MADAME CÉLESTE
l.'lialie et les Perroquets conlraires à Hoffmann. — Madame Céleste, ex-tlansousp. - Etudes sur la pantomime anglaise. — Harl'quin et le gnome protecteur. — Caresse des mimes français : de la clownerie. — Le bareng hygiénique de
IPancb.
Il y a beaucoup de gens qui ont le bonheur de n'avoir }ainais voyagé ; leurs occupations, leurs affaires, leur corn-
merce, le manque d'argent s'y opposent. Et cependant ils pensent tous à un grand voyage : les uns revent la Chine, les autres rAllemagne, ceux-ci l'Ecosse, ceux-là l'Espagne. Ils n'y vont jamais et n'en sont pas moins heureux, jusqu'au jour où la mort vient frapper à leur porte et les avertit qu'il est temps de partir pour des pays moins connus.
Ce n'est guère le moment de penser à l'Allemagne ou à l'Ecosse ; on oublie ses rêves passés pour entrer dans ce grand pays mélancolique dont aucun voyageur ne nous a laissé de description.
Hoffmann est mort ainsi, avec l'idée fixe^d'aller en Italie, que jamais sa bourse ne lui avait permis d'espérer. C'est une des plus singulières idées du grand homme : être Allemand et penser à l'Italie, quitter Mozart et Beethoven pour aller entendre je ne sais quels Verdi de l'époque.
Hoffmann voyait l'Italie à travers Gozzi, son auteur favori, écrivain humouriste, dont la plus grande valeur est d'avoir servi d'engrais à l'auteur des Contes fantastiques.
L'Italie n'aurait pas plus alimenté le génie d'Hoffmann que le terrible perroquet ne remplaça le chat Murr. Il faut que la perte des personnes aimées soit bien poignante pour vous faire tomber dans des aberrations étranges.
« Vers le matin, mon pauvre chat mourut, écrit Hoffmann à Hitzig, et, depuis ce moment, ma femme et moi trouvons la maison toute déserte. Je me proposais d'aller ce matin chez Fiocati, acheter un perroquet pour ma femme, mais elle n'a pas voulu. » Je m'étais trompé; Hoffmann n'avait eu que l'intention d'un perroquet ; mais rien que l'intention dénote d'immenses chagrins.
J'ai compris une seule fois le perroquet : c'est quand je l'ai vu chez M. JulesJanin, mordant les chapeaux des visiteurs et les picotant comme des échaudés. Cet oiseau qui ne raisonne pas, qui parle à tort et à travers, qui se répète, qui a l'air brillant par son plumage, qui est fort laid de forme, qui
mord, qui est gourmand, qui est buveur, qui est bavard insipide et vieille femme; cet oiseau révélait plus qu'on ne pense le critique.
Mais chez Hoffmann !
J'aime encore mieux lui passer ses envies de voyager en Italie. Pour moi, je rêve la Hollande, que je regarde souvent dans des gravures de Brueghel ; je rêve de voir ces ports de merchinois.et je rêve de saluerions les vieux maîtres néerlandais, dont on ne saurait se lasser. Plus j'en vois, plus j'en veux voir. H y en a qui disent : Ce sont toujours les mêmes petits hommes à nez rouge, qui se tournent contre le mur pour satisfaire à des besoins que la justice de paix taxe de quinze francs d'amende; toujours de vieux fumeurs de pipe qui ne se gênent pas pour fourrer leur main sous le lichu des ménagères; toujours des buveurs qui s'en vont aussi, trop pleins de vin, auprès des murs, délit que la ville de Paris ne punit pas encore; toujours de la batterie de cuisine.
Les Flamands seront toujours beaux et toujours intéressants à regarder, parce qu'ils sont sincères. La sincérité est Teau de Jouvence des œuvres d'art. La nature qui ne change pas est toujours neuve.
C'est parce que j'ai rêvé toute ma vie la Hollande que je suis allé par hasard en Angleterre, dont je ne me souciais guère. Et il est peut-être bon d'annoncer dès à présent que je ne suis pas un guide dans les rues de Londres; je ne dirai pas combien de fois on sonne à une porte pour prouver ses titres de noblesse ou de domesticité; je ne rendrai pas compte des parlements ; je ne donnerai aucune notion de la vie anglaise, car je n'ai rien vu de tout cela.
Chacun rapporte de ses voyages quelques notes intéressantes sur l'histoire, l'état des arts, les mœurs. Je ne me suis inquiété que médiocrement de ces particularités; j'es-
lime d'ailleurs qu'il faut vivre un an dans une ville, la plus
petite, pour arriver à la deviner.
Je ne suis pas un voyageur spontané.
Mais j'ai vu madame Céleste.
Madame Céleste est une Française; ainsi j'ai attrapé le plus violent mal de mer pour aller en Angleterre faire la «îonnaissance d'une Française. Il m'eût été facile à Paris d'emporter cent lettres de recommandation pour différents personnages célèbres qu'on ne peut aborder sans lettre d'introduction; j'ai préféré continuer la vie parisienne, si facile, où on se présente tout seul et où on est si bien reçu quand on en vaut la peine.
Madame Céleste est la directrice du théâtre Adelphi, qui correspond à peu près à nos Funambules. La pantomime est autant en honneur à Adelphi qu'au boulevard du Temple, et les matelots anglais y apportent leurs grognements bruyants et enthousiastes.
Ce fut une danseuse célèbre que madame Céleste, daug son temps; elle brillait surtout dans les combats. Mais peu à peu l'embonpoint l'avertit de déposer la hache d'armes; le trop d'exercice amenait une santé considérable dans les jambes et les bras ; en femme prudente, la danseuse avait fait des économies qui lui permirent d'acheter le théâtre, où elle gagne beaucoup d'argent. Il est vrai que jamais je n'ai vu à Paris un directeur plus actif, un metteur en scène plus intelligent; madame Céleste mène tout, dirige tout, les danses, la pantomime, les costumes, les machines.
Il y a un siècle à peu près, un Anglais original s'avisa de faire construire un théâtre de farces et de pantomimes; il y logeait, y mangeait, y couchait; il faisait les pièces, les soufflait, dirigeait les acteurs. L'Anglais resta quarante ans sans sortir de son théâtre, qui devint tellement à la mode que longtemps de grands dignitaires anglais firent des démarches avant de pouvoir pénétrer auprès de l'excentrique directeur.
L'entrée du petit théâtre de farces était aussi avidement sollicitée que l'entrée du foyer de la danse de l'Opéra. On invitait partout le directeur à de splendides fêtes ou dîners; il refusa toujours. Pour vaincre sa sauvagerie, il fut convenu, finalement, que le samedi de chaque semaine serait célébré par un grand repas dans le théâtre. Là seulement, sept des plus grands noms de l'Angleterre furent admis à ces soirées, où se traitait, avec le sérieux que comporte un pareil sujet, Testbétique de la pantomime et des moyens qui peuvent contribuer à l'agrandir et la glorifier.
Madame Céleste n'est peut-être pas aussi grandement artiste que cet Anglais bizarre; mais elle se donne autant de mal. Elle aime son théâtre, adore la pantomime et la comprend.
Comme nous nous entendions avec madame Céleste! quelle aimable conversationniste ! Avons-nous causé de Tart! Quand je me trouve en face de semblables personnes, il me prend de fortes envies de mariage.
Cependant, nous étions deux principes en présence, deux >\ sternes aussi absolus que le bien et le mal, l'école classique et l'école romantique, l'école romantique et l'école réaliste, le beau et le laid, les matérialistes et les spiritualistes : naturellement madame Céleste représentait l'école anglaise, moi l'école française.
La pantomime anglaise est luxuriante d'extravagance; j'ai lait tout mon possible pour amener la logique dans la pantomime française.
Nous étions donc deux adversaires; mais les détails nous rapprochaient en enthousiastes tous les deux de l'art aimé, nous nous pardonnions nos systèmes en ennemis généreux.
C'est à Adelphi que je vis jouer, dans la loge directoriale, le Gnome protecteur. Je n'ai pas compris grand'chose à la [lièce, qui est incompréhensible; mais combien j'ai estimé les détails! Dés le prologue parut une jeune femme blonde
qui représentait la déesse des eaux ; elle semblait avoir des yeux tout exprès, de grands yeux bleus noyés qui semblent heureux au fond de la mer. Elle chanta une charmante petite mélodie anglaise qui me parut approuver les amours d'Harlequin et de Colombine.
Il faut voir les transports de ces deux jeunes amants si brillants de jeunesse et de costume. Harlequin semblait n'avoir qu'une paillette sur le corps, tant son costume en était saupoudré; agile, souple et ondoyant, il semblait un long et coquet poisson aux écailles scintillantes, nageant tranquillement.
Colombine avait le costume le plus coquettement voyant de théâtre : beaucoup de fard aux joues, de grands yeux noirs avec des cils aussi prononcés que ceux d'une femme de Constantinople : la bouche plutôt grande que petite, un nez plein de curiosité qui se redressait légèrement vers le cintre, tout le déhanché d'une danseuse espagnole.
Elle courait perpétuellement après Harlequin! c'était la femme qui aime, qui veut que tout le monde le sache, et qui le dit :
— Harlequin! criait-elle d'une singulière façon que la plume ne saurait rendre, car l'actrice semblait aspirer les deux premières syllabes harU, pour appuyer coquettement sur le quin.
Et elle lui sautait au cou, l'emprisonnait dans ses bras et l'embrassait avee une ferveur inconnue aux actrices parisiennes. J'ai beaucoup envié le sort de cet harV quin,- malgré son museau noir.
L'amoureuse Colombine n'avait qu'une jarretière qui appelait autant l'attention que ces beaux bracelets d'or massif que certains peintres italiens ont attachés beaucoup plus haut que le genou, sur la chair orangée des belles courtisanes vénitiennes.
Harlequin paraissait attacher un grand prix à cette unique
jarretière; il faisait les plus éloquentes déclarations tout le long de la pièce, et employait toutes les ruses d'un garçon (le noce de village pour arracher le ruban.
— llarl'quin! criait alors d'un joli ton de reproche la Colombine.
Et pour lui montrer qu'elle comprenait ses transports, elle lui sautait encore au cou, mais ne laissait pas prendre la jarretière.
Le gnome n'était protecteur que sur Taffiche; car il semblait mis au monde pour tracasser ceux qui Tentouraient. L'acteur qui jouait le gnome est un des plus remarquables mimes que j'aie jamais vus. Quand j'aurai dit qu'il avait un masque, on comprendra la difficulté d'être spirituel et grand conK'dien, la parole de la bouche étant interdite, ainsi que celle du visage.
La difficulté dans fart ne prouve rien. L'homme qui a deux bras et qui s'en sert pour jouer du violon naturellement m'est plus sympathique que le musicien qui épaule son violon derrière son dos. Je plains les personnes qui s'enthousiasment pour une mauvaise peinture, parce qu'elle est signée par un peintre né sans bras.
Aussi, l'Anglais ne m'a-t-il pas intéressé parce qu'il était spirituel ayant un masque; il m'a plu parce que, le masque faisant partie de son costume de gnome, j'ai retrouvé derrière ce masque un profond comédien.
Il est vrai que le masque était mobile ; il s'ouvrait vers la bouche et vers les yeux; mais le mime ne se servait de ces deux précieuses ressources qu'avec beaucoup de modération. Il apportait dans ses jeux de physionomie de carton la haute prudence de Deburau père, qui, par un simple clignement (le l'œil gauche, remuait la salle.
Le masque du gnome était vert pâle, avec des sourcils trèsbrillants et une petite flamme factice au bout du nez.
Si le mime ne pouvait se servir de sa figure, toutes les
expressions passaient dans les bras, et surtout dans les mains. Ce grand acteur, avec son costume rouge collant, son masque vert pale à long nez brillant et sa perruque rousse, dont chaque poil effaré se dressait comme ceux d'un chat qui trouve un chien devant son assiette, avait des manières d'un comique imprévu très-distingué, que je ne peux mieux rendre qu'en conseillant de regarder les nombreux types de Méphistophélès lithographies par Delacroix dans son Faust.
Les acteurs anglais et américains ont une qualité précieuse qui manque complètement aux meilleurs comédiens de Paris : la continuité du geste. Ils veulent être compris quand même, exagèrent le mouvement et le gardent.
Il est impossible de se tromper en voyant jouer un acteur de Paris ou de Londres; je ne parle pas de l'accent des deux nations, si différent ; et pourtant l'accent du geste est aussi significatif. Un jour, je remarquai dans les figurants des Funambules un acteur à qui on avait confié un petit bout de rôle de nègre ; le drôle était si comique, si saisissant (il n'avait pourtant qu'un parapluie à porter et que des coups de pied à recevoir), que je me dis qu'il y avait quelque chose de particulier dans ce corps.
Je demandai quelques renseignements ; on me dit qu'il était Américain. Je l'élevai au grade de Polichinelle ; il fut magnifique, inventa un cri cruel, remplit le théâtre de tapage. On l'appelait Derudder. Depuis, des régisseurs maladroits l'ont condamné à s'habiller en Arlequin. On mettait un comique brutal dans les habits d'un gracieux ; autant vaudrait faire jouer à Odry les rôles de jeunes premiers en bottes vernies, la bouche en cœur.
Les directeurs de théâtres sont bien coupables de laisser commettre de pareils crimes ; mais allez raisonner avec un directeur de théâtre !
Indépendamment de son talent de mime, l'acteur qui
jouait le rôle du gnome était clown. Je n'approuve pas la clownerie pure, et les pères qui font sauter leur famille en l'air m'inspirent assez de dégoût; mais j'aime dans la farce un acteur qui rompt un peu la monotonie de l'action par ({uelques souplesses divertissantes.
Le gnome recevait d'un brutal seigneur des quantités de coups d'épée; en sa qualité d'être surnaturel, aucun coup ne portail; l'épée lui traversait la poitrine, mais c'était tout comme si elle avait percé du brouillard. Le gnome, après avoir reçu ces bottes formidables, se mettait les poings sur les hanches, se dandinait, et ne paraissait guère plus contrarié qu'une jolie femme qui sourit à son miroir. Il reculait ainsi, en se déhanchant gracieusement, jusque vers le fond du théâtre, et, par un triple saut, revenait présenter sa poitrine au poignard avide du cruel tyran.
Le tyran était habillé de ce solennel costume d'Espagnol à crevés, invariablement couleur d'abricot, qui ne pourra pas plus disparaître de la scène que la maladie du corps de l'homme. Le tyran s'obstinait à vaincre son ennemi invisible; il jetait son épée et saisissait le gnome à bras-le-corps. — Ton corps est sou pie, tyran ! tu es rompu aux rudes fatigues de la guerre; tes poignets sont de fer comme ton cœur; tu n'en iras pas moins te promener les jambes en l'air, la tête on bas, appuyée sur la perruque hérissée du gnome !
Après divers combats merveilleux, le tyran se trouvait toujours honteusement vaincu, car il n'était pas fait à ces sortes de luttes; jamais il ne touchait terre, le gnome ignorant l'image figurée des poètes qui aiment faire mordre la pmissière à leurs héros. Le tyran se trouvait blessé d'avoir l'air de fuir, car les coups de pied du gnome ne s'adressaient jamais que par derrière. Faisant sans doute une trêve honorable, au tableau suivant on le voyait pair et compagnon avec le gnome qui apparaissait vêtu en bailli.
0 vertueux baillis Florian! baillis ivrognes de l'Opéra-
Comique! baillis coureurs qui en contez à Colette! vous seriez réunis tous ensemble, comme les légitimistes, les orléanistes, les conservateurs et les réactionnaires, se réunissent, à un moment donné, pour protester contre ce bailli anglais, aussi terrible à vos yeux que monsieur Socialisme aux yeux de la rue de Poitiers !
Le gnome avait passé négligemment la robe noire de la: magistrature ; il était tombé sur la première grande perruque venue; il marchait avec une haute canne à pomme d'ivoire. Et il se disait le bailli.
Sous la perruque à boucles noires, trop étroite, on voyait apparaître les longs poils rouges du gnome, roides comme des brosses ; les jambes rouges de l'être surnaturel, ses mains rouges aussi sortaient de la robe noire qui connaît des délits et des crimes du village, qui boit le vin du paysan, qui caresse les filles sous le menton. Et il se disait le bailli !
Était-ce la longue canne à pomme d'ivoire, accessoire traditionnel de tous les théâtres français, qui lui donnait cette insolence? On entend au loin le galoubet et le tambourin, autre tradition nuptiale. Les paysans et paysannes entrent en dansant; ils escortent la douce Colombine, pâle comme la neige, qui est forcée, par des parents avares, d'épouser le cruel tyran.
Le bailli range toute cette foule ; il fait le majordome, le maître de cérémonies; drapé dans son manteau noir, il prend de grands airs. Eh quoi! le village ne paraît pas étonné de ce bailli étrange! Colombine elle-même, qui laisse serrer sa petite main dans les pattes rouges du gnome, ne s'inquiète pas de l'être mystérieux au visage vert, livide, avec une flamme au bout du nez, qui a une double chevelure, une hérissée et une peignée, une rouge violent et une noire lustrée.
Non, non, non, ce n'est pas là le bailli de Salency, le bailli qui complimente, le bailli basse-taille qui dit aux paysans :
« Chantez, chantez ensemble, Et chantez tour à tour. »
^Ce à quoi les paysans ne manquent pas de répondre :
a Chantons, chantons enseml)lo, Et chantons tour à tour. »
|p Jamais les baillis français n'ont gratté avec leur index le bout de leur nez avec toute l'insistance du bailli-gnome ; mais cola se comprend : cette flamme brillante qu'il a au nez le brûle perpétuellement; ce n'est pas un ornement futile, croyez-le, c'est un châtiment. Les supplices de Tantale, Prométhée, Sisyphe, expliquent cette flamme placée cruellement dans un tel endroit par un génie supérieur.
Punch aussi gratte perpétuellement son nez comique. (Voir la couverture symbolique du Punch anglais.) Mais que de joie, que de finesse et de raillerie moqueuse dans ce grattage!
Personne de la noce, je l'ai dit, ne reconnaît le faux bailli; personne ne dévoile les mensonges de sa toilette. Luimême ne s'en soucie guère. Il jette sa canne à pomme d'ivoire, emblème aussi important que la chaîne des huissiers. Sa toque le gène; il s'assied dessus et aplatit la plume. Quand le tyran veut s'asseoir sous le dais avec sa jeune fiancée, il trouve le gnome qui, oubliant son rôle de bailli, se livre sur les tapis brillants à des sauts de carpe exagérés, à des jeux d'anguille nerveuse. Mauvaise société que celle du bairii î On le prie de signer le contrat, et sa signature est d'une suprême importance légale. Il se tord par derrière le dos du fauteuil et salit l'acte d'une signature grossière et insensée.
Il a trempé dans l'encrier sa griffe diabolique et signe avec son pied.
Et voilà ce qui fait l'importance de la pantomime et sa
grandeur, c est que rien ne s'explique. Personne moins que moi n'est intéressé dans la question: toute mon œuvre funambulesque est logique à désespérer Aristote. Mais je sais comprendre les beautés de mes adversaires et je sais les louer. Ainsi, d'abord le gnome combat contre le tyran; rien n'est mieux exposé ; dix minutes après, ils sont inséparables comme saint Antoine et son petit cochon. L'auteur ne l'explique pas. Le gnome s'habille en bailli ; les invités de la noce sont censés ne pas le reconnaître ; l'auteur ne l'explique pas encore. Au milieu de toutes ces indécisions, peut-être à cause de ces indécisions vagues et flottantes, le drame est complet et saisissant. Il y a bien peu de personnes à Paris qui comprennent ces sortes de^mystères dramatiques, et qui ont l'amour sincère de ces muets spectacles. En tête, je citerai Théophile Gautier et Gérard de Nerval, qui m'ont si puissamment aidé dans mes efforts; et, à côté d'eux, mon ami Baudelaire, dont je veux citer un fragment inédit, tiré d'un livre sous presse depuis dix ans seulement : De la Caricature, et généralement du comique dans les arts. Ce qu'il a dit du Pierrot anglais, nul ne saurait mieux le dire, et je n'ai pas essayé de lutter avec lui :
« Le Pierrot anglais n'est pas le personnage pâle comme la lune, mystérieux comme le silence, souple et muet comme le serpent, droit et long comme la potence, auquel nous avait accoutumés Deburau. Le Pierrot anglais arrive comme la tempête, tombe comme un paquet, et quand il rit il fait trembler la salle. Ce rire ressemblait à un joyeux tonnerre. C'était un homme court et gros, ayant augmenté sa prestance par un costume chargé de rubans superposés, qui faisaient autour de sa personne l'office des plumes et du duvet autour des oiseaux ou de la fourrure autour des angoras. Pardessus la forme de son visage, il avait collé crûment, sans gradation, sans transition, deux énormes plaques de rouge pur. La bouche était agrandie par une prolongation simulée H
des lèvres, au moyen de deux bandes de carmin ; do sorte que, quand il riait, la bouche avait Tair de s'ouvrir jusqu'aux oreilles. Quant au moral, le fond était le même que celui que nous connaissons : insouciance égoïstique et neutralité. ïndè, accomplissement de toutes les fantaisies gourmandes et rapaces au détriment, tantôt de l'Arlequin, tantôt de Cassandre et de Léandre. Seulement, là où Dcburau eut trempé le bout du doigt pour le lécher, il y plongeait les deux poings et les deux pieds, et toutes choses s'exprimaient ainsi dans cette singulière pièce avec emportement : c'était là le vertige de l'hyperbole. Pierrot passe auprès d'une femme qui lave le carreau de sa porte; après lui avoir dévalisé les poches, il veut faire passer dans les siennes l'éponge, le balai, le paquet et l'eau elle-même.
« Pour je ne sais quel méfait, Pierrot devait être finalement guillotiné. Pourquoi la guillotine au lieu de la potence, en pays anglais? Je l'ignore; sans doute pour amener ce que l'on va voir : l'instrument funèbre était donc amené sur les planches; après avoir lutté et hurlé comme un bœuf qui sent l'abattoir. Pierrot subissait enfin son destin. La tête se détachait du cou, cette grosse tète blanche et rouge, et roulait avec bruit devant le souffleur, montrant le disque saignant du cou et la vertèbre scindée. Mais voilà que subitement, ce torse raccourci, mû par la monomanie irrésistible du vol, se dressait, escanTotait victorieusement sa propre tête, comme un jambon ou une bouteille de vin, et se la mettait dans sa poche. Avec une plume, tout cela est pâle et glacé; que peut la plume contre une pantomime?
« La pantomime est l'épuration de la comédie. C'en est la quintessence, c'est l'élément comique pur, dégagé et concentré. Aussi, avec le talent spécial des acteurs anglais pour l'hyperbole, toutes ces monstrueuses farces prenaient une n'-alité étrangement saisissante. »
Ce que le poëte a si bien exprimé en ces lignes, madame
Céleste n'aurait pu le dire en termes aussi éloquents; mais elle en avait tout le sentiment. Je lui donnai à lire mes Feuilletons sur la pantomime anglaise, qui relataient les désagréments survenus au théâtre Adelphi, à mon acteur favori d'alors, Paul Legrand. Il est bon de dire qu'en 1847 je ne connaissais pas les mimes anglais, et que, sans point de comparaison, j'étais trop décidé à donner l'avantage aux acteurs français. Madame Céleste ne m'eût pas soumis ses justes appréciations, que je serais revenu tout seul à la vérité, à savoir combien est grande la supériorité, en science mimique, de l'Angleterre sur la France.
Paul Legrand ne fut pas tout à fait chuté à Londres, par esprit de nationalité, mais par un certain sentiment de l'art.
Il entre donc en scène : étonnement des matelots anglais qui peuplent la salle. « Il ne ressemble guère à notre Pierrot.— Qu'il est maigre ! — Qu'il est long ! — Qu'il est pâle î » Telles sont les premières impressions du public, qui, après la première surprise, se dit : — Il est long, mais il est souple. Il va se traîner tout à l'heure comme Hamlet dans la scène des comédiens. Comme il va sauter; c'est une vraie plume! Et le public attendait toujours les dislocations de ce long corps pâle, qui cherchait des gestes spirituels de comédien, de fines intentions, sans se douter des désirs du public.
Et puis, le mime français respirait l'inquiétude de la salle. Où était ce public enthousiaste des Funambules, qui envoie, les belles dames des bouquets et des oranges, les gamins des pommes? Les Anglais attendaient le clown et ne trouvaient qu'un comédien intelligent, qui n'osait désarmer le public en lui envoyant un de ces pieds de nez si chéris du paradis des Funambules. L'acteur, habitué à de sympathiques indulgences, perd la tête en face d'un jury sérieux. Madame Céleste trouva le vrai mot pour peindre nos acteurs de pantomime.
— Ils sont trop paresseux, dit-elle, voulant rendre par
M CONTES D'AUTOMNE. t>llO
celte accusation capitale (juc la clownerie fait essentiellement partie de l'art mimique. Théophile Gautier était bien (lu même avis quand il conseillait à Paul, lors de ses débuts, d'étudier, dans le silence du cabinet, les mystères de la boxe et de la savate, exercices qui donnent de l'intelligence et de la souplesse aux membres.
Madame Céleste s'occupait des mille choses pratiques de son théâtre; ses préceptes resteront longtemps gravés dans mon esprit. Je ne peux écrire tous nos entretiens; mais la savante institutrice m'a fait cadeau d'une espèce de secret, de recette, qui pourrait se vendre bien cher aux danseuses célèbres et que je dévoile aux aveugles de la barrière de Fontainebleau, qui exercent leur métier de reboitteur on dépit de la Faculté de médecine.
11 est souvent arrivé qu'un danseur, en retombant sur SCS pieds, ait le malheur d'attraper une foulure, une entorse ou tout autre désagrément, qui arrête les représentations d'un ouvrage important, fait nuisible aux auteurs et aux directeurs de théâtre. Le jour de la représentation des Tr(jis Filles à Cassandre, pantomime bourgeoise, le Pierrot, Paul, fut pris d'une entorse qui le tint huit jours au lit. Aux Funambules, cet accident vient du plancher, qui est divisé en tant de trappes, qu'il semble un jeu de patience propre à exercer d'aimables enfants à la géographie.
— Mais, généralement, me disait madame Céleste, les chutes proviennent de la mauvaise position du pied, qui, ne se présentant pas directement vers la terre, lorsque le corps retombe, tourne, plie et succombe sous le poids qu'il reçoit.
— Vous pouvez en croire une ancienne danseuse, ajoutait-elle; la plante du pied est la seule base du danseur; il doit se servir de tous les doigts de ses pieds comme d'autant de branches dont l'écartement sur le sol augmentant l'espace de son appui, affermit et maintient son corps dans l*équilibre convenu .
La directrice appelait cela mordre les planches. Elle prétendait que les danseuses qui ne mordaient pas le parquet avec leurs cinq doigts perdaient leur pied. Le pied s'arrondissait, variait sans cesse et de côté, du petit doigt au pouce, du pouce au petit doigt. Madame Céleste, autant que la majesté de ses formes le lui permettait, cherchait à exécuter ses théories, et je pus comprendre l'espèce de roulis occasionné par la forme convexe que l'extrémité du pied prend dans cette position et qui s'oppose à toute stahilité.
— Les chevilles chancellent et se déplacent, disait madame Céleste, quand la masse tombe d'une certaine hauteur et ne trouve pas dans sa base un point pxe capable de la recevoir et de terminer sa chute ; toutes les articulations sont blessées de ces ébranlements. C'est alors, continua l'intelligente artiste, que les danseurs comprennent le danger; ils font de vains efforts pour trouver une position ferme, et ils attrapent une entorse.
— Ne croyez-vous pas, dis-je à madame Céleste, que ces accidents viennent non-seulement de la maladresse, mais encore de la faiblesse des muscles?
— Souvent cela arrive, dit-elle ; aussi le fameux faiseur de ballets Noverre recommandait-il aux danseuses une vie pure et honnête. Mais qu'il est difficile de faire comprendre cela à des gens qui n'ont pas l'amour de l'art! Enfin, l'entorse est attrapée, il faut la guérir immédiatement. Un de nos acteurs a trouvé le remède.
— Vraiment, vous avez un remède, quand la médecine et la chirurgie sont également impuissantes à guérir le mal?
— Dans le temps, dit madame Céleste, j'ai bien souffert d'une foulure. Un bain de pied, à l'eau glacée, des compresses d'eau-de-vie camphrée, du repos, le fameux mot de la médecine, voilà tout ce que mon docteur me conseillait. Comprenez-vous ma position! Six semaines dans mon lit, essayant tous les matins de nouvelles frictions, et sachant qu'une autre
danseuse jouait mon rôle et était applaudie tous les soirs. C'était affreux!
— Oh! je connais ces souffrances, dis-je; j'étais parti pour faire un tour dans les montagnes d'Auvergne, je me prends le pied dans une de ces maudites pierres qui abondent par là à tel point, que je crois que c'est là le pays où Deucalion semait ses pierres. Ce sont des nids à entorses; j'en rencontre une formidable. On appelle les médecins, qui me conseillent également de me reposer. Il y a dans la ville du Puy des religieuses, maîtresses d'école, qu'on appelle en patois des rotibiaqiLes ; elles se mêlent un peu de médecine naturelle et passent pour très-fortes dans la guérison des entorses. La roubiaque me tire la jambe dans tous les sens; un moment j'ai cru que j'étais bossu et qu'on me mettait dans une machine orthopédique! Eh bien, rou* biaque et médecin ont échoué devant l'entorse.
— A une répétition, dit madame Céleste, le Punch se trouva le pied pris dans un cossoir; nous appelons cossoir les rainures étroites dans lesquelles glissent les coulisses. Il jette un cri : « Oh! » et il tombe sur le plancher, pâle et émotionné. On va chercher une voiture, et on l'emmène. Comment faire? Toute la pièce était écrite pour le Punch. Le remplacer, je ne pouvais y songer ; il était adoré du public. A cinq heures du soir, j'allais annoncer relâche lorsque je vois arriver le Punch tout aussi gai qu'à l'ordinaire, et il me salue par un saut énorme :
— Et l'entorse? mon ami.
— Je la nourris, dit-il.
En effet, sa jambe était un peu plus grosse qu'à l'ordinaire.
— Et tu pourras jouer ce soir?
— Sans doute, me dit-il.
— Qui est-ce qui t'a guéri aussi vite, mon pauvre garçon?
A cela, il me répond en relevant son pantalon, son bas, et en déliant des bandelettes qui cachaient, vous ne devineriez jamais, la singulière emplâtre du Punch.
— Oh ! je ne devinerai rien.
~ C'était un hareng.
— Un hareng! m'écriai-je.
— Oui, dit madame Céleste, un hareng frais fendu par le milieu dans la longueur, et qu'il s'était appliqué vif sur la peau.
— Un singulier remède, dis-je.
— Il paraît que ce remède est très-employé par les Américains, et je vous conseille de l'indiquer à vos mimes des Funambules.
— Mais jamais mes célèbres danseuses ne consentiront à s'appliquer un hareng autour du mollet.
— Bah ! dit madame Céleste, six semaines au lit, c'est dur, un hareng n'a rien de bien méchant; d'ailleurs, vous avez vu miss Fleming, la Colombine, une femme qui a l'air si vaporeux dans ses rôles de fée, voilà ce qu'elle a dit en admirant la guérison du Punch : « Puisque ce hareng fait tant d'effet à l'extérieur, il doit être encore plus actif à l'intérieur ; pour prévenir les entorses, j'ai envie de manger tous les matins un hareng. »