‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 33 sur 51 · LES TROIS FILLES A CASSANDRE · texte numérisé non relu

LES TROIS FILLES A CASSANDRE

PANTOMIME COUnCEOISE

Après des infortunes inouïes, les Trois Filles à Cassandre furent enfin jouées.

Trois Cassandres avaient étudié successivement la pièce et étaient tombés malades. Le Pierrot s'était foulé un pied, la Colombine avait attrapé un demi-choléra, le régisseur avait eu trois attaques d'apoplexie. Jamais on ne vit autant de malheurs fondre sur une pantomime bourgeoise.

Il n'y avait que Deburau qui fût resté valide pour soigner les trois Cassandres, mademoiselle Colombine et Polichinelle. Enfin la maladie, cette terrible censure qui arrêtait la pièce, s'enfuit des coulisses des Funambules. Deburau, la Colombine, allaient jouer cette nouvelle pantomime avec d'autant plus de verve et d'esprit que depuis longtemps ils n'avaient eu à créer de rôles importants.

C'est à partir de ce moment que je compris dans quelle voie je m'engageais. Une œuvre dramatique écrite par un auteur dans son cabinet ne représente pas le dixième des travaux d'Hercule qu'il lui reste à exécuter.

Répétitions, compliments, orgueils à caresser, deman-

deraient un diplomate tel que M. de Talleyrand. J'ai gardé quelques notes que j'écrivais sous Tinfluence de mes sensations :

« 27 février 1849. — Je sors de la première répétition des Trois Filles àCassandre, j'ai un mal de tête sérieux qui s'est aggravé de ce que m'a conté Paul, le Pierrot. On a lu hier ma pantomime aux acteurs. Leur grand mépris : (( QiC est-ce que c'est que ça? » ont-ils dit. Paul lui-même, je le sens, n'est pas content; l'intrigue est faible, il attend de moi une grande chose, l'œuvre suprême.

« Ah ! que je voudrais être un mois leur directeur ! Comme je les mènerais! Ces détiances des acteurs me remplissent de tristesse et de doute. Je n'ose plus les regarder en face.

(( Heureusement madame Lefévre, une femme qui se bat à la hache comme un sapeur, a pris ma défense à la répétition. Digne femme! Elle est mariée et femme d'un cordonnier. De plus, elle a accepté son rôle sans frémir; c'est bien, et je la remercierai comme si elle m'avait sauvé la vie. Une des nouvelles inventions de cette pantomime bourgeoise a été de peindre une femme en blanc, j'entends la figure.

« Comme j'en parlais à Paul :

(( — Les actrices, me dit-il, ne voudront pas.

« — Ah ! me suis-je écrié , mais sans femme blanche , il n'y a plus de pièce.

(( J'ai dit à Paul Legrand que j'avais choisi madame Lefévre.

« — Elle non plus, me dit-il.

« Au fond le Pierrot avait raison ; ce blanc est toute une cuisine ; il faut enlever le rouge, se graisser la figure, se frotter les joues avec du blanc. d'Espagne en poudre, revenir dans les angles, dans les cavités des yeux, avec un crayon blanc. C'est beaucoup de besogne.

(( En Angleterre, les actrices qui jouent la pantomime sont pleines de dévouement; on les couperait en quatre qu'elles

enverraient au public leur plus gai sourire, mais, aux Funambules, toutes, à la moindre invention, montrent un rechignement sans pareil. »

« 4 mars I8i9. — Le directeur est venu aujourd'hui à la répétition, comme on allait terminer. C'était le dernier tableau qui représente une forêt. Un cerf passait au fond, Pierrot luttait avec lui, le renversait et finissait par lui arracher son bois De ce bois de cerf il faisait une couronne et la posait tranquillement sur la tôte d'un certain capitaine, son rival heureux.

« Le directeur fronça le sourcil et demanda l'explication «le tous ces gestes, car, aux répétitions, on ne se sert pas encore des accessoires.

({ — Pierrot tue le cerf, lui dis-je.

« — Quel cerf? demanda-t-il.

(( — Vous savez... je vous ai lu la pièce, un cerf passe au fond du théâtre.

« — Un cerf! s'écria-t-il, je ne comprends pas votre cerf.

« — Le cerf est l'image du mariage ; ne vous rappelezvous pas que dans tous les vaudevilles on fait des cornes nu-dessus de la tête du mari ?

«( — Bah î bah ! dit-il, c'est vieux, je ne veux pas de cerf. Trouvez un autre dénoûment pour demain.

« Je cherchai inutilement un nouveau dénoûment.

f — Eh bien! me dit le directeur le lendemain, comment terminons-nous la pièce?

« — Je ne sais, lui dis-je, ce que vous avez contre le cerf.

« — Encore le cerf! dit-il.

(I Et il appela son chef d'accessoires.

« — Quels animaux avez-vous en magasin? dit-il.

« — Monsieur, nous avons un lézard.

(( — Il y a un lézard, me dit le directeur.

« — Comment, un lézard ! m'écriai-je.

(( — Un grand lézard, reprit le chef des accessoires.

« — Mais un lézard n'a pas de cornes, dis-je. Puisque Pierrotmet sur la tête du capitaine, qui se marie, un bois de cerf, ce n'est pas un lézard que nous pourrons dépouiller d'un bois de cerf.

« — Nous avons aussi une peau de singe, dit le machiniste, mais elle a besoin d'être raccommodée.

« Si je ne m'étais retenu, j'aurais battu l'homme aux accessoires, qui ne s'inquiétait guère de la pièce, mais qui répondait seulement à la demande de son directeur : Quels animaux avez-vous?

>( — Vous oubliez l'ours, dit le régisseur, qui complotait également contre moi.

(( — Qu'est-ce que je peux faire de votre ours? m'écriaije furieux. 1

(( — 11 y a longtemps qu'on ne s'est servi de l'âne, dit malicieusement le Pierrot.

« — Oui, oui, me dit le directeur enthousiasmé, je vous donne l'âne. »

Il faut avoir passé par ces tribulations de théâtre pour savoir la bile que peut amasser un auteur dramatique qui demande un cerf, et à qui on donne un âne. La mauvaise foi était ce qui m'irritait le plus ; le directeur feignait de ne pas comprendre mon idée, mais au fond il pensait qu'il étaitd'une sage économie de ne pas faire fabriquer un cerf. La lutte était impossible, j'acceptai l'âne. J'étais arrivé du reste à une soumission absolue, et je luttais de mon mieux en faisant des pantomimes boiu^geoises, puisqu'on me refusait costumes, décors, etc. La lésinerie allait si loin, qu'on refusa d'acheter une rose pour le corsage d'une actrice ; la rose servait à faire comprendre la mimique d'une situation, et je dus courir, le jour de la représentation, les marchandes de fleurs artificielles.

Le régisseur ne me voyait pas d'un bon œil ; il était à la fois acteur, auteur et contrôleur du théâtre, à la porte.

Je n'avais pas un rival en sa personne, j'en avais quatre. Maigre tous ces tiraillements, la pièce fut jouée sans cerf; j'en ai écrit une analyse fidèle.

Dans le gros village où demeure Cassandre, ce sont les inœui s les plus pures. Tout le monde travaille, et tout le monde est heureux.

Le perruquier Polichinelle, depuis qu'il est établi, rase d'jmain pour rien, et les bons villageois rient encore aux larmes de cette bonne plaisanterie qui n'a pas de lin.

Dans ce gros village, ce sont des joies et des fêtes jierpétuelles ; tout le monde y danse. Arlequin avec sa pochette, secoue toutes les jambes des filles de l'endroit.

On ne connaît qu'un fainéant, Pierrot, qui toute Tannée boit, mange et dort; cependant il est aimé pour sa douce figure et ses johes manières.

Vers le temps où Ton rentre les seigles, le village fut mis en rumeur par le tambour public suivi de l'homme aux annonces. 11 criait par toutes les ruelles :

« M. Cassandre père fait à savoir qu'il a trois filles à marier. La première est grande, brune, le poing solide, fera une excellente ménagère. La seconde est un peu plus petite, brune aussi, elle danse dans la perfection, bonne personne. La troisième, de la même taille, est faite au tour ; elle est plus tranquille et s'entend à faire la soupe au lard. M. Cassandre père donne en mariage cinq cents livres à chacune de ses filles. 11 invite le public à se présenter chez lui, et il espère que le public sera content, »

Arlequin, Pierrot et Polichinelle qui avaient écouté le cricur pu^ bUc, tentèrent l'occasion. Au moins ce père vieillard ne trompe pas les épouseurs et ne veut-il })as qu'on épouse la marchandise en sac.

Les trois filles à marier étaient bien parées et bien timides ce jourlà ; mais à la maison elles faisaient tourner la tête à Cassandre.

L'aînée passait son temps à livrer des combats avec des sabres en bois; elle s'était pourri l'imagination de livres de chevalerie dont la funeste influence retombait sur le mobilier de la maison i

La seconde, coquette à l'excès, se mirait perpétuellement, elle usait deux miroirs par jour rien qu'en se regardante C'étaient des mines, des poses, des valses, des danses sempiternelles.

m (MONTES D^AUTOMNti.

Quant à la troisième, qu'on avait surnommée Souillon, elle ne bougeait pas de sa petite chaise; elle était sale à l'excès et habillée sans goût. Autant son aînée était minutieuse en toilette, autant cellelà s'en occupait peu.

Arlequin, Polichinelle et Pierrot ne furent pas Irès-mécontents des trois demoiselles; mais l'embarras du choix était grand, surtout pour Pierrot, qui allait de Tune à l'autre fille, ne sachant à laquelle donner sa main.

llfut convenu qu'on tirerait au sort les épousées; le chapeau de Cassandre servit de boite à loterie. Pierrot tomba sur la femme aux combats. Arlequin sur la coquette, et Polichinelle sur la souillon.

Ah ! les belles noces qui se firent en même temps ; les filles de Cassandre avaient leurs grandes parures. Il fallait voir madame Polichinelle avec son joli chapeau à plumes, et Colombine toute heureuse d'être la femme d'Arlequin; et la combattante qui trouvait peut-être son mari un peu lâche. La nuit des noces de Pierrot se passa d'une façon si originale, qu'elle vaut la peine d'être racontée. 11 germa dans la tête de Pierrot une idée si étrange, qu'on en voit tout au plus de semblables dans les imaginations anglaises. Au moment d'accomplir le premier des devoirs conjugaux. Pierrot s'imagina qu'il avait mal fait de se marier. Comme il avait conscience de sa raine particuHèrc, il se dit qu'une jeune fille aux couleurs roses devait avoir quelque crainte de se trouver auprès d'un homme à la face blanche.

Alors se déroula devant lui un avenir chargé des couleurs les plus jaunes ; et, pour en finir, il déclara à sa jeune épouse qu'il allait lui blanchir la figure ; qu'une douce union résulterait de deux visages aussi identiques.

L' ex-demoiselle Cassandre, qui était une virago, n'entendit pas raison, elle refusa. Pierrot se fâcha ; sa femme perdit tout respect, sauta sur un manche à balai et commença par rosser hardiment le pauvre mari.

Mauvaise nuit de noces que celle-là ! Pierrot, qui n'était encore que battu, joua l'homme content; mais, comme il était d'un naturel plein de ruse, il attendit. La femme, fotiguée du combat, s'endormit; Pierrot profita de son sommeil pour la teindre complètement en blanc des pieds à la tête. Et il employa à cette besogne des moyens que la chimie admet, mais que la morale réprouve.

CONTÉS D'AUTOME. 255

Le leiuleuiîiiii inadanie Pierrot se réveilla aussi blanche que lu neige d'hiver ; il fallut bien se résigner, mais ce fut une haine à mort entre les deux époux.

Pour se distraire, Pierrot alla rendre visite à Colombine, qui faisait meilleur ménage avec Arlequin; seulement ce dernier était fort jaloux. Il tomba au milieu d'un grand dîner auquel assistaient Cassandre, Polichinelle et sa femme.

Il fut question, pour rendre la gaieté plus complète, de tirer le gâteau des rois; par malheur la fève tomba à Pierrot, qui, devenu sordide tout à coup, cacha la fève dans sa manche.

Cependant la société, inquiète de la disparition de la fève et ne voulant pas voir la royauté disparaître tout d'un coup, se fouille. On interroge les bouches de chacun. Pierrot craignit de voir sa faute démontrée et s'essaya à avaler la fève. Napoléon avait raison de dire que « tout se paye ; » la fève resta dans le gosier de Pierrot.

On court chercher le médecin, qui ordonne des boissons émollientes et désagréables. La fève ne passe pas ; il faut que la chirurgie vienne en secours au pauvre Pierrot. On choisit dans les trousses les instruments de Charrière les mieux trempés et l'on retire la fève de la gorge de Pierrot.

Pour le punir de sa traîtrise, on le couronne d'une façon ridicule; madame Pierrot entre et, toute irritée, firappe son mari-roi et lui fait boire une détestiible drogue, tandis que tous crient : Le roi boit!

Le lendemain. Pierrot, oubliant ce que ses amis lui avaient fait, courut faire sa cour à madame Polichinelle. Le mariage avait achalandé la boutique du barbier, qui était obhgé non-seulement de prendre deux garçons pour le rasoir du village, mais encore qui employait sa femme à savonner le menton des gens.

Pierrot regarda longtemps les singuliers personnages qui se faisaient friser à des prix modiques; et, les pratiques parties, il considéra ces têtes en bois qui servent de formes aux perruques et aux tours.

L'une de ces têtes était grosse et courte, avec une perruque rousse et des favoris de cette même désagréable couleur.

L'autre tête en bois, plus tïuette et plus svelte, portait des anglaises destinées à réparer chez la femme l'irréparable outrage des années.

Par une vision singulière, Pierrot crut voir remuer la tête en bois

ù perruque; elle faisait une déclaration d'amour à la tête à tours. Bientôt ces deux têtes se rapprochèrent l'une de l'autre, entamèrent une douce conversation et dansèrent une chaconne pleine de volupté.

Pierrot, effrayé, essaya de les arrêter; mais quand il voulait toucher à la tête en bois de l'homme, elle se rapetissait jusqu'au plancher ; une autre bizarrerie faisait que la tète en bois de la femme se grandissait jusqu'au plafond.

Le rigaudon de ces deux êtres fut si long et si fatigant, qu'ils tombèrent évanouis sur le carreau.

A ce bruit accourut madame Polichinelle, qui trouva Pierrot dans une émotion sans pareille ; ces phénomènes, dont il est trace dans Jérôme Cardan, lui semblaient inexplicables.

Pierrot oublia bien vite ses terreurs en présence de F aimable femme Polichinelle ; il lui déclara son amour, lorsqu'on entendit au loin la chanson reconnaissable du mari.

— S'il vous trouve ici, vous êtes perdu, dit la jolie Polichinelle. Et il n'y avait pas moyen de se sauver.

— Ah ! s'écria Pierrot, donnez-moi vite cette grande barbe qui est à l'étalage, votre homme ne me reconnaîtra pas.

En un clin d'œil le déguisement fut opéré, M. Polichinelle entra et ne reconnut pas Pierrot ; mais, voyant Pierrot avec la barbe qui en remontrait à celle du Juif-Errant, il pensa que c'était une pratique, et il le lit asseoir.

Pour une barbe pareille il fallait un de ces rasoirs cyclopéens qui puissent lutter avec Fépée de Charlemagne. Pierrot s'était assis, tremblant de se voir dans les mains armées d'un mari jaloux. Effectivement, quand le barbier eut coupé, non sans peine, la moitié de cette barbe immense, Pierrot fut reconnu. Le mari n'était pas cruel ; mais il prit plaisir à redoubler les angoisses du galant ; il lui grattait fort le cou avec le dos du rasoir, semblait vouloir lui couper le nez ou un morceau de l'oreille. — Enfin Pierrot sortit non sans peine de tous ces désastres, et, persuadé que son mariage était l'unique cause de ses malheurs^ il alla trouver le juge et lui demanda s'il était permis de vendre sa femme légitime. — Le juge répondit que la législation particulière à leur village ne disait rieri sur ce sujet, qu'alors oii pouvait passer à la ventes

Pierrot mena donc sa femme au marché, suivant Tusage d'Angleterre, et la Ht crier par le crieur public; mais il avait compté sans la pitié publique. Polichinelle, homme de mauvaises mœurs, fut houspillé par la fouie, pour avoir mis une simple enchère. — A la fin Pierrot fut en butte aux mauvais traitements de madame Polichinelle, de Coloinl)in(', de Cassandre,qui se révoltèrent d'un si mauvais [u'océdé.

Tous toml)èreut sur lui, et madame Pierrot elle-même lui livra un dernier combat dont il finit par se tirer en prenant la fuite.

Pierrot se retrouva dans les bois, tout meurtri et couché sous un

j;md chêne. Il se livrait à de fâcheuses conjectures sur sa triste po-

ition maritale, lorsqu'une vieille sorcière, qui garde les cochons et

ijue tout le pays connaît, lui tint le langage suivant, qui lui sortait

par la bouche en forme de beaux vers, suivant son habitude :

Le mariage n'est pas ton lot, Mon blanc Pierrot.

Tu n'es pas f;iit pour les soins du ménage. Toujours t'en empêchera ton image.

Reste célibataire sans fiel.

Le célibataire habite le ciel ! i

Pierrot profita de cet enseignement, fit un cadeau à sa femme poiu- l'indemniser de ce qu'il lui avait fait souffrir pendant la première nuit des noces et partit en voyage.

Et tout finit par des danses et des chansons.

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