‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 36 sur 51 · VOYAGE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE A LONDRES

Un mythe de train de plaisir dévoilé. — Boulogne, capitale de l'Angleterre. — Le chapeau vert-pomme de M. Weil. — Les arts malsains contrarient la nature. — Meurtre du Vol rapide. — Initiation aux forces provinciales.

Le train de plaisir a ceci de neuf, que, la veille, vous êtes à travailler, vous ne pensez pas à voyager ; vous passez dans la rue, vous lisez une affiche, vous admirez le bon marché du voyage; les affiches se répètent à chaque pan de muraille, elles entrent dans votre tête; vous y pensez déjà trop ; vous vous efforcez de chasser ce commencement d'idée fixe. Un ami vous rencontre, il est un peu plus décidé; c'est fini, tout est conclu, on part.

Je veux donner aux voyageurs en train de plaisir une instruction très-utile, c'est ,de faire croire aux employés du chemin de fer qu'un wagon est plein quand il n'est qu'à moitié, leçon que j'aurais payée bien cher si je ne l'avais sue trop tard; mais il faut plusieurs voyages pour former l'expérience.

Pour cela, il est bon que chaque voyageur se dédouble ; il ôte son second paletot, passe dedans sa canne, et coiffe la canne de son chapeau. Ce mannequin, sorti évidemment de l'imagination d'un peintre, est aussi simple que les œuvres du génie, et trompe les employés du chemin de fer, comme les bonshommes de paille, dans les champs, intimident les oiseaux pillards.

Vers les sept heures du soir, il commence à faire nuit; l'employé du chemin de fer inspecte les wagons, regarde rapidement les six voyageurs vrais et les six voyageurs faux,

et passe à un autre wagon. Alors il est permis de s'étendre avec autant de bonheur que sur le meilleur divan ; l'administration en est quitte pour atteler quelques wagons de plus.

Il est bon aussi de donner la clef d'une plaisanterie qui court tous les chemins de fer, et qui, à l'heure qu'il est, est peut-être répandue en Allemagne, laissant l'esprit de chacun torturé par un cri aussi mystérieux qu'un hiéroglyphe.

— Dupoty ! tel est le cri que répètent tous les jours cinquante mille voix, sur toutes les lignes de Paris à Londres, à chaque relais.

11 faut être bien peu flâneur pour n'avoir pas remarqué sur les monuments publics une inscription et un dessin grossier qui tourmenteront les générations futures.

L'inscription, c'est : Crédeville, voleur.

Le dessin, c'est : Le nez de Bouginier.

Paris a toujours eu de ces plaisanteries impossibles qui ne expliquent pas, qui renferment quelquefois un drame, et (|ui partent de la main d'un jeune rapin pour s'étendre sur tous les murs, sur tous les édifices, qui gagnent la province et l'étranger sans jamais trouver d'interprètes.

Les numismates qui retrouvent un portrait sur une médaille entièrement fruste, les Champollions contradictoires qui tous les jours expliquent l'obélisque d'une nouvelle façon, les savants qui déchiffrent les inscriptions assyriennes, ceux qui se vantent de lire la langue clou, comme on Ta dit [ilaisamment à propos des monuments assyriens et de M. de Saulcy, tous ces archéologues seraient embarrassés devant l'inscription Crédeville, voleur, devant le dessin du nez de Bouginier.

Après la révolution de Février, lorsqu'il prit à la garde nationale la fantaisie de voir Londres, il paraît qu'un des camarades, du nom de Dupoty, se trouva en retard et ne put monter en wagon quand les derniers sifflets de la machine

annoncent qu'elle reprend sa course. Toute la compagnie s'égosilla à appeler Dupoty, qui ne paraissait pas. Au relais suivant, nouveaux cris de Dupoty. Peut-être était-il entré dans un autre wagon. Jusqu'à Calais, les gardes nationaux appelèrent Dupoty, qu'on voulait bien supposer encore endormi. Sur le bateau à vapeur, pour égayer ceux qui avaient le mal de mer, on leur criait aux oreilles : « Dupoty! » Dans les rues de Londres, nos gardes nationaux émancipés, et voulant faire des farces aux Anglais, leur demandaient des nouvelles de. Dupoty. En revenant en France, mêmes cris, même tapage.

Ce cri resta dans l'esprit de tous les paysans curieux, qui regardent encore avec stupéfaction, aux barrières, la lourde machine fuyante. Il est à présumer que quelques gardes nationaux, sans doute des commis-voyageurs, firent de nouveaux voyages sur la même ligne ferrée, et continuèrent la tradition en appelant Dupoty.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, à chaque relais, d'un wagon sort le cri : « Dupoty! )) Aussitôt, cinquante voix s'unissent à cet appel et font retentir le chemin de fer du même cri.

Je conseillerai aux caractères trop français de ne pas quitter directement Paris pour Londres.

Boulogne-sur-Mer est la meilleure préparation au voyageur qui n'a jamais vu l'Angleterre. C'est une ville qui n'est ni française ni anglaise, et qui tient des deux pays à la fois. Boulogne est à Londres ce que Strasbourg est à Mayence.

Le Français qui n'a pas le spleen à Boulogne peut s'embarquer hardiment; mais combien Londres sera funeste à celui qui ressentira déjà en France de vagues tristesses!

Boulogne est une ville neuve, bourgeoisement aristocra- i tique, sans aucun monument. Ma première course fut vers le Musée, où je devais rencontrer un tableau deBrawer; mais Boulogne était dans les pieuses traditions de notre an-

CONTES D'AUtOMiNE. SÎ?

cienne direction des musées, qui, aux époques du Salon, recouvrait avec les toiles peintes d'aujourd'hui les chefsd'œuvre d'autrefois.

Une exposition indigne d'aquarelles, de sépias, de portraits à l'huile, de fleurs peintes par des dames, masque les toiles du Musée ancien. Cependant ce Brawer, avec ses murs de cabaret enfumés, m'aurait consolé des grandes maisons droites de la ville ; j'aurais pu oublier, avec les pipes des Flamands, les cigares des lions provinciaux : les ménagères au nez rouge, qui rapportent de la bière dans de petits pots de grès à fleurs bleues, m'auraient distrait des marchandes froides et guindées dans leur comptoir.

Si j'avais vu le Bra^ver, je ne passerais pas mon temps à dire du mal des produits anglais qui s'étalent au devant de toutes les boutiques. Ce n'est pas que la faïence française soit aujourd'hui bien estimable, et certainement je rougirais d'avoir chez moi un de ces pots en porcelaine qui se voient partout à Paris.

Mais il me semble que l'Angleterre est encore plus à plaindre que nous du côté de la poterie ; elle invente des pâtes particulières qui donnent des nausées rien qu'à les regarder ; sur des fonds de pâte blanche, elle ajoute des bas-re* liefs couleur violet-tendre, dont la sculpture est plus fade que le ton. Pour la question de forme, le vase ne veut pas se montrer supérieur au peintre et au sculpteur ; il s'efface, se fait modeste et reste prétentieux malgré tout. .

On ne rencontre que des Anglais et des Anglaises par les rues : les Anglais ne sont pas gracieux, surtout depuis une certaine coiffure qu'ils semblent affectionner, et dont je voudrais pouvoir donner une description exacte. 11 s'agit d'un chapeau en foutre qui a exactement la forme du chapeau des Chinois, cest-à-dire une calotte qui emboîte juste le crâne et qui dégage les yeux en se retroussant orgueilleusement par tous les côtés.

Cette coiffure, qui n'est commandée par rien, qui forme des gouttières sans fin, qui ne protège pas contre le soleil, est généralement couleur olive. Quelques Anglais audacieux osent se montrer dans les rues avec de pareils chapeaux en feutre vert-pomme.

Inévitablement, nous en verrons bientôt à Paris, et nous en porterons. La manie d'imitation anglaise est poussée si loin chez nous, que j'ai rencontré à Boulogne un seul Parisien, qui a été poëte, qui écrit en vers et en prose, qui est 9 habitué du Divan, qui a fait des romans et des livres d'his- ^ toire, en allemand et en français, qui a écrit de petits chefsd'œuvre, les Histoires de village, qui parle les deux langues aussi indistinctement l'une que l'autre, qui a obtenu vingt mille voix aux élections de la Seine, qui allait prendre des bains de mer, enfin M. Weil.

M. Weil portait un chapeau de feutre vert-pomme!

La ville est tellement anglaise par ses inscriptions, ses costumes, ses habitudes, sa cherté de vivres, que tout subit l'influence britannique. J'aime à regarder les poupées des marchandes de modes, dont la mission est de prêter leur crâne en carton aux formes de bonnets et de chapeaux de femme. En France, les demoiselles de carton ont la bouche rose, sourient perpétuellement au public ; elles ouvrent de grands yeux étonnés et vous regardent quelquefois avec une telle ténacité, qu'il est impossible de soutenir le feu de leurs prunelles.

A Boulogne, ces demoiselles de carton ont changé de manières : elles se sont faites anglaises ; elles sortent cependant des fabriques de la rue aux Ours, mais elles ont compris qu'il ne fallait pas froisser le cant anglais. Les poupées des marchandes de modes boulonnaises pincent la bouche, ne vous regardent pas de cet œil particulier à la grisette parisienne; elles prennent un, maintien et se font prudes, en attendant qu'elles se fassent blondes ; car rien, je crois, ne

saurait changer la^ranchc couleur noire de leurs cheveux si lustrés, arrangés en bandeau par un pinceau fils de l'Allemand Cornélius.

Cependant Boulogne a un coiii important, le quartier des Pécheurs, que les touristes ne visitent pas souvent, personne ne se doutant dans la ville que la curiosité peut s'attaquer à un quartier escarpé et montueux, roide comme une échelle droite, où les vieillards trouveraient peut-être plaisir à considérer la perspective des pêcheuses en jupon si court et si rouge, qui s'échelonnent du haut en bas de la rue, sans penser aux distractions que leurs jambes nues peuvent donner à des habitués de TOpéra.

Dans cette rue, un petit polisson se mit à crier : « Eh! Parisiens! » Nous grimpions sans nous retourner. «Eh! Parisiens ! » continua-t-il de crier. Les paysans dos environs de Paris, quelques province^, ont un tel mépris et une telle défiance du Parisien, que je croyais à une insulte, lorsque le gamin nous appela Parisiens pour la troisième fois en demandant un sou.

C'était un compliment.

.le Tai remarqué ailleurs dans des campagnes environnantes, où l'on s'étonne de ces quantités de voyageurs qui arrivent par les trains de plaisir; et je regrette de m'être laissé aller à une plaisanterie vis-à-vis d'une grosse paysanne, d'une belle santé, bien habillée dans son justaucorps de drap, mieux taillé que le corsage d'une amazone aux Champs- Elysées.

— Vous êtes de Paris, est-ce que vous êtes venus beaucoup à Boulogne? nous dit-elle en nous arrêtant sur la route.

— Oh ! beaucoup.

Comme nous étions en blouse et le sac au dos :

— Qu'est-ce que vous vendez? dit-elle en me regardant plus spécialement.

— Je vends de la littérature.

La paysanne se retourna vers sa compagne, qui allait avec elle entendre la messe au village voisin, et parut un peu inquiétée par ce commerce qui lui paraissait singulier.

Je crois que le peuple de Boulogne n'aime pas les Anglais, dont il vit, ce qui arrive assez communément entre le supérieur et l'inférieur.

Quand on est arrivé en haut de la haute ville, on voit se dérouler un immense panorama, la mer, le port, la vieille jetée et la neuve, l'établissement de bains, la ville. Ce panorama ressemble à. un panorama en liège. Les maisons sont de trente- six couleurs, qui ne sont pas plus motivées que les couleurs voyantes des villages emprisonnés dans des boîtes de joujoux ; les couleurs ont le ton mat empesé du bouchon peint.

Boulogne, vu du haut des falaises, ressemble à s'y méprendre aux petits modèles de ports de mer du Musée de marine du Louvre ; il ne manque qu'une grande glace pour empêcher la poussière de tomber sur la ville; quelques gardiens en redingote bleu de ciel à boutons d'argent qui se promèneraient tristement à côté de poteaux sur lesquels se lirait : « Ne touchez pas, S. V. P., » compléteraient l'illusion.

Ai-je le caractère mal fait ou l'œil mal construit? Je ne le crois pas. Mais cette idée de liège ne m'a plus quitté. Je crois qu'il est fâcheux que le liège soit arrivé à une trop grande servilité exacte dans la reproduction de la nature, et qu'on devrait interdire cet art de décoration de cheminée qui vous enlève tout plaisir en présence des sujets réels.

Il faut savoir avouer ses rêves, ses maladies et ses travers d'esprit, si importants quand ils sont sincères, mais si déplorables quand ils passent à l'état de paradoxe, et qu'on s'en fait un jeu et un titre.

Bien souvent la nature m'a paru une mauvaise imitation de la peinture; conséquence logique d'une mauvaise éduca-

tion. Nous sommes tellement gâtés par la civilisation, que nous n'avons plus d'yeux pour regarder la nature. Pendant nos vingt premières années, ceux qui ont vécu au milieu de la cam[»agne, passent tous les jours devant des rochers, des arbres, des blés, et ignorent la forme et la couleur de ces arbres, de ces rochers et de ces blés.

Je dis ce qui m'est arrivé, et ce qui est applicable à beaucoup d'individus qui n'ont pas eu mon bonheur; car, plus tard, à force de voir de la peinture, je me suis pris à aimer les prés verts de Jules Du pré et les matinées brumeuses de Corot.

Un ou deux ans après avoir passé mon temps devant des tableaux, je revois un pays où j'avais vécu cinq ans, et que je n'avais jamais vu ; ma première pensée a été : — Cela ressemble à un Jules Dupré.

Dans la province du Velay, les rochers sont couleur de rouille, grattés, gratinés, roussis, cuits au four; on dirait que Decamps et ses élèves ont été employés par la municipalité du Puy à décorer les rochers, afin d'égayer les Parisiens qui aiment ces sortes de peintures.

Et puis on calomnie la nature ; elle n'a plus que l'intérêt d'une huitième représentation, si fastidieuse quand on a vu les sept premières. Cela vient tout simplement de ce que vous avez fait votre éducation par la peinture, qui a un certain avantage sur la nature; car la peinture arrange toujours un peu, choisit les motifs les plus heureux, et a soin d'élaguer certaines maladresses causées souvent par la main des hommes. La nature n'est jamais maladroite ; tout a été bien et beau dans la création, mais les hommes ont desséché des rivières, ont arraché des forêts entières, ont amené de l'eau là où il y avait du bois, et planté des artichauts là où y il avait de la vigne.

C'est ce qui explique l'amusante variété des environs de Paris.

Autour de Paris, pas plus loin qu'à trois lieues de distance, vous traversez des paysages charmants : mais ce ne sont que des échantillons. La banlieue résume tous les pays de la France, comme la ville résume toute l'industrie de la province.

Quoique j'aie heureusement perdu l'habitude de regarder la nature en me servant d'un tableau pour lorgnon, le port de Boulogne en liège est resté dans mon esprit, et je déplore cette ressemblance avec un art méprisable, comme la vue d'un homme dont les chairs rappellent les figures de cire me fait peine.

On peut monter aux falaises par des chaises à porteurs. Il est singulier qu'une ville aussi neuve que Boulogne ait laissé subsister de semblables moyens de transport.

La ville ne possède que deux chaises à porteurs, il est vrai, mais deux pleines d'orgueil.

L'une, couleur aurore, a pour titre : Chemin de fer. Que d'ambition ! L'autre, qui est d'un lilas tendre, s'intitule : Le Vol rapide !

On comprendrait encore un nom comme celui de ce loway, qui s'appelait la Pluie-qui-marclie. Gela aurait un sens; car, par un temps de pluie, une chaise à porteurs n'est pas à dédaigner, et elle marche. Mais se comparera la puissante et rugissante machine de fer, avec ses sifflements et ses dangers ! oser se mesurer à l'aigle ! Le Vol rapide! Si je ne l'avais pas vue, la bourgeoise machine, transporter aux bains une Anglaise longue et maigre, qui n'était pas lourde ! et cependant le Vol rapide s'arrêtait à chaque coin de rue, se reposait, essuyait son front.

Mais, en revenant d'Angleterre, j'ai appris que la chaise à porteurs avait été punie de son orgueil immodéré. Un journal de Boulogne contenait quelques lignes sur l'audacieuse qui se parait de vains titres :

« Dans la nuit du 17 août, des malfaiteurs se sont intro-

duits dans le Vol rapide, qui était déposé près du bal des Tintelleries. lisse sont livrés à des actes de sauvagerie que l'ivresse à peine saurait excuser. On a retrouvé dans la ville des morceaux d'étoffe jaune souillés qui ont été reconnus pour avoir appartenu au Vol rapide; mais on n'a pas retrouvé la chaise à porteurs, qui aura été soit fracassée, soit jetée à la mer. Une enquête est ouverte. »

Dans les Deux frères, M. de Balzac a peint, avec tout le comique que comportait un pareil sujet, un groupe de jeunes gens de Chàteauroux qui ravagent la ville toutes les nuits, qui dépensent leur activité, leur force et leur intelligence en farces nuisibles aux bourgeois. J'ai bien peur que la police anglo-française de Boulogne ne découvre rien quant à l'assassinat de la chaise à porteurs, si elle croit aux malfaiteurs, comme le journal semble l'indiquer, car j'ai entendu parler là-bas d'une bande de fous qui n'est peutêtre pas aussi bien organisée et aussi inventive que celle de Chàteauroux, mais qui existe à Boulogne comme elle existe dans toutes les provinces.

Mais, avant de parler de mes impressions dans les théâtres populaires de Londres, je désire raconter comment une de ces bandes fut punie par ses propres mains.

Dans une des petites villes de la Picardie, il y a douze ans, à Laon, six jeunes gens, sans passer de contrat, sans avoir prononcé de serments, se réunissaient tous les soirs, à dix heures, dans un appartement qui ne s'ouvrait à personne et qui était le plus singulier musée de l'Europe. On ne voyait accrochés aux murs que réverbères, enseignes, plats à barbe de cuivre ou d'étain, statues de bois qui servent à décorer la maison de divers artisans, tels que des saint Crépin, cordes à puits, volets de boutiques, cuves et tinettes, seaux de puits, etc., etc.

Ce musée avait été formé avec la peine qu'on a eue à retrouver les débris du naufrage du Vengeur. Chaque bouti-

quier aurait pu en réclamer un article. Cette collection, peut-être unique en France, avait plus d'une fois fait veiller le commissaire de police et ses agents. Des gardes nationaux provoquèrent des rondes hors de tour pour essayer de s'emparer des brigands qui semblaient avoir juré la ruine des boutiques. Mais les six jeunes coupables, qui semblaient des agneaux paisibles, connaissaient tous les préparatifs de défense, de transportation sur un autre point, et préparaient des homélies locales au rédacteur du journal de l'arrondissement.

Ayant usé à peu près toutes les enseignes, ayant barbouillé tous les monuments, ils s'en prirent aux voitures. Par une nuit neigeuse de janvier, les six, en rôdant, découvrirent, sur les remparts, un cabriolet de bourgeois qu'on laissait ordinairement en plein air, sans qu'il lui fût jamais rien arrivé de fâcheux.

Dans cette petite ville, il existe un endroit dit les Cinq- Buelles, qui compte au nombre des sept merveilles du département. La province n'est pas difficile dans le choix de ses merveilles. Le seul merveilleux des Cinq-Ruelles était d'offrir cinq petites rues étroites formant dix coudes avec les caprices d'un zig-zag. Le malheureux cabriolet fut entraîné vers les Cinq- Ruelles. Après des travaux inouïs, on parvint à faire entrer la voiture dans la troisième ruelle, celle du milieu.

Il y a une providence pour les écervelés comme pour les ivrognes, rien ne les troubla dans leur entreprise difficile ; ils avaient accompli un acte plus merveilleux à lui tout seul que les sept merveilles du département; car ils avaient fait entrer à force de génie la voiture dans le dédale de ruelles,, mais il n'était pas plus possible à eux qu'à quiconque de l'en faire sortir.

La jeunesse trouve pour ces sortes de plaisanteries des enthousiasmes et desforces qui soulèveraient des montagnes.

L'un des six fit observer qu'il serait bon de garnir la voiture, c'est-à-dire de l'emplir de toutes sortes de pavés abandonnés, qui contribuèrent à faire des Cinq-Ruelles une espèce de citadelle inexpugnable, avec une telle barricade au milieu.

Après ces prodiges, les six, pleins de joie, allèrent se reposer. Le lendemain matin, l'un d'eux fit appeler son domestique; il avait à faire une course dans une ferme des environs, et il lui commanda d'atteler vivement le cheval au cabriolet.

Une heure après, le domestique revint tout tremblant.

— Monsieur, la voiture est perdue.

— Comment ! perdue?

— Je l'ai cherchée longtemps, mais je l'ai retrouvée.

— Eh bien, partons!

— Mais il vaudrait peut-être autant qu'elle ne lût pas retrouvée, carie diable ne la ferait pas sortir des Cinq-Ruelles.

Le maître pousse un cri, saute en l'air et s'écrie :

« Ah ! les Cinq-Ruelles! »

Dans l'espèce d'ivresse qui monte au cerveau et qui enivre comme de la poudre quand on se livre à de pareilles excentricités, le jeune homme avait été un des plus ardents à fourrer sa voiture dans l'impasse.

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