SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
— Voici la petite basse dont je vous ai parlé, dit mon professeur de musique, M. Trude, en me présentant à M. et madame Loncle.
M. Loncle dit : « Ah! ah! » et madame Loncle salua sans lever les yeux.
J'entrai ainsi dans la maison des Chenizelles, qui occupait à toute heure les esprits curieux de la ville de L..… D'un coup d'œil je remarquai, dans une grande salle trèshaute, un mobilier propre, mais d'une mode déjà passée. Un piano à queue était au milieu de la pièce, et rien dans le salon n'annonçait la présence habituelle d’une femme.
M. Loncle nous montra du doigt deux grands fauteuils en velours jaune : M. Trude s'étant assis, je m'assis. J'a- Yais toujours ma basse sous le bras et les doigts accrochés
dans les cordes. Il faisait très-froid ce soir-là, et beaucoup plus froid dans les Chenizelles que par la ville.
” Les Chenizelles sont un quartier situé sur les remparts, hors des portes de la ville, et le vent de la montagne y arrive avec toutes ses colères sans rencontrer rien qui l’arrête. Aussi mes doigts, passés dans les cordes de la basse, avaient-ils plus souffert que le reste de mon individu : ils étaient roides comme des bâtons et bleus comme de l'indigo.
— Il ne fait pas chaud, ce soir, dans les Chenizelles, dit M. Trude, qui avait également ressenti les atteintes du froid en portant sa boîte à violon à la main.
— Aux Chenizelles comme ailleurs, reprit M. Loncle.
Dès ces premiers mots, je compris que la maison n'était pas vouée à la gaieté, et que la conversation serait difficile à établir. Au fond, je m’en souciaïs médiocrement ; d'ailleurs, ma timidité habituelle était accrue par le remords d'un crime commis envers M. Loncle lui-même : un an avant cette visite, j'avais mis à néant la sonnette de M. Loncle dans les expéditions nocturnes que Je faisais en sortant de l’école de dessin ; dans la journée j'avais contemplé avec crainte un vieux pied de biche tout pelé, caché dans mon musée de déprédations, qui était la racine de la défunte sonnette de M. Loncle, et il avait fallu le despotisme de mon maître de musique, M. Trude, pour me conduire dans la maison où je n'aurais dû me présenter qu'en coupable humilié.
Mais la faute en était à l’insistance de M. Loncle de ne jamais répondre passé huit heures du soir. Nous avions pour coutume de respecter les cordons de sonnette quand nous voyions la servante venir, un flambeau à la main, ouvrir la porte et saluer le brouillard ; mais la destruction
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la plus complète menaçait les marteaux de porte, les anneaux, les cordons de sonnette, si personne ne répondait à nos carillons désordonnés.
Le premier jour, cependant, une voix répondit au dedans de la maison de M. Loncle à la sonnerie; mais cette voix était si pleine de courroux, elle annonçait un domestique tellement à craindre, que nous primes la fuite, mettant la main instinctivement au derrière de nos culottes, dans la crainte que le domestique farouche, qui était un chien, ne commençât par sauter à la partie la plus usée
des pantalons.
= Le chien, avec une vieille bonne, étaient les deux seuls êtres connus de la maison des Chenizelles dans la ville de L... On les voyait régulièrement les jours de marché, les mercredis et les samedis, faire les provisions et retourner, sans parler à personne, aux Chenizelles, portant, l’une un panier sous le bras, l’autre un panier dans la gueule.
Quoique madame Loncle fût de la ville, il était impossible de tirer sur elle d'autres renseignements que ceux-ci : elle était fille de madame d'Estouvelles, dont la maison, qui a une tourelle en forme de clocher, est située rue du Change. Madame d’Estouvelles, après avoir mené une vie mondaine sous la Restauration, s'enferma tout d’un coup avec sa fille, et ne la laissa voir à personne.
Deux fois par semaine elles allaient à la messe basse à la cathédrale, en passant par une rue presque abandonnée. La jeune fille avait un voile épais; le boulanger dit l'avoir vue avec des lunettes bleues ; l'épicière prétendait qu'elle était jolie comme les amours : les uns la disaient bossue, les autres lui donnaient le port d'une princesse. Seul le notaire pénétrait dans la maison: mais, comme la famille
était riche, la succession belle, par suite beaucoup d'affaires de chicane, le notaire garda le secret sur les mystères de la maison.
Un jour, toute la ville apprit avec étonnement que la mère venait de mourir. Les regrets ne furent pas énormes parmi la population, mais la jeune fille fut à l’ordre du jour :
— Quel bonheur pour elle! Elle est libre, disait-on partout, elle ne se renfermera pas comme sa mère! L’at-on fait souffrir !
On la plaignait pour son passé et l’on enviait son avenir: car, à cette heure, les lunettes bleues et la bosse avaient disparu : c’était une belle jeune fille, une riche héritière, et les employés, les clercs de notaire et d'avoué, qui emplissent les bals de la mairie, durent se coucher plus d'une fois en rêvant que la riche héritière payait leur charge.
Chez le notaire arriva un étranger qui prouvait qu'il était nommé exécuteur testamentaire des volontés de madame d’Estouvelles ; il alla s'installer dans la maisen de la défunte, et la ville en fut pour ses propos, car le mystère plana sur la jeune héritière comme par le passé. Le temps du deuil étant expiré, on apprit avec étonnement que mademoiselle d'Estouvelles épousait l'étranger, qui s'appelait M. Loncle.
La maison fut vendue, les biens furent vendus ; M. Loncle acheta la propriété de la rue'des Chenizelles, et la jeune fille changea de prison. La ville de la connut pas plus femme que fille, et on ne s’en occupa plus, car les cancans de province finissent par se rouiller. D'ailleurs, L... étant une ville d'employés, la curiosité se portait toujours sur les nouveaux arrivés qui remplacent des fonctionnaites püblics ; madame Loncle fut'oubliée.
M. Trude dit un jour à mon père :
— Il est temps que M. votre fils fasse de la musique d'ensemble ; si vous le permettez, je l’'emmènerai une fois par semaine chez M. Loncle.
— M. Loncle est donc musicien? demanda mon père.
— Non, monsieur, c’est madame Loncle qui est une remarquable pianiste.
— Très-bien! dit mon père ; mais Charles n'est pas encore assez musicien.
— 1 le deviendra, dit M. Trude, et les trios sont ce qu'il y a de plus positif pour rendre quelqu'un musicien.
C'est ainsi que je fus reçu chez M. Loncle. Je n'osai d'abord regarder sa femme, elle ne parlait pas; mon maître de musique était brusque et froid ; il y avait dans la maison un tel silence, qu'on s’intéressait au mouvement du pendule.
— Si vous désirez, madame. dit M. Trude.
Elle salua en manière de réponse, se leva silencieusement et alluma les bougies du piano. Le maître de musique prépara un trio de Haydn qu’il avait apporté, et accorda son violon, et ma basse ensuite; je n’apportais pas grand soin à mon instrument et les chevilles en étaient dures.
Je fus placé, à ma grande joie, à droite de madame Loncle, et mon professeur à gauche, ear je craignais le rapprochement de M. Trude, qui m'enseignait la musique avec toute la dureté possible, tantôt me pinçant le bras droit jusqu'au sang pour me faire comprendre que l'on ne doit pas jouer du bras, tantôt m'écrasant les pieds pour m'empêcher de battre la mesure.
Tous les préparatifs étant faits, comme de graisser : son archet de colophane, de nettoyer ses lunettes, M. Trude
battit une mesure en blanc. Jamais je n'eus une si grande émotion. Essayant pour la première fois de la musique d'ensemble, je n'entendais plus mes sons; le piano m'étourdissait; je craignais de me tromper, je craignais d'entendre la voix de mon professeur me rappelant à la mesure et à la justesse des sons. Je n'osais regarder madame Loncle, qui m'apparaissait sous un jour singulier, et il me semblait que M. Loncle ne me quittait pas des yeux et qu'il allait tout à l'heure m'accuser du crime de la sonnette.
Heureusement, la partie de basse n’était pas compliquée; M. Trude avait choisi, pour mon début, des concertos d'Haydn. où le violoncelle n'est même pas obligatoire : il sert seulement à doubler les basses du piano. L'adagio était terminé.
— Allons, Charles n'a pas trop mal été, dit M. Trude; n'est-ce pas, madame?
Je me sentis rougir, et, sans regarder madame Lonele, je compris qu'elle se tournait de mon côté en souriant.
— Désirez-vous, madame, reprendre ladagio? dit M. Trude.….
— Comment! vous allez recommencer l'enterrement ! dit M. Loncle; c'est de la musique d’enterrement !
Madame Loncle s'était inclinée pour répondre qu'elle . recommencerait volontiers; mais, en présence de la réponse du mari, M. Trude fut embarrassé.
— Tout à l'heure, monsieur Loncle, vous allez entendre des motifs très-gais ; il y a un menuet surtout.
— Le menuet, je ne dis pas; mais c’est un enterrement que vous avez joué.
— Eh bien, monsieur, dit madame Loncle à son mari, nous allons continuer.
Jamais je n’ai entendu de voix aussi douceet aussi éplorée que celle de cette pauvre femme, dont chaque mot indiquait la résignation triste.
— Qu'est-ce que cela me fait? dit M. Loncle ; si vous tenez à votre musique, je ne m'y connais pas; je dis que c'est un enterrement, parce que, diable! les chantres qui vont au cimetière ne chantent pas autre chose.
Quand, après quelques soirées, je fus un peu moins embarrassé de mon rôle de mauvais instrumentiste, je pus examirer la singulière figure de M. Trude en faisant de la musique. Il n’était pas beau, même sa figure manquait de physionomie; elle était froide, sans expression, d’une santé magnifique à regarder le sang qui courait également par tout le visage.
Pendant les leçons qu'il me donnait, M. Trude, plutôt ennuyé que séduit par ses démonstrations de coups d'archets, me semblait laid ; mais, en jouant les trios à la maison des Chenizelles, la physionomie du maître de musique changeait tout à coup. Elle s’illuminait, prenait des expressions inconnues ; il me parut que son œil bleu se noyait de larmes intérieures; enfin ce n’était plus le même homme. «
Il aspirait la musique avec les délices d’un homme qui revient à la vie en respirant de l’éther; son caractère était tout à fait transformé. Je voyais un homme bon, doux et complaisant; il savait s'effacer et se faire humble devant un chant de piano; il adoucissait les angles de son caractère, et mettait, pour ainsi dire, des velours aux cornes de son esprit. Avec un tel musicien, je jouais beaucoup moins mal, car l'application quil mettait me rendait moimême moins écervelé. .
Je n’entendis jamais madame Loncle jouer seule; mais
elle apportait aussi dans nos trios un enthousiasme qui se ‘faisait sentir jusque dans le mouvement des épaules. C'étaient des frémissements imperceptibles au vulgaire, qui passaient du piano dans les doigts et dans tout le corps.
Par moment, en comptant des pauses, je jetai un coup d'œil sur madame Loncle ; et la façon dont ses mains couraient sur le piano, je ne l'ai pas souvent remarquée chez d'autres grands instrumentistes. Ses mains ne faisaient ni fracas ni tours de force; au contraire, les doigts étaient remplis de coquetteries infinies et de suaves délicatesses en exécutant les traits les plus compliqués.
Avec le quatuor, les trios sont la musique intime par excellence. Chaque note est une confidence, et celui-là serait un être bien enveloppé de mystère qui, après quelques séances musicales, saurait cacher son caractère à ses compagnons. À dix-sept ans, je ne comprenais pas encore les aveux qui sortent du ventre d’une basse, d'une poitrine de violon et de la boîte d’un piano ; je ne faisais que deviner sans m’appesantir à rien ; et il fallut des preuves au grand jour pour me démontrer que les faits peuvent être connus, expliqués longtemps à l’avance, aux esprits attentifs.
Ilest certain que madame Loncle souffrait, et que la musique seule apportait quelque trêve à ses chagrins. Elle eût joué du piano toute la nuit sans s’en apercevoir; mais, à dix heures, M. Loncle se levait de son fauteuil, et c'était un ordre inflexible.
Le bruit qu'il faisait rien qu'en remuant un peu les pieds de son siége ramenaïit sa femme à Ja réalité ; elle changeait de physionomie, le charme était rompu ; elle nous envoyait ua sourire triste, qui était gros de demandes de pardons pour son mari. Et nous nous en retournions silencieusement
par les Chenizelles, M. Trude et moi, sans parler autrement . que pour faire ouvrir, par le concierge de la ville, la grosse porte qui est fermée en hiver à neuf heures du soir.
Un jour, M. Loncle nous annonça que M. Montbazin viendrait entendre nos trios. Ce fut un événement dans la maison des Chenizelles que l’arrivée d’un nouveau personnage. M. Montbazin était un riche propriétaire des environs de L...; il passait dans la ville pour un des plus . grands connaisseurs en musique de la terre. Les dames âgées se rappelaient l'avoir entendu chanter dans un concert donné par M. Romagnesi; à les entendte, le brillant Romagnesi, très-célèbre alors, avait été complétement éclipsé par M. Montbazin.
Nous avions à peine commencé le trio d'Haydn, qu'on. sonna à la porte : le chien répondit du dedans avec sa grosse voix.
— Voilà M. Montbazin ! s’écria d’un air joyeux M. Loncle. Et cette Marianne qui ne va pas ouvrir! Est-ce qu'elle va laisser M. Montbazin geler à la porte?
Il y avait, au fond de ces paroles, une grande tendresse, car M. Loncle ne se serait nullement gêné pour nous faire souffrir du froid, et il ne manifesta jamais aucune inquiétude quand j'entrais avec ma basse couverte de neige. M. Montbazin fut introduit, et je n'oublierai de ma vie la mauvaise impression qu'il me causa. Il salua M. et madame Loncle, me regarda légérement et toisa M. Trude des pieds à la tête.
M. Montbazin était un vieillard cruel, de ceux dont on a défini le profil en lame de couteau. Il y avait, en effet, quelque chose de coupant dans la façon dont M. Montbazin regardait les gens : sa bouche n’était que dédain, ses yeux n'étaient que mépris. Le côté remarquable de la physio-
nomie de M. Montbazin venait de ses cheveux rouges, qu'il semblait porter avec ostentation. À tout moment il les caressait de sa main, les abattait sur ses veux, les relevait avec audace; enfin il prenait mille plaisirs à accom-
plir, avec cette forêt de poils rouges, des architectures ” singulières.
L'arrivée de M. Montbazin sembla gêner madame Loncle, qui, sous le prétexte de faire politesse à son hôte, se leva du piano, malgré qu'elle fût priée instamment par lui de continuer le trio commencé. La conversation s'engagea sur des matières bourgeoises et provinciales : aussi M. Trude prit-il congé aussitôt qu’il lui fut permis de s’en aller sans avoir l'air d'être chassé par le nouvel arrivant,
Le pauvre maître de musique paraissait très-chagrin de cette visite, il souhaita le bonsoir à la compagnie d’une voix plus mélancolique que de coutume, et je crus m'’apercevoir qu'il tressaillit quand M. Montbazin annonça que dans une quinzaine il reviendrait à la ville et qu'il avait soif d'entendre nos trios.
Un jour M. Loncle dit à sa femme qu’il n'avait pas dormi la nuit, et qu'alors il avait rêvé à un beau projet : c'était que les deux époux devaient, chacun de son côté, rédiger chaque jour un journal de leurs impressions et de leurs idées. Madame Loncle se récria en disant combien une pareille chose était inutile ; elle ne quittait pas une minute son mari de la journée : elle n'avait donc pas d’aventures bien intéressantes à lui raconter. Le mari répondit que ce n'était pas des impressions de voyage qu'il désirait; il aimait sa femme à l'impossible, et il voulait jouir de ses pensées. Quand elle ne parlait pas, elle rêvait à quelque chose : ces rêves devaient être jetés sur le papier, en forme de journal.
— Mais, monsieur, dit la jeune femme, il m'arrive souvent de ne pas penser et même de ne pas rêver, c'est quelque chose de confus et de mystérieux qui m'environne, qui n’a ni corps ni couleur. .
— Alors tu l'écriras, dit M. Loncle. Du reste, j'ai établi moi-même une espèce de journal-modèle pour te guider dans les commencements. Veux-tu que je te le lise?
— Comme il vous plaira, monsieur.
M. Loncle tira un carnet de sa poche et lut : « Mardi, 8 de janvier, le professeur de musique est venu cinq minutes avant l'heure et est parti cinq minutes après l'heure. Je juge que ce jeune homme est prodigue : il a mangé dix minutes de son temps. » —- « Mardi, même date, quatre heures du soir. Ma femme est triste ; elle fait trop de musique. Demander au médecin si la musique ne pousse pas à la mélancolie. » |
— J'ai toujours été telle, dit madame Loncle; vous avez tort, monsieur, de vous en inquiéter et de croire que la musique est pour quelque chose dans mon caractère.
— Mon amie, dit M. Loncle, je ne prétends pas avoir raison, ‘] Inscris tout ce qui me passe par la tête, et c'est justement là pourquoi la création de ton journal est indispensable ; tu répondras à mes idées, et tu les rectifieras quand elles te paraîtront fausses. Je continue. « Mercredi, 9 janvier. Dans la nuit du mardi, ma femme me croyait endormi, je me suis aperçu qu'elle pleurait. Pourquoi pleure-t-elle? Chercher les motifs de ces pleurs. »
— Vous vous êtes trompé, monsieur.
— N'en parlons plus, dit M. Loncle; je ne veux pas le savoir aujourd'hui; voilà une bonne page de journal à remplir avec l'explication de ces larmes.
— Monsieur !.. dit madame Loncle.
— Je t'en prie, ne le dis pas, écris-le-moi. Si tu te dépenses en confidences, tu me diras plus tard que tu n'as rien à écrire sur ton journal ; et je désire qu’il y ait quelque chose d’intéressant tous les jours. « Idem, mercredi. avoir reçu une lettre qui m'appelle dans les Pyrénées pour règlement d'affaires importantes. Réfléchir longuement si je dois laisser ma femme ou l'emmener avec moi. » Voilà encore une réponse, mon amie, car tout dépend de toi.
— Je vous suivrai partout où vous l'exigerez, dit madame Loncle. .
— Je le sais bien, dit M. Loncle; mais j'avais pensé un instant que c'était le bon moment pour mettre en train ton journal. Naturellement, tu aurais beaucoup de choses à me dire, éloignée de moi ; ce serait charmant.
— Alors, monsieur, vous me laisseriez seule pour avoir le plaisir de recevoir des lettres.
— Tu ne comprends pas du tout, dit le mari: rien n'est long à établir comme les habitudes ; seulement, une fois qu’on y est pris, on l’est pour la vie. Si je reste éloigné de toi pendant deux mois, tu m’écris tous les jours les moindres événements de ta vie, tu finis par y prendre un grand charme, et toute ta vie tu écriras ton journal avec plaisir.
— Oh! je ne le crois pas, dit madame Loncle.
— Bien mieux, tu m'en remercieras, en sentant quelle source de jouissances je t'ai procurée. Tu écris beaucoup de choses que tu ne dirais pas, même dans la conversation la plus intime... Faut-il que je parte ?
— Restez, monsieur!
— Alors, tu me promets de tenir ton journal?
— Oui, monsieur.
— Régulièrement?
a ——————— RS ————— 9 ————— me —— ——
— Quand je croirai avoir quelque chose d’important.
— Important! dit M. Loncle ; rien n’est important dans la vie, et tout le devient quand on regarde la plus petite chose attentivement.
M. Loncle continua :
—« Idem, mercredi. Je suis jaloux de la musique; il me semble que ma femme y montre plus d'enthousiasme que
+ pour le ménage. »
Madame Loncle ne put s'empêcher de sourire.
— Ah! tu vois que cela t’amuse, dit M. Loncle. Eh bien! je te laisse à ton journal : je vais faire un petit tour dans la campagne, et tu auras à répondre relativement à tes larmes et à la musique.
— Je ne me sens pas en train dans ce moment, dit madame Loncle.
— Sans doute, dit le mari, cela semble dur les premières fois; mais, quand tu en auras écrit lés premières lignes, tes impressions couleront de source.
M. Loncle sortit en se frottant les mains, heureux d’avoir apporté quelque distraction dans son ménage; mais sa femme ne sentait pas, comme lui, le bonheur que devait lui apporter la tenue de son journal : elle n’y voyait que le eôté ridicule. Cependant, après avoir promis à son mari, elle n'osait plus refuser. Elle avait ouvert le carnet neuf et blanc qui contenait, imprimés en haut de chaque page, le jour et le mois de l'année, et plus elle pensait à cette idée, plus elle s'en éloignait, lorsque la sonnette la fit tressaillir. C'était M. Trude qui venait, comme d'habitude, deux fois par semaine, l'accompagner au piano.
Le maitre de musique fut tout surpris de ne pas trouver M. Lonele dans le salon. L'absence du mari semblait le gêter plus que s'il s'était trouvé en nombreuse société,
— Ah! quel service vous me rendez, monsieur ! dit madame Loncle.
Le maître de musique demanda quel service il pouvait avoir rendu.
— J'étais sous le coup de grands ennuis, dit-elle, et, pour la première fois, j'avais oublié que c'était votre jour. Nous allons jouer du Beethoven, si cela vous plait, ditelle.
— Madame, je suis à vos ordres.
Madame Loncle ne cherchait pas, comme le pauvre maitre de musique, à étouffer ses chagrins par les mélodies domestiques de Haydn ; elle se jetait avec courage dans la lecture de Beethoven, elle allait trouver le génie souffrant. Dans l'analyse de cette grande œuvre tourmentée, elle trouvait un esprit frère. En jouant Beethoven, elle n’avait plus de mari, elle ne vivait plus sur la terre; son isolement était changé en demeures célestes pleines d'anges à la voix séraphique.
M. Loncie rentra deux heures après sa sortie, et fut tout étonné de trouver sa femme et le maître de musique ayant oublié, dans l'étude du grand compositeur, que la séance durait beaucoup plus longtemps que de coutume. En voyant entrer son mari, madame Loncele devint rouge, et ses doigts s'arrêtèrent sur les touches du piano. Le maitre de musique, qui sentait qu'il causait quelque gêne dans la maison, se leva, salua gauchement et sortit avec sa boîte à violon toute désordonnée à l'intérieur, car il n’avait pas apporté les soins habituels au rangement de son instrument.
, M. Loncle s'arrêta devant sa femme, laissa échapper une exclamation qui promettait un long discours, et apaisa ses transports intérieurs en se promenant à grands pas dans
le salon. Il aperçut le carnet de sa femme, qui était sur sa petite table à ouvrage, l’ouvrit, s'assura que rien n'était écrit, et dit :
‘— Avais-je raison, ce matin, d'être jaloux de la musique ?
Madame Loncle ne répondit pâs.
— Maintenant, dit-il, je ne suis plus jaloux de la musique.
— Et vous avez raison, monsieur.
— Je suis jaloux du musicien.
Madame Loncle haussa les épaules.
— Îl ne fallait pas sortir, monsieur.
— Eh! madame, je ne pensais pas que le mercredi ce M. Trude vient ici; vous ne me l’aviez pas dit.
— Je l'avais oublié également.
. — Oh! dit M. Loncle, il vient aussi le lundi; le samedi, il vient encore avec M. Charles: bientôt il viendra tous les jours, et peut-être deux fois par jour.
. — C'est bien, monsieur, je ne ferai plus de musique à l'avenir.
En disant cela, madame Loncle se mit devant sa table et écrivit au musicien :
« Monsieur, d' après les conseils de mon médecin, je renonce pour quelques mois à la musique, qui agit trop vivement sur mes nerfs ; mais j'espère que, l'hiver prochain, j'aurai le plaisir de continuer nos duos et de recevoir vos conseils. »
— Monsieur, dit-elle, veuillez envoyer à M. Trude ce qu'on lui doit pour le mois passé et celui-ci, qui est entamé, en même temps que cette lettre. |
M. Loncle prit la lettre, la lut et la jeta au feu.
— Mais, mon amie, tu t'exagères mes intentions, tu ne
comprends pas la portée de mes paroles ; veux-tu faire de la musique tous les jours ? je ne demande pas mieux.
Madame Loncle ne répondait pas.
— Faut-1l prier M. Trude de venir ce soir à la maison? Tu ne dis rien! Que veux-tu de plus? J'ai eu tort, j'en conviens, mais tu sais combien je t'aime et combien je désire te rendre heureuse.
— Jaloux du musicien! s’écria madame Loncle.
— Là! c'est une folie de ma part. Comment pourrait-on être jaloux du pauvre M. Trude, un honnête garçon, je le sais bien, mais qui ne songe guère à faire la cour aux femmes? Ah! je te laisserais bien trois jours seule avec lui, le pauvre homme, il n'entend guère malice à l'amour ! Je m'y connais en séducteurs, dit M. Loncle, qui avait quelquefois la manie de raconter à sa femme ses prouesses de jeune homme ; il n’a pas la coquetterie voulue, le pauvre M. Trude, et je crois qu'une femme lui ferait des avances qu'il n’y comprendrait rien.
— À quoi bon me parler de cela? dit madame Loncle ; que m'importe si mon maître de musique est un séducteur ou non? Îl vient ici pour me donner des leçons d'accompagnement, et je n’ai rien à m'inquiéter de plus.
— Allons, la paix est faite, dit M. Loncle, n'est-ce pas, madame*? Ce qui m'a fâché sur le moment, c'est que je revenais du dehors avec l'espoir de trouver au moins deux pages de ce journal que je brûle de lire.
— Eb! monsieur, je n’ai rien à écrire aujourd'hui que votre arrivée désagréable,
— Oh! que tu me rends heureux ! s’écria M. Loncle; voilà une nouvelle voie ouverte. Oui, corrige-moi, indique-moi mes défauts, cette idée me plaît; je ne me fâcherai pas des plus grandes duretés. Dévoile-moi à moi-même;
tu me diras quand j'ai été désagréable, quand j'ai paru ennuyé, et j'essayerai de devenir meilleur. La bonne idée! avec tes conseils et tes douces réprimandes, je vais devenir un être parfait, pourquoi n’avons-nous pas songé à ce journal-là la première année de notre mariage? Peut-être aurais-je évité de te froisser bien souvent. Ma petite femme, voilà un nouvel avenir qui s'ouvre pour nous plein de bonheur. Mais surtout ne cache rien, ni mes vices, ni mes défauts ; ne crains pas de les accuser avec sincérité; j'y verrai, au contraire, une preuve de ton amour. Ah! si tous les maris agissaient ainsi, il n’y aurait pas de mauvais ménages.
M. Loncle parla longtemps de la sorte, sans se douter que sa femme n'entendait pas un mot de sa conversation. Elle était arrivée devant son mari à avoir le regard attentif et l'oreille morte; elle paraissait écouter avec la plus grande attention, et n'entendait que des souvenirs musicaux : la voix bourgeoise de M. Loncle était étouffée sous les voix harmonieuses de Mozart, d'Haydn ou de Beethoven.
M. Montbazin revint à quinze jours de là, ainsi qu’il l'avait annoncé. Dès qu'on entendit son pas dans l’antichambre, il se fit un échange de regards subits entre nous trois : c'était comme une consultation muette pour savoir si le trio allait se continuer. Mais madame Lonele nous pria des yeux de rester; M. Montbazin fit, d'ailleurs, mille politesses, et jura que c'était la plus grande joie que l'on pouvait lui faire que d'exécuter quelques trios en sa présence : il s'offrit même à tourner les pages de Ja partie du piano, ce dont il n’était nullement besoin. Au lieu de se placer près du feu et de causer avec M. Loncle, il alla se poster derrière la chaise de M. Trude et suivait sa
partie, armé d’une longue lorgnette de campagne qui tenait plutôt de la lunette d'approche.
Je faisais face à mon maître de musique, et jamais je ne fus aussi gêné qu'à cette soirée, ne pouvant m'habituer à la physionomie de M. Montbazin regardant de la musique avec sa longue lorgnette. Il avait la figure froide et dédaigneuse; je le craignais; mais, par la raison que je le craignais, j'avais mille fois de violentes attaques de rire intérieur qui me faisaient souffrir par la retenue. Je mordais ma lèvre inférieure avec mes dents, et je ne jouais plus, tant mon corps était crispé par le rire qui agaçait mes nerfs. De temps en temps je faisais une petite note au hasard, afin qu'on entendit un peu la basse. Je craignais surtout que M. Trude ne me crût perdu dans la lecture de ma partie, et qu’il ne fit arrêter court afin de recommencer.
La lorgnette était dirigée sur moi; et il me semblait qu'avec une pareille lunette d'approche \. Montbazin devait voir ce qui se passait au dedans de l'individu. À trois ou quatre reprises, j'essayai de tourner ma chaise afin d’échapper aux verres de la lunette; mais je ne réussissais qu'à me montrer de trois quarts ou de profil.
Quand le trio fut fini, M. Montbazin dit :
— Comme la basse fait bien!
Je serrai mon mouchoir dans les dents, pour ne pas envoyer un éclat de rire immense; je n'avais pas fait trois notes de ma partie. Du reste, je ne savais plus ce qui s'était joué, je n'avais pas entendu le trio, je n’avais vu que la lunette. Pour tout au monde j'aurais fui, mais je n'osais quitter ma chaise; le plus petit mouvement, la moindre parole, pouvaient donner le jour à mesrires enfermés.
M. Trude, syant préparé un autre cahier de trios, les apporta à chacun, et me dit :
— Faites donc attention, monsieur Charles; vous jouez en dépit du bon sens.
Pendant le repos, M. Montbazin s'était levé, et je compris qu'il était derrière moi, inspectant la partition, sans doute avec sa terrible lunette d'approche. Je me roidis de toutes mes forces et je commencai ie trio avec courage.
Les quatre premières mesures étaient remplies par un petit chant de violoncelle seul qui me gênait beaucoup, à cause de ma timidité; l'ayant regardé d'avance, je me demandais comment je pourrais m'en tirer avec l'excitation nerveuse que me causait M. Montbazin; si j'avais osé prononcer une parole, j'aurais prié madame Loncle et mon maitre de musique de jouer un autre trio. Et, cependant, je me tirai avec honneur de mon petit solo.
La lunette était pourtañt derrière moi; en tournant un peu l'œil de côté, je pouvais la voir braquée sur ma musique. Cette fois ce fut M. Trude qui fit que le trio marcha plus mal qu'avec des béquilles. Les traits du maître de musique étaient embarrassés ; lui qui avait un coup d’archet merveilleux, il ne se souvenait plus des reprises, il allait médiocrement en mesure, et il oublia, un moment, qu'on était en majeur pour tomber dans un mineur de l'effet le plus agaçant.
Le sang empourprait la figure de M. Trude, évidemment mal à son aise, et qui comprenait les fautes immenses qu'il commettait coup sur coup. D’ordinaire jamais M. Trude ne se trompait aussi grossièrement. Que pouvait-il se passer en lui? Mon maître de musique me faisait peine à regarder, car je comprenais son émoi, qui se perlait sur son front en petites gouttes reluisantes.
M. Montbazin s’écria : « Très-bien, le violon! » de même
qu’il avait applaudi à la partie de basse, et le mot paraissait
une insulte si sarcastique, que je crus que M. Trude, avec son caractère violent, allait éclater contre le perfide enthousiaste de musique.
— La musique est bien mal gravée, dit madame Loncle, qui voulait venir au secours du pauvre maître de musique.
— Je ne sais pas ce que j'ai dans les doigts ce soir, dit M. Trude.
— Il y a des fautes dans la partition, ajouta madame Loncle, qui espérait, par ces consolations, apaiser l'amour-propre froissé de son maitre de musique.
M. Loncle était dans son fauteuil, sans rien dire, ne voyant aucune différence entre un trio bien ou mal Joué.
— Si cela vous fait autant de plaisir, mon cher monsieur Montbazin, dit-il, il faut venir nous rendre visite toutes les semaines.
Autant aurait valu nous prier de ne plus revenir, car la présence de l'amateur était ce qui nous paralysait. À quoi pouvait-on attribuer la déplorable exécution de M. Trude, si ce n’est à la présence de M. Montbazin! Le maître de musique apportait en musique une exactitude certaine -que lui avait Jonnée un travail assidu : il n’appartenait pas à l’école brillante ; seulement, son jeu froid, mais sérieux, indiquait de longues études positives. Pour moi, je me rendais bien compte pourquoi j'avais aussi mal accompagné; mais M. Trude n'avait pas les mêmes raisons ; il ne riait jamais, et je partis ce soir-là sans comprendre les motifs qui avaient paralysé le violon de mon maître de musique.
J'oubliai bien vite.ce petit incident, d'autant plus que les séances musicales furent supprimées pendant un cer-
tain temps. M. Trude vivait avec sa mère; et ce n'était qu'avec force privations et économie que tous deux menaient une existence médiocre. La ville de L.. n’est guère portée à la musique; les quelques personnes qui veulent que leurs enfants possèdent des arts d'agrément se trouvent déjà très-prodigues de donner dix francs par mois à un professeur de musique. M. Trude n'avait généralement que huit élèves au mois, et il réalisait avec difficulté douze cents francs par an, en joignant à ses leçons quelques petites sommes payées par les comédiens qui viennent deux mois par an faire leur tournée.
M. Trude aurait pu facilement gagner davantage ; mais la timidité, qui s'était tournée en dureté apparente, le faisait craindre des jeunes demoiselles qui apprennent le piano pour jouer immédiatement des petits airs dont les parents tiennent à être complimentés. Il manquait à M. TPhde la connaissance de la vie; il prenait au sérieux ses fonctions de professeur, et se croyait obligé de faire de bons élèves. Il ne se rendait pas compte qu'au sortir de l'institution les trois quarts des jeunes demoiselles allaient abandonner et le piano, et le dessin, et l'anglais; à supposer qu'elles continuassent, les parents ne désiraient pas autre chose qu'une sonate, un morceau brillant, une valse, un quadrille, sortes de travaux qui servent de maintien pendant la première entrevue du futur.
Depuis huit ans, M. Trude vivait ainsi dans la ville, ne trouvant-même pas le calme à la maison; car sa mère, qui était infirme, devint d'une humeur irascible, et fit porter à son fils la moitié de sa croix sans en être soulagée. La mère mourut peu de jours après la soirée où M. Montbazin nous avait tant mis à la torture; etle pauvre musicien se renferma un mois sans sortir, ne voulant voir per-
sonne, sacrifiant ses intérêts les plus chers en risquant de se voir abandonné par ses élèves.
Pendant son absence, M. Loncle chagrina beaucoup sa femme, qui, ne trouvant de bonheur que dans la musique, souffrait en silence. Elle n'avait pas consenti à écrire une ligne du fameux journal dont son mari caressait follement le rêve. C’étaient entre les deux époux des querelles sans fin dans lesquelles madame Loncle ne jouait qu'un faible rôle : elle laissait la parole toute à son mari.
— Nous ne nous accorderons jamais, lui dit-il un jour; il y à un étranger entre nous deux qui nous sépare : c'est la musique. Jai envie d'apprendre la musique.
— À votre âge? dit madame Loncle.
— Pourquoi pas? Ou plutôt enseigne-moi la théorie, que je puisse prendre part à tes joies et à tes jouissances.
— Cela ne s’enseigne pas, dit madame Loncle.
— Cependant, je veux te faire une confidence, dit le mari ; je te vois très-réservée avec M. Trude quand il vient ici ; lui de même, à peine si vous vous parlez : pourtant j'étais jaloux. Il me semble que son violon te parlait et que tu lui répondais. Je me suis couché plus d’une fois en me disant : « Que diable le violon a-t-il dit ce soir à ma femme? » Tu ferais de la musique seule, avec la basse, que je ne m'en inquiéterais pas. C’est un instrument grognon, un vieillard qui a toujours l'air de gronder; mais le violon est plus galant.
— Ïl faut, monsieur, que vous ayez bien peu de chose à faire pour vous mettre de pareilles idées en tête.
— Dame, dit M. Loncle, je ne me connais pas en musique; seulement, je vous regarde tous les trois quelquefois; à de certains moments, vous avez des figures singulières; je me creuse et je me dis qu’il y a là dedans quel-
que chose qui m'échappe. C'est cela que tu aurais dû m'expliquer dans ton journal; mais il paraît que ce sont des secrets qui ne se disent pas.
— Je n'ai pas un secret pour vous, monsieur, vous le savez bien. Je ne sors pas, je ne vois personne, ma vie est trop monotone, je vous l'ai dit. Quand je croirai avoir quelque chose à vous écrire, je le ferai, c’est mon devoir.
Dès lors M. Loncle fut certain que sa femme lui cachait des pensées secrètes et qu'elle craignait de les confier au papier. Dans la vie solitaire, l’esprit se bute à une idée et n'en démord plus. M. Loncle devint chagrin et taciturne ; ses joues se teintèrent de plaques jaunes ; il perdit le brillant de son regard. Enfin, un jour, il se coucha malade -pour tout de bon.
Le docteur Grégoire fut mandé à la maison des Chenizelles ; ne comprenant pas d'abord la maladie, il traita M. Loncle avec force sangsues, le mit à la diète, et le réduisit, en peu de temps, à une grande faiblesse. Madame Loncle se montrait pleine de dévouement; elle ne quittait pas d'une minute le chevet du malade, et voyait le mal avec autant de clairvoyance que le médecin Grégoire, sans y trouver de cause ni de remède.
Un soir M. Loncle dit à sa femme :
— Je me sons très-mal, je n’irai pas longtemps; je n'ai plus qu'une prière à t'adresser, ma chère femme. Peux-tu me promettre d'exécuter mes dernières intentions?
— Je le jure, dit madame Loncle en fondant en larmes; mais, monsieur, vous vous frappez l'esprit, et vous n'êtes pas réellement aussi mal que vous le croyez.
— Oh! je ne sens plus mon corps, dit le malade.
— C'est de la faiblesse, dit-elle en arrangeant les creillers.
2h4 LES TRIOS DES CHENIZELLES.
— Avez-vous intention de vous remarier, ma chère femme?
— Jamais, dit-elle.
— Écoutez, vous êtes jeune, jolie, aimable, il ne faut répondre de rien. Jure-moi de ne pas épouser M. Trude.
Dans un moment moins solennel, madame Lonele eût souri.
-— Oh! monsieur, que dites-vous là? M. Trude... mon maître de musique. il y a deux mois que je ne l'ai vu. et peut-être ne le reverrai-je jamais!
— Tu ne veux pas jurer ? dit le malade d'une voix suppliante.
— Je le jure.
— Ah! cela me fait bien ; répète-le encore.
— Je jure de ne pas épouser M. Trude.
— J'ai encore une autre grâce à te demander.
— Parlez, monsieur, ne craignez rien ; toutes vos volontés seront exécutées.
— Jure aussi que tu ne te remarieras que deux ans au moins après ma mort.
— Je vous ai promis de ne me marier jamais.
— Jamais est bien long, dit M. Loncle.
— de jure de ne me remarier que deux ans après la: mort de mon mari, si j'avais la douleur de le perdre.
— J'ai encore une faveur immense à attendre de toi: mais sur celle-là je n'y ecnmpte pas, et cependant, ma chère femme, je mourrais content si je l’obtenais.
— Vos moindres désirs seront exécutés à la lettre, monsieur.
— Le lendemain de ma mort, tu ne manqueras pas d'écrire deux fois par jour le journal de tes moindres actions, ce journal qui m'eût rendu si heureux de mon vi-
LES TRIOS DES CHENIZELLES. | 255 vant, qui est cause de la maladie qui me mince depuis Juinze jours, et qui va m'emporter.
— Comment, monsieur, dit-elle, c’est le journal qui a causé votre maladie ?
— Oui, ma chère femme, je voulais te le cacher; mais au lit de mort on peut tout dire. Je m'en vais dans l’autre monde par ton manque de confiance.
— Est-il possible? dit madame Lonele; c'est moi qui vous tue. je ne me le pardonnerai jamais.
— Tu es toute pardonnée, dit le mari, pourvu que tu accomplisses ton serment et que tu tiennes régulièrement un registre de tes actions. Je ne sais pas ce qui va arriver de mon âme; mais il me semble qu’elle sera heureuse de voltiger autour de toi et de lire en secret tes plus chères impressions. |
Madame Loncle sortit précipitamment de la chambre de son mari, courut à la cuisine et dit à sa vieille bonne de faire prévenir immédiatement le docteur Grégoire de passer à la maison. Le docteur Grégoire, membre du conseil municipal de la ville de L..., était connu pour un des meilleurs joueurs de piquet de l'endroit; il passait son temps à étudier le tempérament de Judith et de Lancelot, du roi de cœur ou de la dame de trèfle : c'étaient ses études médicales favorites. Il arriva aux Chenizelles, fort contrarié d’avoir été dérangé dans une partie importante, et perdit la tête complétement quand madame Lonele lui eut expliqué la maladie de son mari.
— M. Loncle est fou, dit-il; et alors j'ai eu raison de lui tirer du sang et de l’affaiblir par tous les moyens possibles..… Vous dites qu'il est malade à cause d’un journal. qu'est-ce que ça? Il n’en est pas question dans le gros dictionnaire de l’Académie de médecine:
— Enfin, monsieur Grégoire, que faut-il faire ?
— Rien, madame, rien.
— Voulez-vous lui parler? demanda madame Loncle.
Le médecin, qui avait laissé sa partie de piquet interrompue, dit que sa présence était inutile auprès du malade, et qu'il serait plus prudent de consulter le docteur attaché à la maison d'aliénés du département. Làdessus, le médecin Grégoire sortit, laissant madame Loncle plus embarrassée que jamais. Elle donna quelques ordres à sa vieille bonne et vint auprès du malade, qui paraissait assoupi.
Madame Loncle alors s'assit auprès de la petite table. et ses yeux tombèrent justement sur le fameux journal de son mari, dont il ne lui donnait plus communication depuis longtemps. Elle l’ouvrit machinalement, le parcourut et reconnut des passages qui trahissaient l'idée fixe de M. Loncle. C'étaient des plaintes, des regrets écrits en style vulgaire, qui, malgré tout, trahissaient un chagrin profond. Quelque temps avant sa maladie, son mari avait écrit : « Qu'est-ce que la vie sans confiance? Une île déserte, un rocher aride. Ma femme a changé ma maison en rocher, et j'y suis seul et abandonné... » Il y avait comme une influence obermanesque répandue dans le livre : on eût juré, en ouvrant le carnet, qu'il avait été écrit par un bourgeois nourri de la littérature de la fin de la Restauration. Et cependant M. Loncle ne lisait jamais; son esprit n'avait pu être frappé par des types faux et maladifs qui corrompent les natures faibles; mais il y a dans l’air des courants invisibles qui font que ces théories tombent dans l'esprit d'un homme, de même que le vent sème sur un mur la graine d’une plante étrangère.
En lisant ces étranges confidences, madame Loncle fut
saisie d'étonnement et de pitié. Elle s’accusa elle-même d'avoir developpé la maladie étrange qui affectait son mari. Si M. Loncle ne l’eût pas épousée, certainement il n'eût pas succombé à ce mal moral qui, à cette heure, le tenait courbé sous sou étreinte. M. Loncle aurait épousé une jeune fille simple qui l'aurait rendu heureux. Quel bonheur lui avait donné sa femme? Aucun. Elle l'avait épousé suivant les dernières intentions de sa mére à son lit de mort ; mais, dès le lendemain elle s'était renfermée en elle-même, et avait prononcé, à peine mariée, une espèce de séparation d'âme.
Tout en pensant de la sorte et en fermant les yeux comme pour mieux se regarder en dedans, madame Loncle se jugeait maintenant plus coupable qu’elle ne l'était réellement. Si elle avait appelé ses témoins à décharge, ils s'en serait présenté mille. Pourquoi M. Loncle l'avait-il brusquement séparée de la société? Ne devait-il pas procurer à la jeune femme les plaisirs qui lui avaient manqué dans sa jeunesse? Quelle manie le poussait à l'enfermer dans une rue isolée hors de la ville? Le verhe aimer est le verbe le plus délicat; il est bon de ne le conjuguer qu'avec précaution, car il est fragile et se casse pour un rien. M. Loncle l'avait cassé dès le premier jour, 1l ne le savait pas, et il se servait des morceaux fêlés, croyant l'avoir en entier. |
M. Loncle n’était pas un méchant homme, loin de là. Il aväit le tort de trop aimer sa femme et de croire que chaque minute doit entendre un : Je vous aime. Il effeuillait la feuille de marguerite toute la journée, et cette innocence, permise aux enfants dans les champs, aux jeunes amoureux qui courent les bois, le rendait ridicule. Ce gros homme de quarante-cinq ans, qui aurait voulu qu’une
femme de vingt-deux ans lui répétèt qu'elle l'aimait beaucoup, et même passionnément, finit par se faire aimer pas du tout.
Sans y penser, madame Loncle prit la plume et écrivit, à la suite du journal de son mari, une espèce de confession de ses fautes. Elle était tout entière à ce travail, mouillant le papier de ses larmes, lorsque la main maigre de son mari vint se placer sur le petit registre.
— Ah! ma chère femme, que tu es bonne! s’écria le malade, qui venait de sortir de son assoupissement ; tu veux donc,adoucir mes derniers moments? Ce n'était donc pas un rêve? Maintenant je puis mourir tranquille; je vois que tu obéiras à tes serments. Laisse-moi lire ces caractères tracés par une main chérie.
Dès le lendemain, M. Loncle éprouva un mieux sensible dans son état : il revint à la vie aussi vite qu’il s’en était éloigné. Tous les matins il lisait avec délices les quelques pages que sa femme avait tracées avant de se coucher. Bientôt il entra en convalescence. Le premier mot qu'il dit en sortant de son lit pour faire un petit tour dans son jardin fut de demander M. Trude:.
— Îlest bien changé, dit madame Loncle.
-- Comment le sais-tu ? demanda M. Loncle.
— Pendant votre maladie, il est venu me rendre visite, et je l'ai à peine reconnu. |
— Tu ne m'as pas marqué cette visite sur ton journal! dit M. Loncle.
— Elle n'avait rien d’intéressant.
— Cependant, dit M. Loncle, qui revenait à son idée fixe, écris-moi sa visite d’une façon bien détaillée.
Madame Loncle s'était promis de satisfaire à l'avenir aux
plus grandes exigences de son mari; elle écrivit sur son journal, à la date du 45 mars :
« Oublié, au 28 février, la visite de mon maître de musique, que je n'ai pas vu depuis deux mois, date de la mort de sa mère. Le chagrin l'a beaucoup changé: ses grosses couleurs sont envolées. M. Trude est pâle, et cette pâleur donne quelque distinction à sa physionomie; il souffre et il souffrira encore longtemps. Il m'a dit: « Je « n’avais que ma mére, elle est morte ! je n'ai jamais aimé « qu’elle, car je n’ai pas connu mon père : ma vie est triste « à la mort! » Je lui ai raconté la maladie de mon mari; il a pris part à mes chagrins : je sens qu'il les comprend. M. Trude veut s'en aller de la ville; je lui ai dit que, si M. Loncle n’était pas dangereusement malade, je chercherais à le retenir, parce qu'il trouverait une famille à la maison; mais, si un malheur m'accablait, si M. Loncle mourait, je ne peux pas demander de consolations à un étranger. Je lui ai dit que je me retirerais dans une maison religieuse, et il m'a approuvée. Ses affaires arrangées, il pense partir dans trois mois. Son chagrin a allégé le mien; il a supporté avec courage la mort de sa mère, et je me laisse aller à l’abattement tandis que mon mari vit encore. « Espérez, » m'a dit M.Trude en me quittant. »
Après la lecture de cette page, M. Loncle s’éeria :
— C'est très-bien ; ce M. Trude me revient davantage maintenant; il faut l’inviter à diner pour demain.
— Mais, monsieur, vous n'êtes pas encore en état de supporter un grand diner.
—. C'est égal, je vous regarderai ; je ne mangerai qu’un petit morceau : tu feras prévenir aussi M. Charles. Après le diner, vous me ferez un peu de musique, n'est-ce pas?
— Comme il vous plaira. monsieur, dit madame Lon-
cle ; désormais, je veux vous être agréable et prévenir vos moindres désirs.
— Quel trésor j'ai trouvé en toi! s’écriait M. Loncle. Maintenant je bénis ma maladie ; ce que c'est pourtant que la vie! Nous ne nous comprenions pas en pleine santé, et il a fallu que je fusse à demi mort pour quetu m'aimes un peu. Espérons que nous nous entendrons toute la vie.
Le repas eut lieu quinze jours après, pour fêter le rétablissement de la santé de M. Loncle. M. Montbazin se fit remarquer, non par sa présence, Mais par un énorme nougat établi d’après les coupes du Panthéon, sur le dôme duquel se tenait un audacieux petit génie en pâte sèche coloriée, qui portait une banderole contenant en gros caractère : « Offert par l'amitié. » L'auteur de ce monument était mademoiselle Montbazin, demoiselle de trente-deux ans, qui jetait dans l’art de la pâtisserie les troubles dont était rempli son cœur, voué au célibat.
Le diner se passa gaiement, à l'exception de M. Trude, le professeur de musique, dont la mélancolie n’était pas éteinte. Les Monthazin ramenaient la conversation, le plus qu'ils pouvaient, vers ce qu'ils appelaient le nougasse, et madame Loncle se mettait l'esprit à la torture pour trouver des formes nouvelles-de compliments. M. Loncle dit qu'il était fâcheux de détruire une aussi belle pièce d'architecture, car sa femme tenait déjà le couteau destiné à saper les bases du monument.
— Si le nougat se conservait, disait M. Loncle, c'est un assez beau travail pour être gardé précieusement.
— Mademoiselle Montbazin, dit le père, à la demande de plusieurs personnes qui considéraient comme un meurtre de détruire son œuvre, est arrivée à un secret qui permet de garder les nougasses. On met le nougasse sur un guéri-
don, sur un secrétaire, sous globe, et réellement cela orne un appaïtement. Plusieurs personnes de la ville en ont fait des ornements, et cela leur attire des compliments de tous les étrangers, car il n’y a que mademoiselle Montbazin pour composer de ces sculptures.
— À Paris, dit M. Loncle, cela s'achèterait fort cher.
— La maison de la rue des Lombards, dit mademoiselle Montbazin, qui me fournit les petits génies en pâte, car ceci, je ne m’en occupe pas, ce n'est plus le nougasse, voulait échanger avec moi des génies et des petits ornements contre mon secret de nougasse; mais j ai refusé, vous pensez... Mon père rougirait de voir sa fille vendre des pâtisseries.
— Vous re tenez pas beaucoup au génie? demanda M. Montbazin à madame Loncle.
— Oh! non, monsieur; s’il avait été fabriqué par mademoiselle Montbazin…
— Alors, madame, dit M. Montbazin, je vous demanderai la permission de l'emporter; nous en manquons pour le moment à la maison, et mademoiselle Montbazin aura, je crois, à établir bientôt un nougasse. Sans doute ces petites sculptures ne sont rien, mais elles ajoutent quelque chose au monument.
La conversation dura pendant tout le dîner sur le nougasse, dont la nouvelle prononciation m'étonnait, mais dont je me rendis compte par l’emphase extraordinaire que certaines personnes apportent à quelques mets qu'elles désirent faire valoir. M. Loncle, certainement, se repentait d’avoir invité les Montbazin, car il eut plusieurs fois l'intention de faire l’éloge de sa femme, mais la question du nougasse ne laissait place à aucune autre conversation. Après le dîner, on se promena dans le jardin; je regardai
M. Montbazin, et je ne lui trouvai pas la singulière physionomie qui m'avait tellement gênée à la première entrevue.
Vers le soir, j'allai chercher ma basse, qui était restée dans une maison de la rue Saint-Jullien, où je faisais des quatuors depuis que M. Trude ne me donnait plus de leçons. Le quartier des Chenizelles est excessivement rapide à‘ la descente ; je revenais en courant, suivant mon habitude, chez M. Loncle, lorsque je reçus une secousse violente dans le côté gauche de mon corps, et en même temps j'entendis le bruit singulier que font des cordes d'instrument qui se détendent brusquement. M4 basse me paraissait plus légère de moitié : je frémis d’un grand malheur dont je n’osais pas constater l'étendue.
— Maladroit! criait une voix rude. Vous ne pouvez donc pas laisser le chemin libre aux brouettes!
Cela se passait sous la voûte de la porte des Chenizelles. où le jour ne pénètre pas, même en plein midi. L'homme qui tient la clef de la porte vint se mettre de la partie.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Est-ce que je sais? dis-je; on veut me prendre ma basse.
Je sentais des mouvements violents qui attiraient de temps en temps l'instrument. L'homme que J'avais rencontré jurait de toutes ses forces.
— Vous feriez mieux d'apporter de la clarté, disait-il au concierge de ville.
Quand la lanterne nous permit de nous reconnaître, je vis avec terreur que la roue de la brouette était entrée dans le ventre de la basse, qu’elle avait percé la table du fond, et que l’homme cherchait inutilement à dégager sa brouette, prise dans ma basse comme un hamecon dans la gueule d’un poisson,
JL y avait un peu de ma faute dans cet accident, car je courais tellement fort, sur un terrain en pente, que je n’avais pu éviter la rencontre de la brouette dans un lieu obscur; mais l’ouvrier jurait les cinq cents diables, comme si ma basse avait pu apporter quelque dommage à la roue de son épaisse brouette. Je parvins cependant à dégager l'instrument, qui avait autant souffert qu'un martyr condamné au supplice de la roue. :
Je ramassai les quelques morceaux qui étaient par terre, je fis des tigatures du paquet de cordes qui pendaient désespérées, et je m'en allai tristement par les Chenizelles, ne sachant comment faire pour me tirer de mon malheur. J'étais honteux de la figure que j'allais faire en entrant chez M. Loncle, en portant dans mes bras un tel cadavre d’instrument. Je craignais surtout la moquerie de M. Montbazin, qui m'avait complimenté le jour où j'avais si mal joué. Je me le figurais un être méchant, heureux du mal arrivé à son prochain; et j'arrivai à en conclure que la présence de M. Montbazin aux Chenizelles n'était pas étrangère à l'accident.
Le mieux était de ne pas retourner chez M. Loncle; mais que penserait-on de ma disparition? cela n'était pas honnête après y avoir diné. D'un autre côté, je me fendais la tête à chercher des raisons pour adoucir mon père quand il faudrait lui dévoiler l'étendue de mon malheur.
— Eh bien, Charles, que faites-vous là?
En reconnaissant la voix de M. Trude, qui me frappait doucement sur l’épaule, je tressaillis.
— ]l ya deux heures qu'on vous attend pour commencer. |
Le maitre de musique était allé à ma recherche, crai-
gnant qu'il ne me füt arrivé quelque accident ; madame Loncle l'avait prié de s’en inquiéter. La lune vint à sortir de derrière un nuage.
— Tenez! dis-je à M. Trude en montrant l'estomac crevé de ma basse.
— Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il.
Je lui racontai l'événement dans tous ses détails. Il ne me fit pas de réproches, et dit simplement qu'un luthier de Cambrai, qu'il connaissait, devait arriver dans la ville sous peu; comme j'étais sans soins, il'serait façile de trouver une nouvelle basse de peu de.valeur.
— À présent, dit-il, vous allez laisser votre basse à la cuisine, et nous pouvons nos passer de vous aujourd'hui : nous avons des duos de piano et de violon.
J’entrai dans le salon de M. Loncle, la mine assez triste pour que M. Trude füt obligé de raconter mon malheur. Mademoiselle Montbazin en rit aux éclats pendant toute la soirée. Quand elle ne riait pas, elle parlait de la brouette avec enthousiasme, et paraissait désespérée de ne pas avoir été présente au drame. Rien ne met de plus mauvaise humeur qu'un malheur dont on se moque : je fus pris d'une colère violente contre la vieille fille, et, en ce moment, je regrettai qu'elle n’habität pas la ville pour lui faire ressentir ma vengeance. |
Quand le duo fut près de commencer, M. Montbazin tira de sa poche sa fameuse lunette : c’était, autant qu'il m'en souvient, un duo de Weber. Madame Loncle joua la première partie en femme qui comprend vivement les beautés de cette musique si pleine d'émotions; pendant ce temps, M. Montbazin divisait les différentes parties de sa lunette pour en chasser les grains de poussière qui pénétrent sous les verres. La toilette de la lunette était terminée
quand commença l'andante qui a pour titre les Soupirs du berger.
Weber a su donner à ce titre usé la passion et l'amour ; ceux qui ont entendu les Soupirs du berger ne peuvent plus se moquer d’un titre un peu fané. Mais ce jour-là madame Loncle semblait agitée désagréablement par ses nerfs : son jeu était brutal plutôt que tendre ; elle tomba dans les excès des pianistes dont le métier est de vouloir montrer la force de leurs doigts, et de ne chercher le succès qu’en cassant des cordes.
M. Trudela regardait d’un air encore plus mélancolique que de coutume ; enfin, ce qui me confirma dans l’idée qu'il se passait quelque chose d’extraordinaire chez madame Loncle, c'est qu'elle ne put tourner les pages qu'en s’arrêtant, elle dont la main, d'ordinaire si alerte, n’aurait pas souffert qu'un officieux se tint auprès d'elle pour lui rendre ce service. Son petit pied piétinait sur la pédale et battait la mesure avec rage.
— C'est charmant! s’écria M. Montbazin, charmant, en vérité. Je vous en fais mon compliment, madame Loncle.
M. Loncle lui-même parut comprendre la gêne de sa femme, et se plaignit d'un peu de fatigue. Aussitôt la musique cessa, au grand contentement de M. Trude, qui jurait de ne plus faire ni trios ni duos en présence de la famille Montbazin.
M. Loncle se-montra tout à fait gracieux pour mon maitre de musique : il l'invita à venir plus souvent faire des trios. Il commençait, disait-il, à comprendre les jouissances secrètes de la musique. M. Trude, qui avait renoncé à ses projets de départ, accepta, et les trios recommencèrent comme par le passé.
Une douce intimité avait fait place à la réserve des premiers jours ; après avoir fait de la musique pendant un an, nous nous connaissions plus que si nous avions vécu ensemble depuis dix ans. Mozart et Haydn n'eussent pas trop gémi de leur interprétation à la maison des Chenizelles. Sans les apparitions, heureusement assez rares, de M. Montbazin, le bonheur eût été complet.
A l’une de ces soirées, M. Loncle annonça qu'il allait nous quitter pour un voyage de deux mois. Cela me serra presque le cœur, tant j'étais habitué à regarder nos soirées musicales comme éternelles. Le même effet se produisit aussi chez M. Trude, car le sang s'empourpra sur sa figure, signe chez lui d'une violente émotion. Ni l’un ni l'autre nous ne répondions à la nouvelle du départ de M. Loncle.
— Cela, dit-il, ne vous empêchera pas de faire de la musique. Ma femme reste, et vous me ferez plaisir, messieurs, de venir comme d'habitude.
M. Trude s'inclina.
— Ce n’est pas encore tout à fait décidé, dit madame Loncle. |
— Bah! dit le mari, je veux que l’on fasse ma malle dès demain.
M. Loncle raconta alors l'objet de son voyage. Il allait vendre des biens qui lui revenaient d’un héritage : sa présence était absolument nécessaire sur les lieux.
— Ma femme voulait venir avec moi; mais quel agrément aurait-elle d'entendre toute la jourriée des gens de loi? je crains un procès de la part de mes cohéritiers. Je vais me trouver dans un pays où je n'aurai que des relations d'intérêt avec des parents qni semblent se liguer contre moi. Ne vaut-il pas mieux qu'elle reste tranquillement
ici? Elle aime la musique, eh bien! j'ai compté sur vous, messieurs, pour la désennuyer.
Le maître de musique, dont la langue n'était pas aussi alerte que l’archet, murmura quelques paroles embarrassées, et ce fut notre derniére rencontre avec M. Loncle. Sa femme s'était opposée fortement à son départ.
— Vous avez, monsieur, lui disait-elle, assez de fortune sans vous inquiéter de ces procès.
Mais M. Loncle, sans être avare, n’entendait pas de cette oreille.
— À votre âge, disait madame Loncle, un voyage aussi long est fatigant.
— Cela me distraira. Et puis, il ne sera pas dit que je crains mes parents, qui, parce qu’ils demeurent dans le pays, veulent se liguer contre r absent. Il faut faire reconnaître mes droits.
— Est-il bien convenable, disait madame Loncle, de me laisser seule dans la ville ?
— Tu auras la société de ces messieurs.
— C'est justement là ce qui est à craindre; la ville est si méchante dans ses propos! on trouvera extraordinaire que M. Trude vienne aussi souvent.
— Je me soucie bien des propos de la ville! d’ailleurs, M. Trude n’est pas un homme, c’est un musicien.
— Vous en étiez jaloux dans le temps.
— Avant que tu n’aies consenti à ce journal, que je vais emporter en voyage, lire et relire. Mais, je t'en prie, écris-moi tous les deux jours tes moindres impressions. Si tu t'ennuyais par trop, je reviendrais tout de suite:
Pendant trois semaines, les lettres de madame Loncle furent insignifiantes; elle lui racontait les nouvelles de la ville que je lui rapportais, elle lui disait l'emploi de ses
journées monotones, à partla musique. M. Loncle se plaignait de la froideur et du manque d'intérêt de la correspondance, lorsqu'il reçut la lettre suivante :
« Vous devriez revenir au plus vite, monsieur. Il y a quelque chose qui me présage un grand malheur, je ne sais lequel. J'ai envie de pleurer dans la journée; bien souvent je regarde par la fenêtre la riche vallée qui s'étend au bas de la campagne; cette vue devrait me donner des idées riantes, et cependant je suis triste, mais triste à mourir. Quelquefois je reste ainsi assise sur ma chaise deux heures sans penser à quoi que ce soit. Il me semble que mon âme est partie et qu’elle voyage; mais le moindre bruit la rappelle et elle rentre immédiatement.
« Depuis que vous êtes parti, M. Trude est plus réservé, et vous savez s'il se tenait, vous présent. Je ne sais, mais il doit avoir un fond de chagrin que rien ne saurait adoucir ; 1l n'ose même pas me regarder. Aussitôt que je lève les yeux sur lui, il les baisse comme s’il enfermait un secret derrière ses paupières. Ah! monsieur, que la vie est amère ! Vous me dites que votre procès traine en longueur; laissez là votre procès et revenez. Avant-hier, M. Trude est entré plus mélancolique que de coutume. J'ai peur qu'il ne manque d'argent; sa position est peutêtre embarrassée, que sais-je ? Il m'a souhaité le bonjour, a demandé de vos nouvelles et n'a plus rien dit. Je cherchais comment je pourrais tirer adroitement son secret, et j'ai demandé à M. Charles quelle opinion on avait de M. Trude dans la ville. Sa réputation est excellente; on ne Jui connaît ni dettes ni maîtresses; mais il passe pe :r un homme en dedans. Cela, je le savais. Cependant j'ai réussi à le faire causer : sa tristesse vient de la mort de sa mère ; il ne manque pas un jour d’aller au cimetière, et
je m'explique maintenant qu'il arrive souvent les yeux un peu rougis. Îl devrait peut-être prendre quelque distraction et ne pas se laisser aller à la douleur, car il pourrait tomber malade. Je lui ai dit là-dessus tout ce que j'ai pu trouver de plus affectueux. Il a paru surpris et m'a demandé comment je pouvais avoir quelque amitié pour lui,
qu'il m'en remerciait, mais qu'il ne se trouvait pas digne des consolations que je lui offrais. C’est un homme singulier que la société a fait beaucoup souffrir; il me l'a dit du moins, et je l'ai trouvé moins sauvage quand il s’animait en me racontant ses souffrances quotidiennes, lorsqu’il étudiait au Conservatoire.
« J'aurais voulu, monsieur, que vous l’entendissiez ; il raconte beaucoup mieux qu'on ne saurait le supposer, et son sourire paraît d'autant plus doux qu'il illumine rare. ment sa physionomie froide. La timidité l’a empêché de faire sun chemin; il a douté plus de lui que de son talent en se trouvant entouré de musiciens qui remplacent le sentiment par l'orgueil, et qui en imposent au monde par des manières superbes. Décidez-vous à revenir bientôt, monsieur; demain, je reprendrai cette lettre.
« Vous recevrez cette lettre un peu tard, monsieur, par un petit accident qui m'est arrivé. Après avoir fait de la musique, j'ai prié M. Trude de m’accompagner au jardin; je suis curieuse, que voulez-vous? Je voulais connaître la vie tout entière de notre musicien. Je me suis demandé si un homme aussi froid avait aimé. Peut-être estce un amour trompé qui rend sa figure si indifférente; peut-être est-ce un masque pour mieux cacher ses impressions. Je cherchais à amener la conversation sur ce sujet, lorsqu’en passant près d'un lilas j'ai voulu me hausser pour prendre la première branche de lilas de la saison;
tout à coup j ai eu froid au cœur, j'ai poussé un cri, je m'étais foulé le pied, et je serais tombée si M. Trude ne m'avait soutenue. Impossible de marcher; M. Trude a été obligé de me rapporter au salon dans ses bras, et c'est moi qui l'en ai prié, car il hésitait fort à me rendre ce service. La douleur passée, j'ai ri de la figure de mon chevalier, qui était très-pâle et qui aurait pu passer pour le malade. J'en ai été quitte pour deux jours de repos au lit; mais jamais vous n'avez vu un homme aussi embarrassé que mon maitre de musique; il a été pris pendant une heure d’un léger tremblement nerveux, comme si la foudre était tombée à ses pieds. Le lendemain il est venu savoir de mes nouvelles, et je l'ai prié de rester à me faire la lecture. Il lit bien. C'est singulier comme certains hommes semblent prendre plaisir à se rendre désagréables par l’enveloppe. Mais tous les jours je casse un peu de la coquille qui recouvre M. Trude, et je découvre mille qualités, qu'il enfouit comme un avare son trésor. »
M. Loncle répondit à sa femme qu'il la trouvait maligne à l'excès, mais qu'elle voyait le musicien à travers un singulier mirage: qu'il était enchanté de ses lettres, et qu'il la priait, malgré la correspondance, de ne pas discontinuer son journal, afin de trouver, en arrivant, un rendu compte exact de ses pensées.
«a Vous allez me trouver bien folle, écrivait madame Loncle dans une autre lettre à son mari. Ce que j'ai à vous dire est léger et sérieux tout à la fois. Faut-il le dire? Une eutre femme ne le ferait pas; mais je vous ai juré de ne rien vous cacher, et je remplirai ma promesse. D'après de secrets pressentiments qui ne trompent jamais les femmes. je m'étais doutée depuis longtemps qu'une passion tenait M, Trude; j'en ai la preuve avjourd’hui. Croiriez-vous que
dans le premier moment j'ai été contrariée? Maintenant que je suis habituée à la figure froide de M. Trude, je ne peux plus le voir autrement. Il aime en secret depuis un an, M'a-t-il dit, une personne qui ne le saura jamais. «€ Voys vous trompez, lui ai-je dit, elle le sait. » Le pauvre garçon s’est troublé et n’a pas entendu ce que je lui disais. « Une femme se réveille un matin, son caractère a « changé tout à coup; la veille elle était triste, fatiguée de " « la vie; la voilà qui se pare comme pour une fête, elle « entrevoit une nouvelle vie. Et pourtant elle ne sait rien, « personne ne lui a parlé, aucun homme ne l’a regardée : « mais elle sait qüe quelqu'un pense à elle dans ce mo- « ment, que quelqu'un l'aime; ce sont les songes qui lui « ont apporté cette nouvelle sur leurs ailes dorées. Elle « tire ses rideaux en sortant du lit le matin, et le soleil « s’est précipité dans la chambre avec une joie qui semble « dire : « Quelqu'un vous aime! » « L'air est plus pur que « de coutume, le ciel plus beau, les arbres plus verts. Tout « dans la nature complote pour dire le grand secret. Ainsi, « monsieur Trude, votre secret est bien mal gardé, et la « femme que vous aimez le sait, soyez-en certain. »
« Je ne faisais pas attention, monsieur, que le printemps était venu, et que le printemps m'avait amené quelque gaieté; j'étais habillée d'une robe de fantaisie à petits bouquets roses. M. Trude a beaucoup regardé ma toilette, et m'a dit : « Vous me pardonnez donc, madame? » Ça été un coup de foudre : je jouais avec le feu sans y songer. M. Trude m'aime; c'est moi qu'il aime! Revenez vite, monsieur, car il n'est pas convenable que je me trouve plus longtemps seule avee M. Trude; non pas que son amour soit une de ces folies de jeune homme qui s’imagine trouver dans une femme mariée une conquête beaucoup plus
séduisante que celle d’une jeune fille; l’amour de M. Trude est de l'amitié pure : il n'a pas dit un mot d'allusion qui rappelèt votre souvenir : je crois qu'il eût tout avoué en votre présence. Cependant j'aimerais mieux, monsieur, vous savoir ici. Je comprends l'affection de M. Trudes: il a perdu sa mère, et le pauvre garçon se trouve plus seul que jamais. Je lui ai donné la main, et je lui ai dit simplement : « Comptez sur mon amitié éternelle. » Maintenant nous sommes tout à fait à l’aise; vous trouverez M. Trude bien changé; c'est un autre homme, et il se montre dans sa vraie nature, bon, simple et prévenant. Adieu, monsieur, faites un bon voyage, car je vous attends sous peu de jours. »
La lettre de M. Loncle était au moins singulière ; il se moquait beaucoup de sa femme, beaucoup du musicien, et trouvait le roman assez bien imaginé. Il ne se doutait pas, disait-l, que sa femme eût autant de talent pour imaginer un petit drame; mais il avait tout de suite compris le motif de sa dernière lettre : c'était pour le forcer à revenir immédiatement ; mais ses affaires de succession s’embrouillaient tous les jours dans les mains des avoués, et il ne savait pas à quelle époque il pouvait fixer son retour. Il engageait cependant sa femme à continuer sa correspondance, qui l’intéressait beaucoup. |
Madame Loncle se trouva dans une singulière situation; elle voulait partir pour rejoindre son mari, et elle lui écrivit une lettre en ce sens; le mari s'y opposa formellement et continua à persifler sa femme. « Est-ce que tu m'en aurais écrit un mot, disait-il, si cela était arrivé ? » Il y avait un tel entêtement, que madame Loncle resta; seulement, elle eut le projet de ne plus recevoir M. Trude.
À une soirée. où j'étais présent. elle pria M. Trude de
ne pas venir de huit jours, prétextant qu’elle allait passer une huitaine à la campagne, chez les Montbazin. M. Trude pâlit et ne dit pas un mot de la soirée ; mais, pendant que je rangeais ma basse, je me retournai plus vite qu'on ne le supposait, et je vis M. Trude qui baïsait la main de madame Loncle et qui semblait pleurer.
— Si je ne partais pas, par hasard, dit madame Loncle, je vous ferais prévenir, messieurs.
Au sortir de la porte des Chenizelles, au moment où je quittai mon maître de musique, qui demeurait à l'extrémité de la ville, je m'aperçus avec étonnement qu'il revenait sur ses pas et qu'il se faisait ouvrir de nouveau la porte de la ville. Que pouvait-il aller faire dans cette rue déserte, où demeuraient seulement des jardiniers et M. Loncle? La curiosité me prit, et je voulus tout savoir.
Il y à une porte de ville qui donne sur la promenade Saint-Jean : cette porte n'a pas de portier, mais nous avions besoin, dans nos farces nocturnes, d'échapper brusquement aux poursuites. Cette porte, en bois et à jour, nous servait de lieu de retraite; quoique assez élevée, il était facile de l’escalader, malgré les lances innocentes qui semblaient la protéger. Je grimpai par-dessus la porte, et, en moins de cinq minutes, j’enfilai la rue des Chenizelles; en suivant les vignes, je pus me cacher et arriver jusqu’à la maison de M. Loncle.
M. Trude était devant la porte de M. Loncle, regardant la fenêtre éclairée du premier étage; mais il lui était impossible de voir la personne qui était dans cet appartement, car la rue très-étroite des Chenizelles ne permettait pas de s'éloigner de plus de cinq pas. C'était la chambre de madame Loncle, qui sans doute écrivait longuement à son mari. Au bout de deux heures, je m'aperçus, au froid
qui me prenait, que je n'étais pas amoureux : le spectacle des contemplations de M. Trude n'offrait rien de particulier. Je m’en allai, laissant l’amoureux regarder les étoiles.
Quoique le maître de musique allàt tous les jours à la maison des Chenizelles, il ne manquait pas, chaque matin, de faire porter une lettre à madame Loncle, ou bien il la lui donnait en la quittant. Madame Loncle, ne sachant comment persuader son mari de revenir, lui envoya une lettre de M. Trude.
« Voiei, lui écrivait-elle, un nouveau rôle de ce que vous appelez le roman ; vous remarquerez que le rôle est écrit de la main de M. Trude, qui m’adore et qui fera quelque folie si vous ne revenez pas. Direz-vous encore que j'invente, monsieur? Vous connaissez l'écriture de M. Trude, et vous savez qu'il n’est pas homme à se prêter à une pareille comédie. Revenez, monsieur, il en est encore temps; le feu est à la maison, je suis suspendue par les mains à mon balcon, j'attends que l’on me porte secours, mais les forces peuvent me manquer. Une réponse immédiate, et je pars pour la campagne jusqu’à ce que vous reveniez. Je vous l'avoue, j'aime M. Trude ; je me demande si c’est d'amour ou d'amitié: mais je ne crois pas à l'amitié entre un jeune homme et une jeune femme. Jamais je n’ai attendu avec impatience l'heure à laquelle vous deviez rentrer, jamais votre coup de sonnette n'a retenti dans mon cœur, jamais je ne suis devenue confuse quand vous entriez dans le salon, jamais la parole ne m’a manqué en vous voyant. Heureusement M. Trude est également gêné; il s’assied loin de moi lorsqu'il entre, demande de mes nouvelles, et, si je réponds à ses lettres, c'est pour éviter de parler : car j'ai peur de l'entendre, et j'ai fait avec lui la convention qu’il ne me parlerait plus
de son amour. Il n'a pas manqué à sa parole, mais il m'a écrit, et, le voyant si malheureux, je n'ai pas voulu lui refuser cette consolation. Il ne se doute pas que je vous écris tout : ce serait comme un aveu de ma faiblesse, et je crains surtout qu'il ne la devine. Si nous faisons de la musique maintenant, je m'aperçois que chaque note qu violon contient une plainte, un soupir, un désir. Revenez, monsieur, prenez la poste pour arriver plus vite; je vous attends avec impatience. » |
Au lieu d'aller seule à la campagne, madame Loncle avait écrit à M. Montbazin de la venir chercher. Nous étions engagés pour faire des trios une dernière fois lorsque M. Montbazin arriva. Il causa quelque temps à la fenêtre avec madame Loncle, qui lui donnait une raison quelconque pour aller attendre à la campagne le reiour de son mari. Le temps était beau, la fenêtre ouverte, M. Montbazin était accoudé sur la croisée ; dans un coin du salon, M. Trude était tout entier à ses douleurs et à ses joies.
Après avoir saisi une partie de son secret, je ne m’inquiétai plus du reste. Je pris plus d'attention à la fameuse lunette qui, grâce à la position courbée de M. Montbazin, sortait à moitié de sa poche de derrière. Je m'approchai doucement et la touchai du bout des doigts; la lunette était plus disposée à sortir de la poche que d'y rentrer. Par un petit mouvement sec et précis, je pris la lunetteet je m'éclipsai vivement. Ce crime m'avait rendu pâle; quoique exécuté avec prudence, je pouvais ne pas réussir. Je fourrai la lunette dans ma poche de pantalon, et je m'assis ; mais je m'aperçus qu'elle se dessinait par trop sur la toile de coutil.
M. Montbazin venait de se relever de la fenêtre; alors j eus peur de la suite de mon crime. Le vieil amateur allait
fouiller dans sa poche, s'apercevrait de la disparition de sa lunette; mon émoi me trahirait; que penserait-on de moi si j'étais trouvé nanti de la fameuse lunette? Mon intention n'était pas de me l'approprier; je ne pensais qu'à la détruire. Je cherchai des yeux une cachette dans le salon ; mais il n'y avait que le piano ouvert. Glisser la lunette sous la table d'harmonie, elle gærait bientôt retrouvée ; elle n'aurait pas été se placer là de son propre mouvement. Je serais bien vite reconnu coupable. Je ne songeais plus qu’à m’en débarrasser; sans doute il était facile de sortir de l'appartement, mais, en cas de perquisition, on s'apercevrait de mon absence subite. M. Montbazin quitta tout à coup la fenêtre, et vint s'asseoir sur un fauteuil pour causer avec madame Loncle.
Tout le monde était occupé, M. Trude remettait une corde à son violon; je m'avançai près de la fenêtre et je lançai vivement la lunette dans les vignes. Il était temps : madame Loncle s'approchait du piano et feuilletait dans un paquet de musique pour choisir un trio.
— Nous ne jouerons guère qu'une heure, messieurs, dit-elle, car je pars ce soir pour la campagne de M. Montbazin.
Je frémis de mon audace lorsque je vis M. Montbazin plier le bras droit et faire le geste d'un homme qui va fouiller dans sa poche. Il prit un air sombre en ne trouvant pas dans la première poche sa lunette ; mais il crut l'avoir fourrée par distraction dans l’autre poche, et chargea son bras gauche d'aller à sa recherche. Quand il se fut assuré que la fameuse lunette ne s’y trouvait pas, il se leva, roide comme un ressort, et se fouilla partout avec les marques de la plus grande inquiétude.
— Vous n’avez pas vu la lunette? dit-il à madame Loncle.
— Non, dit celle-ci étonnée.
— Je l'avais tout à l’heure encore.
Il se promenait avec effarement par la chambre et re. gardaït sur tous les meubles.
— C'est singulier, dit-il, je l'ai sentie me ballotter sur les jambes. Que peut-elle être devenue ?
Il me regarda, peut-être par hasard, plutôt pour m'interroger que pour m'accuser. J’eus le courage de lui demander si la lunette était celle dont il se servait habituellement.
— Oui, dit-il, il n’est pas possible qu’elle soit égarée.
— Je ne l'ai pas vue, dis-je effrontément. Vous êtes bien certain, monsieur, de l'avoir prise en partant?
— Certainement; je regardais encore tout à l'heure un point de vue sur la promenade.
— Je m'en vais la faire chercher par la domestique, dit madame Loncle.
La vieille bonne fureta dans tout le salon, regarda attentivement par la cour, par l'antichambre, et déclara que certainement la lunette n’avait pas été perdue dans la maison. | | — Vous l'aurez oubliée chez vous, dis-je à M. Montbazin. |
Il me regarda fixement d'un air méfiant; mais j'étais froid, comme il convient au criminel audacieux.
— C'est une singulière chose, dis-je à M. Montbazin sans me soustraire à son regard, que l'habitude des lunettes. Je suis excessivement myope, et je ne vois pas à dix pas. Dernièrement je sortais dans la ville, et je regarde l'heure au cadran de l'hôtel de ville : il était onze heures einq minutes. De là je m’en vais sur les promenades, etil y avait dans la campagne une fumée qui m'inquiétait. Je
veux chercher mes lunettes comme vous, je ne les trouve pas ; je me fouille, rien; j’étais bien persuadé de les avoir perdues, puisqu'un quart d'heure avant je m'en étais servi pour regarder l'heure. Le soir, en rentrant chez moi, la première chose que j'aperçois sur ma cheminée, ce sont mes lunettes. Je ne les avais donc pas pour regarder l'heure à l'hôtel de ville, et j'avais vu l'heure distinctement ; cependant, avec ma vue, je ne peux pas distinguer même l’horloge. J'étais victime d'une hallucination. Bien certainement vous êtes dans le même cas; vous croyez vous être servi de votre lunette sur la promenade ; c'est une erreur, vous la retrouverez chez vous.
Ce beau plaidoyer irrita tellement M. Montbazin, qu'il se répandit en plaintes et en colères violentes. J'avais produit un effet contraire à ce que j'attendais de mon sangfroid. M. Montbazin était certain d'être entré dans le salon avec sa lunette, il en eût mis sa tête au feu ; 1l s’exaspérait contre les étrangers au milieu desquels on ne peut pas vivre en sûreté, et il regardait M. Trude, qui, assis tristement dans un coin, n’avait pas entendu un mot de la diseussion. Madame Loncle, indignée de ce qu'on pût soup. çonner M. Trude de la disparition de la lunette, répondit fièrement à M. Montbazin que ceux qu’il appelait étrangers étaient des amis pour elle.
— Des amis! s’écria M. Montbazin. Je ne sais pas, du reste, Ce qui se passe ici.
Le vieil amateur semblait avoir découvert la passion de M. Trude pour madame Loncle ; car, après des paroles pleines de réticences, il sortit en disant qu'il ne remettrait le pied dans la maison que si on lui rendait sa lunette.
J'eus un moment l'idée d’avouer mon crime après son départ, mais je me retins.
— Vous ne partirez pas ce soir, disait M. Trude à madame Loncle.
—— C'est un bonheur que d’avoir eu cette scène, disaitelle ; voyez à quels tourments ce maniaque m'eût exposée chez lui.
La réponse de M. Loncle à la lettre de sa femme ne se fit pas attendre.
« Voilà donc, madame, pourquoi vous hâtiez mon départ, tout en ayant l’air de me retenir, pour satisfaire votre passion avec un misérable musicien. Encore je ne vous en voudrais pas si vous vous accusiez franchement, mais toute votre correspondance est calculée froidement, sans doute en société avec ce musicien, pour me préparer petit à petit à la fatale nouvelle. Je ne crois pas à ces sortes d’amitiés si pures, et, dès le principe, j'avais deviné où vous méneraient toutes vos musiques. Quel sournois que ce M. Trude, et comme il a été habile! Non pas que je lui en veuille, c'est sur vous que retombe tout mon mépris. $e déshonorer avec un homme à qui chaque mois je paye ses cachets! Si encore il était beau, bien tourné, instruit, je comprendrais votre trahison; mais c'est un homme en dessous, sans éducation: et vous vous donnez à un tel homme! Je vous pardonnerais peut-être si votre amant était jeune, brave et séducteur ; une femme se laisse facilement entrainer, prendre aux apparences; elle fait une faute, elle s'en repent, elle l'avoue à son mari, et un homme bien élevé pardonne. Mais vous joignez le mensonge à la perfidie; vous attrapez une espèce de fausse entorse, fausse en tout point, pour vous jeter dans les bras de ce vil musicien. Est-ce croyable?
« Je me suis dit, en lisant cette première lettre : « Ma « femme veut me faire un petit roman pour me rendre ja-
« loux et me ramener à la maison. » C'était un roman, en effet, mais dont le premier chapitre était destiné à me dorer la pilule. Vous avez chassé de chez moi mon ami Montbazin, dont la vigilance vous inquiétait sans doute, et vous voulez me faire croire à une histoire de lunette qui n’a pas le sens commun. Comprenez-vous maintenant pourquoi je désirais tant que vous tentez votre journal? Il est difficile de cacher ses pensées. Vous n’auriez pas avoué votre passion, qu’elle se trahirait dans le mot le plus insignifiant. Sachez donc maintenant que ma maladie a été jouée en partie, et que, si je me suis soumis à la saignée et aux sangsues, C'était pour obtenir un affaiblissement momentané, et obtenir de vous ce que vous aviez raison de refuser depuis si longtemps. Si vous aviez fait un aveu complet, peut-être vous eussé-je pardonné. Aujourd'hui je vous regarde comme la dernière des femmes. »
Le soir, M. Trude arriva plus gai que de coutume : son amie ne partait pas, mais il la trouva dans les larmes. Madame Loncle ne dit pas un mot, et tendit la lettre au musicien, qui la lut attentivement, ne se rendant pas compte comment M. Loncle pouvait être informé de tous ces détails.
Le soir venait; un vent tiède arrivait par la fenêtre. M. Trude prit les mains de son amie, et elle lui raconta. dans les plus grands détails, tout ce qui lui était arrivé depuis le commencement de sa vie, sa réclusion de jeune fille, sa réclusion de jeune femme; comment son mari ne l'avait jamais comprise, et la situation dans laquelle elle allait se trouver. Ces deux âmes, blessées par la souffrance, se comprenaient.
Le lendemain, il arriva une nouvellelettre de M. Loncle.
« Pardonne-moi, disait-il ; j'ai été dur hier, je m'en repens. Je suis dans-une disposition d'esprit maladive. Il
nfe prend des envies de me suicider tant que je n'aurai pas reçu un aveu complet de ta faute. Qu'importe après tout! Tu as cru aimer ce musicien, et tu ne l’aimais pas. Combien de femmes marchent la tête haute dans le monde, qui ont trompé leurs maris avec la volonté de les tromper! Toi, ma chère femme, tu ne savais rien de la vie; j'ai eu tort de te laisser vivre isolée; le premier homme que tu as rencontré devait te perdre.
« À partir d'aujourd'hui, nous changerons notre vie : nous quitterons la ville ; nous irons habiter Paris l'hiver, nous voyagerons en été. N'est-ce pas, que ces plans te conviennent ? Vois si je t'aime encore! Mais je ne vivrai pas si tu ne me fais l'aveu le plus complet de tout ce qui s’est passé entre toi et M. Trude. C’est de ma faute; je n’aurais pas dû te quitter. Hélas! c’est une leçon chèrement payée et dont je me repens un peu tard. Tu me dirais aujourd'hui que tout s’est passé amicalement entre toi et M. Trude, que je ne le croirais pas ; je ne reviendrais pas, et je te laisserais courbée sous le remords, aux bras deton séducteur. Avoue donc ta faute, ton pardon est tout prêt. Comment, plus tard, pourrais-tu paraître devant Dieu chargée d’un tel péché; et qui mieux que moi a le droit de te faire grâce? Songe, ma bien chère, que c’est le seul moyen de te rendre la conscience légère pour tout le reste de ta vie. Nous pleurerons un peu ensemble, et tout sera dit. »
M. Loncle arriva trois jours après sa lettre. 11 n’avait pas attendu la réponse.
Son premier mot fut : « Eh bien! madame?» comme s'il eût attendu une révélation.
Mais madame Loncle ne répondit pas, et laissa son mari se promener par la chambre, regardant tour à tour
les meubles de l'appartement, et semblant attendre d'eux un témoignage de la faute de sa femme. M. Loncle cessa tout à coup ses promenades pour se camper en face de celle qu'il regardait comme infidèle. Il la regarda attentivement dans les yeux ; mais les grands yeux noirs de madame Loncle ne révélaient rien. La bouche, dédaigneuse, montrait tout au plus une femme indignée de se voir traitée en accusée.
— C'est à se casser la tête contre les murailles, dit M. Loncle. Voyons, madame, parlez-moi ; vous ne me dites rien.
Ces sortes de silence profond que sait garder la femme dans les circonstances difficiles irriteraient un agneau.
— Vous voyez bien que vous êtes coupable, dit le mari, et vous craignez sans doute que leson de votre voix ne vous trahisse.…. Ah! si je tenais le misérablel dit-il en renversant une chaise... Vous ne m’avez pas seulement demandé des nouvelles de mon voyage? dit-il en se radoucissant subitement. Rien, pas un mot, pas une parole... On ne peut pas vivre ainsi! non, on ne peut pas vivre ainsi!
M. Loncle s'arrêta quand il eut parlé longtemps, passant des reproches aux accusations, des violences aux paroles caressantes. Îl était arrivé l'esprit en désordre, la tête perdue, comptant sur les inspirations que lui donnerait son entrée, et le malheureux mari sentait ses paroles se briser contre la froideur raisonnée de sa femme. Chaque phrase qui sortait de sa bouche ne portait pas, mais lui revenait comme par ricochet et le blessait.
M. Loncle comprit qu’il avait eu tort de n'avoir pas bät un système oratoire ; il pensa qu'il ferait mieux de s’enfermer dans un moyen d'accusation violent ou de s’abriter dans un tendre pardon ; en chemin, il avait calculé que
sa femme se jetterait dans ses bras, en avouant sa faute; alors, il était indigné, grinçait des dents, et rugissait de telle sorte, que son compagnon de voiture s'était demandé à quel échappé des Petites-Maisons 1il avait affaire. Mais l'événement avait déjoué tous les discours préparés. Que fatre, que dire contre une telle froideur ?
M. Loncle, battu, sortit honteux, humilié, comme une troupe qui est montée à l'assaut, comptant sur une faible défense, et qui se retire déjà à moitié vaincue par la vue de nombreuses batteries que les assiégés viennent de découvrir.
— Voilà donc ce maudit lilas qui a causé tout mon malheur! s’écria M. Loncle, qui essayait de rafraîchir ses esprits à l’air pur du jardin. Il secoua violemment le lilas, et passa sa colère contre l’innocent arbre, en essayant de le déraciner. Puis, honteux de son action, M. Loncle haussa les épaules, regarda si par hasard sa femme ne l'avait pas suivi, et piétina la terre qu'il avait remuée en tentant d’arracher le lilas. Maintenant il voulait la vie du lilas autant que tout à l'heure il avait désiré sa mort. .
Le malheur était que M. Loncle manquât de parti pris, tantôt s'arrêtant à une idée, tantôt à une autre. Cependant le souvenir de M. Trude lui revint à l'esprit, et il se demanda quelle conduite il allait tenir vis-à-vis du séducteur. Sans doute celui-ci, n'étant pas prévenu, reparaïtrait dans la journée ou dans la soirée. Fallait-il l’expulser honteusement, ou le provoquer, ou lui demander réparation, ou le recevoir comme de coutume?
La danse de ces différentes idées remua tellemént l’esprit de M. Lonele, que son corps s’en ressentit. Il fit peutêtre six cents fois le tour de son jardin sans se rendre compte qu'il marchaït. Il obéissait à des secrètes tempêtes
intérieures qui lui mettaient en mouvement ses bras et qui les faisaient mouvoir en sens pantomimiques extravagants.
Un moment il tua évidemment M. Trude en duel, car il se fendit et s’allongea, la figure pleine d'une‘satisfaction cruelle, et il poussa un cri tel que celui d’un geindre qui laisse retomber sa pelote de pâte. Ce duel, exécuté en imagination avec toute la bravoure possible, ne contents point l'esprit timide de M. Loncle.
— Malheureux! s'écriait-il, vous osez reparaître dans ma maison après ce qui s’est passél.… fuyez, et ne vous présentez jamais devant mes yeux |
Alors M. Loncle entendait la sonnette de la rue: il allait lui-même ouvrir la porte, et il congédiait ainsi le maitre de musique. Puis les traits du mari quittaient leur état de crispation et reprenaient les lignes tranquilles que la société exige; sa bouche était souriante, ses yeux caressants : il se frottait les mains.
— Mon cher monsieur Trude, que je suis heureux de vous revoir! votre santé a été bonne? veuillez entrer, ma femme vous attend. Je vais donc entendre un peu de musique, dont je suis privé depuis si longtemps !
En ce moment la vieille bonne apportait au chien sa pâtée habituelle. |
— Marguerite, dit M. Loncle, écoutez ici.
La vieille domestique vint près de son maître ; il lui demanda si rien d'extraordinaire n'était arrivé à la maison pendant son absence : il fit parler la vieille bonne sur
sa maîtresse, sans cependant lui montrer les soupçons qui déchiraient son âme. Avait-on fait beaucoup de musique? Voyait-on toujours M. Charles et M. Trude? Venaient-ils ensemble? La domestique répondit à toutes ces questions
sans se douter de leur importance; mais elle n'apporta aucune lumière à M. Loncle.
A l'heure du diner, M. Loncle fut humilié de se représenter devant sa femme sans avoir pris un parti, et il la fit prévenir par la domestique qu'il avait à sortir : son véritable but était de se promener dans les Chenizelles en attendant l'arrivée de M. Trude. Décidé à avoir une conférence avec le musicien avant que celui-ci fût prévenu de son arrivée, il espérait qu'il parviendrait, dans le premier moment de trouble, à connaître la fatale vérité. Mais les heures d'attente sont plus longues aux jaloux qu'aux amoureux. Après avoir attendu vainement une demi-heure dans la rue, M. Loncle se décida à rentrer.
— Comment! dit-il à sa femme, vous vous mettez à table sans moi!
Mais madame Loncle montra à son mari un couvert vide qui attendait. Le mari devint furieux en voyant que sa femme avait presque deviné son retour, et il se mit à table ennuyé, ne trouvant rien de bon, criant après la vieille domestique, malgré tout mangeant, quoique avec colère. Le diner était à peine terminé, lorsqu'on entendit la cloche de la porte. M. Loncle se leva précipitamment, le sang à la figure, avec la mine d’un homme effaré qu'un grand coup vient de frapper. La vieille bonne, qui desservait la table, alla vers la porte du salon.
— Marguerite! cria M. Loncle d’une voix étranglée,
— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?
— Restez là..…., là, dit-il, je vais ouvrir moi-même.
Il fit quelques pas et s'arrêta brusquement.
— Non, dit:il, allez-y... Attendez... À n'importe qui. vous direz que madame ne peut recevoir aujourd'hui.
La vieille bonne, étonnée, regarda M. Loncle, puis sa
femme, qui ne levait pas les yeux, de peur que son mari n'interprétât son regard comme un signe d'intelligence avec la domestique.
— Allez vite, dit M. Loncle, qu'un second coup de sonnette venait de faire tressaillir, madame n'y est pour personne.
La vieille bonne revint bientôt, et dit que M. Trude s’était présenté et avait annoncé qu'il reviendrait le lendemain.
— Demain! s'écria M. Loncle, demain, nous verrons!
Dans les cinq minutes qui suivirent le dernier coup de sonnette, M. Loncle se leva dix fois de sa chaise avec l’intention de rejoindre le maître de musique; sa femme, comprenant tous ces secrets mouvements, le regardait avec pitié. Des orages s’amoncelaient sans cesse sur le front de M. Loncle, qui se disait qu'une pareille existence était intolérable, et qui cependant se sentait faible devant la résistance de sa femme. La nuit venait lentement : la ‘position était critique pour M. Loncle, qui sentait qu'il serait moins ridicule de tuer sa femme que de se trouver ainsi seul avec elle sans pouvoir lui tirer une parole douce ou cruelle.
Quand la nuit fut venue tout à fait, M. Loncle alla vers sa femme assise, qui regardait les derniers feux du village s'éteindre peu à peu dans la vallée. Il lui prit les mains à la manière des aveugles, et les froissa doucement et longtemps, comme pour les étudier et en tirer une conversation que la bouche refusait. Madame Loncle abandonna ses mains à son mari, mais elles étaient mornes et inertes.
Ce n'étaient pas ces mains fines, effilées, délicates, caressantes, qui parlent une langue mystérieuse et pleine de volupté à celui qui sait comprendre de tels discours ;
ce n'étaient pas ces chairs plus douces que le velours, plus souples que l'acier, qui sont une si énervante promenade aux lèvres ; c'étaient des doigts atones et sans vie, qui se laissaient prendre et qui n'opposaient ni défense, ni résistance. | |
— Ma femme! s’écria M. Loncle, pardonne-moi. je ne peux pas vivre ainsi! J'ai tort, je le vois, pardonne-moi!
La situation était devenue tellement insupportable à madame Loncle, qu’elle dit à son mari :
— Monsieur, relevez-vous.
— Tu me pardonnes, alors?
— Vos injurieux soupçons peuvent-ils m'atteindre? dit-elle. Et cependant, après la lettre insensée que vous m'avez écrite, j'étais bien décidée à me séparer de vous.
— Oublions la lettre, dit M. Loncle, oublions tout! Tiens, je n’y pense déjà plus... Mais c’est parce que je t'aime, que je t'ai écrit une pareille lettre. je t'aime trop!
— Âlors, monsieur, modérez votre amour, car vous me faites sentir vos transports d'une manière bien blessante.
— Combien tu m'as fait souffrir, dit M. Loncle, depuis que je suis arrivé ici! j'ai compris l'enfer en une aprèsmidi!
— Et moi, monsieur, croyez-vous que je sois heureuse, depuis votre départ ?
— Vraiment! s’écria M. Loncle au comble de la joie, tu me regrettais un peu ?
— Ne vous ai-je pas prié instamment de revenir ?
— Oui, tu as raison, ma chère femme... mais tout est oublié, et nous allons retrouver notre vie-heureuse du passé.
S'il y avait eu de la lumière dans le salon, M. Loncle
aurait remarqué que les yeux de sa femme se levaient tristement vers le ciel.
— Ce pauvre M. Trude que j'ai renvoyé! demain je lui en ferai mes excuses. |
— Comment! dit madame Loncle, vous pensez à le recevoir ? ,
— Sans doute; il a été un peu amoureux de toi, ce n'est pas de sa faute, à ce garçon; je ne lui en veux pas, moi. Eh! qui est-ce qui ne se serait pas pris à ta beauté, à ta poésie.
— Allons, monsieur, vous faites des phrases, dit madame Loncle, vous tombez d’un extrême dans l’autre; plus j'ai pensé à ce que vous appelez l'amour de M. Trude, plus je vois maintenant autour de lui le vide affreux que lui a causé la mort de sa mère. M. Trude s'est trompé, il ne m'aimait pas : il m'a apporté une vive affection qui avait besoin de prendre racine quelque part: et, sans la mort de ‘sa mère, il ne m’eût jamais regardée que comme une musicienne. Un moment j'ai consenti à tromper sa douleur, mais je me suis aperçue que le rôle d'amie devenait trop dangereux, et je vous ai rappelé. |
— Que tu es bonne! s’écria M. Loncle.
La journée du lendemain se passa bleue et sans nuages pour le mari, qui se croyait à l’âge de vingt ans, fiancé à une jeune fille aimée; mais l’arrivée de M. Trude teinta de gris cette douce atmosphère. Le musicien tressaillit en apercevant M. Loncle; et le mari, qui avait préparé un masque pour cette entrevue, fut également embarrassé. Des politesses et des compliments de circonstance furent . échangés, qui cachaient bien des troubles.
J'étais présent à cette entrevue diplomatique; sans me douter combien était tendue la situation, je devinai qu’un
même courant d'idées remuait les personnes présentes. M. Loncle me questionna, madame Loncle me demanda force nouvelles de la ville : il me parut que j'étais un terrain neutre où les adversaires se reposaient de temps en temps. Seul, M. Trude laissait aller cette inoffensive conversation et paraissait honteux de son rôle. Madame loncle proposa de faire de la musique, et il y eut un petit mouvement de va-et-vient dans le salon qui sembla ôter un grand poids à l'esprit du musicien.
Je ne sais si le hasard avait déterminé M. Trude à choisir le trio qui commença la séance, mais l’adagio de Beethoven était plein de larmes, et, quand le chant était dit par le violon, M. Trude en tirait des sons mélancoliques tels que je n’en ai jamais entendu.
Sans quitter des yeux la partition, il était de toute évidence que madame Loncle regardait le violoniste, et son mari s’agitait dans son fauteuil, il croisait ses jambes, les décroisait, secouait son pied comme un homme souffrant. Le fait est que madame Loncle, assise à son piano, tournait le dos à son mari, et qu'il était inquiet de connaître si elle pouvait communiquer du regard avec M. Trude.
— Pardon, madame, dit celui-ci en s’arrêtant tout à coup, je crois qu'il y a une ou deux mesures passées sur ma partie.
Et il s’'approcha de madame Loncle pour comparer la partie de violon avec la partition. Aussitôt le mari se leva brusquement pour surveiller ce simple rapprochement. La soirée se passa simple en apparence, mais la figure de M. Loncle avait varié; il nous salua d’un air triste et résigné, comme un homme qui subit dans son salon des êtres qu'il déteste.
Quoique rien dans la conduite de M. Trude, à cette soi-
rée, n’eût pu augmenter les soupçons du mari, sa jalousie augmenta. Il se promenait toute la journée seul dans son jardin, pesant une à une les paroles de sa femme, les analysant, les faisant fondre, et ne trouvant qu'un doute perpétuel au fond du creuset. En même temps il relisait les lettres que sa femme lui avait écrites, et la question qui le tourmentait était : « Suis-je revenu à temps ? » Un jour il demanda à sa femme si elle avait conservé les lettres du musicien.
— Vous êtes encore tourmenté ? lui dit-elle.
— Non, je t'assure.
— Cela se voit à la moindre de vos actions.
— Je suis curieux seulement de connaître le style de M. Trude.
— Je vous ai envoyé une de ses lettres.
— C'est l’ensemble que je voudrais lire.
— Vous y tenez beaucoup? demanda madame Loncle.
— Pas du tout... cependant.
— Les voici, monsieur, dit madame Loncle en ouvrant un petit coffret plein de lettres.
La figure du mari rayonna ; sa main s’élança sur le coffret comme celle d’un voleur. |
— $i je n'avais craint de renouveler vos soupçons, il y a longtemps, monsieur, que je vous aurais donné ces lettres.
— Des soupcons : mon amie; m'en crois-tu capable? Je te laisse, dit-il, un moment seule. Tu permets?
— Sans doute, dit madame Loncle.
Le marine fit qu'un saut du rez-de-chaussée au premier étage, où il avait un cabinet, et son premier mouvement fut d'étaler toutes les lettres sur son bureau et d’entre-regarder l’enveluppe, comme hésitant à les lire.
Puis 1l ouvrit les premières, et ayant lu : « Madame, » il passa à d’autres; mais son front se plissa quand il vit en tête : « Mon amie. » Il arriva ainsi à la dernière moitié, qui avait pour suseription : « À Juliette. »
— Misérable' s'écria M. Loncle.
Et sa colère ne connut plus de bornes en lisant : « Ma chère Juliette. » Il se leva, ouvrit la fenêtre pour respirer, car il se sentait étouffer dans le cabinet. Alors il lut la lettre suivante :
« Ma chère Juliette, quelle soirée nous avons passée hier soir ! C’est trop de bonheur, et je me demande quelle est la peine, quels sont les chagrins qui m'attendent pour me faire payer ces moments heureux. Je n'ai jamais senti la vie comme hier soir en vous quittant ; il me semblait que j'appelais à moi toutes les forces de la nature pour ne pas succomber. Si j'étais rentré ainsi dans la ville, on m'aurait regardé sans doute comme un fou; mais la nuit venait ; j'ai descendu les Chenizelles- et j'ai gagné la promenade Saint-Jean; je me suis jeté sur le gazon, et, pendant une heure, je ne saurais dire quelles pensées roulaient de mon cœur à ma tête. Pensez quel trésor vous m'avez donné, à moi qui n'ai jamais connu l'amour; je suis pauvre, je n’ai jamais connu que l'amour de ma mère. Elle, josais l'aimer en toute sûreté, car j'étais certain qu'elle ne me repousserait pas; mais vous, jeune et si belle, n'était-ce pas une audace sans pareille que de songer seulement à vous baiser la main? Eh bien! j'ai peur de mon bonheur, j'en tremble maintenant; on dirait que j'ai trouvé un portefeuille plein de billets de banque, et je n’en dors plus, je crains qu'on ne me l'enlève. J'ai dit mon secret à la lune, aux étoiles, au soir, à l’air frais de la nuit, à la vieille cathédrale, car on ne saurait garder pour soi un tel
bonheur. Je me suis senti un peu soulagé; malgré tout, je sens combien je vais souffrir pendant les longues heures qui nous sépareront jusqu’à demain. Vous pouvez changer d'ici à demain ; une heure suffit, une minute, que sais-je ? Toutes les fois que je sonne à votre porte, mon cœur bat à rompre ma poitrine; je ne sais si je vous retrouverai la même. Je vous vois, et si vous ne me regardiez de votre regard caressant la première, je crois que je serais glacial et sans parole. Que voulez-vous? la misère rend inquiet et amène le doute. Je me demande pourquoi vous m'avez aimé ; je ne suis pas digne de votre amour; je le comprends, et j'ai peur que vous ne vous lassiez bien vite de ma tendresse. Cependant, après la sotrée d'hier, j'ai confiance, je me sens aimé comme j'aime, et je ne vois pas de fin.
« ILest temps qu'on appelle dans la ville un autre professeur de musique, car je donne des leçons bien à l’aventure. Je n'entends plus mes élèves ; ils jouent comme il leur plait, et, s'ils ne se levaient pas les premiers, dans leur ennui d'apprendre la musique, j'oublierais que je donne une leçon, et que l'heure est passée depuis longtemps. De l'endroit où j'étais, la nuit, je voyais votre maison, ou plutôt je la devinais dans l'obscurité; c’est ainsi que j’ai entendu sonner deux heures à la cathédrale. Quel bonheur si vous avez entendu ces deux heures sonner ! Je n'ose y croire. À ce soir, n'est-ce pas, Juliette? ma chère Juhette! » |
Après avoir lu cette lettre, M. Loncle descendit les escaliers plus vite encore qu'il ne les avait montés, et entra dans le salon en faisant claquer la porte.
— Comment, madame! dit-il, vous osez me montrer une pareille lettre, et vous ne craignez pas ma colère ? Ne croyez pas que je suis indigné de la confession du musi-
cien, non; mais c'est votre audace qui me confond. II faut que vous me preniez pour un homme singulièrement épais pour croire que je vais rester tranquille après de tels aveux... Vraiment, je vous admire ; vous êtes calme comme si je vous parlais d’une autre... L’avez-vous donc oubliée, cette lettre? ne vous souvenez-vous plus que chaque mot vous jette la pierre? Allons, répondez! On ne se moque pas ainsi d'un mari.
En parlant ainsi, M. Loncle frappa la petite table à ouvrage d’un violent coup de poing.
— Je comprends, dit M. Loncle, qu'on trompe son mari, cela arrive tous les jours, mais on ne le Jui fait pas voir aussi clairement ; surtout on ne se pose pas, comme vous le faites, en déesse de l'amitié. Ah! c'était une amitiéque vous offriez à ce M. Trude, à ce joueur de violon. Quelle singulière amitié ! Voilà la première que je vois se traduire ainsi. Vous avez eu peur de son amitié, je le crois bien ; moi aussi j'ai peur de cette amitié dangereuse, et j'ai raison d’avoir peur. Je n'ai pas lu les autres lettres, je n’ai pas choisi ; si vous voulez, je les brûlerai à l’instant pour ne garder que celle-ci; mais j'ai bien vu les probrès rapides que faisait dans votre cœur le joueur de violon. Aujourd’hui madame, demain mon amie, après-demain ma chère amie, enfin le petit nom. Cet homme-là vous a tutoyée, cela se sent. Être tutoyée par un joueur de violon! Oh!.. s'il ne l’a pas fait dans sa lettre, c'est que le papier commande encore une espèce de pudeur. Mais cette fois ne croyez plus que je reviendrai; j'ai été bien lâche le jour de mon arrivée ; il me restait encore quelques doutes; en vous voyant le front si pur, il me semblait que vous ne pouviez cacher aucune faute derrière; mais votre figure ne change pas. Je vous ai observée quand le joueur de
violon est venu : aucune émotion ne paraît dans vos traits; il s'en va, rien ne se voit sur votre figure. Quel masque vous avez su prendre!
— Monsieur, dit madame Loncle en se.levant pâle, je vous ai laissé m'insulter sans vous répondre ; je ne vous dirai qu'un mot : je n'ai manqué à aucun de mes devoirs de femme mariée, et, puisque la vie ne peut continuer entre nous deux telle que vous la faites aujourd'hui, permettezmoi de me retirer dans ma chambre, d'y vivre seule et de n’en plus sortir.
Madame Loncle quitta le salon sans que son mari pût trouver une réponse à des paroles aussi nettes. A vrai dire, M. Loncle n'était pas mécontent de voir se terminer ainsi une pareille scène ; 1l avait résolu de ne pas faiblir, et il n'y avait d'issue dans cette querelle qu’au cas où la femme aurait demandé son pardon. La conduite ferme de madame Loncle était pour l'instant un dénoûment satisfaisant ; le mari se dit que le lendemain la recluse sortirait elle-même de sa chambre et viendrait demander grâce ; mais il n’en fut pas ainsi. Par un billet concis, madame Loncle priait son mari de lui faire apporter ses repas par la domestique, et déclarait qu'elle ne mangerait pas si M. Loncle voulait entrer en même temps que la bonne. Deux jours se passèrent de la softe, longs comme un siècle pour le mari, qui allait du salon au jardin, du jardin au cabinet, ne sachant comment passer son temps, ni endormir ses soupçons. La nuit, il se levait et écoutait à la porte de sa femme pour essayer de surprendre quelques pleurs, quelques rêves, quelques confidences jetées au milieu du silence.
Le troisième jour de cette séparation à l'amiable, M. Trude, qui ignorait ce qui se passait à la maison des
Chenizelles, vint l'esprit tourmenté, et tremblant à l’idée de retrouver désormais un mari entre lui et la femme qu'il aimait. Il était facile de lire sur la figure du musicien les nuits sans sommeil, les crises et les violentes souf- . frances de l'amour. Quoique d’une autre nature, les tourments de M. Loncle pouvaient se deviner. L’entrevue fut singulière entre les deux hommes, qui se sentaient blessés . l’un par l’autre.
— Mon cher monsieur Trude, dit M. Loncle, vous plairait-il de faire un tour de jardin avec moi, en attendant que vous puissiez voir ma femme?
M. Trude accepta d'un air surpris.
* — Je vous attendais avec impatience, dit le mari; j'ai un petit service à vous demander.
Le professeur de musique regarda M. Loncle en face pour essayer de saisir d'avance le sens de la conversation qui allait suivre. |
— J'ai le malheur, dit M. Loncle, d'être un peu en froid avec ma femme ; elle s’est retirée dans sa chambre : elle vit seule, elle mange à peine ; je ne sais ce qu’elle a, mais je crains qu’elle ne se laisse abattre par la solitude et qu’elle ne tombe malade: j'ai donc pensé à vous pour lui faire entendre raison.
— Vraiment ! s’écria M. Trude, à moi! Vous avez pensé à moi |
Le pauvre maitre de musique ne savait s’il rêvait en entendant cette confidence, et la lune eût pris en plein midi la place du soleil, qu'il n’eût pas été plus étonné. Il se demandait si M. Loncle n'avait pas connaissance de son amour et ne lui tendait pas un piége en ce moment; il était aussi troublé qu'un galopin surpris, par un paysan, en train de voler des pommes.
— Madame Loncle n’est pas souffrante? demanda-t-il avec anxiété. |
— Je ne le crois pas, dit le mari, mais elle le deviendra, et moi aussi, car je ne vis pas depuis trois jours. Croiriezvous que si je voulais entrer dans sa chambre, je crains qu'elle ne se porte à quelque extrémité?
— Mais enfin, dit M. Trude, il s'est donc passé entre vous quelque chose de bien grave ?
— Non, dit M. Loncle: vous savez comme sont les femmes, un rien suffit pour les exaspérer : elles sont entêtées, et, quand une fois elles ont quelque folie dans la tête, le diable lui-même ne saurait l’arracher.
— Alors, dit M. Trude, je vous serai d'une maigre utilité.
— Pardonnez-moi; ma femme a de l'amitié pour vous; elle sait combien vous lui êtes dévoué, elle vous écoutera.
— J'y vais, dit le musicien.
— Attendez un peu, mon cher monsieur Trude, j'ai encore un autre service à vous demander : promettez-moi de ne pas dire à ma femme que c’est moi qui vous ai invité à faire cette démarche.
— Je vous le promets, monsieur.
— Comme ma femme refuserait, sans doute, de vous ouvrir si elle me savait dans la maison, je m'en vais faire en sorte qu'elle m'entende sortir. J'emmènerai le chien promener; quand il sort, il fait beaucoup de cris; madame Loncle sera certaine que je suis parti. Alors il est présumable qu'elle vous recevra: Mon cher monsieur Trude, engagez-la à plier un peu son caractère; qu’elle reprenne sa manière de vivre habituelle, car je n’existe plus ; diteslui combien vous m’avez trouvé changé, les traits altérés.… N'est-ce pas, mon cher monsieur Trude? dit-il en prenant la main du musicien.
— Vous pouvez compter sur moi, dit M. Trude.
Quand le musicien eut dit son nom à la porte de la chambre de madame Loncle, il entra sans difficulté.
— C’est vous, dit-elle, vous la cause de tous mes malheurs, vous qui venez me voir; partez, monsieur, partez, je vous en prie.
Le musicien s'était jeté aux pieds de madame Loncle.
— Laissez-moi, monsieur, disait-elle, laissez-moi. Pourquoi venir me troubler?
Le premier moment de l’exaltation passé, le musicien dit qu’il avait été envoyé par M. Loncle; et la malheureuse femme se demanda quelle pouvait être l’idée de son mari. Elle raconta tout ce qui s'était passé dans les plus grands détails. Alors M. Trude manqua à sa promesse, et dit la singulière mission dont il était chargé.
— Retourner auprès de mon mari!... Jamais, dit madame Lonele ; j'aime mieux la solitude absolue. Vous voyez quel caractère il a : plein de violences aujourd'hui, et | demain plein de faiblesse. Ses soupçons ne s’endorment que pour se réveiller plus terribles un moment après. La paix ne rentrera dans mon ménage que du jour où j'aurai avoué une faute dont je suis innocente. Ah! monsieur, pourquoi vous ai-je rencontré !
M. Trude se releva, car il était toujours aux genoux de madame Loncle, et il abandonna ses mains, qu'il mouillait de ses larmes.
— Mon parti est pris, madame, dit-il froidement.
— Mon Dieu! s’écria-t-elle avec inquiétude, quel parti!
— Vous me faites trembler!
Comme le musicien ne répondait pas :
— Je vous en prie, dit-elle, ne vous laissez pas emporter. Dites-moi, je veux le savoir.
Elle lui prit la main :
— Que je suis donc malheureuse de vous avoir aimé!
— Vous m'avez donc aimé?... Vrai? s'écria M. Trude d’une voix telle que la langue est impuissante à rendre un tel accent.
Deux heures se passèrent dans l'oubli des choses de la terre, lorsque la sonnette retentit brusquement.
— Mon mari rentre ! s'écria madame Loncle, partez. qu'il ne vous voie pas.
— Adieu, amie, dit le musicien. Quand nous reverronsnous ?
— Dieu le sait, dit-elle.
Au bas de l'escalier, le musicien rencontra M. Loncle, qui semblait attendre avec la plus grande impatience.
— Eh bien? dit le mari.
Mais le musicien fit un geste inexplicable du bras, passa rapidement devant M. Loncle sans dire un mot, et s'enfuit plutôt qu'il ne sortit de la maison des Chenizelles.
— Ma femme l’aura rendu fou, se dit M. Loncle.
Et il monta à la chambre de sa femme, frappa, pria, supplia pour être reçu ; mais tous ses efforts restèrent sans résultat.
Le soir seulement, la bonne apporta à M. Loncle une lettre de sa femme.
« Vous avez voulu, monsieur, lui écrivait-lle. l’aveu de ma faute pour recouvrer la tranquillité. Aujourd'hui seulement je peux vous le faire complet. Vous seul êtes cause de tout ce qui est arrivé. Je me sentais assez forte . pour résister, mais vous l'avez voulu ; je ne vous demande qu'un service : c'est de me laisser maintenant me retirer dans une maison religieuse et y pleurer en paix ma faute.»
L'année 1834 comptera longtemps dans la vie des habi-
tants de la petite ville de L.... Tout le pays put lire, dans la gazette du chef-lieu, la correspondance intime du mari, de la femme et du musicien, et connaître ainsi les mystères dela maison des Chenizelles. Dans sa douleur, M. Loncle, ayant en main les fatales preuves, courut la ville; et, à chaque personne qu’il rencontrait, il rendait compte de son malheur. C’est ainsi qu'il alla raconter ses douleurs à M. le procureur du roi, qui trouva l'affaire piquante; et qui fit merveille dans un plaidoyer sur l'adultère dont on parle encore; et c’est ainsi que je fus initié comme témoin, au début de la vie, à l'étrange problème du mariage.
Mars 1852.
en me ee ee ee D
Propos de bourgenis.
On se dit bientôt dans tout Château-Thierry que Îles comédiens allaient venir donner des représentations. Sur la grande place, les gros personnages du pays discutaient, car c'était là un événement extraordinaire.
— Voyons, disait l’un, est-ce bien certain ?
— Sans aucun doute; M. Meynandier l’a lu dans l'Argus.
— Ah! si M. Meynandier l’a lu dans l’Argus…
— L'Argus est un journal bien informé, à ce que prétendent ces messieurs Marteau. |
— Connaît-on le tableau de la troupe?
— Si c'était celle du premier arrondissement, on la dit composée de sujets fort capables.
— Tenez, voici M. Ponceau qui sort de la mairie et qui pourra nous en apprendre plus que persunne.
M. Ponceau était le secrétaire de la mairie de Château- Thierry, une fonction importante des petites villes. Quoique âgé de quarante ans, il s’habillait en amoureux du théâtre de Madame : habit noir pincé, pantalon de nankin, chapeau gris, escarpins découverts et conserves en vermeil. Il avait à la main une badine.
M. Ponceau, pénétré de ses importantes fonctions, prétendait qu'il menait la mairie; il avait des allures de souspréfet et passait dans la ville pour un homme qui aime qu'on le regarde. Aussi, voyant sur la place un groupe qui semblait l’attendre avec impatience, il ralentit le pas pour attirer la curiosité de ses concitoyens.
— Bonjour, monsieur Ponceau; comment va-t-on chez vous ?
— Mes compliments à monsieur Ponceau.
— Je vous la présente, monsieur Ponceau.
Ces salutations et d’autres peuvent donner une idée du respect qu on avait pour le secrétaire de la mairie, qui répondit tout simplement en badinant avec sa badine :
— Merci bien, messieurs, je vais comme le temps.
Après ces cérémonies, la question à l’ordre du jour fut entamé.
— Messieurs, dit le secrétaire de la mairie, je ne devrais peut-être pas livrer les secrets de l'administration, mais votre discrétion m'est connue; je puis donc dire aux hommes honorables qui m'entourent que la troupe dramatique, actuellement à Soissons, est celle du second arrondissement théâtral ; le directeur qui tient le privilége se nomme Saint-Victor.
L'assemblée ne put contenir un Ah ! de curiosité presque satisfaite.
— Pardon de mon indiscrétion, monsieur Ponceau, dit
un des curieux, pourriez-vous nous donner la composition de la troupe ? |
— Volontiers, messieurs; je crois avoir sur moi la lettre d'avis qu’adresse M. Saint-Victor à l'administration.
— Eh! voici M. Marteau qui vient de ce côté!
— Est-ce M. Marteau-Grénat? dit le secrétaire de la mairie en clignant de l'œil.
— Non, monsieur Ponceau, c’est Marteau-Isidore.
— Tant mieux! Pour rien au monde je n’eusse voulu souffler le moindre mot ayant rapport à l’administration devant M. Marteau-Grénat.
— Oui, il est trop bavard, mais on peut se fier à Marteau-Isidore.
1l arrive souvent, dans les petites villes, que des parents portant le même nom exercent un commerce quelconque; d'où l'usage de doubler leurs noms, soit d’un sobriquet, soit d’un nom de baptême, soit du nom de la femme. C'est ce qui fait que les frères Marteau, ayant tenu, l’un le commerce de draperies, l’autre le commerce de quincaillerie, étaient désignés : l’aîné sous le nom de Marteau- Grénat (il avait épousé une demoiselle Grénat) ; le second, sous le nom de Marteau-lsidore, en raison de son prénom baptismal. Quand les deux frères se furent retirés du commerce, leurs concitoyens continuèrent à les appeler comme par le passé; cependant, s’il était question des frères Marteau collectivement, on disait ces messieurs Marteau.
M. Ponceau, qui craignait M. Marteau-Grénat, homme important, membre du conseil municipal, était loin de se douter que le frère qui arrivait était bien plus à craindre encore. |
Marteau-Isidore savait tout ce qui se passait dans Château- Thierry. Il eût pu dire ce qu'on avait mangé le jour même
a la table du sous-préfet, le nombre des rendez-vous donnés pour le soir au Bois-Jolyet, les affaires les plus secrètes de M° Honoré, un avoué fin comme trois procureurs ; enfin le bourgeois savait tout, mais il ne disait rien, et personne ne se douta des terribles confidences qu'on enterra avec ce gros homme dans son cercueil.
Marteau-[sidore avait plus d'un point de ressemblance avec les avares; il se récréait de ses montagnes de nouvelles, de secrets, de mystères; il les pesait, il les remuait dans sa cervelle : il en jouissait à lui tout seul, comme l’autre de son or.
Quand le nouvel arrivé eut salué ses connaissances, M. Ponceau lut le tableau de la troupe.
— Nous avons d'abord M. Auguste, jeune premier rôle en tous genres; secundo…
— Monsieur Ponceau, dit le commissaire de police, qui amenait dans le groupe son chapeau à cornes et son écharpe tricolore, on vous attend à la mairie.
— Eh ! qu'on attende! répondit sèchement le petit secrétaire, Qu'est-ce encore?
— C'est M. le sous-préfet.
Sans répondte, M. Ponceau se mit à marcher à grands pas, laissant les curieux fort empêchés de connaître les détails promis.
Arrivée des ragotins.
À Chäleau-Thierry, la moindre voiture qui s'arrête est un événement : une voiture apporte toujours deux ou trois
ligures nouvelles, et la province est excessivement friande de nouvelles figures!
Aussi, vers une heure de l’après-midi se forma+t-il un certain noyau de braves gens devant l'hôtel du Soleil d'Or, où descend l’entreprise Menesson. L'entreprise Menesson est une facon d'omnibus ruiné qui dessert la route de Soissons à Château-Thierry; cette patache contient six personnes à l'intérieur, et deux sur la banquette. D’ordinaire elle n'amène guère que trois personnes ; mais, ce jour-là, la voiture était pleine, et la bâche regorgeait tellement de paquets, de caisses, de malles, que chacun se dit avec un air de joie non dissimulé :
— Voilà les comédiens !
On courut bien vite au débarquement.
Menesson, le conducteur, descendit de son siége ; après lui, un très-maigre jeune homme, qui était serré convulsivement dans une redingote râpée. Les plaisants de la foule se dirent :
— En voilà un qui observe les quatre-temps, le jeûne, les vigiles, tout le diable et son train.
La seconde banquette, un gros homme à sourcils grisonnants, ne pouvait être que le musicien, car il tenait à la main un emblème irrécusable de sa profession, une boîte à violon.
Menesson ouvrit sa voiture, d’où sortirent successivement :
Une dame d’un âge respectable, porteur d’un cabas et d’un chien de petite dimension ; présumablement la duègne.
Un personnage dont la figure avait été horriblement tracassée par la petite vérole.
Une jeune femme dont l’état de grossesse commençait à
LES RAGOTINS. 20 être visible, et qui pria son camarade Saint-Prix de l'aider à descendre.
Puis Saint-Victôr, le directeur ; on n'en pouvait douter à ses façons souveraines, à sa redingote polonaise et au ton qu’il prit à l'endroit de Menesson.
:— Allons donc! Victorine, viens done, dit-il.
Victorine descendit; c'était une jeune fille de dix-huit ans, pâle, les traits fatigués, qui paraissait l'humble servante du directeur de la troupe.
— Verdelet, passe-moi ma capote, dit-elle.
Verdelet, le nez et les cheveux rouges, qui jouait les seconds comiques, apporta la capote. |
La troupe, au complet, attendit sous la remise que Menesson eût déballé les malles, dont on lui recommanda bien la préservation; après quoi, la bande räpée entra dans une des salles[du Soleil d'Or.
— Ma fique, dit une grosse femme dans le groupe, ce n'est pas qu'ils ont l'air trop gadrus, vos comédiens.
— 1 faut les voir aux lumières, dit un ami des arts.
— Ah! je crains bien, ajouta une commère, que mes chambres à vingt francs ne seront point encore éfrennées.
— Avez-vous vu la petite brune? dit Marteau-lsidore à un bourgeois.
— Oui, elle est fort bien. Comment donc son mari l'appelle-t-1l ?
— Victorine.
— C'est ça même ; elle doit bien jouer, celle-là ?
— Je vous le dirai après-demain, dit Marteau-lsidore.
— Eh! malin, quand vous l'aurez vue, ça ne sera pas difficile.
Les commentaires s'allongèrent ainsi tout le jour, dans
les rues, à la promenade, à la couture et ailleurs.
JII
La répétition.
Les comédiens étaient assis, après leur diner, devant un grand bâtiment de maussade apparence, qui est le théâtre.
— Louis, dit Saint-Victor au chef d'orchestre, as-tu vu nos musiciens Ÿ
— J'ai couru toute l’ après-midi. . c'est le à tonnerre pour les avoir! Celui-là ne sait pas s’il pourra, celui-ci est fatigué, la contre-basse est malade, le perceptéur, qui joue du violon, craint de se compromettre en venant à l'orchestre.
— Enfin, sur qui comptes-tu ?
— Voilà : une clarinette, payé; un violon, payé; une flûte payé; un cornet, payé.
— Ça ne peut pas marcher ainsi, dit Saint-Victor au comble de l’indignation. Je me soucie bien de ta musique, à ce compte-là... Mais tu vois bien que tes musiciens mangeront la recette! As-tu besoin de clarinettes, de flûtes, de cornets, des tapageurs qui couvrent les voix? On n’en: tend pas les couplets. Ah! s'ils ne coûtaient rien, je te dirais : Amène-moi des trompettes, des trombones, une grosse caisse, la musique fait toujours plaisir. Mais il faut songer aussi un peu à nous, Qu'est-ce que vous diriez, si je payais la musique sans vous garder un sou?
— Nous avons aussi des amateurs, dit Louis.
— À la bonne heure! j'aime les amateurs.
— C'est queje crains qu'ils ne soient pas forts musiciens.
— Bah! bah! ce sont les meilleurs. Ils ont beaucoup de zèle ! Combien comptons-nous d'amateurs ?
— M. Théodore, un jeune homme de bonne famille, qui joue le violoncelle pas mal, m’a-t-on dit, mais qui n'a jamais fait de musique d'ensemble.
— En voilà un bon! Ilira, ilira!
— Un petit collégien, pour le cor.
— Très-bien ! j'aime beaucoup le cor!
— Un vieil amateur, à l’alto.
— Bon! ça va! Un alto, un cor, un violoncelle.
— Et puis le fils du garçon de théâtre, qui joue les timbales; c’est un garçon très-adroit qui a construit luimême son instrument.
— Ah! bravo! un timbalier, voilà ce qu'il nous fallait. Tu vois bien, Louis, que tu n'étais pas raisonnable avec tes gagistes. À quoi bon tes clarinettes et tes flûtes ? il y aura des timbales!' Mais, dans certains pays, je le mettrais sur les affiches, et je ferais des recettes forcées avec ces cinq. mots en grandes capitales : IL Y AURA DES TIMBALES ! Tiens, je m’humanise, tu garderas les musiciens payés.
— Ça ne peut pas faire de mal, dit le chef d'orchestre.
— Mais nous ne les payerons pas.
— Îls ne viendront pas.
— Ah! tu ne sais rien de rien, dit Saint- Victor ; on s'arrange avec eux, on les entortille. Ne peux-tu pas leur dire : « Nous sommes tous artistes... La ville n'est pas bonne pour les recettes. Entre confrères on ne se dévore . pas; si la recette marche, alors, nous verrons. »
— Tu as raison, dit Louis; je verrai à les coller. Ah! voilà notre violoncelle.
Théodore était un jeune homme blond, d'allures timi-
des, quoique distinguées. Il portait son violoncelle sous le bras, les doigts passés entre les cordes et le chevalet. Il rougit beaucoup en traversant le groupe des acteurs.
— Exact à l'appel, monsieur Théodore, dit Louis ; vous êtes le premier arrivé. |
Théodore salua sans répondre. L'alto, un des amateurs les plus dévoués de la société philharmonique, re se fit pas attendre. Le timbalier et le petit cor vinrent ensuite. Les musiciens gagés n’arrivaient pas.
— Croient-ils donc qu’on les paye, dit Saint-Victor, pour ne pas venir aux répétitions ?
— Je les ai vus entrer au café de la Comédie, répondit le chef d'orchestre ; ils boivent déjà leur cachet. Je vais leur parler.
— N'oublie pas, dit Saint-Victor, de les prévenir; tu SAIS...
Louis trouva les musiciens attablés ; il les prit à part en leur faisant entendre que la caisse était maigrement gar-
nie pour le moment, mais qu'on les dédommagerait plus tard. Clarinette, flûte et violon, gens naïfs et timorés, n'osérent refuser leur concours.
La salle de spectacle, éclairée par six chandelles servant à l'orchestre et au souffleur, était encore plus triste à l’mtérieur qu’à l'extérieur. Toute la troupe, montée sur les planches, paraissait plus maigre et plus râpée que jamais. à la lueur incertaine de ces chandelles.
— Voyons d'abord les ensembles, dit Louis, grimpé sur son haut tabouret de chef d'orchestre. Allons, le chœur! Valmont, Célicourt, tout le monde! Il est bien entendu que les personnages qui ne seront pas en scène à la représentation chanteront dans la coulisse. Madame Félix ! Où est madame Félix?
— Voilà, mon petit, dit en accourant madame Félix, qui était la duègne.
— Je lis quelques paroles avant la ritournelle, dit Saint- Victor ; « C'est bien, mes amis, c’est bien, modérez vos transports; voici pour boire à ma santé. » Vous criez alors : « Vive monseigneur : » Eh bien ! personne ne crie... Fais attention, Célicourt, c’est toi qui mène la figuration.
— Vive monseigneur ! cria le chœur.
Le chef d'orchestre entonna la ritournelle sur le violon.
— Diable! dit-il, un solo de hautbois ! Et nous n’avons pas de hautbois! Si la clarinette voulait essayer le solo, cela irait aussi bien; comme ‘il s’agit d'une fête villageoise…
La clarinette regarda la partition et essaya vaguement de la déchiffrer ; mais le résultat ne répondit pas aux espérances.
— Voyons la flûte, alors, dit Louis; c'est encore un instrument champêtre... Ça va, ca va ! Très bien, la flûte! L'ensemble, messieurs! Les chanteurs, commencez : « Gloire à monseigneur ! » N'ayez pas peur de faire du bruit! Bon! Le petit cor, soufflez ferme!
— Une simple observation, dit Saint-Victor après le chœur : je n’entends pas les timbales.
— Les timbales n'ont rien à voir là dedans, dit Louis.
— C'est dommage! Il me semble que les timbales feraient fort bon effet : rien qu'un roulement.
— Si tu y tiens, monsieur fera un roulement... Maintenant, messieurs les amateurs, je vous recommande la plus grande attention. Nous allons repéter le grand air de Victorine : c'est un morceau à effet, un morceau d'opéra.
— Un morceau de roi, dit le comique.
— Mon chéri, dit Saint-Victor à Verdelet, nous n'avons pas le temps de faire des calembours.
— Victorine, dit Louis, soigne bien la mesure. A nous, messieurs. Je hats une mesure d'avance. Surtout, trèspiano.
L’orchestre commença. C’étaient des couplets arrangés sur un motif de la Cenerentola. Victorine, qui remplissait les fonctions de prima-dona, au besoin, chantait cet air d'une façon assez agréable. Tout d'un coup elle s'arrêta.
— Je n’entends pas la basse, dit-elle.
— Ni moi, dit le chef d'orchestre.
Théodore, qui jouait pour la première fois en public, avait jugé prudent de passer sous silence un chant de violoncelle. * |
— Est-ce que vous ne voyez pas le solo, monsieur Théodore ? dit Louis.
— Je vois bien, répondit le jeune amateur à voix basse, mais.
— Si monsieur voit, dit Victorine, pourquoi ne jouet-il pas?
— Allons, messieurs, recommencçons.
On reprit le grand air. Au passage de violoncelle, Théodore perdit courage et crut qu'il allait se trouver mal.
‘— Je ne peux pas chanter ainsi! s’écria Victorine.
— Cependant rien n'est plus simple, dit le chef d’orchestre en se tournant vers le jeune homme. Écoutez le passage.
Il exécuta la rentrée sur le violon.
Théodore était anéanti, Les bras pendants et la tête courbée sur son violoncelle. Le rouge lui montait aux joues et son front était humide de sueur.
— C'est que le jeune homme est un peu timide, dit le
LES RAGOTINS. 311 vieil amateur qui était à l’alto. S'il n'avait pas peur. il jouerait dans la perfection. Du courage ! Théodore.
— Je ne pourrai jamais ! dit Théodore.
— Dire qu'il a joué samedi chez moi des quatuors d'Haydn à première vue, reprit l’alto.
Mais ces compliments ne servaient qu à troubler de plus en plus le jeune musicien.
— Non, dit-il, je ne pourrai pas.
— Que vient-il faire ici alors? dit Victorine à demi-voix.
Théodore avait entendu ; sans répondre à cette grossièreté, il se leva, renversa un pupitre dans son trouble, et sortit de l'orchestre.
— Ah! Victorine, dit le directeur, on ne se conduit pas ainsi avec des amateurs.
— Oui, j'ai eu tort, dit-elle : je cours après lui.
Victorine descendit en toute hâte du théâtre, et trouva dans le corridor Théodore qui s’en allait, blessé d'avoir été humilié devant tant de monde. Elle lui prit les mains.
— Ah! monsieur, dit-elle, vous ne partez pas”?
— Laissez-moi, madame.
— Voyez-vous, je suis une bonne fille au fond. Je m'emporte, mais je ne suis pas méchante, monsieur, croyez-le. Men voulez-vous beaucoup?
Théodore était tout ému. Qu’on pense! Une actrice qui demande pardon, qui serre les mains d’un jeune homme de dix-huit ans.
— Vous ne m'en voulez pas, n'est-il pas vrai? Tenez, réconcilions-nous.
Sans plus attendre, elle sauta au cou de Théodore, et elle sentit deux larmes sur les joues du jeune homme.
— Ah! je vous aime mieux comme cela que fâché. Lemain, venez à mon hôtel, apportez votre basse; nous ré-
péterons ensemble le morceau, et tout ira pour le mieux.
Elle lui serra les mains en le quittant. Théodore revint à son pupitre le cœur battant. La musique qu'on étudia jusqu’à la fin de la répétition, et qui était plus que boiteuse, lui sembla mille fois préférable aux symphonies les plus mélodieuses. Qu'est-ce que Beethoven à côté du moindre cotillon qui chante : Je t'aime!
M. Ponceau se fuit voir sous un jour littéraire.
Personne n'entre aux répétitions, à moins qu'une haute position sociale ne lui ouvre les portes du théâtre à deux battants. En sa qualité de secrétaire de la mairie, M. Ponceau jouissait de ce privilége. [l avait amené avec lui Marteau-Isidore, son ami. Tous deux, assis sur une banquette du parterre noyé dans l'ombre, avaient suivi les petits malheurs de Théodore.
Quand Victorine était descendue dans le couloir faire ses excuses au jeune homme, Marteau-Isidore s'était levé sournoisement de sa place, et avait écouté le dialogue qui amena la réconciliation.
M. Ponceau était plus qu'un autre intéressé à connaître l'intérieur des coulisses et Les petits secrets de théâtre dont les provinciaux se font des montagnes descandales. M. Ponceau passait, dans les meilleurs salons de la ville, pour un homme très-spirituel. Aussi l’imprimeur qui publie chaque semaine un petit journal non politique destiné aux insertions judiciaires, ventes, saisies. licitations et autres
produits de la chicane, était-il venu jadis supplier M. Ponceau d'accepter la rédaction littéraire de sun journal.
Jamais amour-propre littéraire ne fut aussi vivement . émoustillé que celui du secrétaire de la mairie à cette offre. Jusqu’alors il n’avait produit que des vers de circonstance, des couplets, des poésies de clocher; mais d’être imprimé, M. Ponceau n'avait osé y songer. 1l remercia d’abord avec une modestie feinte le propriétaire-gérant du Foyer, feuille d'annonces, commerciale, agricole et littéraire. L'imprimeur pria tant et tant, que M. Ponceau consentit, à son corps défendant, dit-il, à donner ses soins à un journal.
Il y avait déjà deux ans que les notaires, les huissiers, qui reçoivent gratuitement le journal à cause de leurs annonces, lisaient chaque semaine des poésies légères, signées : Théobald le Rimeur, de Château-Thierry. Le pseudonyme n'est qu’une façon humblement ambitieuse de crier tout haut son vrai nom.
La ville apprit le même jour que Théobald le Rimeur n'était autre que M. Ponceau. On remarqua d'ailleurs que le soir de l'apparition du Foyer, le secrétaire de la mairie s’était promené, porteur d'un habit neuf et d'un sourire mystérieux, un sourire d'auteur.
Cette poésie fut diversement commentée à la soirée du juge de paix. La majorité blämait, la minorité louait en disant d'un air de conviction :
— Tout le monde n’en ferait pas'autant.
Ou bien :
— Je voudrais vous y voir, monsieur.
Ou bien :
— Les beaux vers sont extrêmement rares. Citez-moï beaucoup de bons poëtes aujourd'hui.
À quoi les détracteurs répondaient :
— Ce n’est pas à l'âge de M. Ponceau qu'il faut se mettre à écrire. Il n’est plus de la première jeunesse.
— Et puis, disait un démocrate, M. Ponceau doit songer aux intérêts de la ville avant tout. Que diable! nous ne payons pas des impôts, des octrois exorbitants, des portes et fenêtres, toute la boutique, pour que M. le secrétaire de la mairie passe son temps à faire des vers.
Ainsi de suite et avec de nombreuses variantes dans chaque famille.
M. Ponceau n’avoua pas hautement ses poésies, mais il confiait son secret à toutes ses connaissances en recommandant le plus profond mystère.
— Je ne le dis qu’à vous seul, disait-il.
Un jour vint, par hasard, une troupe de comédiens prétendus parisiens, sous la direction de M. Hector, se disant sociétaire de la Comédie-Française, et M. Ponceau eut l’ingénieuse idée de troquer sa plume d'aigle de poëte contre la plume d'oie du critique. Il rendit compte des représentations sous le pseudonyme de Diogène. — Dans beaucoup de sous-préfectures, il ÿ a un critique-amateur qui signe Diogène. .
Les articles furent généralement trouvés bien écrits, le plus grand éloge employé par la province. Une autre troupe vint plus tard; nouveaux articles critiques, qui, cette fois, valurent à l’écrivain une récompense, du moins le dit-on encore à Château-Thierry. M. Ponceau passa pour avoir des tnfrigues avec toutes les actrices.
Le monde n’en fit que meilleur accueil au galant secrétaire; le vrai est que M. Ponceau fréquentait les coulisses et donnait de temps en temps aux actrices un conseil doublé d'une tape sur la joue; mais il en resta aussi ver-
LES RAGOTINS. 915 tueux que par le passé. Le déluré de la vie théâtrale l’effrayait, et 1l n’eût jamais osé faire la cour à une comédienne.
Cependant il s’intéressait aux moindres détails de la vie des comédiens, et il était infiniment glorieux de sa position de critique. Les directeurs lui touchaient la main quand il passait au contrôle; les acteurs le saluaient jusqu'à terre quand ils le rencontraient par les rues.
Le soir de l’arrivée de la troupe Saint-Victor, M. Ponceau se coucha très-heureux, en rêvant à ses articles prochains sur les débuts.
Ün ménage d'artistes dramatiques.
A dix heures du matin, Théodore entrait à l'auberge du Soleil d'Or, sa basse sous le bras, en demandant mademoiselle Victorine. On lui indiqua le n° 48. Il frappa.
— Entrez, répondit-on.
Théodore ouvrit la porte.
— Ah! pardon, dit-il en restant sur le seuil,
Victorine était encore au lit.
— Tiens, c'est vous, monsieut ! Quelle heure est-il donc? dit-elle en étendant les bras.
Le jeune homme parut très-étonné de l’aspett de la chambre. C'était comme une maison au pillage. Cinq malles fermées étaient groupées dans un angle ; au milieu de la pièce deux malles ouvertes semblaient avoir été fouillées par une bande de voleurs. Des brochures de théâtre; vieilles, neuves, déchirées, raccommodées, gisaient sur une
table, sur la cheminée ; un chapeau de soie montait à l’assaut d'un chapeau de velours. Sur la table de nuit, se voyait une pipe et du tabac, près d’une boîte ouverte, où des poignards, des colliers, des bracelets, des couronnes, des décorations, montraient au jour leur clinquant noirci. Enfin une macédoine d'objets d'un accouplement peu naturel expliquait assez l’étonnement de Théodore, élevé dans la bourgeoisie par une mére soigneuse.
— Prenez une chaise, dit Victorine. Ah! reprit-elle en riant, vous êtes un peu surpris de tout ce remue-ménage, nous n avons pas encore eu le temps de ranger. Otez ce qu'il y a sur cette chaise, mettez-le n’importe où.
Théodoreavisa une chaise, veuve par hasard de vêtements.
— Asseyez-vous près du lit. Nous causerons un moment. Vous êtes bien aimable d’être venu. c’est la meilleure preuve que vous m'avez pardonné.
— Oh! mademoiselle, dit Théodore.
— Îl y a bien longtemps qu'on ne m'a appelée mademoiseMe.
— Vous êtes mariée?
Victorine soupira. La porte s'ouvrit.
— Je te dérange, ma belle, dit Verdelet en entrant. Ah! c'est la petite basse, reprit-il en reconnaissant Théodore. Comment vas-tu, Victorine?
— Et toi?
— Pas richement. Où est passé Saint-Victor?
— Îl'est sorti. |
— J'aurais pourtant besoin de le voir, n’ayant pas le bonheur d’être en relation avec les banquiers de ce pays. Figure-toi, Victorine, que la troupe précédente nous a brülés. Crédit est mort dans les auberges. On me demande une semaine d'avance. Bien obligé.
— Saint-Victor n’a pas d'argent, dit Victorine.
— Il compte sur la recette de demain, alors. Et si on ne fait rien? En voilà un qui jouerait avec succès le Directeur dans l'embarras, et sans avoir besoin d'étudier son rôle... Ah! je ris, parce que c’est mon emploi; mais, au fond, le pauvre Verdelet est triste comme la lune.
Théodore écoutait avec étonnement ces mystères de bohême dramatique.
. — Autre chose, ma petite, dit Verdelet. [l doit te rester encore quelques bribes d’un certain velours vert splendide dont je me fis jadis un habit de marquis. Le beau velours! Je me rappellerai toujours le succès que j'obtins dans cet habit.
— N'est-ce pas, dit Victorine, le velours sur lequel tu collas des petites paillettes de papier argenté?
— Celui-là même... Ah! qu'il était beau! Peut-être même trop beau pour un habit de second comique... Enfin, t'en reste-t-il encore? J'ai besoin d’une casquette de chasse dans un vaudeville à poudre; je ferais avec ce velours une bien belle casquette.
— |] m'en reste très-peu, et il est fort éraillé..… Cherche dans cette malle.
— Bah! on ne verra pas, le soir... Comment ! il est magnifique! Oh! que je te remercie! Au lieu de diner, je vais bâtir ma casquette. Adieu.
Verdelet, le comique, partit très-heureux d’être entré en possession du velours.
— Îl est bien gai, dit Théodore, pour un homme qui ne dinera sans doute pas.
— Nous sommes tous ainsi au théâtre. Nous vivons Dieu sait comme. À Soissons, Saint-Victor, qui n’a pu payer ses
acteurs, a répondu pour cinq cents francs de dettes.
— Oh! s’écria Théodore, moi qui vous croyais st heureux.…
— Heureux, nous? Hélas! vous ne vous doutez guère de l’horrible métier que nous faisons là. Je passe pour être jolie et pour ne pas manquer de talent, eh bien! il y a deux ans, je n’ai jamais pu me faire engager sur le plus modeste théâtre parisien qu'à des conditions déshonorantes. Dans ce temps-là, je croyais que la jeunesse, la beauté, l'intelligence et l'étude suffisaient pour être reçue dans un théâtre. Ma mère le croyait aussi, la pauvre femme! Elle travaillait tout le jour pour nous deux; jamais elle n'aurait consenti à me voir coudre. J'achetais tous les drames de l’Ambigu, de la Porte-Saint-Martin, de la Gaîté, et j'apprenais par cœur Îles rôles d’héroïnes. Quand ma pauvre mère revenait le soir, je lui déclamais les passages à effet. Elle pleurait, elle était heureuse. « Tu deviendras une grande actrice, disait-elle, tu gagneras beaucoup d'argent. Moi, j'irai dans un petit coin noir, où on ne me verra pas, t'écouter et entendre ce qu’on dit de toi. Quand on t'applaudira, c'est sûr qu’on t’applaudira, j'en serai aux larmes. Ah ! Seigneur, il me semble que je me voie, est-il possible que je sois la mère de la princesse qui joue là en ce moment? » Les dimanches, à force d’écohomies, nous allions au théâtre voit les drames en vogue: Ma btave mère ne perdait pas un mot de la pièce, et moi non plus, je vous assure. Par exemple, dans les entt'actes, les commentaires allaient leur train. « Cette mademoiselle Clarisse a bien du taleñt, disait-elle; mais toi, ma fille, tu en auras bien davantage. Tu és plus jeune, plus belle. » Elle poussait ainsi l’etithousiasme à sés dernièrés limites. Au bout d’un an, je lui avais récité tous les drames et mélodrames connus. « Écoute, me dit ma mère, je fais le
ménage d'un jeune homme qui veut jouer aussi la comédie. Ça ne me suffit plus de t’entendre toute seule; je voudrais connaître les réponses. Peut-être que cela te montera, et que tu diras mieux, si c’est possible. » Vous comprenez, Théodore, que c'était là mon plus grand désir. Le jeune homme vint. Il était joli garçon, bien mis ; il avait de petites moustaches noires, du linge fin, des gnoleries qui séduisent les jeunes filles. « Récite donc Angèle à monsieur, dit ma mére. — Quel immense talent vous possédez! s’écria-t-il. Jamais je n'ai vu au théâtre autant de passion, autant de vraies larmes. Ah! mademoiselle, si les directeurs se doutaient de la perle dramatique qui s’étiole dans cette mansarde, ils feraient queue à votre porte. » Je le crus tout bonnement, d'autant plus que son langage de roman me plaisait à la folie, et je lui demandai comment il fallait faire pour être engagée. « Rien n’est plus facile, mademoiselle, nous devons donner prochainement une représentation entre amis, au théâtre Chantereine. Tous les journalistes, tous les directeurs de Paris, y seront... à cause de moi. Voulez-vous débuter ce jour-là, je vous jure qu'un engagement vous attend?... »
Midi sonna à la pendule.
— Je bavarde, dit Victorine ; dans trois quarts d'heure, je suis forcée d'aller à la répétition. J'ai encore à m'habiller et à chanter avec vous cet air. Ça ira-t-il, aujourd'hui?
— J'ai beaucoup étudié le petit solo, dit Théodore. ‘
— Voyons, prenez votre musique, mettez-la sur une chaise... Je chanterai dans le lit.
Cette fois, Théodore accompagna admirablement. Le violoncelle se marie d’une façon mélancolique avec la voix de femme. Victorine, sans s'en douter. mettait dans son
chant plus d'âme que de coutume. Théodore, penché sur son instrument, oubliait la chambre d'hôtel garni, il oubliait l'actrice, il oubliait Saint-Victor, ses fibres se noyaient dans l'harmonie. Il parut sortir d'un rêve quand le morceau fut terminé. Victorine ne pensait plus à son léger costume. |
— Eh bien! dit-elle en s’enveloppant pudiquement dans les draps, je n'étais plus à moi.
— Ah! comme vous avez bien chanté! s'écria Théodore.
— Vraiment! fit-elle en souriant. Mais je vous remercie bien plus; jamais aucun musicien ne m'a accompagné comme vous. Il m'a semblé que votre violoncelle pleurait.
Après un moment de réflexion :
— Que c'est désagréable de vous quitter! dit-elle.
— Oh! oui.
— Nous nous reverrons.
— Vous ne m'avez pas raconté, dit Théodore, la fin de vos débuts au théâtre.
— Venez demain, mon ami, avec votre basse, pour ne pas exciter...
Elle s'arrêta en hésitant. Théodore: écoutait.
— Pour ne pas exciter?.… demanda--il.
— Oh! rien. Allons, à la même heure demain.
Mystères de province.
Le même jour, Théodore se promenait, seul, le long des bords de la Marne. D'habitude il était mélancolique et
LES RAGOTINS. 321 rêveur; mais il paraissait agité, soit qu'il marchèt d’une facon inquiète et tourmentée, tantôt à grands pas, tantôt s'arrêtant avec brusquerie à regarder couler la rivière, tranquille et verte.
Il avait dépassé, pour être plus solitaire, l'endroit où les bourgeois de la ville se promènent habituellement ; aussi fut-il étonné et médiocrement content de rencontrer, étendu sur le gazon, derrière une haie, Marteau-Isidore, qui semblait très-heureux de regarder les nuages.
— Eh bien! jeune homme, dit le bourgeois, avez-vous été plus heureux aujourd'hui sur votre instrument?
Quoique Théodore n’eût jamais eu la moindre relation avec Marteau-Isidore, cette question ne le surprit pas, les personnes âgées ayant, en province, des droits aussi sacrés que ceux des vieillards à Sparte; mais la nature de la question l'inquiéta. On savait donc dans la ville, pensa-t-1l, qu'il avait été le matin chez l'actrice.
— J'étais à la répétition d'hier, continua Marteau, et j'ai tout entendu par hasard.
Théodore ne répondait pas.
— Vous avez tort d’être timide, jeune homme, car vous passez pour bien pincer du gros violon.
— De la basse, vous voulez dire.
— Bah! je m'entends. Écoutez-donc, je ne suis pas musicien, moi... Dans ma jeunesse, je jouais de la flûte, mais en amateur tout à fait. On apprend beaucoup mieux la mu. sique aux enfants à l'heure qu'il est. Comme je vous disais, je passais ce matin près du Soleil d'Or, et je vons al vu entrer, votre gros violon sous le bras.
— Avec ma basse, dit Théodore en souriant.
— Vous y êtes resté deux heures approchant.
— Non, monsieur; j'ai répété trés-vivement mon morceau, une demi-heure tout au plus.
— Permettez, ma montre est très-juste. A dix heures cinq vous entriez, à midi quarante vous sortiez.
— Mais, monsieur! dit Théodore en trouant la terre avec sa botte.
— Voyez, je vous fais bonne mesure encore. Du reste, ça se conçoit, vous êtes jeune, la petite Victorine n’est pas déplaisante. Eh! eh! il faut que jeunesse se passe.
Théodore sentait la colère lui monter à ces questions et à ces commentaires indiscrets.
— On avait eu le soin de renvoyer le mari. Ah! jeune homme, jeune homme, je suis un vieux routier, moi qui vous parle, dit Marteau-Isidore en faisant rouler ses gros yeux inquisiteurs.
— De quel mari parlez-vous, monsieur ? dit Théodore, qui se sentait de violentes envies d'envoyer le questionneur prendre un bain dans la Marne.
— N'ai-je pas aussi rencontré Saint-Victor, le directeur. vous Savez biens... C'est lui le mari, ou à peu près, de votre flamme.
— Ma flamme! s'écria Théodore au comble de la colère.
— Mais oui; il vous faut donc des points sur des à, ne vous a-t-elle pas embrasé en vous embrassant ? eh! eh! fit en ricanant le terrible bourgeois, fort heureux de son jeu de mots.
En entendant cette plaisanterie, Théodore devint pale. Sa figure se contracta ; il s'arrêta, les poings crispés, devant son interlocuteur.
— Monsieur! s'écria-t-il, je vous demanderais raison de vos goguenarderies si vous en valiez la peine. Mais tout
le pays vous méprise. Vous savez bien que vous avez ruiné les petits commerçants de la ville. Vous savez bien que vous vous-êtes enrichi en volant vos pratiques. Est-ce qu'on devrait parler à un homme de votre espèce? Je suis bon de me mettre en colère pour vous qui prêtez à la petite semaine, vous, un infâme usurier!
À son tour, Marteau-Isidore pâlit de rage. Il voulut répondre, mais la voix lui manquait.
Théodore partit après avoir jeté un dernier regard de mépris au bourgeois, qui ne reprit son sang-froid qu'en voyant le jeune homme disparaitre.
— Tu me le payeras, toi! dit-il sourdement.
Puis le bourgeois reprit aussitôt son masque calme; et comme un bruit de pas et de voix se fitentendre non loin, Marteau s’étendit sur le gazon, derrière la haie, à la place où l'avait trouvé Théodore.
Mise en scène d’une comédie.
Les arrivants étaient le secrétaire de la mairie et Saint- Victor. Tous deux causaient avec chaleur.
— Le plus profond secret sur cette affaire, disait M. Ponceau.
— À qui le dites-vous”? répondait Saint-Victor, toute la comédie est là; cependant j'en reviens à ce que je vous disais tout à l'heure, la vue du pays est nécessaire.
— Monsieur Saint-Victor, il y a dans les magasins un décor représentant une ville, un décor très-propre encore. Il peut lutter avec le petit salon orange.
— Ça ne fait pas notre compte. Si les habitants ne reconnaissent pas la petite place où l'on vend de la viande.
— La Placette, comme nous l'appelons?
— Précisément, la Placette, j'ai besoin d'une Placette. Il faut qu’on y voie les maisons avec les enseignes et les noms sur les enseignes. Tout le succès viendra du décor de la Placette… Je ne dis pas cela pour mettre en doute vos instincts dramatiques, au contraire; mais vos charmants petits couplets, car je sais que vous n'en faites que de charmants, y gagneront.…. l'intrigue aussi. Au fait, avez-vous une intrigue?
— C'est assez intrigué, dit complaisamment M. Ponceau. Je vous ai dit le commencement de l'ouvrage, vous allez voir. Nous en étions au jeune homme... Le mari ignore que c’est l’amant de sa femme; elle le fait passer pour son cousin. N'est-ce pas un peu risqué?
— (est selon, dit Saint-Victor.
— Ne vous gênez pas, dites vraiment le fond de votre pensée ?
— Non, non, l'intrigue peut marcher ainsi. C’est fort gai, l’amant qui passe pour le cousin. Divers auteurs dramatiques ont déjà employé ce moyen avec succès.
. — On peut se rencontrer, dit M. Ponceau. Alors le dénoûment se déroule naturellement, le mari ne sait rien.
— Bravo! et tout le monde applaudit..… surtout si nous avons le décor de la Placette.
— Pensez-vous que cent francs suffiraient? dit M. Ponceau.
— Non, il vaudrait mieux ne rien avoir.
— Là... en faisant des économies.
— Je mets tout au plus juste prix, dit Saint-Victor. Mon décorateur est un garçon d'un immense talent; je l’ai en-
levé à l'Opéra. Ce jeune homme voulait jouer à toute force la comédie: il peindra pour presque rien le décor, c’est plutôt un service qu'il me rendra.
— Une idée! s’écria M. Ponceau, je ferai un couplet final pour le maire.
— Très-bien! monsieur Ponceau, vous êtes un homme vraiment ingénieux. Pourquoi n'avez-vous pas travaillé poar la capitale. Qui est-ce qui dit que tous les gens d’esprit sont à Paris? Je voudrais qu'il vous entende, celui-là. Le couplet au maire ira parfaitement. avec le décor. Vous me Île ferez chanter dans mon rôle, et, d’un geste adroit, je montre sa maison Sur le décor, car elle y sera, la maison du maire.
— Un moment, le maire ne demeure pas à la Placette.
— N'importe, nous mettrons sa maison en coulisse, du côté cour.
— Je n’ai pas encore dit que je consentais à faire les frais du décor.
— Vous plaisantez, c'est entendu. Qu'est-ce que cent cinquante francs pour un homme aussi haut placé que vous ?
— Soit, dit M. Ponceau, dont tous les scrupules étaient levés. Je viendrais cependant m'entendre avec votre décorateur.
— Vous êtes dans votre droit. Je pense aussi à une chose... nous mettrons les maisons des gens les mieux posés de la ville, je dirai à mon décorateur d'y peindre la vôtre. À propos, serais-je bien indiscret en vous demandant la petite somme d'avance?
M. Ponceau fit la grimace.
— Les couleurs sont d’un prix exorbitant, dit Saint- Victor: je suis certain d'y mettre encore de ma poche.
— Eh bien! envoyez demain de bon matin chez moi, la somme sera prête.
— Ah! monsieur Ponceau, vous me comblez. Oserais-je vous prier de diner chez moi, à l'hôtel?
— Monsieur Saint-Victor, je suis flatté, vraiment.
— Nous parlerons de votre comédie. Je ne vous donne- ” rai pas d'esprit, vous en avez à revendre; mais j'ai passé ma vie dans le théâtre, il y a les entrées, les sorties, qui sont terribles pour quelqu'un qui n’en à pas l’habitiüde… Ainsi vous daignez partager mon modeste diner?
— Ah! monsieur, vous êtes trop bon.
— Entre nous, je vous dirai qu’on n’est pas bien, à mon hôtel, une véritable gargote où je dépense un argent fou. Nous y dinerons mal, très-mal même.
— Îl y a quelque chose de plus simple, dit M. Ponceau. entraîné dans un abime de dépenses, venez diner chez moi.
— Ah! monsieur Ponceau!
— Mon diner est prêt. Quand il y en a pour un, vous savez le proverbe, et puis je préviendrai à ma pension.
— Vous êtes mille fois trop gracieux... Comment ! je vous invite à diner, et c'est vous maintenant qui.
— C'est sans facon, mon cher monsieur Saint-Victor.
— Vous me permettrez au moins de vous offrir le calé.
— Merci, je n'en prends jamais.
— Alors je ne dine pas avec vous.
Poussé à bout, M. Ponceau accepta.
D'une lettre anonyme qui changea les plans de comédie.
M. Ponceau demeurait alors rue de la Maitrise, chez d’honnêtes rentiers qui üiraient profit d’un premier étage inoccupé en le louant à une personne de confiance.
Ces rentiers étaient glorieux d’être en rapport avec un personnage de l'importance de M. Ponceau. Aussi étaientils aux petits soins près de lui. On allait ouvrir pour monsieur le secrétaire de la mairie ; on recevait ses lettres. La maîtresse de la maison n'était jamais plus heureuse que les rares jours où elle pouvait pénétrer dans l’appartement de son locataire. Enfin M. Ponceau était respecté, vénéré, adoré, dorloté; pour résumer d'un mot son heureuse position de célibataire, «l'enfant chéri de la maison. »
Comme il introduisait la clef dans sa porte, suivi de son COnvive :
— Monsieur Ponceau! monsieur Ponceau! cria:t-on à l'étage au-dessous. J'ai une lettre très-pressée pour vous.
Au même instant une grosse dame monta en soufflant les vingt-cinq marches qui séparent le premier étage du rez-de-chaussée. |
— Monsieur Ponceau, c’est un petit paysan qui m'a dit de vous dire de la lire tout de suite, tout de suite.
— Je ne conhais pas cette écriture, dit le secrétaire de la mairie en tournant et retournant la lettre, qui sentait lé mystêre.
Il ouvrit sa porte;
— Dieu! que c’est dur, paï ces temps-ci, de monter un
étage, dit la grosse dame, espérant être invitée par son locataire à entrer chez lui.
M. Ponceau, peu sensible à ces insinuations, salua sa propriétaire après l'avoir remerciée, et referma sa porte.
— Vous permettez ? dit-il à Saint-Victor en décachetant la lettre.
— Comment done, mon cher ami! vous êtes chez vous.
A peine M. Ponceau eut-il lu quelques lignes, qu'il pâlit et sembla terrifié. Cependant il continua, non sans manifester la plus vive surprise. Puis il relut cette étrange lettre :
« Monsieur, je vous défends de donner à M. Saint-Victor les cent cinquante francs que vous lui avez promis pour les frais de décor de votre comédie. Cela n’empêchera pas Ja représentation ; au contraire, 1l faut qu’elle ait lieu.
« Mais, si vous vous avisiez de contrevenir à mes ordres. dans huit jours la place de secrétaire de la mairie de Chàteau-Thierry serait vacante, en ruison de votre démission. Je vous sais assez d'esprit pour ne pas chercher à connaître l’auteur de cette lettre, qui se dit votre ami. »
M. Ponceau tomba sur une chaise.
— Qu’avez-vous, mon cher? dit Saint-Victor, auriezvous appris la mort d'une personne chère ?
— Non, dit M. Ponceau, c’est une affaire secrète d’administration. |
Et il ferma soigneusement la lettre anonyme.
Le repas se ressentit de cette aventure. M. Ponceau était troublé et il fit assez froidement les honneurs du diner à son invité.
Le directeur dans l'embarras.
Les débuts de la troupe eurent lieu sans grand succès. Saint-Victor fit vingt-six francs net, les frais payés. C'est du moins ce que constata, dans un article théâtre, le Foyer de Château-Thierry. Toujours caché sous son terrible pseudonyme de Diogène, M. Ponceau déplorait le peu d’enthousiasme que les habitants de la ville manifestaient pour l’art dramatique :
« L'honorable directeur, écrivait-il, ne recule devant aucuns frais pour plaire au public. Il choisit son répertoire avec beaucoup de tact. Nous avons remarqué mademoiselle Victorine, qui ne peut manquer, un jour ou l'autre, d'obtenir de grands succès sur les principaux théâtres de la capitale. Elle a une voix agréable, juste, perlée, et chante avec beaucoup de méthode. Célicourt a parfaitement rendu le rôle du jeune premier ; Verdelet a été très“plaisant dans un rôle sacrifié. Madame Saint-Prix ne nous en voudra pas de notre crime de lèse-galanterie. Nous aurions dû la mettre en première ligne ; mais notre plume est seule coupable. Lapsus calami!
« Les honneurs de la soirée ont été pour Saint-Victor, qui a mis dans son rôle autant d'entrain, de verve et de brio, que Philippe, des Nouveautés. On a crié bis au couplet final, et c'était justice. Espérons que les prochaines représentations seront plus profitables à notre spirituel
directeur-acteur. »
— Peuh! le méchant article! dit Saint-Victor a Victorine.
Saint-Victor ne se faisait pas faute de critiquer M. Ponœau, depuis que celui-ci avait refusé de faire les frais de son vaudeville.
Verdelet et Célicourt entrérent.
— Nous venons, dit le comique, au nom de toute la troupe, qui crève de faim.
— Mes pauvres vieux, dit Saint-Victor, je comprends ça.
— Pourquoi rester ici? I n'y a rien à refrire. À Soissons, dit Verdelet, je me rattrapais sur l'armée. Mène-nous dans une ville de troupiers, je ne te demanderai plus d’appointements, moi, je suis sûr de trouver à diner. Il n’y a pas après les sergents-majors et les maréchaux de logis. Voilà des gens qui comprennent le comédien et qui l’emmènent diner.
— Attendez quelques jours, mes enfants.
— À Abbeville, dit Célicourt, je serai à mon plan, au moins.
— J'ai remarqué, dit Verdelet, que les Abbevilloises ont un grand faible pour les jeunes premiers.
— Patience, nous irons, dit Saint-Victor. Mais il faut ‘obéir à mon itinéraire. Vous voulez donc qu'on m’enlève mon privilége?
— ]l est beau, ton privilége.. Tu ne pourrais pas nous donner vingt francs à compte à chacun.
— Vingt francs par tête! s’écria Je directeur, ça fait deux cents francs. J'avais machiné une petite affaire qui a fait four, malheureusement. Savez-vous combien il m'est resté l'autre jour, après avoir payé les pompiers, le garcon de théâtre, le luminaire, les figurants, les habilleuses?
— Nous savons bien que tu ne nages pas dans l'or, dit Verdelet. Mais j'ai un moyen.
— Dis vite.
— Ïl y a dans cette ville un nommé Marteau-lsidore, honnête usurier de son état, qui te prêterait volontiers.
— N'est-ce pas ce gros homme, avec le front dégarni, qui me lorgnait tant des premières? dit Victorine.
— Lui-même, des yeux de bœuf.
— J'y cours, dit Saint-Victor.
Un loup-cervier.
La maison de Marteau-Isidore est au bout de la ville. On la reconnaît facilement à des barreaux de fer ventrus qui garnissent les fenêtres. Ces barreaux, jadis fort en usage en province, disparaissent tous les jours. Seules, les personnes âgées qui tiennent aux traditions de leurs ancêtres s’en servent, ou les gens d'affaires, qui se précautionnent ainsi contre les voleurs.
Une domestique âgée vint ouvrir à Saint-Victor et l’introduisit dans le cabinet du bourgeois. Rien n’indiquait l'homme d'affaires. On ne voyait pas de papiers, pas de registres, et pas de cartons verts gros de dossiers.
Marteau-Isidore entra peu après d’un air souriant:
— Monsieur Saint-Victor, donnez-vous la peine de vous asseoir.
Le directeur fit les questions sanitaires d’usage.et toussa légèrement avant d'entrer en matière.
Il'est à remarquer que la toux joue un grand rôle dans les affaires. C'est toujours le demandeur qui tousse. Aussi un usurier parisien très-célèbre, le père Guillaume, qui avait observé chez un grand nombre de sujets ce symptôme, abordait-il la question en répondant : « Monsieur a besoin d'argent? »
Marteau - Isidore, que son instinct avait amené aux mêmes observations, usait d'un procédé moins franc. Il attendait froidement les premiers mots d'argent du demandeur.
— Vous n'avez pas eu grand monde dimanche, dit-il.
— C'est ce qui m'inquiète le plus, monsieur.
— Votre troupe marche avec beaucoup d’ensemble, cependant. Mademoiselle Victorine est ravissante.
— Qui, elle va bien, mais elle me coûte gros.
— Ah! vraiment. Est-ce que vous êtes dans l'intention de faire un long séjour ici?
— Oui et non. Oui, si la recette va.
— Je comprends; la recette, c'est tout pour vous. Ah! que vous m'avez donc fait rire l'autre soir!
— Si je ne fais pas mes frais, je serai forcé de m'en aller ailleurs. |
— Ce serait fâcheux.
— Monsieur Marteau, je vois que vous êtes ami des arts... je venais pour. une petite affaire.
— Voyons, monsieur, je suis tout à votre service.
— J'ai absolument besoin de deux cents francs à emprunter. |
— Diable! dit Marteau, vous trouverez ça difficilement à Château-Thierry. La ville n'est pas riche! Attendez un peu, que je cherche à qui vous pourriez vous adresser : M. Merlot ne fait plus d’affaires. Berrinet est à Paris. Le
petit Parfait a renoncé à la banque. Ah! l'argent est dur à trouver aujourd'hui. Auriez-vous des garanties?
— Je donnerai volontiers des hypothèques, dit Saint- Victor. |
— 11 fallait le dire tout de suite. Des hypothèques, c’est trés-bon. On emprunte quand on veut avec des hypothèques; quelles seraient ces hypothèques ?
— Des hypothèques sur mes représentations.
Marteau-Isidore fit un clapement de langue d’un augure fächeux.
— Ceci est autre chose, dit-il. J'entendais des hypothèques sur des biens tels que bois, terres, prés, maisons, etc. Mais des recettes ne sont pas des garanties assez sérieuses. En affaires, voyez-vous, mon cher monsieur, il faut des choses palpables. Supposons que vous ne fassiez que vos frais, que devient l’hypothèque? On ne peut pas saisir, pardon si je parle de saisir, mais il faut penser à tout; comme je vous le disais, on ne peut pas saisir les appointements de vos acteurs, que la loi regarde comme employés, lesquels employés seraient traités de créanciers privilégiés.
— Oh! j'entends faire largement plus que mes frais. Nous montons dans ce moment une pièce à grand spectacle.
— Mademoiselle Victorine joue-t-elle ? |
— Bien certainement, C’est mon meilleur premier rôle.
— Elle est fort bien, mademoiselle Victorine ! Elle est toute jeune, à ce qu'il m'a paru?
— Vingt et un ans.
— Ÿ a-t-il longtemps qu'elle fait partie de votre troupe?
— Depuis la dernière saison.
— Elle doit être très-spirituelle, car elle est fort piquante en scène?
— De l'esprit comme un démon, répondit Saint-Victor, qui commençait à s'inquiéter de si nombreuses questions à l'endroit de sa pensionnaire..… Ainsi, monsieur Marteau, vous pensez qu il est impossible de négocier le petit emprunt dont je vous parlais?
— J'y songe. D'ici à demain, je pourrai avoir vu quelqu'un. Venez donc sans façon à ma maison de campagne, c'est tout près. Amenez avec vous vos actrices; nous causerons de votre affaire... Dites à mademoiselle Vietorihe que je l'invite spécialement.
— Monsieur Marteau, je n'y manquerai pas.
Amoroso.
Pendant que le directeur épuisait son éloquence auprès du bourgeois pour égratigner sa bourse, ainsi qu’il le dit plus tard, Victorine, voyant de sa fenêtre Théodore dans la rue, l’appela :
— Vous ne montiez donc pas, mon ami? dit-elle.
— Je n'osais….
— Pourquoi n'osiez-vous pas?
— Ah! si vous saviez ce qui s’est passé hier soir?
Et Théodore raconta la querelle qu’il avait eue sur les bords de la Marne avec Marteau-Isidore. Victorine fut indignée, quoiqu’elle ne comprit pas tout d'abord les motifs de cette querelle, Théodore hésitant à rapporter les paroles
exactes du bourgeois; mais l'actrice se douta de l'embarras du jeune homme.
— Vous ne me dites pas tout, Théodure.
Théodore ne répondit pas. Gependant, après un long silence :
— Ilvousa entendue, dit-il, dansles couloirs du théâtre.
— Eh bien ! n’était-ce pas tout naturel que je vous fisse des excuses?
— Mais il vous a vue m'embrasser…
— Où est le mal?
— Ïl sait que j'ai passé deux heures chez vous.
— Je devine. Il vous aura dit des béfises…
— Des bêtises, non; il prétend que.
— Que?... reprit Victorine émue.
— Que je vous aime ! s’écria Théodore.
— Avait-il raison? dit-elle en fixant sur le jeune homme des regards humides.
— Oh! oui... soupira Théodore.
— Et si je vous aimais aussi!
Théodore tomba à ses pieds et saisit ses mains.
— Mon Dieu! j'ai peut-être tort; vous ne m’aimerez pas longtemps, moi qui suis une fille perdue, une actrice, une comédienne, une femme qui vis avec un homme tel que Saint-Victor.
Théodore penchait sa tête sur la poitrine de l'actrice et l’inondait de ses larmes.
— Oh! mon ami, c'est que j'ai été bien malheureuse pour en arriver là... Je vous ai raconté, Théodore, le commencement de mes instincts dramatiques. La fin est courte, mais triste. Le jeune homme qui voulait me faire débuter au théâtre Chantereine devint mon amant. Au bout de six mois, il m'abandonna lâchement. Mes débuts
n’avaient été applaudis que par ma mère... Je ne lui en veux pas, quoiqu'elle m’ait mis en tête toutes ces idées de théâtre. Au lieu de trouver à la salle Chantereine des directeurs, des journalistes à la piste d’un talent nouveau, je ne trouvai‘que des ouvriers bijoutiers et des jeunes gens sans position, qui, rejetés de toutes les classes de la snciété, cherchent un asile dans le théâtre. Ma pauvre mère mourut; jusque-là j'avais vécu de son travail. Il me fallut chercher à remplir ce que j'appelais ma vocation. J'avais entendu dire qu'à Pâques tous les directeurs de la province venaient renouveler leurs troupes. J'allai me faire inscrire dans un bureau d'agence dramatique. C'est ainsi que je fus mise en rapport avec M. Saint-Victor. Vous savez le reste... M'aimerez-vous, maintenant?
— Je t'aimerai toujours, dit Théodore en la serrant contre son sein.
— Je quitterai la troupe, je veux rester avec toi, toujours avec toi. Je travailleräi, je n'aimerai plus jamais que toi, mon Théodore... Qh! dit-elle tout d'un coup, j'entends des pas dans l'escalier, peut-être Saint-Victor, va-t'en vite! Non, tu n'as pas le temps, dis que tu viens pour répéter.
— Je n'ai pas mon violoncelle, répondit Théodore tout ému.
— C'est égal... demain...
Saint-Victor entra joyeux, il regarda Théodure, et, le saluant de la tête :
— De l'argent, dit-il, de l'argent. Demain, de l'argent. * Nini, nous sommes sauvés. Viens, que je t'embrasse.
Comme Victorine ne répondait pas à ces élans de joie :
— C'est ce petit qui te gêne, lui dit-il à l'oreille, je vais le congédier. Monsieur désirait me parler?
— Je venais chercher, monsieur, une partition que le chef d'orchestre prétend que vous avez.
— Mon ami, le chef d'orchestre ne sait pas ce qu'il dit. Il n’y a pas une note de musique chez moi.
Théodore partit après avoir échangé un regard avec Victorine. Saint-Victor raconta comment il était à peu près certain que Marteau lui prêterait de l'argent, après le dîner auquel Victorine était invitée expressément. L'actrice refusa net.
— Comment, Nini! tu refuses une partie de campagne!
.— Mais il n’y a rien de surprenant.
— Au contraire, ma petite, jusqu'alors tu as accepté avec plaisir ces sortes d’invitations. |
— Ça ne me plaît pas aujourd'hui.
— Diable! dit Saint-Victor, moi qui ai promis en ton: nom! |
— Vous remercierez beaucoup ce monsieur.
— Allons! ma chère, tu es dans tes moments d'humeur noire, tu viendras. D'ailleurs, tu as jusqu’à demain pour réfléchir.
— Demain je répondrai comme à cette heure.
— C'est bon, c'est bon; je cours chez l'imprimeur revoir mon affiche.
Au pied de l'escalier, Saint-Victor rencontra son chef d'orchestre.
— Pourquoi done envoies-tu chercher de la musique chez moi?
— Quelle musique? Je n’ai envoyé personne chez toi.
— Bah ! tout à l'heure la basse est venue de ta part.
— Quelle basse?
— Le petit jeune homme avec qui Victorine a eu des mots à la répétition.
— Je ne sais pas, dit le chef d'orchestre, ce que tu veux dire.
— Ce jeune homme prétend que tu l'as envoyé chercher une partition chez moi.
— Elle est bonne, la balançoire ! répondit le chef d'orchestre en éclatant de rire.
— Une balançoire! dit d’un air sombre Saint-Victor.