XII
Perfidies de Marteau-Isidore.
Le lendemain toute la bande des comédiens se mit en ‘route pour le château de Marteau-Isidore. Saint-Victor contrastait par son humeur avec ses pensionnaires, mis en gaieté par l'espérance d’un bon diner.
Le directeur avait espéré décider Victorine à l’aceompagner, mais toutes ses remontrances furent inutiles.
— Je t'y forcerai bien, dit-il avec violence.
— Mon$ieur, répondit l'actrice, ce n’est pas dans mon engagement.
Lassé de tant de résistance, Saint-Victor partit, ayant l'espérance de revenir de la campagne un peu plus riche que devant.
À trois quarts de lieue de Château-Thierry, les comédiens aperçurent un bâtiment en mauvais état, que le père de Marteau-Isidore avait acheté, au dire des gens du pays, pour un morceau de pain, lors de la -Révolution. Le propriétaire de ce chdteau était assis devant la grille avec son ami, M. Ponceau. Il accourut au-devant des artistes dramatiques.
pe.
— Eh bien! dit-il au directeur, vous n'amenez pas mademoiselle Victorine?
— Elle est indisposée, et elle m’a chargé de vous faire agréer ses excuses.
Le bourgeois fit une grimace qui pouvait se traduire ainsi : « Ce n’était pas la peine de venir! » Puis il reprit d'un ton de reproche :
— Vous avez amené tous ces messieurs ?
— Ne l’aviez-vous pas entendu ainsi? dit Saint-Victor.
— Si fait, répondit Marteau, dont l’intonation démentait les paroles.
— Îls sont très-gais à table, souffla le directeur à l’oreille du bourgeois.
— Je m'en doute bien!
— Tous joyeux convives ; il y en a un qui fait le calembour dans la perfection.
Ce programme de divertissements ne parvint pas à dérider le front chauve du bourgeois, qui répondit :
— Je suis vraiment fâché ! une affaire importante me force de partir immédiatement.
— Oh ! s'écria la bande, craignant pour le diner.
— Ça ne fait rien, M. Ponceau fera les honneurs de chez moi; n'est-ce pas, monsieur Ponceau? dit-il en lui donnant un coup de coude significatif.
M. Ponceau ne comprenait rien à ce départ subit.
— Oui, il le faut absolument : c’est pour votre affaire, dit Marteau; je dois voir quelqu'un.
— Îl ne faudrait pas vous déranger pour si peu; est-ce que demain il ne serait plus temps? dit Saint-Victor.
— Non, non; c’est plus important que vous ne le croyez.
— Alors l'affaire marche donc?
— Je vous rendrai réponse ce soir. :
— Où? demanda Saint-Victor.
— Îci ; je reviendrai vous prendre.
Marteau-Isidore prit M. Ponceau à part, lui donna ses instructions sans le mettre plus avant dans la confidence de son départ, et monta en voiture.
Pendant que les comédiens ouvraient à deux battants les portes de leur appétit, et qu’ils mettaient au pillage la cave du bourgeois, celui-ci descendait de voiture à la porte de Château-Thierry ; 1l traversa les derrières de la ville, et se rendit mystérieusement à l'auberge du Soleil-d'Or.
Victorine était seule. En entendant frapper à sa porte, elle alla ouvrir. Son étonnement fut grand quand elle reconnut le bourgeois.
— Mademoiselle, dit-il, je désire vous entretenir d'une affaire intéressante pour vous et pour moi.
— Asseyez-vous, monsieur.
— M. Saint-Victor se trouve dans une situation embarrassée, d'après ce qu'il m'a dit; vous pourriez l'en tirer facilement.
— Monsieur, je ne vous comprends pas.
— Je suis riche! dit le bourgeois.
— Âh! répondit froidement l'actrice.
— de ne tiens pas beaucoup à prêter de l'argent à M. Saint-Victor…
— Monsieur, tous ces détails m'inquiètent fort peu.
— Mais je serais trop heureux de vous offrir.
— N'achevez pas, monsieur! Faut-il que je sois assez bas placée pour vous donner le droit de m'offenser ?.….
— Eh bien ! est-ce que nous nous fâchons pour si peu ? demanda Marteau-Isidore.
—- Monsieur, sortez à l'instant!
pan.
— Ah! la belle, vous êtes farouche! Sans doute le jeune Théodore vous aura fait la leçon?
Vietorine tourna le dos au bourgeois, qui continua sans trop se déconcerter :
— Vous persistez dans votre refus?... Voyons, Victorine, le sort de la troupe est dans vos mains.
— Monsieur, je vous ai prié de sortir.
— Alors, adieu, ma toute belle, et ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.
Marteau-Isidore ouvrit la porte ; mais ce n’était qu’une fausse sortie. Après quelques minutes d'attente :
— Avez-vous bien réfléchi? dit-il en passant sa tête par la porte entre-bâillée.
Pour toute réponse, Victorine courut d'un bond à la porte, et la ferma violemment sur le dos du provincial séducteur; puis elle tira le verrou, craignant que le bourgeois n’eût des velléités de remonter.
Après deux heures d'absence, Marteau-lsidore était de retour à sa maison de campagne. Les invités avaient mis à profit son absence, ainsi qu'il était facile de s’en apercevoir à leur état d'expansion. La duègne s'était débarrassée du châle boiteux qui couvrait des épaules aussi jaunes et ridées qu’un parchemin sur des charbons : elle faisait force agaceries à son affreux petit chien, qui se promenait dans les assiettes.
Célicourt, le jeune premier maigre, était arrivé à un état de torpeur qui distingue le boa pendant sa digestion. L'infortuné comédien croyait, en mangeant beaucoup, changer sa phthisie en embonpoint.
L'actrice dans une position embarrassante servait de preuve aux opinions des matrones : elle avait eu des envies
de tous les plats.
Le nez de Verdelet ressemblait par le ton à une robe de cardinal. Verdelet était franchement comique; lui seul avait la parole : il poussait l'audace jusqu'à critiquer le pantalon nankin de M. Ponceau le critique.
— Mon ami, dit-il à Marteau-lsidore, qui surprit les comédiens dans cet état de béatitude extrême, je voudrais pouvoir vous citer des vers de tragédie analogues à la circonstance de votre retour; mais je n’ai jamais rempli que des rôles de gardes, personnages muets, comme vous savez. C’est égal, vous pouvez vous vanter d’avoir une cave cränement garnie, ce qu'on appelle des vins capitaux.
Saint-Victor, qui avait conservé plus de sang-froid, cherchait en vain à connaître, dans les lignes roïdes et froides de la figure de son hôte, les résultats de sa négociation.
— J'ai à vous parler, mon cher directeur.
— Comment donc! à la minute! répondit Saint-Victor, qui sentait déjà l'argent crever ses poches.
— Si ces messieurs et ces dames désirent faire un tour de jardin ? demanda Marteau.
La troupe se leva bruyamment de table à cette invitation. | ;
— Mon cher, dit Marteau-lsidore, je suis désespéré; je n'ai rien pu obtenir.
Saint-Victor fut atterré.
— La personne qui pourrait tout dans cette affaire n'a pas voulu conclure au dernier moment.
— Ïl n'y a donc plus d'espoir? demanda le directeur.
— Je ne crois pas. C'est, du reste, une personne que vous connaissez bien.
-— Que je connais bien ! répéta Saint-Victor. Je ne con-
nais personne à Château-Thierry... Serait-elle de Soissons ?
— Dame! je ne peux pas vous dire : elle demande le secret.
— Quel secret? dit Saint-Victor inquiété.
— Vous l’apprendrez peit-être plus tôt que vous ne le pensez. |
— Quelle comédie jouons-nous là, monsieur Marteau ?
— Écoutez, je suis franc avec mes amis. Effectivement on joue la comédie avec vous depuis quelques jours, mais pas à votre bénéfice.
— Monsieur Marteau, expliquez-vous.
— Eh bien! prenez garde au jeune.
Le bourgeois s'arrêta pour produire tout son effet.
— Au jeune? reprit Saint-Victor sur les épines.
— À un jeune musicien de votre connaissance. Je ne vous en dis pas davantage.
Après ces confidences, le bourgeois s'empara du bras de M. Ponceau, indiquant par là qu'il désirait cesser la conversation. Saint-Victor s'arrêta un moment comme écrasé sous cette avalanche de malheurs. Sans doute le courage lui revint tout d'un coup, car, profitant d’un moment où la société tournait une allée, il rebroussa brusquement chemin et s'enfuit à toutes jambes.
— Ah! on joue la comédie avec moi! pensait-il en arpentant à grands pas la route qui mène à Château-Thierry; je comprends tout maintenant!
Plus le malheureux directeur réfléchissait aux insidieuses paroles de Marteau, plus vite il allait. La jalousie est l'éperon du cœur. Saint-Victor trouva à la porte de l’hôtel le garçon de théâtre qui semblait attendre.
— Est-il venu quelqu'un chez moi pendant mon absence ?
— Non, monsieur.
Saint-Victor respira à pleins poumons.
— Tu es bien sûr? Tu es toujours resté dans l'auberge?
— Cependant, monsieur, il est venu M. Marteau-lsi dore.
— Hein? Marteau-Isidore?.. s’écria Saint-Victor. C'est bon! Va-t'en au théâtre.
Avant que de monter à sa chambre, le directeur réfléchit quelques instants. La conduite mystérieuse, la visite, les dernières paroles du bourgeois, se mélaient dans son esprit. Saint-Victor, malgré son répertoire d'intrigues, perdait la tête. Bien certain d'apprendre la vérité en interrogeant Victorine, il hésitait.
— Bah! se dit-il, du courage!
Et il monta résoläment l'escalier. Victorine travaillait.
— J'en sais de belles! dit-il en se posant en premier rôle de mélodrame; tu me prends donc pour un niais, pour un aveugle, pour un père-dindon?
— Qu'avez-vous, monsieur, à rouler ainsi les yeux?
— Réponds-moi tout de suite! lui dit-il en lui serrant les mains.
— Ah! vous me faites mal!
— N'importe! Qu'est venu faire iei le jeune homme qui joue du violoncelle? Il est déjà venu deux fois. Réponds!
— Lâchez-moi les mains, ou je ne réponds pas!
Saint-Victor obéit en jurant.
— J'avais prié M. Théodore de venir répéter chez moi son solo ; vous vous rappelez que je l’avais offensé à la répétition, et, selon vos ordres, je lui fis des excuses.
— Pourquoi me demandait-il de la musique de la part