‹ Contes d'automne [par] ChampfleuryChapitre 6 sur 51 · E CHIE.N DES MUSICIENS · texte numérisé non relu

E CHIE.N DES MUSICIENS

J'ai souvent rencontré dans les rues de Paris un vieillard qui jouait du basson. 11 était long et maigre comme son basson.

Le vieillard avait bien la mine qu'il faut pour jouer de cet instrument : Toeil obscur, les joues caves qui sont les fossettes de la misère, les traits allongés, une peau jaune sur des os pointus. Sa physionomie faisait bon ménage avec la voix du .basson, un instrument plein de sanglots et de larmes.

Les musiciens en général se jettent trop vite dans les bras d'un instrument, sans s'être demandé si leur tempérament est analogue à celui d'un morceau de bois simple en apparence, car ce morceau de bois, qu'il soit à cordes ou à clefs, n'est pas une chose morte, une chose inanimée. Le vieillard jouait merveilleusement de son basson. Seulement ses lèvres commençaient à manquer. On ne sait pas de quelles étreintes amoureuses les lèvres doivent serrer ces deux frêles morceaux de jonc, Vanche; aussi les musiciens se servent-ils. pour rendre la situation, d'un mot significatif : pincer l'anche.

Les dents non plus ne répondaient pas à l'appel de l'anche, qui veut être maltraitée par les trois puissants conducteurs du son : la langue, les lèvres et les dents.

A cinquante ans, cette trilogie demande les Invalides.

Mais, loin de donner du repos à ses fidèles serviteurs, le vieillard les condamnait à la plus rude des tâches.

Jouer du basson dans Paris, n'est-ce pas une folie? Cela rappelle un malheureux guitariste qui allait donner des sérénades à sa maîtresse avec accompagnement de trombone. La belle n'entendit jamais une note de la guitare.

Jouer du basson dans Paris, où, dans les nuits les plus tranquilles, quand toutes les voitures sont endormies, on entend encore des bruits vagues, immenses, nuisibles, qui semblent les ronflements de cette grosse population.

Et le jour! A peine les orgues bruyants ont-ils entamé l'introduction d'une valse de Strauss , qu'un cabriolet arrive, dont les deux roues avalent une phrase char-

Pmanie. L'omnibus, moins fougueux, mange tout un motif de la valse, vient un pesant chariot de roulier ou une lente voiture de déménagement qui fait ses choux gras du reslant de la valse.

Toute musique est donc confisquée par les roues des voitures.

Enfin, le vieillard croyait jouer du basson pour le public, t'i souvent il regardait en l'air, d'abord au troisième étage, espérant que sa douce musique avait attendri quelque femme.

Il ne tombait rien du troisième étage.

Alors le vieillard reprenait tranquillement son air, braquant son basson dans la direction du second étage.

Il ne tombait rien du second étage.

Mais le premier étage, le premier aristocratique, où demeurent les gens riches, les gens qui ont des pianos, qui doivent aimer la musique, c'est de là que viendra l'aumône. On entend, du premier, le basson. Une pièce de dix sous, pour les gens du premier, c'est peu de chose.

Il ne tombait rien du premier.

Le vieillard s'en allait sans maugréer. Il trouvait explication à tout, consolation à tout, excuse à tout. « Il n'y avait personne au premier, » se disait-il. Ou bien : « Je m'en vais dans un autre quartier; on aime mieux la musique. » Ou bien : « Peut-être ma musique n'est-elle plus de mode. »

Eu effet, cette dernière raison n'était pas la moins sensée. Le vieillard avait un répertoire d'airs anciens qui jurent ilans nos temps bourgeois de polkas et de quadrilles. Il savait tout Grétry, tout Monsigny, tout Dalayrac, tout Berlon, compositeurs naïfs et simples, dont les inspirations convenaient merveilleusement au basson.

Quand surtout le vieillard entonnait avec enthousiasme : 0 Hichard, ô mon roi! cette mélodie si tendre et d'un si grand effet, il aurait tiré des larmes de ses écouteurs. Mais

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les cabriolets n'ont pas de larmes, et les roues de voiture, dans leur activité fiévreuse, ont bien autre chose à faire que de s'inquiéter d'une mélodie.

Ainsi que le vieillard au basson, j'ai souvent rencontré des gens bizarres, mal babilles, sales quelquefois, mais qui, tous, sont beaux. Ils ont souffert; leur figure est tiraillée parles passions, par les vices. Tous ces gens-là ont un drame terrible au bout de la langue. Il ne s'agit que de leur faire ouvrir la bouche.

J'ai presque toujours réussi : ainsi avec Carnevale, cet étrange Italien de la Bibliothèque royale, qui m'a dit le pourquoi et le comment des couleurs de ses voyants habits. Ainsi, avec Jean Journet, le Juif errant du fouriérisme, ainsi avec bien d'autres excentriques. Je voulus causer avec le basson. Mais le basson avait disparu du fdubourg Saint-Germain*

Quand on me questionne sur un des hommes connus du ruisseau de Paris, et qu'on s'étonne de sa disparition, je réponds hardiment :

— Il est malade.

^Où?

— A l'hôpital.

Ou je réponds avec plus de vérité ;

— 11 est mort.

— Où?

— A l'hôpital.

Toujours rhôpital, qui est l'inflexible avant-dernière demeure de ces gens bizarres. Après l'hôpital, un trou en terre. Ils n'avaient pas de nom à l'hôpital, ils avaient un numéro. Quand les excentriques sont dans le trou en terre, ils ne s'appellent plus. Plus de nom, plus de numéro. L'hôpital avare garde ses numéros comme il garde ses capotes d'infirmerie. Les capotes s'usent, les numéros ne s'usent pas.

Pour moi, le basson était mort, et sa longue redingote

noisette, aux poches béantes et vides, et le long instrument aux clefs de cuivre. Je me disais que je le retrouverais un jour au Temple entre un habit de valet de la Comédie-Française et un vieux bonnet à poil de grenadier; j'étais certain de le reconnaître à son attache.

C'était un ruban que la vieillesse avait rougi et changé en une sorte de ficelle grasse, noire par un endroit, rouge par l'autre, luisante par ici, terne à côté.

Un matin cependant, rue Saint-Honoré, j'aperçus le vieillard près du Palais-Royal, toujours avec sa re'dingote noisette, mais sans son basson. Cela m'inquiéta; comme, dans mon esprit, l'idée de basson ne pouvait se séparer de l'idée de voiture, je pensai qu'un accident était peut-être arrivé à l'instrument, ou que dans un moment de misère il avait été, soit mis en gage, soit vendu.

Mais il n'y avait pas un nouveau chagrin dans les joues creuses du vieillard ; il était aussi calme sans son basson qu'avec. Il allait au petit pas, s'inquiétant, comme à son habitude, de tous les chiens qui vaguaient. Depuis longtemps j'avais remarqué cette préoccupation des chiens; même, quand le basson braquait ses mélodies dans la direction du troisième étage, son œil s'abaissait sur le premier chien venu. N'avail-il pas, une fois, interrompu 0 Hichard! son air favori, cet air dans lequel son âme passait tout entière, pour suivre un misérable barbet, crotté comme un poëte. Enfin, tous les chiens, il les regardait sous le nez, ou, suivant un mot populaire, il les dévisageait.

Trop heureux d'avoir rencontré le vieillard, je le suivis. Il s'arrêta devant un café de la rue Saint-Honoré, qui porte pour enseigne : Café militaire.

J'entrai pareillement, i.e garçon semblait connaître le vieillard, car il apporta, sans qu'on le lui demandât, un plateau, un bol de porcelaine fêlée et une panetière contenant deux pains ù café.

Ce café Militaire est aujourd'hui une singularité en présence (les estaminets modernes. Il est décoré de faisceaux romains, comme en portent les licteurs de tragédie; au-dessus de ces faisceaux sont appliqués des casques de dragons en plâtre peint. A l'époque où fut décoré cet établissement, le carton pierre n'était pas inventé ; les casques de plâtre avaient subi des altérations, non-seulement dans la peinture, mais dans la sculpture.

Le comptoir-empire est orné d'un bas-relief guerrier en plâtre bronzé, qui a pu faire honneur dans son temps à un sculpteur, élève de Dupaty. Au-dessus du comptoir se voit une console, ornée de petits drapeaux flottants, de casques de toutes armes, d'habits et de cuirasses, qui rappellent les tristes bas-reliefs delà colonne Vendôme.

Une console aussi riche en ornementation doit nécessairement avoir rhonneur de porter un objet d'art merveilleux. La pendule qui disait l'heure dans le café Militaire était merveilleuse, en effet.

Elle était simple, mais pleine d'effet. Une pyramide d'Egypte en marbre blanc, et rien de plus. Quatre sphinx femelles en cuivre doré lui servaient de cariatides et étalaient leurs gorges sur la plate-forme d'un escalier en marbre blanc, formé de six marches.

Le cadran trônait orgueilleusement sur la plus large partie de Tobélisque; il était aussi en cuivre historié et coupé brutalement par deux aiguilles en bronze qui représentaient deux vipères lançant leur venin. Suivant l'heure, ces vipères à l'œil terrible semblaient menacer les quatre malheureux sphinx femelles.

Il serait peut-être bon de faire remarquer que la conquête d'Egypte introduisît, avec les sphinx femelles, le plus abondant des mensonges, car il se reproduisit partout, sur les fauteuils, sur les chaises, sur les canapés, sur les cheminées; sur les chenets surtout se virent des têtes de sphinx. Si les

sphinx perdirent leur caractère mystérieux, en échange les ornemanistes leur firent cadeau d'un sexe. Tous nos sphinx devinrent femelles par la gorge, chose qui n'avait jamais existé en Egypte, où ils étaient d'une troisième race, d'un sexe neutre et bizarre. Peut-être la galanterie, naturelle aux Français, les porta t-elle à l'adjonction de ces deux ornements féminins.

Malgré tout cet attirail militaire, malgré les canons, les cuirasses, les épées et les casques, les mouches, hardies comme des pages, avaient laissé sur tous les murs des signes de leur passage et de leurs ébats.

Le vieillard ne s'occupait pas de tous ces détails si pleins d'intérêt, qui donnent à l'observateur l'âge d'une maison, l'histoire de ses habitués; chaque mur n'est-il pas un témoin bavard et muet qui révèle les secrets les plus cachés? Le basson découpait les pains à café avec une précision et une propreté méthodiques; il regardait son café à la crème avec les yeux d'un homme qui aurait été privé longtemps de ce régal quotidien.

— Le journal? dit-il au garçon.

On lui apporta une gazette militaire ; il n'y avait pas grand choix dans le café. Quatre journaux, un pour deux tables, restaient abandonnés, et n'avaient de relations qu'avec leurs planchettes.

Le basson lisait lentement; il appartenait à cette race de lecteurs qui naquirent dans un temps où les journaux, d'un format très-restreint, voulaient être lus attentivement de la première à la dernière ligne.

Cette lecture dura près d'une heure ; après quoi le garçon apporta, sans se la faire demander, une feuille musicale hebdomadaire. Le basson la lut avec autant d'attentiort ({ue la Gazette militaire. 11 paya son déjeuner et sortit.

— EJst-ce que vous connaissez la personne qui s'en va? demandai-je au garçon.

n CONTES D'AUTOMNE.

— Beaucoup, monsieur, il vient ici tous les jours.

— Gomment s'appelle-t-il?

— Vous ne savez pas son nom? dit le garçon étonné; mais il est très-connu : c'est M. Clialandry, un fameux musicien, le premier de son temps... un fier brave homme. Il a été bien malheureux, et honnête avec ça; il devait plus de cent francs de déjeuners à la maison. Nous avons cru qu'il était mort, il ne paraissait plus. Tout d'un coup il arrive apporter dix francs à madame. Ah ! si tous les gens qui doivent lui ressemblaient! Et puis il a continué à revenir, et il donne quarante sous par semaine à compte. Mais, si vous voulez entendre quelque chose de curieux, monsieur, puisque vous paraissez vous intéresser à M. Chalandry, il faudrait venir un soir, n'importe lequel, ces messieurs ne manquent jamais, de six à huit heures; ils prennent leurs demi-tasses et ils se racontent leurs campagnes. C'est tous amis. Il n'y a rien après ça, je ne connais que le Cirque en fait de choses plus intéressantes. Moi, ajouta le garçon, je commence à trop avoir entendu leurs histoires; mais que c'était beau, la première fois, quand je suis entré ici! On parle des journaux! Ces messieurs en savent plus long que les journaux, et ils n'ont pas besoin d'inventer :ils y étaient. Quand ils parlent d'une chose, c'est qu'ils l'ont vue.

— Ces messieurs sont donc d'anciens militaires? demandji-je.

— Oui, monsieur, tous, madame aussi. Vous ne connaissez pas madame?

— Non, lui dis-je. De quelle dame parlez-vous.'

— De la maîtresse de la maison .. elle est sortie aujourd'hui, autrement vous la verriez au comptoir. C'est aussi la fille d'un militaire, d'un ami de ces messieurs, qui est mort après avoir fondé ce café... Ils sont donc tous en famille. Dans le temps, le café Militaire étaittrop petit; on a fait ici des affaires d'or, monsieur; mais maintenant! s'écria le

garron en soupirant et en jetant un regard désespère sur les banquettes vides.

— C'est vrai, vous ne paraissez pas avoir grand monde.

— Ah! monsieur, dit le garron, pas Tombre d'un chat dans le jour. Et le soir, savez-vous combien ils sont? Six ! monsieur ; six habitués, pas un de plus. Parce que les guerres et tout ça vous ont bien vite retourné un homme. J'en ai vu ici des grands, des gros, des anciens cuirassiers, qui semblaient solides comme du fer. Ils prenaient leur demitasse : va te promener! le lendemain ils étaient empoignés par des rhumatismes, des attaques, ils ne reparaissaient plus. C'est qu'on les avait menés aux Invalides ou au Père- Lachaise. Ils sont donc restés six ; mais six demi- tasses à six vsous ne font pas aller un établissement. Et le loyer, et la nourriture de madame, et sa toilette, et mes gages! Alors un malin madame s'est trouvée dans une drôle de passe; on voyait du monde alors ici, mais des mauvais consommateurs, des huissiers, des avoués, des fournisseurs, et toute la bande. Il a donc été question de chasser madame, qui en a parlé à ces messieurs; c'était tout naturel, en qualité d'amis de son père. Les voilà tous qui se mettent à jurer comme je n'avais jamais entendu jurer; je vous -ferai observer que M. Chalandry ne jurait pas. Ils disaient qu'il fallait faire sauter les huissiers par la fenêtre; s'ils. ne s'en allaient pas, alors des coups de cravache; s'ils restaient tout de même, des coups de plat de sabre. Tout ca est bon à dire dans la conversation, mais ce n'est pas de l'argent. Madame a été obligée de se remuer, de courir, d'aller voir des connaissances haut placées qui avaient connu son mari et qui scmt au ministère de la guerre. Tout n'est pas encore fini, et c'est pour ça que ne vous la voyez pas aujourd'hui à son com[)loir.

Le garçon de café aurait pu continuer longtemps. Le malheureux avait de si rares occasions de parler, qu'il devait inévitablement saisir la première personne venue et

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l'instruire des affaires de la maison ; mais j'en savais assez. Le garçon me fut très-utile comme exposition. Une fois que le Prologue, dans l'ancien théâtre, est venu conter au public ce qui va se passer, adieu le Prologue : il sera trèsmal reçu au milieu du drame. Je laissai donc seul le garçon dans ce café, aussi triste pour lui qu'une prison cellulaire.

Ce ne fut que plus tard que j'appris, après avoir fréquenté les six amis, toute l'histoire de M. de Chaiandry.

Il était premier basson aux italiens, sous FEmpire. Et il me parla plus d'une fois de Barilli, de Tachinardi, deGalli, de Crescentini, illustres chanteurs dont je ne me souciais que médiocrement. Qu'importe l'acteur mort? Un habit de général n'est beau que sur le corps d'un général ; après, c'est une friperie. Un acteur enterré est une friperie.

J'ai vu souvent des gens s'inquiéter des traitements miraculeux des comédiens. Ceux-là ont tort; les comédiens, les danseuses, les ténors, ne sauraient être trop applaudis, trop payés de leur vivant. Car, morts, ils sont finis.

Enfin, ces souvenirs d'illustres chanteurs étaient une faiblesse de M. Chalandry, qui ne se contenait pas d'avoir accompagné, aux appointements de dix-huit cents francs, madame Pasta.

L'empereur aimait ou n'aimait pas la musique; je crois qu'il la comprenait comme la poésie. Et on sait ses admirations pour le lyrisme de Luce de Lancival; toujours est-il qu'il voulait des instrumentistes de réputation dans ses musiques militaires.

L'orchestre des Italiens fut décimé par un décret impérial, qui enrôlait forcément dans la vieille garde les meilleurs instrumentistes. M. Chalandry ne fut pas mécontent de ce changement; on lui servait, pendant son absence, son traitement des Italiens, où sa place était tenue par un jeune suppléant non appointé. En outre, il touchait chaque mois,

à la caisse do la garde impériale, cent francs. (Chaque musicien était nourri, logé, et jouissait de plus d'un habillement liourgeois par an.

M. Clialandry toucha donc, en sa qualité de basson dans la garde impériale, trois mille francs chaque année.

Il me répétait souvent comme une excellente plaisanterie: ({ A Paris, il est vrai que, dans les concerts, je touchais des feux; mais, à Parmée, je faisais mieux que, de toucher des feux, je les voyais. » Innocent jeu de mots d'un vieillard, qu'il eût été mal de ne pas accueillir par un sourire.

M. Chalandry ne prit jamais les habitudes soldatesques ; il resta toujours un bon musicien, plein d'enthousiasme pour son instrument, et vécut en société de ses camarades des Italiens.

Il refusa même, malgré une augmentation de paye, de continuer l'éducation musicale de six nègres. Les six nègres tenaient les instruments à percussion du régiment. Il fallait vuir ces nègres, vêtus richement à la turque, accompagner la musique avec leur comique majesté.

Surtout le nègre qui portait sur ses flancs la grosse caisse, ol qui regardait avec un souverain mépris ses compatriotes le triangle, les cymbales, lo chapeau chinois, la caisse roulante et la caisse claire.

Les nègres ne manquent pas d'instinct musical; mais ils ont des peines infinies à oublier les rhythmes traînards de leur pays. Quand M. Chalandry fut engagé avec ses camarades du Théâtre-Italien, il refusa de se charger de l'école des nègres, car il fallait employer à leur égard des moyens aussi violents que leurs instruments.

Un simple musicien, en compagnie d'un tambour-maître, apprit aux malheureux nègres les deux mesures en usage dans les musiques militaires : la mesure du pas redoublé et celle du pas ordinaire. Encore le précepteur, malgré toute sa science, n'en fût-il point venu à bout sans le puissant

auxiliaire du tambour-maitre, qui battait la mesure avec

sa canne sur les épaules des nègres. Et il la battait avec

fermeté.

M. Chalandry, outre ces b'zarreries de nègres, trouva au régiment un musicien d'un nouveau genre qui s'appelait Terrible.

Terrible était un chien.

Tous les régiments ont eu un chien, et tous les chiens un régiment. La peinture, le vaudeville, les feuilletons, ont consacré en l'honneur de ce fait nombre de livres, de toiles et de couplets. J'ai besoin de dire que le long prologue qui amène l'histoire de Terrible a été écrit avec un grand soin pour convaincre le lecteur qu'il n'entre pas de chauvinisme dans ma manière. Je raconte l'histoire de Terrible comme elle m'a été dite par M. Chalandry, simplement. Ceux qui seraient trop fatigués par le Chien du régiment de M. Horace Vornet, trop fatigués de certaines histoires sur la vieille garde, ceux-là devront s'arrêter ici. Je les comprends et les excuse.

Terrible était un barbet de pure race, ne songeant que peu à sa toilette, les poils frisés, ou plutôt emmêlés comme à plaisir. Ses yeux noirs brillaient autant qu'une braise ; mais ils étaient constamment cachés par une touffe de poils pendants sur le nez, qui semblaient des broussailles.

Malgré ses yeux perdus, Terrible avait une bonne physionomie. Il était tout à la fois plein d'intelligence et de mysticisme ; de tous les chiens, le barbet est celui qui se laisse le plus difficilement connaître. 11 est bon, humain, serviable ; mais on n'a jamais su le fond de cet animal.

Terrible! aucun musicien, même les plus blancs du régiment, ne pouvait dire ses commencements. Il fut amené par l'instrumentiste qui jouait du serpent, que M. Chalandry ne connut pas, ce serpent ayant été coupé en deux par un boulet.

Terrible se livra à un violent désespoir; mais, chez les chiens comme chez Thomme, toute douleur a son terme. Peut-être, réellement, quelques chiens se sont-ils laissés mourir de faim sur la fosse de leurs maîtres : je ne l'ai pas vu, et j'ajoute peu de foi aux anecdotiers qui ont raconté le fait.

Le serpent mort fut remplacé par un serpent vivant. Contre toutes les conventions des romanciers de bas étage, Terrible ne donna point son amitié au successeur de son maître. Seulement son amour se développa ; il aima la garde impériale, et il s'attacha spécialement à la musique de ce corps.

H est vpi que le nouveau serpent était un homme grossier et brutal, et qu'il avait mille affections pour un verre de vin ; pour le chien, pas une.

Terrible faisait partie de la musique à l'arrivée de M. Chalandry.

Il recevait une paye régulière, un sou par jour. Sa place était marquée derrière les tambours, en avant de la musique du premier régiment de la vieille garde.

En général, les chiens, en entendant de la musique, poussent des hurlements plaintifs en tournant la tête vers les nuages, ce qui a fort occupé les naturalistes, qui n'ont osé se prononcer sur cette question. Les chiens ont-ils l'organe auditif si sensible qu'ils ne puissent supporter le son d'un instrument?

Terrible ne hurla jamais pendant que l'orchestre militaire se fit entendre ; ses oreilles mêmes semblaient se tendre pour mieuî accaparer le son et n'en pas perdre la moindre vibration. Le barbet comprenait tellement la mesure, qu'il marchait pour ainsi dire au pas.

Terrible, lui aussi, semblait mépriser les six nègres, leur bruyante musique et leur costume de Turcs. Il avait raison : l'habit ne fait pas le musicien. Combien était plusremar-

quable le costume des instrumentistes de la vieille garde, trop connu par les gravures pour qu'il en soit donné description, que ces attifements de carnaval des nègres!

Le chef de musique était une petite flûte ; cet homme avait tous les défauts de son instrument. Il ne parlait pas; il glapissait. Il était petit et maigre, criait sans cesse après les musiciens ; il avait ce qu'on appelle un caractère pointu. II n'eut jamais qu'une médiocre sympathie pour Terrible, qui, au fond, le lui rendait bien. Sans le choix déplorable qui appela cet homme à la tête de l'orchestre de la vieille garde, la musique eût été comparable aux meilleures musiques militaires de l'Allemagne.

Le groupe des quinze clarinettes ne pouvait se trouver ailleurs. Alsaciens d'origine, ces clarinettes, dont huit premières et sept secondes, auraient fait rêver les hommes les moins susceptibles de compréhension musicale. Car la clarinette est un instrument parfait ; son chant est grave, mélancolique, doux et large.

Les sept secondes clarinettes, dont l'emploi, équivalant à celui d'un second violon, ne consiste guère qu'à faire des batteries ou des arpèges, les huit darinetto secundo, malgré cette spécialité modeste et restreinte, faisaient autant de plaisir par leurs accompagnements qu'une belle mélodie.

C'est un Allemand qui a dit du chant des clarinettes : « Il m'a semblé que j'avais douze ans, que le printemps venait et que je mangeais des tartines de beurre. » Mot qui ne sera compris que d'une dizaine de personnes.

Terrible montra toujours de vives sympathies pour ces blonds clarinettes rêveurs, qui apportent dans l'exécution d'un morceau une application, un servilisme, impossibles aux Français.

Terrible assista au couronnement de l'empereur à Milan, circonstance qui surprit au plus haut degré le peuple italien qui se pressait en foule autour de la cathédrale.

Tous s'étonnaient de voir un chien entrer dans une église, surtout en pareille solennité ; mais Terrible ne s'inqùiétail guère des commentaires de la populace. La musique de la vieille garde allait à la cathédrale, il allait à la cathédrale. Cependant il comprit qu'il s'agissait d'une grande solennité, le fourniment ayant été astiqué ce jour-là avec une sollicitude extraordinaire.

Les musiciens surtout avaient fait la toilette de leurs instruments; non les clarinettes, les hautbois, les bassons, les fliiles, dont le vêtement de bois est toujours en bon état; mais les instruments de cuivre, qui faisaient honte au soleil.

Sous le prétexte de se friser et de paraître en grande tenue, Terrible s'était rebroussé le poil comme un tyran de mélodrame. Le jour du couronnement, le chien fut plus barbet que jamais.

Il ne se passa rien d'extraordinaire à cette solennité; de Milan, l'armée passa à Gênes, où Napoléon se faisait couronner une troisième fois. Le même étonnement s'empara des Italiens à la vue du. chien. Cette fois, deux hallebardiers appartenant au clergé s'aperçurent qu'un animal se disposait à entrer dans l'église.

Ils firent un mouvement pour s'avancer vers Terrible et le chasser. Terrible les regarda tour à tour d'un œil fier et descendit la première marche dans la nef; fun des deux hallebardiers, plus courageux que son compagnon, alla droit au chien en levant sa grosse canne à pomme d'argent.

Le chien n'était pas dans le programme, et les hallebardiers avaient des ordres sévères; leur consigne portait de ne laisser passer, outre les régiments, qu'un certain nombre de grands dignitaires munis d'une carte.

Le barbet n'avait aucun cordon, aucune décoration ; il ne semblait pas un grand dignitaire. En dernier ressort, on

ne pouvait le supposer porteur d'une carte d'entrée ; mais Terrible, se voyant en face d'un Italien, d'un ennemi (W le flairait), n'attendit pas que la grosse canne retombfit sur ses flancs, il marcha droit sous la canne, s'arrêta à un pied du hallebardier, et ouvrit une gueule menaçante où brillaient des dents blanches, solides comme des avirons, pointues comme des clous.

Le hallebardier, magnétisé, laissa passer le chien.

Cette scène ne dura qu'une seconde et ne dérangea en rien l'ordre du cortège. Les musiciens dé la vieille garde avaient tout vu; au besoin ils auraient pris parti pour leur camarade; mais Terrible sortit seul de ce pas difficile.

M. Chalandry ne savait trop admirer la conduite du barbet, qui mit fin à un obstacle par des moyens aussi simples, par une pantomime aussi énergique. Un autre chien eût aboyé !

Cependant il faut tout dire, même les défauts de son héros. En revenant en France, Terrible se conduisit de la façon la plus malhonnête : il déplut à Napoléon. L'empereur, entouré de sa vieille garde, fut harangué par le maire de je ne sais quelle ville française. Le maire débita son discours avec les adulations, les- plats-de-ventre les plus monstrueux. 11 termina ainsi : — Dieu créa Napoléo7i, et se reposa.

Et Terrible aboya.

Je n'ose dire que le chien eût compris tout le ridicule de ce mot, et qu'il se posât en critique audacieux.

A Paris, le chien suivit M. Chalandry chez lui. Le basson, ayant quelques moments de repos, reprit sa vie et ses vêtements bourgeois. M. Chalandry fut heureux de retrouver sa place aux Italiens, ne fût-ce que quinze jours. C'était plutôt de la musique que celle de la vieille garde.

Il emmena Terrible au théâtre et le présenta à ses anciens amis de l'orchestre-, mais le chien ne parut pas goûter la musique italienne. 11 s'étalait sous la chaise du basson et

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dormait. Il ne somblait niC'ine pas écouter les.w/0.9 de fagotto primo que M. Chalandry exécutait aux applaudissements de la salle entière.

A cette époque, les militaires étaient les rois de Paris; ils prenaient le haut du pavé^ méprisaient profondément le bourgeois et se plaisaient h Tinsulter. Un officier n'aurait pas voulu se montrer dans Paris en costume civil; le soldat était tout, on ne parlait que de lui.

M. Chalandry, au contraire, fut content de mettre une quinzaine au portemanteau son habit de la vieille garde. En bourgeois il se sentait plus basson; il n'avait, du reste, aucune humeur belligérante, et ne tenait pas à passer aux yeux de Paris pour un des vainqueurs d'Italie, d autant plus que son basson n'avait servi que médiocrement à remporter des batailles.

Tous les jours il allait se promener, vers midi, dans la galerie de bois, accompagné de Terrible. Un militaire passa, qui trouva l'air ridicule au basson; il le heurta violemment.

M. Chalandry pensa que le gros de la foule avait seul produit ce choc; mais il se trompait. Au bout de la galerie, le militaire recommença. Cette fois, le basson se crut en droit de faire quelques observations polies au militaire; celui-ci le reprit sur un ton très'haut. M. Chalandry s'éloignait, ne tenant pas à avoir une affaire.

Le militaire continua de marcher sur les talons du bourgeois en l'insultant grossièrement; mais tout à coup il poussa un cri de rage et de douleur, et il porta précipitamment la main derrière son dos. Il frémit en palpant une tète poilue accrochée aux basques de son habit; c'était Terrible qui, non content de déchirer l'habit, avait commencé par sauter dessous, à un endroit fort sensible.

En un moment, la foule s'arrêta et fit cercle autour du militaire, qui avait dégainé son sabre pour châtier l'auda-

eiftux animal. Mais le chien, profitant du tumulte, avait lâché prise et fui dans la direction opposée.

M. Chalandry était revenu seul à son logement, désolé d'avoir perdu Terrible; il le retrouva le soir à la porte des Italiens. Le basson raconta toute la soirée quel service lui avait rendu le barbet en le débarrassant de l'insolent militaire.

Il fallut bientôt renoncer à cette tranquille et douce vie parisienne qui rendait M. Chalandry si heureux; il fallut reprendre Thabit de musicien de la vieille garde. L'empereur ne s'arrêtait pas dans ses conquêtes; c'était le Juif errant de la victoire, et une voix semblait lui crier : « Marche! marche! »

Après bien des combats, bien des victoires, auxquels avait assisté M. Chalandry dans le bataillon carré, Tarméc française fit le siège de Dresde et s'en empara.

Terrible entra en vainqueur dans la capitale de la Saxe. Ce n'était plus le Terrible de la cathédrale de Gênes. Les ans avaient passé sur le corps du chien; son poil, quoique toujours d'une frisure excentrique, grisonnait; ses sourcils s'étaient épaissis et masquaient de plus en plus ses yeux; cependant il avait encore un pas ferme; aucune infirmité ne se décelait dans la démarche.

Le régime militaire, qui abêtit l'Orne, semblait avoir produit un effet contraire chez le chien. La physionomie disait bien des souffrances, bien des privations dans les camps, mais qui avaient plutôt renforcé son moral. Terrible jouissait alors de cette expérience que l'homme ne connaît qu'après une vie labourée par le malheur.

M. Chalandry, lui aussi, portait sur sa figure de nombreux chevrons jie fatigue. Il avait parcouru, en soufflant dans son basson, les trois quarts de l'Europe. Ses nombreux états de service obtinrent une récompense. Quelque temps avant le siège de Dresde, il fut nommé chef de musique, la petite

flûte ayant péri, l'instrument à la bouche, d'une balle égarée.

Qu'étaient devenus, hélas 1 tous ces braves musiciens de la vieille garde?

Seuls restaient debout M. Chalandry et le chef des nègres, le basson et la grosse caisse. Encore le nègre avait-il laissé rà et In des traces de sa couleur. Le nègre, à la peau noire et luisante dans le principe, était devenu d'un ton gris verdâtre. En revanche, il avait grandi en talent. Il battait la grosse caisse de la façon la plus savante et la plus carrée. Maintenant il mettait des nuances avec sa main gauche, (jui tenait une espèce de verge, et obtenait certaines imitations d'un effet plus délicat.

Quatre nègres étaient morts au champ d'honneur, un à riiôpital.

Les quinze clarinettes périrent en traversant un étang mal gelé. Pauvres et blondes clarinettes! On entendit sous la glace comme quinze mi bémol.

Le serpent eut la tète coupée par un Autrichien qui le surprit oublié dans un cabaret ; il paya de sa tête les nombreuses faiblesses qu'il avait pour le vin.

Souvent, pour se distraire, M. Chalandry jouait seul un grand morceau de sa composition. Et le chien écoutait avec une grande piété ce morceau sublime, d'une tristesse indicible, écrit en souvenir des musiciens de la vieille garde. C'était leur messe des morts.

Ceux qui l'auraient entendu, s'ils avaient été initiés au drame, eussent compris et pleuré, quoique la musique iiiii: tative soit blâmable; j'entends ces terribles livrets de symphonies qui vous imposent leurs idées de lever de soleil, de soleil couchant, d'oiseaux à queues rouges.

A eux deux, Terrible et M. Chalandry se comprenaient. C'était d'abord la petite flûte joyeuse qui s'en allait comme à la fête, en sifflant soQs les arbres. Fi fre li 1 Une balle aussi

S6 rONTES D'AUTOMNE.

sifflait et faisait un trou dans le front joyeux de la petite flûte. La charge battait, les chevaux marchaient au pas, tran, tran, tran, tran; tout à coup ils hennissaient. Les nègres tombaient Tun après l'autre; celui-là avec ses cymbales, jetant un dernier soupir; celui-là presque gelé, agitant en Tair, pour se réchauffer, son chapeau chinois, dont les grelots insultaient à son martyre. On entendait encore la glace qui craquait tout d'un coup sous les pieds des quinze clarinettes, prrracî et le chant du cygne, du serpent, un cliquetis de verres, du vin, un air à boire, puis les Autrichiens lui coupant la tète pendant son ivresse.

M. Chalandry avait fait ce morceau sans y penser; homme très-naïf et très-simple, il ne s'était pas dit : « Je vais écrire une symphonie en souvenir de mes malheureux camarades. » Seulement les chagrins, les regrets, s'étaient accumulés dans son cœur et s'exhalèrent un jour par la voix du basson.

Quelle fut sa joie, à Vienne, d'entendre dans un concert de la musique comme jamais il n'en avait rêvé. Quelle surprise', cette musique ressemblait à la sienne. M. Chalandry n'osa se mettre en parallèle avec le grand compositeur inconnu qui s'appelait Beethoven sur l'affiche, mais que personne ne connaissait dans la ville.

Le basson s'était enquis auprès de ses voisins de la réputation de Beethoven ; on lui répondit qu'il y avait à la tête de Torchestre une espèce d'homme exagéré qui, seul, pouvait lui donner des renseignements.

M. Chalandry attendait avec impatience la fin du concert pour s'entretenir avec le chef d'orchestre.

C'était HOFFMANN.

Je respecte tellement les gens de génie, que je me garderai bien d'essayer de reproduire la conversation qui eut lieu entre le musicien français et le grand allemand. Un oui, un non même, placés dans leur bouche, me semblent un sacrilège

Iloffiiiiinn, avec ce sens si délicat que possèdent les artistes, surtout les artistes qui meurent jeunes, comprit tout de suite le basson.

M. Chalandry fut un moment surpris de cette nature si enthousiaste, si rêveuse, si sardonique, si pleine de mépris pour la foule; cependant il comprit qu'il avait devant lui une àine supérieure, qui ne s'arrête qu'un moment sur la terre, mais qui brille d'une lueur éclalanle et laisse pendant son court séjour des œuvres éternelles.

Il ipvita le même soir Hoffmann à venir entendre son morceau de basson ; le romancier lui prit le bras et le conduisit plus sûrement à son logis. Car M. Chalandry ne savait que peu rallemand, et encore moins les détours de Dresde, aussi d'habitude enfermait -il Terrible, craignant de le perdre.

L'homme qui a écrit le dialogue du chien Berganza regarda tout de suite Terrible avec intérêt. Terrible n'était pas un chien; par instant il était plus qu'homme. Il y a tant d'hommes qui sont moins ([ue chiens.

Pendant que Hoffmann passait sa main sur la tête de Terrible, M. Chalandry ajustait les diverses pièces de son basson.

Il commença tout naturellement, sans préparation, sans rien dire; il lit^out bonnement un accord parfait. Les préludes brillants ont été inventés par les musiciens intrigants qui veulent effrayer le public.

Hoffmann écoutai(t le basson, assis dans un fauteuil, les épaules un peu voûtées, la main droite errant dans les poils de Terrible.

Après le morceau, il remercia d'un mot M. Chalandry de lui avoir fait entendre ce chant nouveau pour lui, et il l'invita à venir au grand théâtre de Dresde écouter son opéra iVOndine. Le basson accepta avec enthousiasme, se croyant libre pour quelque temps; mais, dès le lendemain, Napoléon

avait donné des ordres concernant la musique de la vieille garde.

Mademoiselle Georges et Talma étaient arrivés et devaient jouer tous les deux jours la tragédie; le jour suivant était réservé à l'opéra. L'empereur ne goûtait pas la musique allemande; il était habitué à l'italienne. Aussi Hoffmann fut-il bouleversé de tous ces changements.

Un jour la tragédie.

Un jour la musique italienne.

Un jour la tragédie.

Et un jour la musique allemande.

Comme on le voit, l'insipide tragédie eut le droit de montrer les dents tous les deux jours; M. Chaland ry reprit ses fonctions à l'orchestre improvisé des Italiens, ce qui ne l'empêchait pas de diriger la musique de la vieille garde aux revues.

Terrible, à l'une de ces revues, s'arrêta tout court devant une petite fille juive en haillons qui marchait devant la musique. Le chien n'avait jamais souffert la présence d'aucun étranger entre les tambours et les musiciens. Aussitôt qu'un enfant hardi voulait s'introduire dans cet espace, il le remettait à sa place plus vite que ne le fait d'une brebis un chien de berger.

L'enfant, avec ses grands yeux noirs et son teint citronné, apaisa cependant la colère de Terrible. Il avait commencé par gronder; son œil finit par s'adoucir.

La juive n'était qu'une petite mendiante; sous sa robe courte et déchiquetée sortaient deux jambes grêles, dont l'une était nue.

Elle marchait fièrement comme si elle eût été vêtue de soie. La faim la rendait légère. Terrible la flaira longtemps; il l'étudiait, et il n'imita pas ses confrères aristocratiques, qui montrent les dents aux haillons et aboient aux pauvres gens.

rOXTES D'AUTOMNE. 59

Derrière le dos de Tenfant, une mauvaise guitare à cinq cordes dénotait sa manière de vivre ; peut-être le chien fut-il ému par la guitare, cette malheureuse chose en bois, fendue d'un côté. La plupart des portées de cette guitare avaient disparu; il ne restait plus que les traces de colle forte, désagréable à la vue et au doigt.

La petite guitariste écoutait avec grand plaisir la musique lie la vieille garde; c'était nouveau pour l'enfant, qui ne se doutait pas quelle trahison elle faisait à la musique allemande, aux valses amoureuses jouées par une clarinette daû& un cabaret.

Le régiment (itait arrité à l'endroit où l'empereur devait passer la revue; Napoléon parut à cheval, suivi de son brillant état-major; aussitôt qu'il eut traversé les rangs de la vieille garde, la guitariste fit mine de s'en aller dans une direction opposée. Terrible s'approcha d'elle et la tira par .^a robe. L'enfant regarda sans crainte le chien; elle ne craignait pas que sa robe fût endommagée par les dents de Terrible. Elle hésita et paraissait chagrine de quitter aussi vite un ami improvisé en un quart d'heure. Le chien la regardait avec des yeux tristes; l'enfant se baissa et donna un gros baiser au nez de Terrible, qui se laissa faire.

Après cet adieu, la petite guitariste partit.

Terrible (itait inquiet; il baissait la tête et réfléchissait. Tour à tour il regardait M. Chalandry, qui soufflait dans son basson avec le plus pur enthousiasme, et qui, très-occupé de diriger ses musiciens, n'avait rien vu, puis le chien suivait des yeux la petite guitariste qui diminuaitdansl'éloignement.

Terrible faisait trois pas en avant, trois pas en arrière.

Enfin, (omme une personne qui a pris une grande réso-

liition, il profita d'un fortissimo, dans lequel M. Chalandry

[(pelait dans ses joues tout le vent qui était en lui, et il se

-luva de toutes ses jambes. La petite guitariste ne flaraissaii

plus qu'un point à l'horizon. Terrible, dans sa course qui

semblait un éclair, renversa un Autrichien, qui jura de la façon la plus accentuée. Dans une autre occasion le chien aurait livré un combat; mais des affaires plus importantes ne lui permettaient pas de s'arrêter.

En une minute il rejoignit la petite guitariste, qui poussa un cri de joie en revoyant le chien. Terrible courait autour d'elle; il l'entourait d'un cercle fantastique; il lui sautait au cou ; il sautait après la guitare ; jamais l'amant le plus joyeux ne se livra à semblables folies.

L'enfant comprenait, du reste, ces marques d'amitié, et paraissait heureuse d'inspirer une si violente admiration au chien. La marche n'en était pas interrompue pour cela, et elle fut longue.

Tout d'un coup la petite guitariste fouilla dans sa poche et en retira une petite sébile de cuir bouilli. Le chien regarda attentivement la sébile et sauta brusquement après; il la saisit avec les dents.

La sébile rendit un faible son, le son d'une malheureuse pièce de cuivre abandonnée qui gémit de n'avoir pas de compagnes, car iln'y a rien de plus triste que l'or ou l'argent quand il se trouve seul; aussi manifeste t-il sa joie en chantant dans les poches à l'arrivée d'un frère. Sitôt que plusieurs pièces d'or se trouvent réunies, c'est un bavardage à n'y pas tenir ; et c'est pour les faire tenir tranquilles que les avares les enferment.

Terrible comprit tout^ de suite le peu de valeur de ce rond de cuivre, qui se battait les flancs dans la sébile. La petite allait passer les portes de la ville; le chien la tira encore une fois par la robe. Depuis quelque temps il regardait attentivement chaque maison. Une surtout, peinte en vert brillant, d'où sortaient des chants de buveurs, l'inquiétait. Il fit signe à la guitariste d'y entrer.

Et, pour lui donner du courage, Terrible entra le premier, la tête haute.

CONTES dautomm:. a\

La salle était pleine de buveurs qui chantaient à tue-tôte en buvant de la bière; Tenfant passa timidement sa tôte par la porte, et les buveurs l'interpellèrent brusquement :

— Allons, la guitare, entre ou sors.

L'enfant regarda Terrible, qui s'était installé fièrement dans le cabaret, et entra.

Ces buveurs si bruyants étaient des Français qui suivaient l'armée, il n'y a que les Français qui parlent, crient et chantent en buvant de la bière. Ils boiraient de l'opium en Chine qu'ils trouveraient encore le moyen de faire tapage. Terrible, avec son instinct si fin, avait compris dans la rue que le cabaret était fréquenté par des compatriotes; il reconnut leur langue.

— Une jolie fille! dit l'un.

Un autre s'écria :

— Un vilain chien !

L'enfant détacha sa guitare et se mit à chanter un petit air allemand dont je regrette de ne pouvoir donner la notation. Voici les paroles :

(( Sur le pont de Coblentz était une grande neige ; la neige a fondu, l'eau coule dans la mer.

« L'eau coule dans le jardin de ma chérie, personne n'y demeure. Je pourrais attendre encore longtemps; ce serait toujours en vain : deux arbres y murmurent seuls.

« Leur tête verte sort et regarde au-dessus de l'eau. Ma chérie doit y être, je ne puis aller la trouver.

« Quand Dieu me salue dans l'air bleu et dans la vallée, ma chérie me salue du fond du fleuve.

« Elle ne passe pas sur le pont de Coblentz, où passent tant de belles dames. Celles-là me regardent beaucoup; mais je ne veux pas les voir. »

— Ah! dit l'un, quel fichu charabia on parle ici !

— Us ont l'air de se comprendre, dit le malin de la bande, mais c'est une frime. ],& preuve, c'est que tous les Alle-

mands parlent français quand ils ont absolument besoin de se dire quelque cbose; alors ils le disent tout naturellement. L'enfant ne saisissait pas le sens de ces paroles; mais elle devinait qu'on s'occupait d'elle et de son pays. Elle rougissait et bésilait à présenter la sébile aux buveurs. Terrible passa derrière et la poussa en avant. Alors la petite guitariste, s'étant avancée à contre-cœur de la table des Français, fouilla dans sa poche et en relira sa boîte de cuir.

— Tiens, dit le plus malin des Français, tu veux que je te paye pour ta chanson qui ne se comprend pas... Elle se moque de nous, la petite, et elle demande encore Vaumôneî

— Moi, je lui donne dix sous, dit un autre, si elle veut me les demander en français.

— Ce n'est pas bête, ça. Allons, la guitare, parle clairement '

L'enfant écoutait sans se rendre compte de tous ces grossiers propos; Terrible fronçait les sourcils.

— Elle fait celle qui ne comprend pas., reprit un des Français, la rusée.

— Peut-être n'est-ce pas assez de dix sous pour lui délier la langue, dit un second. Moi, j'en mets vingt.

— Moi aussi, dit un troisième.

— Allons, reprit celui qu'on écoutait avec déférence, la main à la poche, tousl Cette enfant peut croire que nous n'avons pas le sou ; il faut au moins lui prouver le contraire.

Tous les buveurs sortirent leur bourse et remirent une pièce de monnaie à celui qui avait porté la parole en dernier. Il compta six francs.

— Eh! la guitare, il y a six francs, dit-il en posant la petite pile de monnaie sur la table.

L'enfant avança timidement la main vers ce trésor.

— Hein! une minute! comme elle y va, l'enragée... Avant de toucher les six livres, tu sais que lu dois parler français.

CONTES D'AUTOMNE. i3

L'enfant restait aussi muette que sa guitare.

— Vous voyez bien, dit le plaisant, qu'elle s*y connaît, puisqu'elle prendrait volontiers de la monnaie française. Qu'est-ce qu'elle eu ferait, si elle ne savait pas la langue?

— Je mets vingt sous de plus, dit un autre. . . je gage qu'elle ne parlera pas.

— Je parie que si!

— Je parie que non{

— Eh bien', cinq livres pour la guitare.

— Cinq livres contre.

Deux pièces de cent sous vinrent grossir le las.

— Allons, petite, hardi.

— Parle.

— Elle ne parlera pas.

— Elle parlera.

Tous les buveurs criaient ensemble. L'enfant fut effrayée et recula de quelques pas. Elle crut qu'on lui demandait une noirvelle chanson et se disposait à satisfaire à cette demande, lorsque Terrible la poussa de sa tête vers la porte. (Tétait ce que demandait la guitariste, qui se sauva, pleine de terreur et de mépris pour les Français.

— Ah! cria d'une voix la bande, elle est fiére l'Autrichienne,, elle a tenu bon.

— Mes cinq livres? demanda un des parieurs.

À peine le plaisant de la bande allait-il mettre la main sur le tas de monnaie, qu'il sentit un coup violent porté à son pouce. C'était Terrible qui, d'un bond, était sauté sur la monnaie, la prenait dans ses dents; il avait failli emporter en même temps le pouce du buveur. Il disparut plus prompt que réclair. L'argent fila comme par enchantement; les buveurs se regardèrent tous, se croyant le jouet d'un rêve.

— Ah ! l'enfant de chien! s'écria l'un d'eux quand il eut rassemblé ses esprits, il a ma'ngé la grenouille.

4i TONTES D'AUTOMNE.

Mais Terrible ne courait aucun risque; il fuyait comme le vent dans la direction qu'avait prise Fenfant. Il la retrouva bientôt, se mit en arrêt devant elle, et haussa la tête pour lui montrer le trésor qu'il portait entre les dents.

La petite guitariste le regardait avec une joie mêlée d'étonnement et de crainte. Terrible se fit donner la sébile, lâcha l'argent dedans, et tira l'enfant par Ja robe en courant. Il craignait d'être poursuivi par les Français, qui pouvaient bien ne pas avoir pris la chose en riant.

Enfin ils arrivèrent de la sorte au plus pauvre faubourg de Dresde. La petite guitariste s'arrêta devant une mauvaise porte en caressant le chien et l'invitant à entrer. La porte ouverte laissa voir une chambre basse, noire, enfumée, qui n'avait pour plancher que la terre.

Devant un feu pâle de poussier, une vieille se livrait à une cuisine qui n'aurait pas fait entrer un affamé. Des cordes étaient tendues dans la chambre ; des linges éraillés et jaunes s'y dandinaient.

La misère et la saleté se donnaient constamment le bras en ce logis, habité par des juifs... Aussitôt l'entrée du chien, la vieille se répandit en grognements et en injures contre l'enfant.

— C'est ça que tu apportes, vilaine bête, dit elle à l'enfant, un chien. . il n'y a donc pas assez déjà de bouches inutiles à la maison? Quand je te dis que tu as la tête à l'envers. Attends, Maryx, si tu crois que je vais garder ici un oiseau pareil, fais-le sauver bien vite, ou je l'assomme.

Maryx laissa un moment sa mère se livrer à sa colère, et elle fit sonner, comme par hasard, l'argent dans ses poches.

— Hein?dit la mère, dont les yeux se réveillèrent à ce son, qu'est-ce que j'ai entendu? Viens ici, Maryx, viens m'embrasser.

L'enfant se jeta d'un bond au cou de la vieille, qui se

CONTES D'AUrOMNE. 45

laissa faire, mais en dirigeant ses longues mains dans la poclie de sa fille.

— Tant que ra! dit-elle... où donc que tu Tas pris, cet argent? Ah ! petite cachottière, tu ne le disais pas en entrant.

La vieille juive retira sa main fermée de la poche de Marvx et pesa Targent comme dans une balance; puis elle le fit clianter en desserrant un peu la main, puis elle regarda, puis elle le compta.

— Seize livres! s'écria-t-elle.

Les juifs les plus pauvres connaissent la valeur de l'argent de tous les pays.

— Seize livres! Mais dis donc, Maryx,où as-tu trouvé ça? Qui t'a donné cet argent?

Maryx montra le chien, qui suivait cette scène des yeux.

— Ah! le monstre, il est encore là... Comment! tu dis que c'est le chien qui t'a donné l'argent... Tu mens, Maryx.

La petite guitariste raconta alors l'aventure de la matinée ; et, tout en contant, elle allait du chien à sa mère et les embrassait tous les deux.

— C'est égal, dit la mère, nous ne pouvons pas garder le chien... il aurait bientôt mangé les seize livres... Ou bien, garde le deux ou trois jours pour t'amuser; après nous tâcherons de retrouver son maître, qui nous donnera encore beaucoup d'argent... Tu n'as pas d'autre argent? reprit la vieille insatiable.

— Non, dit Maryx.

— Dans l'autre poche, par hasard? dit la juive. L'enfant secoua le côté gauche de la robe, qui ne rendit

aucun son.

— Vois-tu, Maryx, c'est qu'il ne faudrait pas me tromper. . . d'abord on ne me trompe jamais, je devine tout. Je suis sûre que tu en as dépensé dans ta route?

— Mais non, maman.

46 CO.NTES D'AUTOMNE.

— Ah!... tu as mangé, alors... avoue que tu as mangé?

— Je n'ai pas mangé. ditTenfant.

— Tu sais pourtant que je te recommande de ne jamais revenir le ventre vide à la maison... c'est si facile d'entrer quelque part et de demander un peu de pain, un peu de choux... on vous le donne plus facilement que de Targent. au moins je ne serais pas obligée de me ruiner en nourriture. Au fait, tu as payé ton déjeuner aujourd'hui, je vais te régaler... mais que cela n'arrive plus.

— Et le chien, il a faim aussi, dit Maryx.

— Gomment! il a faim, reprit la vieille... c'est donc un chien de pauvre; si je savais cela, je ne le garderais pas une seconde.

— Oh î maman, dit Maryx, il est si bon, mon chien î Bien sûr qu'il appartient à quelqu'un de riche, au contraire; il y a une petite plaque à son cou.

La vieille appela le chien pour prendre des renseignements; mais Terrible n'obéit pas; il méprisait la juive et se contentait de regarder l'enfant. Celle-ci se roula par terre en prenant la tête du chien dans ses deux mains, et regarda la plaque sur laquelle était gravé en creux : Terrible, du 1" régiment de la vieille garde.

— Je ne sais pas lire ça, dit Maryx.

— Bon, répondit la juive, nous ferons déchiffrer l'écriteau par quelqu'un de savant.

Après la revue, M. Chalandry regarda inutilement de tous côtés après son chien; il le demanda à ses musiciens. Personne ne l'avait vu. Le basson devint triste à mourir; jamais Terrible n'avait fait d'absence si longue. M. Chalandry allait accompagner aux Italiens, mais sans apporter d'attention à sa musique. Chose incroyable! un soir il oublia de jouer un solo, accompagné par les cors, les hautbois, les flûtes et les clarinettes. Le public fut tout surpris de n'entendre que des accompagnements; le chef d'orchestre sau-

tait sur sa haute chaise en criant le moins haut possible : « Kh bicnî le basson, eii bien î » M. Chalandry avait sa tête dans ses mains; il sortit tout à coup de ses réflexions, et ne s'aperçut de sa distraction que par les regards de colère du chef d'orchestre.

— Mais vous avez perdu la tête, monsieur, lui dit le chef d'orchestre à la lin de Tacîe; comment! vous faites tacet flans l'ouverture... Je le comprendrais encore de la part des trompettes et trombones, qui ont quelquefois trois cents mesures de pauses; mais c'est impardonnable pour un basson.

M. Chalandry expliqua que, depuis quatre jours, il avait perdu son seul ami, son chien, et que toutes ses idées étaient déroutées.

— Si c'était un chien ordinaire, dit le basson, je me dirais : Il est débauché, il reviendra ; mais il n'a jamais eu de faiblesses. Les Autrichiens l'auront tué... Pauvre bête! je l'aimais comme mon enfant... Tout le monde l'aimait dans notre vieille garde. Ah! si vous l'aviez vu, mon pauvre Terrible... Car, s'il n'était pas mort, il serait revenu; mêipe on l'aurait ramené : il porte au cou ses titres et son nom.

— Comment est-il votre chien? demanda le chef d'orchestre, compatissante la replie douleur du musicien.

— Oh! il n'est pas beau au premier abord! C'est un barbet tout frisé, noir et des grands sourcils sur les yeux.

— J'en ai rencontré un singulier avec une petite mendiante qui joue de la guitare.

— Une mendiante!... Une guitare!... s'écria M. Chalandry... je me rappelle maintenant, c'est lui, c'est bien lui... Il n'est donc pas mort. Je vous remercie bien, allez... vous êtes un brave homme, vous... ce pauvre Terrible... je ne dormirai pas de joie... tenez, je vais jouer ce soir du basson comme jamais... Si vous voulez, nous recommencerons l'ouverture pour le lever du rideau.

Le lendemain, aussitôt la pointe du jour, M. Chalandry se mettait en route d'après les quelques indications du chef d'orchestre. 11 parcourut toutes les brasseries, toutes les tabagies, tous les bouges de Dresde, et ne trouva nulles traces de la guitariste ni de Terrible. Son chagrin était un peu apaisé, malgré le peu de succès de ses recherches; cependant, en se couchant, il traita le chien comme une infidèle maîtresse.

— Ingrat, disait-il, il n'est pas mort, et il m'a quitté pour une petite mendiante î

M. Chalandry apprit une mauvaise nouvelle; l'ordre du jour portait que Tarmée partirait de Dresde sous trois jours. M. Chalandry abandonna ses musiciens et se fit remplacer par le sergent de musique : il était bien décidé à ne pas quitter la vill^sans avoir retrouvé son chien mort ou vif.

Et il se remit à parcourir dans tous les sens les ruelles et les détours de Dresde. Un jour, accablé de fatigue, il entra dans un cabaret pour se reposer; il aperçut sur la porte un Français qui fumait.

M. Chalandry le regarda, étonné de trouver encore un de ses compatriotes dans la ville; pour lui c'était plus qu'une connaissance, presque un ami.

— Vous n'êtes pas parti avec l'armée, monsieur? lui demanda-t-il.

— Non, j'ai été blessé à la jambe; j'ai trouvé une brave famille d'Allemands qui a soin de moi, et je passe ici ma convalescence.

— Vous êtes bien heureux, dit le basson.

Et il avait la mine si triste en parlant de bonheur, que l'autre ne put s'empêcher de lui demander ce qui semblait le tracasser.

M. Chalandry raconta ses malheurs et la fuite du chien ; il avait les larmes aux yeux.

— Je voudrais bien vous être utile, lui dit le fumeur ;

CONTES D'AUTOMNE. iO

mais je nu cuimais pas plus Dresde que ma poche, et j'aurais \ M votre bète, que je ne suis pas assez fin pour distinguer un chien allemand d'un chien français.

M.Chalandry eut l'air de continuer sa route.

— Mais, dit le Français, les gens qui me soignent connaissent mieux la ville, ils vous diront sans doute où on pourrait avoir des nouvelles de votre musicienne à la guitare... Peut-être a-t-elle une permission de la police, on ne sait pas.

Il entra dans la maison et revint bientôt en disant au liasson qu'il y avait non loin de là un cabaret où se donnaient rendez-vous tous les musiciens ambulants.

M. Chalandry voulait entraîner le Français malgré sa blessure; il fallut qu'une servante le conduisît. Ils entrèrent au rabaret. qui était le même où Terrible avait emporté si brutalement la recette.

Le basson riait et pleurait en entendant raconter cette histoire.

— Voilà l'argent, dit M. Chalandry; qu'on apporte à boire, et menez-moi vite vers mon chien.

— Ob', nous ne savons pas où il demeure, mais il passe l(»us les jours à la même heure devant le cabaret. Il est six heures moins un quart, il ne sera pas long.

— Je vous laisse boire, dit le basson; pour moi, je vais l'attendre à la porte.

Un quart d'heure après, les buveurs entendirent un grand cri.

— Eh! dit la cabaretière, le monsieur se trouve mal.

On courut à la porte; M. Chalandry était étendu sur le banc; Terrible, inquiet, gémissant et sautant sur lui. La petite guitariste ouvrait de grands yeux. Le basson revint bien vite à lui; il embrassait le chien, et ses longues mains le palpaient convulsivement.

— Ah ! Terrible, s'écria-t-il, tu m'as fait bien du mal !

50 «:ONïES D'AUTOMNE.

Terrible baissa la tête et la tourna vers Maryx.

— Est-ce que tu l'aimerais mieux que moi? dit tristement le basson.

Le chien continuait de baisser la tête.

— C'est que, vois-tu, nous partons après-demain... tu viendras, n'est-ce pas?

Terrible avait saisi dans ses dents la robe de l'enfant et ne semblait pouvoir s'en détacher.

— Comment! tu ne veux pas venir, dit M. Chalandry, tu m'abandonnerais, moi qui te connais depuis quinze ans, tu quitterais la vieille garde, la musique, ingrat?... Ah! c'est mal, Terrible, c'est bien mal !

Le vieux basson ne put continuer; son gosier se serrait, et il se sentait prêt à fondre en larmes.

Le chien tira Maryx par la robe et l'amena devant M. Chalandry; puis il mit ses deux pattes sur les jambes de son maître; il semblait, à genoux, demander son pardon.

La cabaretiére, qui avait écouté ce dialogue, était tout émue.

— Mais, monsieur, lui dit-elle, pourquoi n'emmenez- vous pas avec vous la petite, si le chien y tient tant? Comme ça, vous serez tous heureux.

— Au fait, dit le basson, vous avez raison. Et les parents de cette enfant?

— C'est la fille d'une vieille juive, dit le cabaretier; elle sera bien heureuse de s'en débarrasser pour une petite somme. Ses sœurs ont toutes pris la volée, et ça ne rapporte rien à la vieille.

M. Chalandry n'hésita plus; il accompagna Maryx et Terrible au faubourg de Dresde et trouva la juive ; mais il montra un tel désir d'emmener l'enfant, que la vieille se montra revêche au marché.

Le basson donna le lendemain mille francs, qui étaient la somme convenue. L'armée partit de Dresde. La petite gui-

tariste, après quelques jours de marche, se fatigua tellement, qu'on la fit placer dans les voitures des équipages militaires.

Terrible ne voulut pas la quitter; de temps en temps il grimpait dans la voiture pour voir son amie.

Un jour les équipages furent attaqués; ils se rendirent.

M. Chalandry n'eut jamais de nouvelles de l'enfant ni de Terrible.

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