le bonheur de voir jouer Hamlet par Talma,
peut-être comprendrais-tu ton rôle d'une l'aron plus sage.
Tiens, dans le fameux monologue, Talma pleurait presque.
— Et moi je ris î s'écria Trianon.
— Tu vois bien que tu ne suis pas la tradition.
— Si tu n'étais pas mon vieux Martin, dit Trianon, je te tordrais le cou... Est-ce que je suis Talma?
— Non, pas tout à fait, dit le régisseur d'un ton moqueur.
— N'étant pas Talma, dit Trianon, je ne puis pas jouer comme Talma. Était-il maigre comme moi?
— Non, il était gros.
— Était-il petit?
— Il était grand.
— Avait-il ma voix, mon nez, ma bouche, mes jambes, mes yeux? Non, n'est-ce pas? Et tu veux que je reproduise ses gestes, son regard, sa manière de niarcher, ses vices, ses qualités. Tout au plus pourrais-je m'habiller comme lui. Encore, à cette époque^ on ne savait pas ce que c'était que le costume vrai. Comprends donc, Martin, que je m'appelle Trianon, et que je dois jouer en Trianon.
— Cependant, dit Martin, la tradition...
— Tu oses encore parler de tradition ; qoel est le gredin qui a inventé la tradition? Où sont les auteurs qui ont laissé des détails assez exacts sur la manière dont jouait Talma pour que je puisse m'en servir?
— H y a les connaisseurs, dit Martin.
— Ab! les connaisseurs! Des amateurs, des.vieillards, qui vous disent : Qu'il était beau ! sublime î comme il faisait frissonner la salle î Je veux bien que leur acteur faisait frissonner la salle ; mais a-t-il laissé une recette positive sur la manière de faire frissonner la salle?... Parle, voyons... Comment faisait-il frissonner la salle?
— C'était par uu simple geste, un certain coup d'œil, dit le régisseur.
— Je n'en suis pas plus avancé, dit Trianon, avec ton
simple geste, ton certain coup d'oeil... As-tu pensé à mesurer le geste, à le dessiner, à savoir quel angle faisait son bras, la façon dont il tenait sa main, dont il écartait les doigts?... Son regard est-il peint? peux-tu l'imiter? Essaye de rendre le regard de Talma ; je t'achète le regard.
— Quand tu te moquerais de moi...
— Je ne me moque pas, je demande le regard de Talma ; tu ne peux pas me le rendre. Je m'en vais t'apprendre la tradition, mon vieux Martin. Je lis Hamlet, je cherche à le comprendre ; je le relis, je réfléchis. .. et je commence à dire le rôle en marchant dans ma chambre, sur le boulevard, peu m'importe ; je me regarde dans une grande glace, je me vois marcher, je vois mes gestes, je vois mon masque. Si je suis content de moi, c'est que je comprends le rôle. Je dois rire en étudiant les effets comiques, et je dois pleurer moi-même des pleurs que je ferai répandre dans la salle; j'ai peur des moyens qui feront peur au public. Enlin, il faut qu'en étudiant je passe par les sensations que je communiquerai plus tard au parterre; si je n'éprouve pas de sensations, c'est que le rôle est mauvais, la pièce absurde, je n'en pourrai rien faire à la représentation, et j'ai envie de refuser le rôle, mais je ne suis pas le maître. Le comédien, Martin, trouve tout en lui. Quand il va chercher des effets chez les anciens, il n'est pas comédien.
— Alors tu n'as jamais rien appris en voyant jouer tes camarades?
— Énormément! s'écria Trianon, j'ai appris à ne pas les imiter, tlhez quelques-uns, j'ai trouvé des qualités particulières qui m'ont surpris et que j'ai employées.
— Ahî tu l'avoues, tu profites en voyant jouer un grand comédien, dit le régisseur, lu te condamnes, tu es dans lu tradition.
Trianon sauta sur une chaise et effraya un Anglais qui lisait le Morning -Herald en buvant un grog.
— Vieil une! dit-il, je profite des acteurs vivants parce que je les vois ; mais je ne peux pas me servir d'acteurs enterrés dont il ne reste pas de traces possibles de leur jeu ; toi-même, qui es un homme intelligent, tu ne peux pas me rendre un seul geste de ton Talma,
— Il n'y a pas à raisonner avec toi, dit Martin, tu es écervelé, jeune et orgueilleux.
— Orgueilleux! s'écria Trianon; moi, un orgueilleux! Prouve-moi que je joue une scène au rebours de la vérité, arrête-moi à la répétition quand un mot te semblera faux, et, si tu me le démontres, je change immédiatement.
— Mais tout le monde le pense au théâtre ; l'auteur luimême est effrayé de la façon doût tu comprends le rôle : il n'y a pas qu'un geste faux, il y en a cent.
— Dis-tu vrai? demanda Trianon d'un ton grave.
— Oui, mon pauvre ami, tout est faux : ta manière de marcher, ta voix, tes gestes. C'est baroque; tu jouerais Hamlet les pieds en l'air, la tête en bas, que tu ne serais pas plus ridicule.
— Vraiment? dit Trianon, qui réfléchissait.
— Ce n'est pas moi seul qui le pense, c'est tout le monde.
— Est-ce croyable? disait le comédien, qui, les deux coudes sur la table, enfonçait la figure dans ses mains* C'est impossible... ajouta-t-il. Ma mère est contente cependant,
— Les mères, mon petit, trouvent tout beau , mais, tu me crois ton ami, n'est-il pas vrai? Eh bien, je te le dis pour ton bien, il faut revoir toti rôle et changer tes allures. Au théâtre, je prends ton parti devant le directeur et l'auteur, je leur dis que tu exagères tes effets aux premières représentations afin d'arriver à des moyens plus calmes ensuite, et je mens parce que je t'aime... Je sais ce que c'est que la jeunesse, j'ai été jeune aussi; je me croyais le
meilleur comédien de la terre... Vois où j'en suis; j'ai une position aujourd'hui, mais j'ai reconnu qu'il ne fallait pas choquer le publie par des extravagances. Le public aime le jeu simple et naturel. . Tu ne m'écoutes pas, Trianon?
En effet, le comédien n'écoutait plus, il n'entendait pas et souffrait. Tout le monde le trouvait faux; tout le monde pouvait avoir raison ; rien ne lui prouvait qu'il était dans le vrai, rien que des sensations isolées, personnelles. Ne pouvait-il pas se tromper la nuit quand, rentré dans sa chambre, il étudiait son rôle aux flambeaux et que, seul devant sa glace, il ne trouvait que son image réfléchie qui l'applaudissait? Trianon avait rencontré assez de comédiens médiocres dont l'orgueil grandissait en raison de leur peu de talent. Le public les jugeait mauvais, mais ils ne s'en croyaient pas moins les rois du théâtre. La crainte d'être un comédien vulgaire avait paralysé Trianon, qui resta près d'un quart d'heure sans dire un mot, laissant le vieux régisseur parler pour lui seul. Il se leva par un mouvement spontané.
— Adieu, Martin.
— Tu me laisses m'en retourner seul ?
— Je souffre. »
Et il s'enfuit dans la direction des Champs-Elysées. Le
lendemain, le régisseur dit à l'auteur :
— J'ai parlé à Trianon; il sera plus sage aujourd'hui, vous verrez.
Trianon entra, pâle, les traits fatigués, le corps un peu affaissé.
— Comment va? lui dit le régisseur.
— Bien; je suis content, j'ai étudié depuis que je fai quitté, je suis sûr de mon affaire; ce que tu m'as dit hier m'a profité.
— J'en étais sûr, dit le régisseur; si tu voulais mettre un peu d'eau dans ton vin, tu irais loin.
La répétition commença Le premier acte marcha assez bien ; l'auteur et le directeur étaient contents de la manière dont Trianon jouait sa scène avec TOmbre; mais tout d'un coup il recommence ses gestes désespérés, parcourt le théâtre comme un fou. On lui crie : « Trianon ! Trianon! » Il n'entend rien, continue; le régisseur se jette sur lui.
— Arrête donc! tu es plus mauvais que jamais.
— Mais je vais vous retirer le rôle, dit l'auteur; vous compromettez ma pièce, monsieur!
Le directeur se fâche plus fort que l'auteur et dit que Trianon le fait exprès, qu'il est scandaleux, et qu'il demande â rompre l'engagement. Trianon finit par devenir froid .
— Voulez-vous m'écouter, oui ou non? dit l'auteur; j'ai vu jouer Hamlet par le fameux Kean, et ce n'est pas ça. Je m'en vais vous dire comment Kean entrait en scène.
— Eh! monsieur, dit l'acteur, le régisseur a vu jouer Hamlet par Talma, vous par Kean; d'un côté on me tire pour ressembler à Talma, d'un autre on veut que je joue comme Kean ; je n'y puis rien...
— Il est bien question de Talma ! dit l'auteur ; je ne vous ai pas parlé de Talma... Oui ou non, voulez vous jouer le rôle comme je l'entends? sinon je-vous le retire à la minute... Dieu merci, il ne manque pas d'acteurs intelligents qui seront enchantés de créer Hamlet.
— Monsieur, si vous voulez me donner quelques conseils, je jouerai comme il vous plaira.
— Yoilà qui est mieux. Demain matin passez chez moi, nous lirons la pièce ensemble, et je vous jure que vous vous en trouverez bien.
Le lendemain, Trianon va chez son auteur à l'heure dite; il écoute attentivement la lecture, en l'interrompant par des îrès-bie7i! et des marques d'enthousiasme. 11 n'avait pas compris la pièceainsi; mais maintenant il disait qu'il s'é-
lîiit fait une révélation en lui. Aux répétitions, Tauteur ('tait dans le ravissement; il citait Trianon comme le modèle (les comédiens soumis. Martin lui-même, quoique la tradition Koan dérangeât un peu la tradition Talma, était forcé de dire comme l'auteur et de renchérir sur ses éloges. C'est peu de temps après que se donna la première représentalion. L'auteur avait fait grand bruit de Trianon dans Paris.
— Vous croirez voir Kean lui-même, disait-il à tous ses amis.
Mais le scandale fut d'autant plus grand que la conduite du comédien avait été rusée. Devant le public, il se dépouilla de tout ce qu'on lui avait enseigné aux répétitions; il ne tint aucun compte des conseils de l'auteur, il semblait prendre plaisir à faire le contraire.
L'auteur était joué. 11 n'y avait plus moyen de reculer, Triinon avait le dessus, il était maître du public, il pouvait ouvrir la porte à toutes ses fantaisies, ses caprices, ses études; il redevenait le grand Trianon, le comédien qui avait puisé toute sa force dans son tempérament, dans son individualité et dans une fréquentation assidue de la plus grande œuvre de Shakspeare. Les vers de l'auteur, il en faisait bon marché; il ne prononçait distinctement que ceux qu'il lui plaisait. Le comédien se souciait peu de la colère de l'auteur, et il supporta avec beaucoup de patience les reproches de (•(»lui-ci.
— Laissez-moi faire, dit-il; est-ce vous ou moi le comédien? Est-ce vous ou moi qu'on va siffler ou applaudir? A chacun son métier. Je ne pense pas à refaire vos vers, vous n'avez rien à voir à mes effets.
Cette réponse, prononcée avec le ton d'un homme entier dans ses opinions, fit hausser les épaules à rauteur, qui se relira, laissant Trianon continuer la pièce à sa fantaisie. Le comédien fut admirable dans la scène du cimetière, et le jiublic se laissa aller à son enthousiasme. Les esprits les
plus chagrins, de ceux qui se soucient peu des meilleures qualités pour s'attacher aux petits défauts, étaient émus malgré eux; mais ils faisaient durement payer ce moment d'admiration involontaire en insistant sur les côtés baroques et neufs du comédien. La fin d'Hamlet traîna en longueur. Nous ne sommes pas habitués à d'aussi longues représentations, et le dernier acte fut reçu médiocrement; surtout les esprits intelligents furent choqués d'un dénoûment nouveau qui n'avait aucune raison d'être. Hamlet, ayant vengé le meurtre de son père, ayant puni les assassins, échappait à leurs embûches et vivait heureux sur son trône. Le beau dénoûment de Shakspeare, qui nous montre au contraire Hamlet, cette pauvre àme, mis à mort après avoir accompli sa mission, était remplacé par un moyen de mélodrame de boulevard : le crime puni, la vertu récompensée.
La pièce, en somme, n'eut pas grand succès : c'était justice. Malgré ses préfaces et les assentiments de ses amis de la critique, qui soutenaient que la France ne pouvait admettre les moyens barbares du poëte anglais, l'auteur fut puni de son sacrilège. Il soutenait que, supposé que Shakspeare eut vécu de notre temps, il eût traité le dénoûment tel qu'il venait d'être refait. Cet ordre de raison tombait évidemment devant le suivant : Si vous n'êtes pas satisfait de VHamlet de Shakspeare, ne le traduisez pas pour le théâtre. Puisque vous vous dites un des plus fervents admirateurs de l'auteur de Macbeth, montrez-le dans son ensemble et ne touchez pas à ses jambes; montez-le sur le plus riche piédestal que vous pourrez, mais ne mettez pas au contemporain d'Elisabeth des souliers de Franklin. Soyez certain que le sentiment populaire sera contre vous à la moindre profanation. Le peuple n'a pas lu Shakspeare; vous lui montrez Hamlet, il ne demande pas mieux que de s'y intéresser, il aime tout ce qui est beau ; mais aussitôt que vous aurez introduit des
idées bourgeoises dans une œuvre grande et fière, le publie le verra aussi clairement que si un sauvage trouvait un arbre taillé du parc de Versailles dans une forêt vierge.
Les esprits ignorants ont un instinct merveilleux de ces choses; ils ne se rendent pas compte des raccords, ils ne les jugent pas sciontifiquement, mais ils en sont aussi vivement blessés qu'un musicien qui entend accompagner en mineur une mélodie en majeur. C'est ce qui explique le peu de succès qu'eut Hamlet, soutenu seulement pendant quinze représentations, grâce au génie de l'acteur, tandis que Tauteur mettait la chute de sa traduction sur le compte du comédien.
Je perdis de vue Trianon et je n'entendis que rarement parler de lui, à l'exception d'un incident dont les journaux rendirent compte. Il y avait au même théâtre que lui un de ces beaux comédiens à barbe et moustaches romantiques, qui avait conservé les manières théâtrales du temps de Buridan. Les femmes adoraient ce bel acteur, qui, par un geste favori, abaissait lentement ses paupières sur deux grands yeux taillés en amandes. Il appartenait à cette classe d'acteurs qui flattent le public, qui lancent des coups d'oeil langoureux dans la salle, dont chaque geste semble dire : « Regardez-moi, je suis si beau ! » En effet, il était convenablement bâti. Ses principaux effets dramatiques venaient de costumes étudiés avec un grand soin, presque toujours riches, qu'il portait avec une espèce de sans-gène cachant de longues études. Les auteurs ne manquaient jamais d'écrire un beau rôle qui devait contenir ces mots : manant, gentilhomme, car il les disait depuis vingt ans avec une exagération chérie du public féminin. Toutes ses phrases devaient être coulées dans un certain moule où l'idée prend la forme ronflante. Il aurait été incapable de dire : Bonjour, monsieur; mais il disait : Salut, messeigneurs, avec un accent supérieur. Aussi le soir, quand il sortait du théâtre, trouvait-il dans la
ÎU CONTES D'AUTOMNE,
loge du concierge nombre de petits billets parfumés contenant des déclarations, des invitations à souper de femmes qui ont la manie d'aimer les comédiens.
Trianon contrastait par sa grande simplicité avec le beau premier rôle. Jamais en jouant on ne le vit regarder dans la salle ; il ne parlait pas au public, mais aux acteurs. Sur' les plancbes, il oubliait qu'une foule énorme le contemplait; il agissait et marchait comme si un mur l'eût séparé du parterre. Il fallait les applaudissements du dehors pour lui rappeler qu'il jouait un rôle, car, une fois entré dans T habit d'Hamlet, ij était devenu Hamlet. Jamais on ne vit Trianon lancer pendant une scène quelqu'une de ces plaisanteries que les acteurs français aiment tant à montrer, prouvant par là au public qu'ils sont fiers de ne pas oublier qu'ils sont plaisants tout en exerçant Tétat de comédien. Dans la conversation avec le fossoyeur, celui-ci, qui était un goguenard de profession, pendant qu'IIamlet monologue, lui ayant soufflé une grosse farce à voix basse, Trianon Paltondit dans les coulisses, le prit à la gorge et lui déclara que s'il recommençait ses facéties en sa présence il le traînerait à genoux devant la loge du souffleur et le forcerait de demander pardon au public. Par ces raisons, le comédien était mal vu de ses camarades. Comme il apportait au théâtre, aux répétitions, ses inquiétudes, son travail perpétuel de cerveau, son sérieux et ses croyances, Trianon passait pour un être bizarre, colère et méchant, qui ne supportait pas le plus petit mot pour rire. Cependant, quand il ne travaillait pas, Trianon était la nature la plus douce de la terre, affectueuse, bonne, sensible à l'excès; mais, aussitôt que son art le tenait, il n'appartenait plus à la vie. Souffrant des difficultés énormes de l'art théâtral, cherchant à les vaincre, il ne comprenait pas pourquoi chacun n'en faisait pas autant que lui. il eût voulu que le dernier des figurants comprît l'importance de la pièce. Aussi il se faisait de grands ennemis dans les me-
diocrités qui peuplent les coulisses, et il jouait le rôle d'un réformateur que personne ne se soucie d'écouter.
'La scène du duel faillit avoir des suites sérieuses : le rôle de I.aertes était tenu par le beau comédien, qui, n'ayant celte fois qu'un modeste rôle, avait pensé à s'y montrer sous le coté des formes. Pour cela, il saisissait les épées d'une manière gentilhomme, se posait avec complaisance et ne demandait pas mieux que de parader un quart d'heure (lovant le public. Trianon, qui apportait une grande conscience dans les plus petits détails, prit des leçons d'armes un mois avant la représentation ; il s'était rompu aux exercices élémentaires, afin, le jour venu, de ne pas faire de fautes contre les règles. Mais il abandonna ce qu'il avait appris, pour se battre avec violence et impétuosité, ce qui est dans le caractère exalté d'Hamlet. Le beau comédien, son adversaire, qui lui aussi savait les armes, voyait tous ses effets rompus par un tel furieux; il y eut même à ce propos une querelle de coulisses pour laquelle Trianon prit à témoin le directeur, lui demandant si Hamlet doit se battre de sang-froid comme un maître d'armes quand il a à venger la mon de son père.
— Vous, dit-il au comédien, vous n'êtes qu'un instrument du roi, vous devez chercher à me tuer, vous tirez parti de toutes les ressources de l'escrime, mais cela est froid et calculé parce que vous n'apportez pas la même passion que moi.
Le directeur, qui aurait donné dix acteurs tels que Trianon pour son beau comédien, fut obligé de convenir que Trianon avait raison. Mais à une représentation, Hamlet se laissa emporter et fondit sur son adversaire avec une rage et un emportement tels, qu'il lui fit des marques violentes, ({uoique les épées fussent mouchetées. La jalousie et la malignité s'emparèrent de ce fait : le beau comédien contrefit le malade pendant deux jours, et le bruit se répandit parmi
tous les acteurs de Paris que Trianon, pour se venger d'un
acteur aimé du public, avait essayé de le blesser.
Trianon connut alors ce que peuvent la sourde jalousie, les basses haines de ses camarades, qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir été malmenés par la critique, à l'occasion de ['Hamlet. En effet, qu'on admirât ou non Trianon, il ne faisait pas moins l'effet d'une lumière électrique entourée de lampions. Sa façon de jouer rompait tellement avec les habitudes de ses camarades, que le plus ignorant des spectateurs devait être frappé de l'accent de sincérité qui se manifestait à chacune de ses paroles. Quand Hamlet donne des conseils aux comédiens, on sentait combien Trianon était nourri de Shakspeare, combien il le comprenait et combien il désirait faire passer ses convictions dans la bande. Mais c'étaient des cabotins orgueilleux qui n'étaient pas de force à rendre le drame du grand poëje anglais. Leur métier était d'apprendre des rôles, de se lever tard, d'aller aux répétitions en s'ennuyant, de rêver à des parties de billard, et, le jour de la représentation, de montrer à nu leur impuissance et leur médiocrité.
Le drame ne se joua guère qu'une quinzaine; et cependant chaque jour amenait une anecdote nouvelle sur Trianon ; ses ennemis, comme tous les ennemis du monde, contribuaient pour une bonne part à sa réputation, soit en inventant des calomnies contre lui, soit en dénaturant ses actions, soit en commentant ses propres paroles. S'il est vrai que les oreilles tintent à celui dont il est question ailleurs, Trianon aurait dû être tourmenté de bourdonnements sans interruption. 11 ne faisait rien comme personne, disait-on ; il se grimait la figure avec des drogues particulières. Les comédiens achetaient les grands journaux qui critiquaient le jeu de Trianon et les lisaient à haute voix dans les coulisses ; d'autres feignaient de le plaindre et lui montraient ces feuilles, lui disant qu'un journaliste qui
écrirait de pareilles choses sur leur compte passerait un mauvais quart d'iieure. On comptait sur sa nature fiévreuse, et l'on espérait un scandale; les comédiens n'aiment pas les journalistes, et n'auraient pas été fâchés d'en faire insulter un par Trianon , sauf à l'abandonner aux suites de cet esclandre j c'est par la connaissance de tels faits que les comédiens avaient essayé de mettre Trianon aux prises avec un journaliste; bientôt l'artiste rencontra au café du théâtre un de ceux qui l'avaient le plus malmené dans une mauvaise feuille de théâtre.
— Est-ce que vous croyez un mot de ce que vous avez écrit sur mon compte? lui demanda Trianon.
— Mais certainement.
— Eh bien, monsieur, tant pis pour vous.
11 n'en dit pas davantage et lui tourna le dos.
La dernière aventure de Trianon montrait assez à quel emportement il pouvait se laisser aller quand il croyait qu'on se moquait de lui. Un de ces dessinateurs dont le métier est de reproduire les traits d'un comédien, son costume dans les principales scènes, invita Trianon à se rendre à son atelier pour lui poser une esquisse. Trianon n'avait pas grande sympathie pour le dessinateur, qu'il trouvait perpétuellement dans les coulisses, en train de jouer quelque farce; cependant il obéit à l'habitude et se rendit un matin à l'atelier du peintre. Il sonne, il entre, et à peine a-t-il fait quelques pas qu'il entend une détonation ; très-nerveux de sa nature, le comédien tressaute et marche encore lorsque le bruit recommence; le peintre rit aux éclats d'avoir semé des pois fulminants dans un endroit obscur et d'avoir inquiété Trianon. H introduit le comédien dans l'atelier et le prie d'attendre quelques minutes. Trianon, moulu des fatigues de la répétition, tombe sur un divan, reste dans cette position si enviée des gens brisés, heureux de ne penser à rien. Une porte s'ouvre, un ours blanc parait et fait
entendre un grognement terrible; le comédien tressaillit en voyant avancer vers lui Tours blanc; mais, en entendant un second grognement, il redevient calme, car il a reconnu un faux ours; le peintre est certainement dans cette peau. Cependant Tours avance toujours et se dispose à mettre ses pattes sur l'épaule du comédien, qui, sans rien dire, donne un énorme coup de poing sur la tête de Tours. Le peintre croit que sa plaisanterie a réussi et que la terreur est dans Tâme de Trianon ; il continue à rôder autour de lui et reçoit un violent coup de pied qui lui fait pousser un cri moitié ours, moitié homme. A la fin, le comédien, impatienté de la sottise du peintre, le prend à bras le corps, lutte avec lui et le renverse à terre ; Tours crie : « C'est moi, tu ne me reconnais donc pas ! » Trianon, sans paraître remarquer cette parole humaine, prend un paquet de cordes qui se trouve à sa portée, lie les pattes du malheureux ours vaincu, et s'en va en le laissant étendu sur le plancher.
Quand je fis la connaissance de Trianon, il était sans engagement et sans espérance d'engagement; mais c'était une nature croyante, quoique maladive, qui retrouvait de nouvelles forces dans Tadversité. Plus il se sentait bas aujouid'hui, plus il se voyait grand demain. Le comédien souffrait momentanément des mille tracasseries dont les gens médiocres couvrent un homme supérieur; aussitôt la part faite à ces irritations, il se relevait plus fier que jamais, poursuivant avec passion ses études favorites.
— Tout l'art dramatique consiste dans la pantomime, me dit-il un jour; certes, la voix est quelque chose, mais je mets le geste en premier. Le jeu de la physionomie est également une affaire de pantomime, et c'est justement ce à quoi on pense le moins. La grande affaire des jeunes comédiens est d'étudier la diction : ils apprennent comme une sorte de mélopée, soit tragique ou comique, avec laquelle ils viennent
jouer Racine ou Molière; mais leurs bras sont de bois, leurs jambes sont en fer et leur figure ressemble à une belle tête de coiffeur. Je préfère entendre un perroquet crier vive le roi, ou demander à déjeuner. Si j'avais quelque puissance, continua Trianon, je vous le dis à vous, à tout autre je n'oserai en parler, j'ai une idée qui me poursuit depuis longtemps, et qui, exécutée sagement, produirait de bons comédiens. Le Conservatoire, tel que je le comprends, je l'ai découvert au Jardin des Plantes.
Le comédien s'arrêta en me voyant sourire.
— Avez-vous vu quelquefois le palais des singes? Eh bien, dit Trianon, supposons qu'on m'amène un jeune garçon qui se destine au théâtre, vous me savez assez d'intelligence pour reconnaître s'il a en lui quelque germe ; d'ailleurs, si je me trompe, je le saurai au bout de deux jours. Je fais enfermer mon futur comédien dans le palais des singes au Jardin des Plantes. Là je le laisse seul avec un singe. Mon jeune homme reste sans nourriture; naturellement à la fin de la journée il a faim, et comme il n'y a pas de gardien qui vienne lui apporter à manger, il est bon qu'il se fasse un ami (lu singe à tel point que l'animal juge à propos de partager sa nourriture avec l'homme. Or, pour devenir ami du singe, il faut déjà une certaine souplesse de naturel; pour que l'homme fasse comprendre à l'animal qu'il a faim, il ne peut employer que des gestes : si le singe consent à partager son repas, c'est qu'il a compris les gestes de mon comédien. Des gestes d'homme qu'un animal peut saisir, sont des gestes justes. Donc c'est un grand pantomimiste, soyezen persuadé. Je n'hésiterai pas à lui confier un rôle dans l'ouvrage le plus sublime.
— Mais si le singe n'apporte pas de nourriture?
— Ohl dit Trianon, mon homme n'a pas l'instinct dramatique, il n'a pu accomplir la première de mes épreuves, il ne sera jamais bon à rien.
— Il peut arriver, répoiulis-jc, que le singe, par gourmandise ou par caprice, ne veuille pas faire les honneurs de sa table à votre débutant.
— Pardonnez-moi, dit Trianon; d'ailleurs vous pensez, bien que je choisirai un animal d'une voracité pas trop, énorme.
— Et les femmes? dis-je à Trianon.
— Les actrices ! dit celui-ci en soupirant, jamais je n'arriverai à les faire entrer dans mon conservatoire du Jardin des Plantes. Les actrices! s'écria-t-il, les actrices, il n'y a rien à en faire... Vous en rencontrerez une par hasard qui a le diable au corps ! qui ne craint pas de se casser la tête en descendant d'un escalier comme madame Dorval, dans Chatterton, mais ces femmes-là sont des phénix... Si vous saviez comme j'ai souffert des actrices... Vous vous rappelez bien la Orry, qui jouait Ophélie avec moi?
— Oui, elle était bien mauvaise...
— Si elle n'eût été que mauvaise actrice; mais ce n'était pas même une femme, c'était un banquier. . . Vous n'avez donc pas remarqué son œil froid et calme, sa bouche d'usurier... Ah! les femmes d'argent au théâtre... pas de cœur... Elle aurait mené une vie'dévergondée, elle aurait trompé trentesix amants à la fois, elle pouvait être une grande comédienne; malheureusement elle ne trompait personne, elle n'avait jamais aimé que l'or, les actions de chemins de fer et les coupons de rentes. Qui est-ce qui a poussé les comédiennes dans cette voie-là? Les malheureuses! elles ne veulent plus mourir à l'hôpital. C'est une honte. Que voulezvous faire de pareilles femmes au théâtre ? l'argent leur a glacé le cœur, il leur est impossible de trouver un cri, un geste vrai. L'habitude de vivre avec des gens d'argent leur fait avancer les mains comme pour recevoir un sac de louis ou un portefeuille ; en un moment, tout devient faux en elles, aussitôt qu'elles ont mis leur corps en exploitation régulière,
rapportant tant bon an, mal an. Elles jouent la comédie, le tlrame, le vaudeville; parce que cela les pose, les fait admirer, les met en montre ; on devrait les envoyer tourner, en costume décolleté, chez les marchandes de modes à la place des poupées de cire. Voyez-vous un comédien, un homme . qui pense, qui sent vivement, et qui adresse une déclaration à une telle actrice; il a pensé qu'il réchaufferait à force d'é motions, qu'il lui remuerait le cœur, les entrailles; et rien... Vous avez toujours devant vous cette femme qui fait des multiplications en dedans, qui fait Vœil à quelqu'un ou à <{uelques-uns de l'orchestre, et qui vous répond avec la même voix qu'elle a en discutant chez son agent de change. Son costume n'est pas plus vrai que sa voix : n'importe
(»mment elle s'habille, vous retrouvez à tout moment les goûts de la femme entretenue. Pas de cœur, vous dis-je, pas de cœur î Je suis sorti quelquefois de scène en grinçant des dents contre la Orry ; une fois seulement elle apporta dans son rôle une certaine tristesse, mais qui n'avait rien de commun avec la mélancolie d'Ophélie. Cette fille, depuis quelque temps, affectait une grande passion pour un des plus élégants jeunes hommes du boulevard qui s'appelle le comte Villot, un beau garçon très-spirituel, à ce que vous .'liiez voir. Le jeune comte avait hérité d'une quarantaine de mille livres de rente, et, en sa qualité d'héritier, il ne croyait pas absolument à la passion de la Orry. Cependant, comme elle le poursuivait partout, comme elle avait l'air de se compromettre pour lui, le comte accepte un souper chez la Orry; il y passe la nuit et s'en va le matin. Puis on n'entend plus |iarler de lui; notre Ophélie se plaint, lui fait parler, le (omte ne répond pas; enfin, poussée à bout, Tactrice lui i'(;ril qu'il est étonnant qu'on ne l'ait pas revu à la suite du
ouper. Le soir, en venant au théâtre, la Orry trouve chez le concierge du théâtre un billet par lequel l'amant s'excusait (l'avoir oublié sa petite dette de souper en envoyant un louis.
Ce jour-là j'ai été vengé, et peut-être si la Orry avait pu être volée coup sur coup par ses amants, peut-être eût-elle reconnu que l'art ne vole pas. Elle était d'autant plus honteuse, qu'elle avait confié Tliistoire à une rusée qui s'empressa delà répéter à tout le théâtre. Aussi joua-t-elle Ophélie tristement. Quand j'y pense, je suis encore heureux, s'écria Trianon en sautant. Pourquoi ces créatures-là ne s'engagentelles pas dans les tableaux vivants, elles ont tout ce qu'il faut pour réussir; point, elles viennent toucher à Shakspeare... Ah! que je leur en veux!... Aussitôt que je vois une comédienne regarder dans l'orchestre ou à l'avant-scène, je me dis : nous sommes perdus; elle ne pensera plus à son rôle, elle ne pensera plus au public, elle pense à quelqu'un... Tous les théâtres sont pleins de ces femmes; et il faut les connaître dans la vie privée, même celles à qui l'on trouve de l'esprit. C'est une sorte de langage qu'elles ont appris avec les poètes et les peintres, qu'elles répèlent avec une certitude renversante. On est effarouché d'abord de cette espèce d'esprit; bientôt on finit par s'apercevoir que tout cela est appris comme une grammaire, et on donnerait cent francs pour entendre causer un chiffonnier, parce que celuilà ne va pas chercher ses pensées dans les ateliers ni dans les vaudevilles. J'ai remarqué, continua Trianon, que les acteurs étrangers apportent beaucoup plus de passions que nous dans leur art. Ils s'y mettent tout entiers et en jouissent les premiers. On m'a mené presque de force voir la Prospero, une danseuse espagnole ; je me fis prier d'abord, ayant quelque haine contre les danseuses françaises; cependant, aussitôt les premiers pas de la Prospère, je me suis senti pris, j'étais un amateur fou de danses parce que je venais d'avoir une révélation. J'avais devant moi sur les planches une femme qui croyait à son affaire et qui était heureuse comme un enfant qui saute à la corde. Je ne vous parlerai pas de sa façon particulière de danser : toutes sont bonnes quand
elles sont sincères; mais je veux vous citer un fait qui montre le profond amour delà Prospère pour la danse. Elle avait terminé sa scène, une longue scène très- fatigante. Une autre danseuse venait la remplacer ; vous croyez que la Prospère va retourner dans la coulisse, tomber épuisée de fatigue dans les bras de sa femme de chambre, se faire entortiller d'un grand chàle. Penh! cela est bon pour nos danseuses françaises. La Prospère restait au fond du théâtre et se mettait à rouler des castagnettes avec l'animation d'un gamin qui suit des tambours, deux morceaux de faïence dans la main. Cette action m'a ému, oui ému, car j'y ai vu toutes sortes de bonnes qualités. La Prospère, la tête de la troupe, le premier sujet, Tc'toile, comme on dit dans le nouveau et inepte dictionnaire de théâtre et de feuilleton, cette femme applaudie servant d'orchestre à une autre danseuse, à une rivale... jamais vous ne verrez cela dans aucun théâtre français, où l'ambition et l'orgueil sont démesurés. Et j'ai appris par des camarades un fait qui a rapport aussi à ces danseuses : la mère de la Prospère est une femme fort âgée, pouvant à peine marcher, à cause de son embonpoint. Les jours de représentation de la troupe, elle venait dans les coulisses avec ses castagnettes et elle les faisait claquer avec rage, comme si elle avait encore vingt ans. Cet exercice la metlait en nage ; n'importe ! elle se croyait dans son pays! elle oubliait le théâtre, les coulisses ; peut-être d'ailleurs la Prospère reconnaissait-elle le son particulier de ces castagnettes, tenues par une vieille main enthousiaste. Nous avons trop d'esprit, l'esprit nous perd tous les jours, dit Trianon... Ah! l'esprit français! quelle fâcheuse qualité qui est la perte de toute croyance, de toute naïveté. Chacun tire à soi l'extraordinaire, le bizarre, pour faire de l'effet, et il arrive des artistes nouveaux qui veulent renchérir là-dessus et qui se tortillent dans tous les sens pour amener les résultats que vous savez. Je ne nie pas, continua le comédien, qu'il n'y
ait dans les arts des êtres en dehors de toutes les formes reçues ; mais ce sont des êtres incomplets, qui ont des défauts et des qualités extrêmes, qui tombent des nuages sur la terre, et qui n'y ont pas plutôt pris pied qu'ils s'envolent. Ces natures exceptionnelles ont existé de tous les temps et ont beaucoup souffert; mais, quand je vois d'honnêtes gens qui se mettent en quatre pour paraître singuliers, je me dis : Voilà des personnes qui se préparent une destinée amère et une triste fin. Cela est bon quand ils sont jeunes; on les trouve drôles comme de jeunes chats qui font des cabrioles; mais quand arrive l'âge plus sérieux où ils réfléchissent que leurs grimaces ne les ont menés à rien, ils veulent rattraper • le simple, le naturel, et ils ne trouvent que le terre à terre. J'admirais à part moi combienTrianon se servait vis-à-vis des autres des reproches qui lui étaient adressés de partout, et ces idées saines dans la bouche du bizarre acteur prouvaient assez combien un jeu excentrique était personnel à sa nature; cependant je voulus le tâter jusqu'au bout.
— Des comédiens, lui dis-je, se plaignent de ce que vous ne voulez pas vous mettre au diapason.
Trianon éclata de rire.
— Ah! on vous a parlé du diapason?
— Oui. Cela m'a fort surpris; je ne connaissais jusqu'ici de diapason qu'en musique; mais un comédien m'a expliqué assez clairement qu'il y avait une certaine tonalité de convention dans le drame ou la comédie, que chacun s'y mettait même sans le vouloir, et que vous les dérangiez beaucoup par votre changement de diapason.
— Tout cela sent le Conservatoire, dit Trianon ; le plus extraordinaire est qu'au boulevard du Temple les comédiens subissent de pareilles règles. Puis-je raisonnablement dire le rôle d'Hamlet sur une tonalité qui, quoique vaste, me gêne encore dans ses règles. M'avez-vous entendu faire des fautes vocales, enfin m'avez-vous entendu parler faux? Non.
Eh bien! du moment que je ne parle pas faux, je ne trouble pas leur concert, et mes camarades n'ont rien à y voir. Je n'admets pas leur diapason... S'ils ont été quelquefois victimes de Frederick, cela ne me regarde pas Frederick est un rusé comédien; il veut être le maître au théâtre; il n'admet pas d'intelligence dramatique à côté de lui, tout au plus veut-il des médiocrités. Frederick est ^mème jaloux d'une femme; si elle avait des effets trop marqués dans un drame, il ne consentirait pas à jouer le drame. Vous pensez que je ne vous fais pas là des cancans de coulisses. Il s'agit de regarder Fi'édérick dans une loge, assistant à une première représentation dans un autre théâtre que le sien. Tout le temps que jouera un acteur remarquable, il grognera, il se remuera ou bien il fera semblant de dormir, comme si l'acteur ne valait pas la peine d'être écouté ; mais aussitôt qu'une . honnête médiocrité aura paru et dit quelques mots, vous verrez Frederick se réveiller, s'enthousiasmer, pousser des grognements approbateurs, crier bravo, applaudir, enfin jouer une très-comique comédie... voilà Frederick. Au théâtre, c'est autre chose. Un jour, on engage pour jouer avec lui un jeune homme, beau garçon et qui avait pour toute qualité un organe remarquable dans le médium de la voix. Aux répétitions, Frederick se tournait vers son troupoau de médiocrités dont il avait fait des esclaves dévoués :
— Quel crétin que ce garçon-là 1 Au directeur, il disait :
— Comment avez-vous pu jeter ainsi dix mille francs à l'eau en engageant cet homme?
Et tout le théâtre croyait à la sincérité de Frederick; mais (•(ila ne lui suffisait pas; il ne fut content qu'après avoir trouvé une forte ruse :
— Monsieur, dit-il à l'acteur, qui, plusieurs fois dans le drame, devait se trouver seul avec lui, je ne vous entends pas; veuillez répéter la phrase.
L'autre répète bonnement sans se douter du tour.
— Plus haut, monsieur, s'il vous plaît? Le comédien hausse un peu la voix.
— Mais, monsieur, votre voix se perd dans le trou du souffleur; à peine si le chef d'orchestre vous entendra.
Le débutant hausse encore le ton.
— On voit bien, monsieur, que vous sortez d'un théâtre de province, vous êtes habitué à de petites salles ; croyez-moi, parlez plus haut. Si vous continuez sur ce ton, nous ne jouerons pas la pièce jusqu'au bout; vous ne connaissez guère les voyous, ils veulent tout entendre.
Le malheureux débutant haussa de deux notes sa voix ordinaire et fut exécrable, car sa voix n'était agréable que dans les cordes moyennes- Gomme tous les gens qui se forcent, il était aussi maladroit qu'un perruquier qui voudrait fabriquer de la chandelle. Frederick fut charmant dès lors pour son nouveau camarade, qui n'avait eu aucun succès. Si je vous parle de Frederick, c'est pour vous faire comprendre à fond cette question de diapason ; mes camarades ont cru que dans Hamlet je voulais jouer cette même comédie; mais jamais je ne me suis inquiété de leur tonalité, j'étudie la mienne à fond, et je les laisse parfaitement libres de chanter leur rôle comme il leur plaît.
La conversation deTrianon m'intéressait au plus haut degré; constamment préoccupé de son art, je le rencontrais toujours réfléchissant, etje ne le voyais pas cinq minutes qu'il ne me fît quelque observation intéressante sur l'art dramatique.
— N'êtes-vous pas fâché, me dit-il un jour près du Château-d'Eau, de ce que je vous aie quitté si brusquement la dernière fois? Je vous avoue que j'étais froissé, et j'avais tort. Ce mot d'instrumentiste, que vous m'aviez lancé tout d'un coup, m'a humilié sur le moment. J'ai beaucoup réfléchi depuis. Oui, certainement, dans l'échelle des arts, le comédien n'est qu'un instrumentiste.
— Je suis content, Trianon, que vous soyez de mon avis.
— Il est très-difficile, dit le comédien, de jouer du violon; j'en ai causé avec un ami... Quelle mécanique terrible à dévider que ces doigts, que cet archet, que ce bras gauche. Et pour comprendre un maître, pour rendre sa pensée juste, sansefforts, sans augmentations, sansvariations, sdiUsfarœs.., Oui, un instrumentiste sérieux est encore un homme rare... Nous ne sommes que des instrumentistes, les esclaves des poètes, et je crois que nous pouvons être orgueilleux quand nous les rendons juste. .. Mais il faut les comprendre, et cela n'est pas facile... Je vais comme tout le monde voir jouer des vaudevilles, des drôleries, cela a une importance médiocre; vous ne sauriez croire combien je souffre quand je vois le comique introduire des plaisanteries à côté de celles de l'auteur. Si j'étais directeur de théâtre, je condamnerais à cent francstl'amende tout comédien qui se serait permis d'introduire un mot de lui dans une pièce.
— Vous êtes dur, Trianon.
— Oh ! non, je vous assure; il y a déjà tant de gestes qu'on ne peut empêcher; ces mots, sur lesquels l'acteur appuie avec intention, comme s'il doutait de l'intelligence du public. Et ces comédiens qui s'avancent vers le trou du souffleur, qui s'arrêtent au milieu de la phrase; on sent qu'ils pensent : Je vais vous dire quelque chose de très-drôle. Cela fait pitié. Le public a du sentiment ou non. S'il n'a pas de sentiment, rien ne lui en donnera ; s'il en a, ce n'est pas en soulignant les mots qu'on les lui fait comprendre.
— Puisque nous disons beaucoup de mal des comédiens, lui dis-je, j'ai encore une observation à vous soumettre qui me paraît résumer en un mot leur orgueil de Titans : quand ils ont étudié un rôle et qu'ils l'ont joué, ils disent avoir créé un rôle...
Trianon ne répondit pas.
— Où voulez-vous en venir? me dit-il.
— Ce mot créer ne vous choque-t-il pas?
— Il est tellement passé dans la langue, dit Trianon, que j'y étais habitué et que peut-être je m'en serai servi. La coutume' est, en effet, aveuglante. Nous serions blessés d'entendre dire que Shakspeare a créé de grands drames, et le moindre cabotin s'entend dire par des journaux qu'il a créé un rôle.
— Voilà où nous conduit tous les jours l'asservissement des écrivains. Ils finissent par prendre au sérieux les mots inventés par l'orgueil des coulisses, et il arrive qu'un drôle a fait, à lui seul, plus de créations que Dieu.
— Vous allez bien loin, me dit Trianon; mais il faudrait savoir d'où part le mot et à quelle époque il a été employé pour la première fois. Peut-être un grand comédien, n'acceptant pas ce rôle àHnstriimentiste que vous lui accordez, s'est-il révolté et a-t-il imaginé de se poser'en créateur, insistant sur le mot et le répétant de telle sorte qu'il a fini par prendre racine. Notre rôle est double : d'un côté, je veux bien être l'esclave du poète; mais, de l'autre, je reprends ma liberté et j'apparais au public tel qu'il oublie l'auteur, qu'il ne se demande pas si je suis un simple interprète, qu'il m'applaudit moi acteur et qu'il se soucie fort peu de la pensée qui dirige mes gestes. Dans une première représentation, l'honneur revient presque tout entier à l'auteur ; aussi a-t-il un public particulier, ses amis, ses parents, ses confrères, des artistes de toutes sortes; mais, le lendemain, il court sur les boulevards, chez les petits bourgeois, dans les ateliers, ce seul bruit : La pièce a réussi, ou bien la pièce n'a pas réussi. Pensez-vous que ce vrai public pense à l'auteur? Pas du tout. Le public veut être ému, intéressé; l'acteur rend bien ou mal la situation du drame, et l'acteur est applaudi ou sifflé parce qu'il est l'être le plus visible, celui qui concourt le plus apparemment à la pièce ; quant à l'auteur, on
ne le voit pas et on l'oul)lic. Vous brûlez du charbon de terre dans votre cheminée, et vous ne pensez guère au mineur qui passe sa vie à extraire ce charbon de terre. D'ailleurs, nous avons droit à ces applaudissements publics, à ces enthousiasmes visibles, à ces appointements «îlevés, que quelquefois on nous reproche avec dureté. Le poëte qui meurt à trente ans a vécu, j'en suis sûr, d'autant de sensations que le poëte qui meurt à cinquante ans. Pour les êtres organisés délicatement, plus la vie est courte, mieux elle est remplie. Les comédiens vivent peu, ils vivent seulement le temps de leur vie. Quand le comédien est mort, qu'est-ce? un souvenir pour quelques vieillards qui se font moquer d'eux par les jeunes gens. C'est ce qui justifie jusqu'à un certain point la part de fortune, d'honneurs, de bravos, qu'ils recueillent pendant leur vie. Morts, on les enterre dans VAlmaîiach des Spectacles, et c'est un petit enterrement, un convoi de dernière classe tout à fait.
Un matin, Trianon accourt chez moi, un journal à la main :
— Mon ami, que je suis heureux, tout ce que j'avais dit à la répétition de Hamlet est confirmé. Si vous saviez ce que j'ai lu!
— Qu'est-ce?
— Attendez, j'ai monté trop vite vos escaliers et je suis fatigué. Vous vous rappelez ce beau morceau dans Hamlet, où il est démontré qu'un mendiant peut manger un roi. Ce passage avait été supprimé à la représentation»
— Je ne le sais que trop, j'attendais toujours cet endroit si comique et je fus désolé de In mutilation.
— Et moi, dit Trianon, j'ai bataillé tant que j'ai pu aux répétitions; je n'en avais pas le droit, cela ne me regardait pas, mais j'étais appuyé par l'auteur, et pour la première fois noUs nous entendions. Le directeur disait : « Jamais le public n'acceptera cette grossièreté, ce n'est pas fin, ce n'est
pas là de Tesprit irançais. » Je crois bien. Il y a une chose à remarquer, toutes les fois qu'un homme médiocre s'entête contre quelque chose qui dépasse son esprit, il se rejette sur le public, il prend le public à témoin, il se dit le représentant du public, il met ses sottises sur le dos du pubUc; ce pauvre public a servi bien des fois à masquer des mauvais vouloirs et des inepties. Enfin notre directeur ne voulut pas entendre parler de cette nouvelle cuisine. Vous rappelezvous bien le fameux dialogue entre le roi et Hamlet?
— J'en ai l'idée, mais je ne saurais dire les détails.
■ — Alors il est nécessaire de vous le réciter pour vous le mettre en mémoire.
Et Trianon se mit à déclamer les deux rôles :
LE ROI. Eh bien, Hamlet, où est Polonius?
HAMLET. A souper.
LE ROF. A souper. Où?
HAMLET. Non pas dans un lieu où il mange, mais où il est mangé. Un certain congrès de vers politiques s'est réuni autour de lui. Votre ver est votre véritable souverain en fait de nourriture; pour nous engraisser, nous engraissons toutes les créatures de Dieu; et pour qui nous engraissonsnous? pour les vers. Votre roi gras ou votre mendiant dîne, ce n'est que le même repas, mais diversement accommodé ; deux plats pour la même table; c'est la fin de tous.
LE ROI. Hélas! hélas!
HAMLET. H peut arriver qu'un homme pêche avec le ver qui a mangé d'un roi, et qu'il mange du poisson qui a avalé ce ver.
LE ROI. Que veux-tu dire?
HAMLET. Rien; vous prouver seulement comment un roi peut traverser l'estomac d'un mendiant.
— Que c'est beau ! s'écria Trianoû ; faut-il être directeur
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de tlicatrc pour couper do pareilles choses! Enfin le mien disait que cela était contre la nature, que cela soulevait le cœur rien que d'y penser, qu'il y avait assez de têtes de mort, de fossoyeurs, de plaisanteries de croque-morts, et que l'auteur devait lui savoir déjà beaucoup de gré d'avoir laissé presque en totalité la scène du cimetière. Jugez de mon bonheur, continua le comédien; ce matin, je tombe sur un vieux journal, un numéro de la Gazette des Tribunaux, et j'y trouve la confirmation de la fameuse scène de Shakspeare. Je vous avertis qu'il s'agit d'une petite chanson de bon enfant, sans façon ; mais je voudrais bien connaître le brave homme qui l'a faite. Il était traduit devant la police correctionnelle pour avoir poché sans autorisation, et il disait aux juges qu'il avait l'habitude de chanter pour attirer les poissons, qu'il ne faisait de tort à personne et qu'il ne pensait pas à inquiéter le gouvernement. « Lisezla, disait-il aux juges; je ne peux pas vous la chanter ici, bien sûr, parce qu'il faut être au bord de l'eau pour qu'elle ait tout son charme. » Comme vous allez le voir, c'est un dialogue entre le goujon et le ver :