‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 5 sur 51 · LES DERNIERS JOURS DE DEBURAU · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS DE DEBURAU

On a prétendu que Deburau était mort d'une chute dans le IroUième dessous des Funambules. Deburau est mort d'un asthme qui le minait depuis cinq années.

Les médecins lui avaient prescrit un repos assez long ; mais il songeait à son public. Depuis cinq ans, il toussait à rendre les poumons. Sitôt qu'il entrait en scène, la maladie le quittait ; il redevenait pour un quart d'heure jeune, heureux et bien portant. Cependant la terrible maladie attendait dans les coulisses, sous le quinquet huileux, et posait sa griffe sur la poitrine du mime, à chacune de ses sorties.

La toux devint tellement impérieuse, que Deburau fit relâche forcément. Un jour, il se trouva mieux; l'affiche annonça sa rentrée.

L'Opéra donnerait une œuvre inédite de Meyerbeer ou de Rossini, que les esprits seraient moins agités au boulevard des Italiens que ceux du boulevard du Temple à cette nouvelle.

Deburau ne jouait pas depuis trois semaines au plus, et la queue s'étendait frétillante, grouillante, nombreuse à remplir cinq théâtres.

Notez qu'on donnait les Noces de Pierroty une des moins heureuses pièces des Fuaambules, une pantomime qui n'est autre que l'éternel Déserteur de Sédaine, une fifrce qui a été jouée six cents fois à ce même théâtre. Il faut de l'enthousiasme comme en a cette foule pour se presser, s'entasser et s'asphyxier par soixante degrés de chaleur. S'il y avait un thermomètre au poulailler, les plus osés descendraient à l'instant.

On s'imagine les cris et les huées des spectateurs pendant la première moitié de la soirée. Au dehors, ceux qui n'avaient pu entrer criaient et huaient double. Après les trois vaudevilles, on frappa les trois coups d'usage.

Depuis longtemps je m'inquiète des musiciens des Funambules. La musique est, de tous les arts qui deviennent métiers, le travail le moins attrayant qui se puisse imaginer. Un musicien qui accompagne

soixante fois Robert-le-Diable est aussi malheureux qu'un musicien qui accompagne vingt-cinq fois le mélodrame de la Nonne sanglante. Chefs-d'œuvre ou platitudes ne font qu'un dans ces circonstances.

Mais aux Funambules tout change. Les phalanstériens, qui proclament avec tant de zèle le travail passionnel, trouveront dans cet étroit boyau où sont entassés six musiciens la réalisation de leurs prophéties. Quant il s'agit d'accompagner la pantomime, ces musiciens y mettent une ardeur et une fougue dignes d'un meilleur sort.

Le violon fait cabrer ses doigts sur le manche de l'instrument.

Les joues de la clarinette s'enflent d'enthousiasme.

La contre-basse parcourt des portées inconnues.

Le cor sonne avec allégresse.

L'alto mélancolique a des larmes dans les yeux. Quant au chef d'orchestre, il ne se connaît plus : de ses cheveux jaillit l'harmonie ; il nage dans le bleu.

Le jour de la rentrée de Deburau, l'orchestre se surpassa. Pour fêter ce retour, l'orchestre exécuta ^wur ouverture un air du vieux Gluck, un fragment d'^rmzc^e, de la musique grande, simple et immortelle.

La toile se leva avec lenteur. Deburau parut dans son costume de blanc fiancé, un bouquet à la boutonnière, une jolie fille sous le bras. Il est impossible de rendre l'enthousiasme de la salle; c'était de la frénésie. Les quatre cents têtes du paradis étaient joyeuses; les huit cents yeux dévoraient le mime; les quatre cents bouches hurlaient : « Bravo ! » Cela tenait du délire. Ceux qui n'avaient pu entrer applaudissaient à la porte.

Deburau mit simplement la main sur le cœur, au-dessous de son bouquet de fiancé. Une larme coula sur la farine de son visage.

Une vraie larme au théâtre est si rare !

Peu après, un petit incident prouva bien la sainteté de cette représentation. Sur le théâtre, à l'introduction de la pantomime, sont groupés des paysans et des paysannes. A l'écart, le bailli (M. Laplace), qui est un traître, rumine ses projets infâmes. L'orchestre entame la ritournelle de la contredanse.

A l'ordinaire, Deburau se livrait à des danses excentri(iues, dont

il a emporté le secret, qui étaient un mélange des pas du Directoire rt des pas plus audacieux du cancan. Ému plus que d'habitude, le cœur trop plein de joie, Deburau ne dansa pas.

— La chnhiit ! cria une voix de voyou en goguette.

— Non! non ! répondit la salle tout entière.

Le peuple grossier a soudain des moments d'exquise délicatesse; il avait compris rémotion de son grand comédien.

Le soir, à minuit, un rassemblement se forma dans la rue des Fossés-du-Temple, près de la petite entrée noire et enfumée des acteurs. Deburau sortit; il avait conservé, par pressentiment sans doute, son blanc bouquet de Jiancé.

C'était son bouquet d'épousailles avec la Mort.

Les mille voix crièrent : « Vive Deburau ! » Mais la Mort, la coule cruelle, avait hàle d'étreindre dans ses bras son pâle épouseur...

Il mourut à quelques jours de là.

OPINIONS DE GERARD DK >E-:nVAI, A CE SIJET.

Théophile Gautier a souvent discuté avec un extrême sérieux les farces des Funambules; il fut un de ceux qui m'engagèrent à persévérer dans la voie de la pantomime, heureux de saisir de temps en temps l'occasion de narguer les formes dramatiques consacrées; mais il partait pour l'Espagne le lendemain de la représentation de Pierrot, valet de la Mort, et il laissa le soin d'en rendre compte à Gérard de Nerval, qui comprend mieux que personne ces dialogues muets, complaisants auxiliaires d'une imagination folle et vagabonde.

« L'élite de la société parisienne s'était portée vendredi dernier au. théâtre illustré par feu Deburau. 11 y avait dans cet empressement

un hommage à ce grand souvenir, et de plus une double espérance : Pierrot renaîtra-t-il de ses cendres? La pantomime est-elle morte après lui, comme la tragédie après Talma? Telle était la question.

« Aussi ne vous étonnez pas s'il y a quelque chose de funèbre dans le titre cité plus haut. Un premier sourire à travers un voile de dentelle d'Angleterre, ou, si vous voulez, à travers un haillon de gaze noire déteinte, c'est tout ce qu'on pouvait attendre de celte belle veuve éplorée — la pantomime ! La tragédie a pleuré beaucoup plus longtemps, mais c'était son rôle. — Elle a enfin retrouvé de nouveaux interprètes, inspiré de nouveaux génies ! La pantomime n'a pas été moins heureuse vendredi soir.

« On ne se cachait pas que c'était là un grand événement ; la littérature était à son poste, la critique avait préparé des trognons de pomme ; une opposition aveugle a crié tout d'abord : « A bas les loi- « gnettes 1 » Nous avons protesté énergiquement. Quoi ! le peui)le n'admettra-t-il pas qu'on ait la vue basse? — en supprimant les loignéttes, espère-t-il y voir plus clair?

« Non, ce cri n'était que l'œuvre d'une malveillance isolée, et s'il est au monde un pubUc intelligent, c'est certainement celui des Funambules, — nous n'en voulons pour preuve que la brochure (inédite) qui lui a été dédiée par l'auteur de la pantomime nouvelle, M. Champlleury.

« Il commence par établir l'esthétique du genre et poser clairement l'idée sociale qui préside à l'invention de son œuvre : « L'Homme « spirituel, dit-il, se débarrassera délinitivement de la Mort ; il « tuera, il écrasera la Mort pour arriver à des destinées supérieu- « res : alors il sera délivré des conditions matérielles et relatives qui « arrêtent ses progrès; les facultés psychologiques ou physiques, « seules connues et étudiées jusqu'ici, se transformeront en facultés « hyperphysiques, et l'esprit jouira de toute sa spontanéité créa- « trice. »

« Cette explication est pleine de clarté; mais quel est V homme 'spirituel ? C'est assurément l'auteur.

« Voici maintenant l'analyse de la pantomime nouvelle :

« Colombine a trois amoureux : Pierrot, Arlequin et Polichinelle, Cassandre est peu|touché des avantages matrimoniaux de ces drôles.

CONTES D'AUTOMNE. ir,

tlont l'un, Pierrot, ne possède que la gourmandise, le second, Arlequin, (|ue sa batte, et le dernier, Polichinelle, que ses bosses. A défaut d'argent, il faut au moins quelque talent à apporter en ménage. Cassandre donnera sa fille au nageur le plus habile. Arlequin saute dans la rivière sans- hésiter ; Pierrot, après une longue discussion, jette Polichinelle à l'eau; pour lui, il n'aime pas l'eau douce, il boit à même la bouteille, pendant que ses concurrents reviennent tout mouillés. On se lance force coups de pieds. Après une danse dans la(|uelle les trois concurrents rivalisent de souplesse et d'agilité, on apporte une cible. Polichinelle tire le premier; Pierrot, trop curieux, va voir si sou rival a mis près du noir; mais Arlequin, soit par maladresse, soit par méchanceté, lâche son coup. Pierrot tombe; il est blessé à mort.

« Au second tableau, ce pauvre Pierrot est dans son lit, encore plus pâle que de coutume. Colombine, sous prétexte de le soigner, donne dans la chambre du malade un rendez-vous à Arlequin, le préféré. Pauvre Pierrot 1 à son lit de mort il voit celle qu'il aime faire des signes d'amour à son rival bariolé. Cassandre et Polichinelle surviennent ; mais ils sont tellement bavards et fatigants, que Pierrot est obligé de les chasser de son domicile.

a Le docteur arrive, tout de noir habillé. Il inspecte son malade et juge prudent de lui donner ce qu'une Anglaise n'oserait dire : un remède. Mais quel remède abondant, si l'on en croit l'instrument ! Le naïf Pierrot boit le remède au lieu de le consommer comme le prescrit l'usage ; le médecin jette les hauts cris : il faut paralyser ce remède pris à reboui-s. On apporte des sangsues dans un veiTe ; Pierrot prend le verre et avale les sangsues. Pour le coup il est perdu. Le médecin s'enfuit, emportant, en guise de payement, quelques objets à sa convenance. Pierrot, s'en apercevant, lui jette à la tète ses oreillers, ses matelas; puis, épuisé par ce dernier combat, il expire.

« Au troisième tableau, nous sommes dans le cabinet de la Mort. La vieille camarde est entourée de son peuple d'ombres. Un cercueil descend des frises. — « Mauvaise recette ! » s'écrie la Mort, qui ne trouve (jue trois défunts : un enfant, un médecin, un pierrot, ("el»endant ce dernier possède un violon : c'est quelque chose. La Mort, qui. ce jour-là, a Vhumeur grise, ressuscite Pierrot Tenfa-

riné, à seule fin de se réjouir un peu. Pierrot a très-peur de tout ce qu'il voit et voudrait bien s'en aller; mais la Mort ne le lâche qu'à la condition qu'il lui enverra Arlequin et Polichinelle.

« La fée Vitalia prévient Arlequin et Colombine de se défier de Pierrot, passé à l'état de vampire. En effet, ce dernier arrive, et la première personne qu'il rencontre, c'est son ex-beau-père, Cassandre, qui jette des cris de terreur en croyant avoir affaire à un gpectre. Pierrot, pour prouver qu'il n'est pas ime ombre, demande à manger. On se met à table. Arlequin et Polichinelle, jaloux de n'avoir pas été invités, se glissent derrière la table et enlèvent les mets chaque fois que Pierrot veut manger.

« Pierrot finit par découvrir la ruse, et il arrête Polichinelle par le collet, bien décidé à lui faire expier sa rivalité ; mais il se souvient des paroles de la Mort : « Si tu peux faire chanter trois fois à Polichiii nelle le même air, il est perdu. » Pierrot fait toutes sortes de câlineries au double bossu, qui chante deux fois un petit air gai, et qui s'arrête par un pressentiment. Sur ces entrefaites, Arlequin ayant appris la résurrection de Pierrot, vient lui chercher querelle. C'est un duel à outrance, l'olichinelle trouve plus prudent de juger le combat. L'infortuné Cassandre, qui arrive par mégarde, reçoit les coups des deux combattants, suivant l'usage antique et solennel de la pantomime.

« Au cinquième tableau, Colombine et Arlequin se sont enfuis, peu jaloux de rester plus longtemps auprès d'un père barbare. Colombine s'est déguisée et tient un petit commerce de pâtisseries, — dont l'odeur attire nécessairement le gourmand Pierrot. Il court raconter la nouvelle à Cassandre et à Polichinelle, qui veulent prendre d'assaut la boutique. En présence de ce danger, la fée Vitalia apparaît sur son char et enlève les deux amants.

« Le décor change. — Un palais d'un goût indien équivoque sert de retraite à Colombine et à son amant. On ignore quels moyens emploient Cassandre, Pierrot et Polichinelle pour pénétrer dans cet asile. La Mort elle-même vient y faire un tour et accable Pierrot de reproches sur sa maladresse. S'il n'envoie pas tout à l'heure sous terre Arlequin et Pohchinelle, il retournera dans son cercueil encore chaud. Une voix se fait entendre: « Pierrot, cesse de te hguer avec « l'ennemi du genre humain, et ton cœur sera ivre de joie ! » Pierrot

n'hésite pas; il rompt son pacte avec la Mort, ('elle-ci se fâche à l)on droit (le ce manque de parole; mais Polichinelle, qui s'inquiète peu de tous ces détails, s'empare de la faux de la Mort et la fauche sans pitié.

a Apothéose. Pierrot, revenu à la vertu, bénit le mariage d'Arlequin et de Colombine.

« Nous avons donné quelque étendue à celte analyse, qui vaut bien, après tout, celle d'un vaudeville ; maintenant nous n'épargnerons pas à l'auteur les critiques de détail. — La pièce est bien charpentée : mais les derniers tableaux portent l'empreinte d'une certaine précipitation. Les péripéties sont brusques', l'intérêt n'est point ménagé. Pierrot s'inquiète à peine de remplir les conditions qui lui ont été imposées par la Mort. Son retour à la vertu est trop brusque et n'est nullement motivé. A part ces légers défauts, nous rendrons toute justice au niérite du style (mimique), et nous regretterons surtout que la danse macabre du troisième tableau n'ait pas rendu au théâtre tout l'effet que comportait la pensée du poète.

« Pierrot faisant danser les morts au son d'un« viole enrouée, c'était une idée romanesque sans doute, mais d'une valeur objective incontestal le. Là se réalisait,. a pnori, l'argument qui, selon l'auteur, devait amener, a posteriori, cette audacieuse conclusion intitulée par lui : « Mort de la Mort. » Du moment que la Mort s'amuse à écouler les violons, elle est vaincue : témoin la fable d'Orphée. Il y aurait toute une palingénésie à écrire là-dessus.

« Au reste, la philosophie moderne n'a rien formulé de plus clair que cette pantomime en sept tableaux..

« Gérard i»e Nerval. »

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