LE GOUJON
Merci.
— Voilà-t-il pas une bonne drôlerie, dit Trianon ; le rapport avec le fragment du vieux Shakspeare n'est pas difficile à
saisir, et cependant ce pauvre homme, on peut en juger par sa chanson, n'avait jamais lu Hamlet. Vous m'accusez peut-être d'enfantillage ; mais cela m'a plu parce que j'ai la tête pleine à'Hamletei que tout ce qui s'y rapporte m'intéresse.
Il y a à Paris quelques gens peu nombreux qui vivent tout à fait d'une vie étrangère à la société; ils vivent uniquement de l'art, ils s'y sont jetés à corps perdu, ne connaissent ni père, ni mère, ni femme, ni enfants ; pour eux, la famille se compose de cinq ou six personnes qui éprouvent les mêmes sensations, les mêmes jouissances, les mêmes souffrances. Tout ce qui est en dehors de l'art leur échappe , la politique les ahurit, les moindres besoins de la vie pratique les effrayent; malheur à eux s'ils ne rencontrent pas un ange de dévouement qui accepte leurs douces manies, leurs innocentes joies, qui les console de leurs vifs chagrins et qui les relève de temps en temps. Trianon était un de ces rares hommes entrés dans l'art sans arrièrepensée.
Trianon fut engagé à l'Odéon par un directeur qui, voulant monter des pièces de Shakspeare, crut avoir trouvé son homme dans le comédien qui avait joué le rôle d' Hamlet. L'éducation moderne, les tentatives littéraires, ont fini par vulgariser Shakspeare plutôt par le nom que par les œuvres. Vous rencontrez beaucoup de personnes honorables de la magistrature, du commerce, de la finance qui s'écrient : Shakspeare, ah ! ah ! en fermant un peu les yeux, en faisant claquer la langue et en secouant la tête. D'autres vous disent: Shakspeare^ diable! Nous n en tirerez pas davantage; c'est une manière à eux d'exprimer un profond enthousiasme simulé, car ils n'ont jamais lu le poëte anglais. Le directeur de l'Odéon était dans Ce cas; il avait entendu parler de Shakspeare dans le monde, et lorsqu'il fut reçu par le ministre qui lui demandait comment il entendait la
question littéraire, il fit entendre son : Shakspeare, ah! ah! qui lui valut immédiatement sa nomination.
Heureusement il avait pour secrétaire un jeune homme doux, qui avait lu une certaine traduction de Macbeth par un poëte romantique, célèbre en 1827. La tentative de YHamlet avait amené une association assez singulière, mais dont les gazetiers se servent souvent : c'était de confondre Trianonet Shakspeare, de n'en faire qu'un pour ainsi dire: le bruit en vint aux oreilles du secrétaire qui en parla à son directeur, c'est ainsi que Trianon fut engagé, seulement on n'avait pas songé que Trianon n'avait pas de rôle dans Macbeth; mais il était engagé. Il passait pour un acteur shakspearien, et il fallait l'utiliser. On lui donna le rôle de Macbeth, qui n entrait pas dans ses moyens. Trianon étudia le rôle, et ce fut alors que commencèrent ses vives colères, qui étaient quelquefois comiques à entendre. Il entrait chez moi comme un orage.
— Ce monsieur n'a pas de sang dans les veines.
— De qui parlez-vous?
— Le malheureux! il n'est pas possible qu'il ait traduit lui-même, il aura pris la version d'une demoiselle forte sur l'anglais.
Comme il jetait la brochure avec colère sur la table, je la pris et je reconnus le Macbeth du tendre romantique.
Effectivement Trianon se gendarmait avec raison contre cette traduction qui semblait sortie d'une plume chlorotique.
— Est-il possible de déclamer des vers pareils, s'écriait l'acteur; cet homme-là n'a pas de nerfs, ma parole!... Est-ce qu'il avait besoin de traduire Shakspeare?
— Le plus simple, dis-je, serait de le jouer en prose.
— Ah ! n'est-ce pas? dit Trianon; j'y avais pens'i.
— Cela paraît tout naturel, mais vous ne savez pas qu'il vous serait plus simple de gagner une bataille qup de faire jouer Macbeth ou Hamlet en prose; les gens qui font des
vers sont plus rusés qu'ils ne le paraissent, ils savent qu'ils étonnent le public; tandis que la majorité n'a pas grand respect pour un homme qui écrit une simple prose que chacun manie à tous moments, les commerçants dans leurs lettres à leurs commettants, les créanciers à leurs débiteurs, les grisettes à leurs amants, et ainsi de suite. Un directeur de théâtre a encore quelque respect pour les vers; il s'incline et regarde un manuscrit versifié comme une chose curieuse; un comité de lecture entend une petite sottise qui n'a ni queue ni tête, qui ne répond à aucun sentiment, qui ne contient ni drame ni analyse de passions, n'importe! la petite niaiserie est en vers, elle offre en apparence de la difficulté, ce qui n'est pas, car le vers est plus facile à écrire que la prose. Eh bien, 'ce comité accepte la drogue ; elle est jouée dix fois, tout le monde s'ennuie, mais on n'ose pas trop dire de mal des vers dans les gazettes. Voilà pourquoi on ne jouera jamais Shakspeare en prose, car jamais un directeur ne soupçonnera la différence qui existe entre une prose ferme et riche et une poésie mollasse et cotonneuse.
— Pourquoi ne diriez-vous pas cela dans un journal?
— Parce que cela ne servirait à rien. Pour arriver à la traduction en prose de Shakspeare au théâtre, il n'y aurait pas assez de dix critiques sérieux qui le crieraient à tuetête toute l'année.
— Mais, dit Trianon, il y a bien dix critiques de bon sens.
— Dix, c'est beaucoup ; mettons-en cinq; ces cinq-là se soucient peu de faire triompher une idée, ils préfèrent faire triompher une actrice. Le combat fatigue l'esprit et le corps; or, un critique qui veut durer une vingtaine d'années à faire ce triste métier, s'arrange dételle sorte qu'il soit à l'abri de toute passion et de toute lutte. Il s'userait trop vite.
— Quand il s'userait! s'écria Trianon.
— Vous en parlez bien à voire aise-, il y en a beaucoup qui trouvent la vie curieuse, amusante, pleine de jouissances et qui ne tiennent pas à aller voir ce qui se passe dans Tautre monde. Pour se maintenir sains de corps, ils font des concessions à Tesprit bourgeois, à la tradition, et surtout ne s'amusent pas à creuser leur esprit pour en faire jaillir quelque chose de neuf. Ce Macbeth, que vous joueriez si bien en prose, n'a l'air de rien; c'est une révolution; je veux bien essayer d'imprimer mes raisons, mais je vous avertis que nous ne réussirons pas.
Le traducteur de Macbeth était un homme doux, poli, et qui avait dans le caractère de souples insinuations qui mettaient Trianon en fureur; le comédien préférait encore le violent traducteur d'Hamlet, avec qui il avait eu tant de scènes désagréables. Après avoir étudié le rôle de Macbeth, Trianon le rendit, en faisant comprendre qu'il ne saurait s'en tirer ; seulement, pour ne pas montrer trop de mauvaises dispositions à son début à TOdéon, il consentit à jouer le rôle de Banqiw ; mais il sema le trouble dans le théâtre. L'idée de la prose le poursuivait; et comme certains acteurs avaient quelque confiance en lui, parce qu'il sortait d'un théâtre supérieur, il leur fourra la haine de la poésie. Il s'avisa d'acheter une douzaine de brochures d'une traduction de Macbeth en prose, et leur en fit cadeau, en les engageant à apprendre leur rôle en prose par cœur, afin de se pénétrer de l'esprit du drame, qui était tout à fait dénaturé par le traducteur en vers.
Quelques-uns se laissèrent persuader, et apprirent sérieusement leur rôle en prose.
— ils iront très-bien, dit Trianon à l'auteur, je leur ai donné des conseils.
— Ah! mon cher monsieur Trianon, je vous en remercie bien, disait le poëte romantique.
— Il n'y a pas de quoi.
— Au contraire, c'est un grand service que vous me rendez.
— De rien, dit Trianon.
— Pardonnez-moi, dit le traducteur, qui se confondait en compliments, et qui déclarait n'avoir jamais rencontré de comédien aussi enthousiaste de son art que Trianon.
— Écoute ici, Félix, dit Trianon à un comédien qui jouait le rôle de Macduff, récite un peu de ton rôle à monsieur.
Le comédien obéit et commença; l'auteur le regardait avec étonnement, n'entendant plus ses rimes.
— Qu'est-ce donc? dit-il, je ne vous comprends pas.
— Je dis mon rôle, dit Félix.
— Votre rôle, s'écriait le traducteur, mais vous me parlez tout naturellement comme s'il était écrit en prose.
— En effet, dit le comédien, c'est de la prose.
— Je m'y perds, disait l'auteur.
— N'est-il pas convenu, dit Macduff, qu'on jouera Macbeth en prose. »
Le traducteur s'enfuit devant cette menace, et alla se plaindre au directeur, qui découvrit la conspiration. Une partie de la troupe était passée à l'ennemi, avait suivi les conseils de Trianon, et étudiait le Macbeth en prose, pendant que les autres se conformaient au texte dit poétique du versificateur.
Cette conspiration, montée par Trianon, lui fit perdre la faveur delà direction, qui ne pouvait supporter cet enragé conseilleur, qui ne rêvait que plans et réformes dramatiques; lui-même comprit sa mauvaise situation, et rompit à l'amiable son engagement. Il vint me dire adieu.
— Je suis engagé.
— A la bonne heure, lui dis-je, et j'en suis bien heureux... A quel théâtre?
— Hélas! je ne sais à quel théâtre ; je m'en vais courir la province.
— Peut-être vous comprendra-t-on mieux qu'à Paris.
— J'en doute, ditTrianon.
— Et quand reviendrez- vous?
— Qui sait !
Depuis cette époque, je ne revis plus ce grand et bizarre comédien; j'ai quelquefois cherché son nom dans les comptes rendus de gazettes de théâtre. Jamais on ne parlait de lui.