MON TESTAMENT
Il y a, à la barrière Montparnasse, un cabaret : A la Girafe, perdu dans un cul -de-sac. L'enseigne, avec sa sauvage peinture, se détache sur le ciel bleu; au fond sont des arbres verts, qui ne cachent pas entièrement la plaine. Ce
cul-de-sac est très-gai ; une fruitière y tient son étalage de
légumes printaniers.
A la Girafe vont les croque-morts après la besogne.
Je ne demande qu'une chose aux acteurs des Funambules après ma mort : il serait décent qu'ils suivissent le convoi de l'auteur.
Et, puisqu'à Paris c'est l'habitude de boire en souvenir du défunt (une assez bonne coutume), j'a,urai veillé à ce qu'un festin soit dressé dans la plus belle salle de la Girafe.
Deux choses m'auront fort diverti dans la vie de jeunesse : les croque-morts et les mimes. des Funambules. Je veux que les acteurs et les croque-morts retrouvent dans la bouteille une bonne partie de ma joie enfouie. Les acteurs des Funambules auront soin, avant le repas, de revêtir leurs habits de théâtre, les croque-morts n'auront pas à changer.
Et je vois ma douce Colombine, qui a devant elle un grand broc. Qu'elle chante, qu'elle danse, mais qu'elle ne laisse pas une larme de vin dans le brocl
Pierrot ne doit pas craindre de tacher ses habits blancs de vin bleu ; au contraire, si une grande traînée violacée partait des deux lèvres pour courir vers l'oreille, mon âme serait contente de l'honneur qu'il aurait fait au petit bleu de la Girafe. C'est â ce repas que brillera Polichinelle; avant la soupe, ma dernière volonté est qu'il chante un de ces airs cruels si extraordinaires, qu'une longue pratique seule peut amener à bonne fin. Je l'engage â ôter sa voix de ferblanc, qui contrarierait la gibelotte à son passage.
Pour la dame à Vhache, personne réservée et décente, il serait d'un bon effet qu'elle apportât un de ces petits sabres de combat, courts, solides et trapus, dont le modèle n'existe plus qu'aux Funambules. On découpera la gibelotte au sabre.
Combien j'ai aimé cette naïveté culinaire de Colombine, cette ignorance en Part de découper, qui fit que, étant priée de servir un caneton rôti, elle l'enveloppa dans du papier, déposa le caneton par terre et le découpa à coup de talon. Cette action, qui n'est pas d'un exemple à suivre, était si simple, si indienne, si imprévue, — et le petit pied de la Colombine était pris dans un si charmant soulier de coutil gris, que le petit canard rôti ne se plaignit pas trop vivement d'une pareille meulrissure de ses membres.