‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 43 sur 51 · SUITE DES PROPOS AMOUREUX · texte numérisé non relu

SUITE DES PROPOS AMOUREUX

Au mois d'août dernier Antoine me racontait ceci : « Tu sais que mon père perdit tout d'un coup sa fortune et m'annonça brusquement cette nouvelle qui allait changer complètement mon sort. J'avais jusque-là été habitué à vivre indépendant, dépensant huit à dix mille francs par an ; ce fut pour moi un coup de marteau. Que faire dans Paris, moi, habitué à un certain luxe, aimant les arts, ne sachant me refuser aucun plaisir, adorant une femme de théâtre qui faisait semblant de m'aimer?... Je restai anéanti sur le moment, et, quand le courage me revint un peu, je pensai à mille réformes essentielles dans mon logement, dans ma toilette et dans ma table; continuer de vivre comme par le passé était seulement possible pendant un ou deux ans, à l'aide de mon crédit, mais c'était tomber dans la dette, un gouffre qu'on ne comble jamais. Je passai des journées à faire des calculs et des additions, car je voulais arriver à une vie honnête avec douze cents francs par an. Un de mes amis m'aida dans les plans de réforme, c'était un charmant garçon qui avait passé par tous les degrés de la vie parisienne la plus pénible, et qui, à force de courage et

de travail, s'était créé une existence honorable. Il me donna tout d'abord le conseil de ne pas rester plus longtemps dans mon logement : « Rien ne t'attristera, me dit-il, comme ton riche mobilier, ton salon avec ses curiosités, ta chambre à coucher élégaft te. Il faut couper dans le vif et avoir le courage de vendre tout. Laisse-moi faire. » Combien je dois à cet ami qui se montra aussi cruel qu'un chirurgien sur le moment, mais qui me guérit! Un matin, il arriva avec des marchands de meubles et traita sans pitié de tout le mobilier; il ne laissa pas an chiffon. Quand je réclamai pour mon lit, pour un tableau, pour un fauteuil, il me disait : a Mon cher, un homme ruiné, et qui veut refaire sa vie, ne doit pas songer au passé : que rien dans ton nouveau logement ne rappelle ton ancienne aisance, autrement tu tomberais dans l'amertume, tu aurais des jours de regrets : je veux que tu changes complètement de peau et que tu me promettes de penser à l'avenir, jamais au passé. Ton lit est trop beau pour ton nouveau logement, on s'enfonce trop dans tes fauteuils, tout cela porte à la paresse et tu n'as plus le moyen d'être paresseux. Tu vas partir d'ici sans qu'on soupçonne ton changement de fortune, tu n'auras pas à rougir devant tes concierges. Le plus difficile est de rompre avec cette créature; mais tu dis qu'elle ne t'aime pas. Sois homme huit jours, au bout de huit jours tu seras étonné combien la vie simple a de charmes. » Mon ami prêchait d'exemple; il n'était pas moraliste ennuyeux, au contraire, il avait passé par tous les orages de la vie parisienne, et il avait pu s'en retirer à temps en conservant une grande simplicité dans les mœurs.

a II me conduisit dans une maison de la rue Montmartre, dont l'entrée était propre et où il m'avait loué un appartement de cent francs par an. Je riais en chemin de cet appartement dont je mç faisais une idée bizarre. Dire à un homme qui a eu dix mille livres de rentes qu'il va habiter

un logement de cent francs par an, c'est se moquer de lui. Nous autres, tant que nous sommes riches, nous ne savons rien de la vraie vie. Nous connaissons le boulevard des Italiens, le c^fé de Paris, l'Opéra, les Italiens, et tout ce qui se passe en dehors nous étonne. Mais mon ami était malin comme une grisette; la nécessité lui avait fait connaître le Paris à bon marché dans sa jeunesse, et il se serait trouvé richissime avec huit cents francs de rente. Il est bien certain qu'il ne faut pas avoir de folles passions, cependant il en avait eu. «J'ai beaucoup aimé, me disait-il; seulement, là où les autres dépensent de l'argent, je dépensais du temps, et on m'aimait plus pour le temps dépensé que si j'avais apporté des trésors. » Il me conseillait de me promener le soir dans la rue Saint-Denis ou la rue Saint-Martin, c'était là seulement, à l'entendre, qu'il existait encore un peu d'amour. Une grisette qui travaille toute la semaine douze heures par jour, est heureuse d'aimer le dimanche; elle est trop occupée pour penser à mal, et, si elle trompe, elle trompe moins que les autres femmes.

« Mais j'avais renoncé aux femmes pour le moment, tel n'était pas mon but. Je rêvais une place de quinze cents francs, qui me permettrait de faire des économies. A trente ans, je devais recommencer une vie qu'il est si facile de mener à dix-huit ans. Gela m'eût rempli d'amertume si j'avais été seul, mais le dévouement de mon ami me fit passer par-dessus ma fortune perdue. Je fus tout surpris, en montant l'escalier de mon nouveau logement, de ne pas trouver fatigants les six étages qui conduisaient à ma chambre. Tout vous frappe dans ces moments : la portière, à qui mon ami avait donné seulement trois francs de denier à Dieu, au lieu de me recevoir en homme pauvre, me salua poliment. C'était une femme d'une trentaine d'années, pâle et souffrante, qui donnait à manger à unQ enfant de quatre ans. Au lieu de ces portiers insolents qui ne rêvent que de lever

un tribut sur les locataires, je rencontrai une femme intéressante, dont la figure ajinonçait plus d'un chagrin.

« La maison était tenue avec une grande propreté, l'escalier frotté jusqu'à ma porte. En entrant, je fus plus charmé que si j'entrais dans un palais : on eût dit une petite cha-. pelle, tant l'ameublement était doux et blanc. Les murs avaient été recrépis nouvellement à la chaux; des rideaux blancs cachaient à moitié un lit de fer. D'autres rideaux blancs pendaient également à la fenêtre, qui laissait passer un jour gai et vif. Une petite cheminée en bois noir bien verni faisait -contraste avec les murs blancs,' et le seul mobilier était une table et deux chaises de bois blanc. Je ne pus retenir un cri d'admiration. « Oh! que c'est joli! » dis-je à mon ami en lui pressant les mains.

« Trouver tout d'un coup dans Paris une chambre ainsi meublée, c'est un rêve charmant, c'est la cellule du moine sans le couvent, c'est la pureté à la place de la débauche. (( Comme on doit travailler paisiblement ici ! pensais-je, et que l'homme va souvent chercher loin le bonheur! » Quelle délicatesse de la part de mon ami, qui avait trouvé le seul moyen de me rendre heureux! Il ne dit pas un mot et ouvrit la fenêtre. On voyait un bout de la butte Montmartre et trois petits arbres grêles qui ressemblaient un peu à dos balayettes; n'importe, c'était encore la campagne. Jamais je ne me suis senti aussi heureux qu'en entrant dans cette chambre; j'avais oublié la perte de ma fortune, je me sentais un homme plein de courage, de force et d'activité. J'aurais porté des paquets sur le dos dans Paris pour pouvoir me reposer le soir dans mon lit blanc. 11 faut avoir \i'cu dans le luxe parisien, avoir été entouré des objets de mauvais goût que la mode impose, pour comprendre^le < liarme de cette jolie chambre aux rideaux blancs. Rien n'aurait pu me remonter le moral à cette époque; mon ami • i.iit un bien grand médecin.

« Mou projet alors était de vivre de copies, car je ne voulais pas entrer dans une administration, je tenais à ma liberté, et une maison de commerce m'avait déjà fait quelques ouvertures pour mettre au net des livres de commerce dont les écritures étaient en retard de près d'un an. Avec mon éducation de collège, c'était ce que je pouvais faire de mieux. Mon ami, du reste, veillait sur moi; au milieu de toutes mes connaissances, il était le seul à qui j'avais confié la vérité de ma situation. Il m'écouta, ne me fit pas grande morale, me montra ce qui restait à faire à un honnête homme, et je vous ai dit comment il s'était conduit. Ayant donc pris possession de mon logement, je consacrai le reste de la journée à faire différents achats : plumes, papier, encre et les cinquante petits objets dont on a besoin quand on emménage.

« Je passai la soirée à écrire à mon père une longue lettre, dans laquelle je lui annonçai ma nouvelle vie, mes plans de réforme et la voie sérieuse dans laquelle j'allais entrer. La vente de mon mobilier avait produit deux mille et quelques cents francs. J'envoyai mille francs à mon père, et je vous jure que jamais je n'ai été aussi heureux de ma vie. Lorsque je vivais dans le luxe et le plaisir, il m'arrivait rarement de penser à mon père; si quelquefois son souvenir me traversait le cerveau, j'étais souvent trois mois sans lui écrire. En été, j'allais passer quinze jours auprès de lui, autant pour me délasser de la vie parisienne que pour le voir. Je ne pensai réellement à mon père que quand sa ruine entraîna la mienne, et je me chagrinai plus encore pour lui que pour moi. J'étais jeune, je pouvais recommencer ma vie; mais lui qui avait été habitué à vivre entouré d'ouvriers, c'était son plaisir; lui qui restait en province, montrant sa misère à tous, au lieu de la cacher comme je pouvais le faire à Paris!

« Cette longue lettre me prit trois heures, car je cherchai

sans phrases à faire passer dans Tesprit de mon père la tranquillité que je trouvais en moi, et je me couchai pour la première fois, depuis ma jeunesse, l'esprit content. Vers les six heures du matin, je fus réveillé par un chant pur et jeune qui tenait autant de l'oiseau que de la jeune fille. Je crus d'abord que je revais et j'ouvris mes yeux tout grands. Le chant continuait avec un timbre si clair, que jamais je n'en avais entendu de pareil. Il faut se reporter à ses jours de jeunesse pour retrouver une impression d'une telle fraîcheur : les cloches qui annoncent les œufs rouges et le jour de Pâques, les fanfares d'une musique de cavalerie qui arrive en province par un beau soleil, les carillons du jour de l'an, ces petits plaisirs qui paraissent si grands, ces premières sensations qui ne s'effacent jamais, me revinrent dans l'esprit et me rappelèrent mes dix premières années si heureuses. C'était une voix gaie et capricieuse, éclatante de jeunesse, qui descendait par ma cheminée. J'aurais habité un- chenil avec plaisir à la condition d'entendre cette voix toute la journée. J'écoutai attentivement ce joli ramage, car on ne peut appeler une chanson des caprices sans paroles qui sortaient du gosier de la jeune fille. Elle était jeune et non mariée évidemment. Cette circonstance de la voix descendant par la cheminée me donna à penser qu'il y avait encore un étage au-dessus du mien.

« J'avais une voisine.

« La voisine! n'est-ce pas ce qu'il y a de plus joli dans la vie de jeune homme? c'est presque une famille. Toute la fraîcheur et la gaieté contenues dans ce mol de voisine f'chappent aux gens riches qui se saluent à peine en se rencontrant sur l'escalier. Jamais je n'avais eu de voisine dans mes anciens logements, ou je ne les avais pas remarquées. Me levant à midi, et ne rentrant qu'à deux heures du matin, je ne songeais guère à ceux qui demeuraient à côté de moi. Il faut, pour comprendre une voisine, ne pas quitter

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sa chambre, être interrompu dans ses occupations par le bruit qu'elle fait à côté de vous ou au-dessus de votre tête. ' (( Je me levai doucement et j'allai ouvrir ma porte afin de me rendre compte qu'il existait un septième étage ; mais le bruit que je fis en faisant tourner la clef dans la serrure arrêta immédiatement la chanteuse, ce qui me causa un vif déplaisir. Je n'en remarquai pas moins un escalier de meunier ajouté après coup, dont les marches, presque perpendiculaires au sol, se perdaient dans l'ombre d'un corridor étroit et devaient mener à une mansarde. Ma voisine n'était pas riche bien certainement; à en juger par la modicité du prix de mon logement, le sien ne devait coûter qu'une soixantaine de francs par an. Je me représentai sa chambre en étudiant la mienne, dont les angles formaient déjà un certain coude vers le plafond et dont la continuation promettait à l'étage supérieur une mansarde avec les caprices ' imposés par la toiture.

(( J'étais déjà puni de ma curiosité, puisque le chant avait cessé, non pas que j'eusse eu l'intention devoir la figure de la chanteuse, et je me promis bien, si la chanson reprenait dans là journée de retenir mon souffle, afin de ne pas effaroucher ma voisine. Je me mis au travail, et j'oubliai, dans l'application de ma ténue de livres, la jeune fille. De la journée je n'entendis plus rien et je me couchai avec un petit regret d'avoir ouvert ma porte le matin. Le lendemain, à six heures précises, au moment où le soleil s'avançait par ma fenêtre et formait un angle sur le mur, la jolie voix recommença comme la veille, peut-être plus pure encore que la veille. Il me semblait voir la folle gaieté d'un chien qui suit son maître à cheval et qui fait mille tours capricieux dans la campagne. Il n'entrait pas dans ces mélodies de souvenirs d'airs connus ni de ces grandes musiques prétentieuses d'opéras; c'était avec ses tournures parisiennes quelque chose de naïf, comme les airs que sifflent les garçons

(le charrue. Le sentiment, la mélancolie n'avaient pas plus (le part dans les roucoulades de la jeune fille que le rossignol nen met dans son gosier; c'étaient des sons francs, simples et gais comme une fleur. Le bonheur, la santé, le travail, la jeunesse, formaient la base de ces chansons.

« Combien je pensai à mon ami et combien je le remerciai de m'avoir trouvé cette chambre où je vivais si heureux et où j'étais réveillé par un si doux réveille-matin 1 car jamais la voix ne manqua à six heures ; elle arrivait avec le soleil. « Ma voisine doit être bien jolie, pensais-je ; si elle était laide, on se serait moqué d'elle, on le lui aurait dit et il en resterait quelque tristesse dans son caractère ; ses chants s'en ressentiraient également. Quant à la jeunesse, elle a dix-sept ans, le timbre desavoixl'indiqueassez. » Et je m'en faisais une image particulière dans laquelle je portais toute mon attention sur le cou. Combien devait être délicate et fine l'enveloppe de ce gosier par où le son sortait si pur et si frais ! Je me figurais un cou un peu élancé, délicat, ni trop long ni trop court, qui portait une petite tête spirituelle, rieuse ; des lèvres roses, une fossette au menton et deux autres aux joues, des cheveux pas trop noirs, châtains, les yeux un peu petits, mais pétillants de gaieté et de jeunesse. Les habits, je n'avais pas besoin de les voir pour être certain de leur coupe et de leur couleur : un petit bonnet à rubans, plutôt sur le derrière que sur le milieu de la tête; la robe en toile, à carreaux écossais pas trop larges; un fichu de soie de brillantes couleurs, qui laisse voir la naissance du cou et la blancheur de la poitrine ; les mains alertes avec l'index vertueux, picoté par les aiguilles et offrant un endroit aussi dur qu'une râpe à sucre. L'ameublement n'aurait pas coûté cinq minutes d'enregistrement à un huissier : il devait se composer d'un pot de fleurs, d'un lit de sangle, (l'un grand balai, d'un petit plat de fer-blanc, d'une bouilloire, d'une marmite. en terre et d'un saladier en osier.

« Je n'eus pas grand mérite à deviner la batterie de cuisine; le matin, après la chanson qui durait jusqu'à huit heures, sur le petit palier en haut de Tëchelle de meunier, je savais quand ma voisine allumait son réchaud, car il arrivait jusqu'à ma porte des senteurs de légumes frais, quand elle levait le couvercle de la marmite ; quelquefois c'était un grésillement de beurre frissonnant dans un plat de ferblanc, et j'entendais le petit coup sec que produisent deux œufs choqués l'un contre l'autre. J'étais arrivé aune grande finesse d'ouïe ; caché derrière ma porte, j'entendais tout ce qui se passait au-dessus de moi, jusqu'au sifflement produit dans l'air par le saladier d'osier qu'on secoue. Ma voisine sautait plutôt qu'elle ne descendait les marches de l'escalier; elle faisait moins de bruit qu'un oiseau passant d'une branche à une autre. Les moindres événements prenaient d'énormes proportions dans ma vie tranquille. Je sus le jour où elle avait mis des souliers neufs, à un certain couinement qui est la chanson du cuir neuf.

K Un matin, je dis à la portière : « — Qui est-ce qui chante donc ainsi au-dessus de ma tête? — C'est une ouvrière, monsieur ; je lui dirai de se taire. » Je me sauvai, effrayé de cette réponse, en colère contre moi d'avoir cherché à pénétrer dans l'existence de ma voisine. « Elle va lui dire de ne plus chanter, pensais-je, mon plus grand bonheur, et c'est moi qui en serai la cause. » J'entendais le dialogue entre la jeune fille et la portière : « Mademoiselle, le monsieur d'en dessous se plaint que vous l'empêchez de dormir le matin, tâchez donc de chanter moins fort. )) Peut-être menaçait-on ma voisine du propriétaire, terrible titre qui en impose tant aux locataires des mansardes. Que va penser de moi cette jeune fille? Elle me prendra pour un homme ennuyé, peut-être âgé, qui souffre des plaisirs de la jeunesse et les regarde d'un œil chagrin. Je marchai dans Paris sans trop savoir où me portaient mes

. idées amères; je me trouvai dans la position d'un homme qui s'écrie Tété: « Quel diable de soleiP » et qui, à partir de cette parole, ne voit plus revenir le soleil. L'ombre, et pis que l'ombre, des brouillards perpétuels remplissent son esprit. Qu'un mot est imprudent quand on ne songe pas vivement à le corriger par un autre mot. Pourquoi n'avais-je pas dit à la portière : « Au contraire, madame, la gaieté de ma voisine me plaît beaucoup, et vous seriez bien aimable de le lui dire. »

« Je rebroussai chemin pour aller porter cette réponse à la portière; mais je fus arrêté immédiatement par cette idée : on croira que c'est une déclaration indirecte à ma \oisine, un moyen adroit d'entrer en connaissance, et je rougirai de paraître vouloir employer une honnête personne comme cette portière à se charger d'un tel message. D'ailleurs, j'étais sorti depuis deux heures déjà; ma voisine était rentrée ou descendue, et sans doute elle avait reçu l'avertissement de ne plus chanter.

« Est-ce que j'aimerais cette jeune fille que je n'ai jamais vue? Cette question me remua violemment. Il y avait si longtemps que je n'avais aimé purement; à peine, en fouillant dans mes souvenirs, apercevais-jeune jeune fille qui faisait sa première communion en même temps que moi et qui était restée depuis vingt ans dans ma tête avec ses habits blancs et sa candeur de dix ans. J'avais souri une fois en la regardant, et elle me rendit mon sourire ; telle était la seule fraîcheur qui coulait et se perdait au milieu de mes impures ;tmours de vingt à trente ans. Les sept ou huit femmes que j'ai aimées ne m'ont laissé que des tristesses et des amertumes; il est vrai que c'étaient des femmes artistes, des femmes de théâtre, et que l'art empoisonne ses prêtres. Qu'il doit être doux d'aimer une jeune fille naïve qui ne sait rien ni du théâtre ni du roman, qui a des impressions fraîches et naturelles au milieu de Paris'. Je n'avais pas besoin d'al-

1er rue Saint-Denis, comme me l'avait recommandé mon ami, à la chasse à la grisette; j'avais un trésor sous la main... Toutes ces réflexions dansaient dans ma tête et prolongèrent ma promenade que j'avais menée jusqu'à la place de la Bastille sans m'en apercevoir. En rentrant, je forçai le pas afin: de ne pas connaître de ma portière le résultat "de ses paroles^ à ma voisine. Je passai une mauvaise nuit, agité et préoccupé, car, à six heures du matin, mon sort allait se décider. Si la jeune fille ne chantait pas, j'étais perdu. Quoique mon sommeil eût été un peu fiévreux , à cinq heures du matin j'étais réveillé, jamais heure ne me parut si longue. Justement, le soleil ne se montra pas ce jour-là ; de gros nuages tristes reflétaient la situation de mon esprit, et par extraordinaire la nature semblait complice de ma situation, ce qui me parut du plus mauvais augure.

(( Tout d'un coup la voix éclata plus joyeuse que par le passé, les modulations étaient plus capricieuses, le son avait plus de force. Je sautai en bas de mon lit; si la jeune fille avait été en face de moi, je me serais mis à ses genoux et je lui aurais dit : « Merci ! » Que ces petits bonheurs sont grands, et combien ils paraîtront ridicules à beaucoup de gens î Cette voix a cependant été le plusgrand bonheur de ma vie, peut-être parce qu'il a été le plus pur. La voix chantait toujours, et j'y découvrais des sentiments inconnus; peut-être y avait-il un peu d'ironie pour le monsieur du dessous. Par moments, je pensais que je poussais un peu loin mon analyse musicale; je me forgeais sans doute des idées, car il était possible que la portière n'eût rien dit à la voisine. Et elle continuait à chanter comme par le passé, pour se distraire^ et sans y apporter d'idées moqueuses. Le plaisir dont on se croit privé pour jamais est si grand quand il revient, qu'il double de puissance ; c'est ce qui fait que les amants aiment tant à se fâcher pour se raccommoder.

« Je devins sérieusement amoureux de ma voisine et

j'attendais ses entrées et ses sorties avec impatience ; par un caprice singulier, je ne voulais pas la voir, trop heureux du portrait que je m'étais fait en moi. Elle est jeune, elle est jolie, elle est sage. C'était surtout sa sagesse qui m'étonnait : pas le plus petit amant! Car supposer un amant au dehors, c'était impossible ; elle sortait peu, sans doute pour reporter son ouvrage, et jamais je n'avais entendu quatre pas dans l'escalier. Le plafond n'était pas assez épais pour que je n'entendisse pas un homme marcher-dans sa chambre. Par la cheminée, j'entendais tout ce qui pouvait se dire dans la mansarde ; j'étais tranquille de ce côté. Mais quelle singulière existence que celle de cette enfant seule, vivant tranquillement dans une petite chambre au septième étage et ne rentrant pas plus tard les dimanches que les jours ouvriers! Elle n'allait même pas au bal ; c'était une orpheline. Qui est-ce donc qui avait pu Télever dans des principes aussi sages? Voilà pourtant le Paris qu'on appelle corrompu et où on rencontre encore des grisettes vertueuses !

« Comment faire pour la voir, la rencontrer, lui parler? .le peux tenir ma porte entr'ouverte et attendre qu'elle descende; aussitôt je sors, je me trouve face à face avec elle sur le palier qui est si étroit, je lui dirai bonjour, entre voisins cela est permis. Je descends avec elle les escaliers; nécessairement dans la rue je vais de son côté ; nous causons, je lui parle de sa jolie voix et je demande la permission d'aller quelquefois lui rendre visite. Non, cela ne vaut rien, j'emploierai le moyen des allumettes, un moyen bien vieux, qui a toujours réussi et qui existera toujours quand un jeune homme demeure à côté d'une jeune fille. Rien n'est plus naturel au sixième étage : « Mademoiselle, auriez-vous la complaisance de me faire cadeau d'une allumette? — Certainement, monsieur. — Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, mademoiselle, mais nous demeurons si haut qu'il est dur de descendre six étages

pour acheter des allumettes. — Tout à votre service, monsieur. )) Il faut être niais pour s'en aller aussitôt le cadeau de Tallumette, on trouve le logement de sa voisine très-gai, l'air du premier étage en descendant du ciel est toujours si pur ; si la voisine est couturière, il est rare qu'un garçon seul n'ait pas quelques petits points à raccommoder à la doublure de son habit, un bouton à rattacher... Les paroles diplomatiques échangées, on fait des compliments ; jamais une femme né se blesse d'un compliment.

a Décidément, pensais-je, j'irai demander des allumettes.

« Tout d'un coup il s'éleva une voix en moi, qui n'était autre que ma conscience qui se réveillait. Elle avait l'air chagrin et bon qui lui est habituel, car je l'ai habituée à voir plus d'une méchante action ; elle en pleure silencieusement, mais le lendemain elle revient avec sa douceur et me tient rarement rancune du passé. Ma conscience me montra une jeune fille qui dormait tranquillement, les lèvres entr'ouvertes laissant passer un sourire, sa tête était appuyée sur son bras; elle rêvait de fleurs, d'arbres, de fontaines. Le jour venait lentement d'abord avec son manteau grisperle couvert de rosée ; dans le lointain un trait aurore se dessinait à l'horizon, les oiseaux secouaient leurs ailes, se réveillaient et commençaient leurs chants du matin. La mansarde se teintait peu à peu des couleurs de l'horizon, la jolie dormeuse faisait un léger mouvement dans son lit, ouvrait les yeux tout grands et se mettait immédiatement à chanter tout en faisant son petit ménage. « Voilà l'enfant, me disait ma conscience, que tu veux connaître, aimer, séduire. Te sens-tu la vertu d'un attachement solennel pour la vie? Alors monte à la mansarde. Mais ne serait-ce pas une fantaisie d'un moment, un caprice d'une minute? Reste chez toi, contente-toi de cette jolie voix qui te réveille tous les matins et qui t' égayé l'esprit pour la journée. Séduire cette jeune fille, c'est lui faire perdre la voix : elle ne chan-

tera plus aussitôt qu'elle craindra de réveiller quelqu'un à côté d'elle ; en connaissant l'amour, elle perdra la gaieté. Sois honnête envers cette jeune fille, et tu trouveras dans ses chansons matinales un charme d'autant plus grand que lu seras heureux de ta bonne action. »

(« Ma conscience parlait mieux que beaucoup de prédicateurs; elle ne parlait pas longtemps, mais ce qu'elle disait me touchait, car elle n'employait que des discours simples et sentis. Je poussai un soupir, et mes yeux tombèrent sur un gros paquet d'allumettes que j'avais acheté la veille. « Je n'ai pas besoin d'allumettes, » me dis- je. En ce moment j'entendis ma voisine qui fermait sa porte à clef. « Maintenant que me voilà fort, pensais-je, je peux bien la regarder. » Et j'ouvris ma porte précipitamment, comptant que je me trouverais forcément en face d'elle; mais elle avait déjà franchi un étage, et je ne vis que sa robe qui flottait à travers les barres de l'escalier, une robe à pois bleus un peu foncés sur un fond clair ! Je rentrai dans ma chambre avec cette jolie robe en tête. Quelquefois il passait devant ma fenôtre des petits morceaux d'étoffe de soie qui descendaient lentement en tournoyant et se dirigeaient vers le toit voisin suivant la direction du vent. Je restais souvent un quart d'heure à suivre dans l'air ces petits bouts de rubans que ma voisine jetait sans doute pour ne pas salir sa chambre, et je rêvais à mille incidents qui me la rappelaient sans cesse au souvenir. Cependant je passai huit bons jours tranquille à partir de l'avertissement de ma conscience, et il n'y avait que les allumettes qui me troublaient chaque soir lorsque je les frottais contre le mur pour allumer ma bougie. « Si cependant, me disais-je, j'avais un jour réellement besoin d'allumettes, cela peut arriver, le paquet s'usera, je ne penserai pas à en acheter, est-ce que je n'aurai pas le droit d'en emprunter à ma vobine? » »

«r Et tout en disant cela je m'apercevais que je prenais

deux allumettes au lieu d'une, que sans le moindre prétexte je tenais des allumettes à la main, enfin que je les prodiguais. A ce commerce, le paquet s'usa promptement, et un soir, je me trouvai sans moyen d'avoir de la clarté. Je cherchai inutilement, longtemps sur ma table si je ne trouverais pas une allumette égarée, et sérieusement je me fâchai contre moi-même. « Ah! qu'il est ennuyeux de descendre six étages, m'écriai-je, luttant le plus que je pouvais. Nepourrais-je pas entrer chez ma voisine poliment et lui demander ce petit service naturellement? Parce que tant de gens se servent de ce moyen, est-ce une raison pour que j'en abuse? Aussitôt que ma voisine m'aura donné quelques allumettes, je la remercie et je descends; je ne lui dirai pas un mot de galanterie. »

« J'étais assis à moitié sur mon lit en raisonnant de la sorte, et la conscience vint à mon secours sans trop se montrer, car je me réveillai tout d'un coup habillé et étendu sur mon lit; il faisait une nuit obscure, on n'entendait plus dans la rue Montmartre qu'un cabriolet en retard qui roulait solitaire, sans craindre d'accrocher d'autres voitures. Il devait être une heure du matin.

« Je renonçai de moi-même au moyen des allumettes, et je passai une quinzaine assez tranquille, me réveillant aux premiers accents de ma voisine; j'avais toujours son image devant les yeux, une image capricieuse que j'avais dessinée. « Si j'y pense encoreunmois, me dis-je, c'est que je serai sérieusement amoureux; alors je ne connais plus de conscience, et je me déclare. L'amour ne s'inquiète pas de l'avenir ; il est pur quand il est sincère. D'ailleurs ma voisine finira par rencontrer un homme qui certainement ne me vaudra pas, qui n'aura pas de conscience... » Je pensai alors que j'avais un peu gratté du violon dans ma jeunesse, et comme mes soirées se passaient sans grande distraction, je résolus au premier jour d'acheter un violon. « Ma voisine sera bien

étonnée, pensais-je, quand elle se mettra à roucouler le matin, d'entendre un violon lui répondre. Cela lui fera oublier les paroles delà portière. »

« Un jour, un 8 de juillet, je me le rappelle avec exactititude, car c'était le jour du terme, je sortis pour acheter un violon. J'entrai chez différents luthiers, mais on voulait me vendre trop cher ; alors je courus les marchands d'habits qui ont toujours un violon à côté d'un manteau et d'une clarinette ; mais aux uns, il manquait des cordes, aux autres du son, à d'autres tout. Je finis par m'arranger avecun brocanteur d'un violon de sept francs, qui n'était pas d'une mauvaise forme, et dont la couleur me séduisit. Il avait du son pour plus de vingt francs, et je rentrai chez moi tout joyeux, riant en dedans de la surprise de ma voisine le lendemain matin.

« — Eh bien, monsieur, me dit la portière, la petite ne vous réveillera plus. »

« Je sentis un cours extraordinaire à mon sang, et je devais être très-pale.

« — Qu'y a-t-il de nouveau? dis-je.

« — Mademoiselle s'est piquée de ce que je lui ai dit, rapport à ce que vous m'aviez dit, elle a donné congé. Vous pouvez dormir tranquille, elle a déménagé ce matin. »

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