‹ Contes d'eteChapitre 7 sur 7 · SIL · texte numérisé non relu

SIL

— J'en ai été emprunter une à M. Matra. Il ne voulait pas trop, il a bien recommandé qu’on n’y fasse pas de taches.

— Bah! où sont les flambeaux ?

— Personne de la ville n'avait ce qu'il fallait. Je les ai trouvés chez un fripier qu’on a fait entrer pour la peine.

— Diable de Ponceau, il me ruine avec ses accessoires, Voyons, j'appelle sur la liste... Des pincettes..… Les voilà, mettez-les au second plan de la coulisse, côté jardin, afin que je les aie sous ma main à la quatrième scène... Une pile d’assiettes à casser, voici; faites attention à les recevoir adroitement quand je les jetterai par la fenêtre. Fichtre! il ne s’agit pas ici de casser pour cinq francs de terre de pipe.

M. Ponceau était parvenu à trouver le souffleur. Le souffleur était l’actrice enceinte, qui n'avait pas de rôle dans la pièce.

— Ah! je vous trouve, souffleur, dit M. Ponceau confondant les sexes dans son agitation. Verdelet ne sait pas un mot de son rôle.

— Que si, 1l a répété ce matin sans manuscrit; c’est lui qui a le plus de mémoire.

— Tant mieux! Je vous recommande bien mon ouvrage, souffleur... Faites bien attention. Je serais perdu si les acteurs manquent leurs rôles... Croyez-vous que la pièce marchera? 0

— Peut-être... Il faudra l'enlever. Il n'y a pas assez d'intérêt, les scènes languissent. À votre place, je ferais des coupures.

— Oh! qu'est-ce que vous me proposez? s'écria M. Ponveau en s'éloignant furieux de ces idées de mutilation.

ds

Le petit bonhomme remontait en ce moment près de Saint-Victor.

— Quatre cent cinquante-trois francs, dit-il. Il n'y a plus qu'une loge vide.

— Bravo! mon garçon. Aussitôt qu’on aura pris cette loge, rapporte-moi la caisse dans ma loge, je veux avoir tout mon argent à la fois. Vite, sauve-toi.

Le régisseur frappa les trois coups.

On entendit un grand cri dans les frises :

— Attendez ! attendez!

L’orchestre jouait, en guise d'ouverture, un pont-neuf très-connu.

— Qu'est-ce qu'il y a? dit Saint Victor.

— La robe de chambre! cria la voix. Fichue bête de garcon de théâtre. Je descends.

Quelques minutes après, Verdelet apparut tout effaré, en caleçon et du rouge sur une joue.

—. Il y a qu'on m'apporte une robe de chambre jaune.

— Eh bien! dit M. Ponceau, tant mieux, lemaritrompt. c'est la couleur, ca fera même très-bien…

— Vous ne savez ce que vous dites! s'écria Verdelet, on me donne une robe de chambre unie, entendez-vous? une robe—de—cham—bre u—nie.

— Tu asraison, dit Saint-Victor, il faut des ramages.

Le chef d'orchestre, ayant terminé son ouverture, avait frappé, ainsi qu'il est de coutume, de son archet sur la boite du souffleur pour prévenir le machiniste qu’il lève la toile. La toile restant dans son immobilité, le public commença à s'impatienter. Le parterre faisait entendre sa marche de pieds dont le rhythme est partout le même :

— Plan plan, plan plan plan; plan plan, plan plan plan.

— Comment faire ? disait sur le théâtre M. Ponceau.

— | faut absolument des ramages... répondait Saint- Victor. Il en est beaucoup question dans la pièce... Je chante.

Le public sifflait en continuant la marche des pieds.

— Je chante un couplet sur cette robe de chambre. La pointe est sur le ramage, c’est le plus joli couplet de la pièce.

— Supprimons le couplet, dit Verdelet.

M. Ponceau faillit s'évanouir.

— On ne peut pas, toute une scène roule sur cette robe de chambre à ramage, dit-il.

— As-tu de l'encre? dit Verdelet à Saint-Victor.

— Oui, il y en a sur la table.

Le comique s'empara de l'encrier, plongea son doigt dedans, et, en peu de temps, dessina des ornements noirs sur l’étoffe jaune.

— Arrêtez, dit le garçon de théâtre quand ces embellissements furent presque terminés, c'est la robe de chambre à M. Matra.

— Après? dit froidement Verdelet en continuant la besogne.

— ]l a tant recommandé de ne pas faire des taches!

— C'est pas des taches, ça. des agréments noirs.

Le public était au comble de la colère. Aux cris des animaux, qui font passer le temps agréablement, avaient succédé des menates de projectiles.

— Au rideau! cria Saint-Victor. Verdelet, en scène avec ton balai.

Le rideau se leva lentement, et la colère du public tomba aussitôt. Jamais un drame de M. Victor Hugo n'éveilla autant de curiosité.

: Pendant que Verdelet disait son monologue, le petit messager courut à Saint-Victor, qui, debout dans la coulisse, se préparait à faire son entrée.

— Monsieur, on veut vous parler tout de suite à la

porte.

__*—dJe ne peux pas, c’est impossible.

— Ïl le faut, monsieur, il y a des huissiers.

— À ce mot d'huissier, Saint-Victor tressaillit. Le contrôleur arrivait en même temps par le petit escalier enfumé du théâtre :

— Saint-Victor, on saisit la recette.

— Ah! grands dieux! s’écria le malheureux directeur en descendant l'escalier.

Verdelet terminait un couplet. Ne voyant pas venir Saint-Victor, il regarda dans la coulisse. Le directeur n'y était pas.

— C'est bien, c'est bien, souffla le souffleur, apportez ma malle dans cette chambre.

Ces paroles devaient être dites à la cantonnade, c’est-àdire au dehors. Personne ne répéta les paroles.

Le souffleur ressouffla. Rien.

Verdelet, visiblement embarrassé, se frottait les mains en scène, et, ne comprenant rien à ce manque d'entrée, essayait d’improviser : Eh ! eh! j'entends mon maître qui crie.

Le publie, qui n’entendait aucun maître crier, commença de murmurer. Verdelet alla vers la coulisse et se trouva nez à nez avec M. Ponceau, qui fondait d'inquiétude.

— Où est-il? lui dit-il très-bas.

— Je n'en sais rien... Il tue ma pièce.

Un vigoureux sifflet, parti de la bouche d’un spectateur

mécontent, confirma les craintes de M. Ponceau.

— Pschttt! silence! à la porte! fit la foule en majorité.

Le public, féroce comme un tigre, n’aime pas à dévorer une pièce dès la première scène. Îl préfère couver des yeux sa victime, la voir haleter, râler, et 1l ne donne le-coup de dent définitif qu'après s'être repu des angoisses du condamné.

— Parlez à la cantonnade, dit Verdelet à M. Ponceau. Saint-Victor ne peut pas être loin.

— C'est bien, c'est bien, dit M. Ponceau dans la coulisse, apportes ma malle dans cette chambre.

La foule, qui crut reconnaitre une voix du pays, dressa les oreilles. Les acteurs, les habilleuses, les pompiers, tous les employés du théâtre, qui écoutaient dans les coulisses furent tellement intrigués, que, d’un commun accord, ils avancèrent la tête sur la scène.

— Coulisses! coulisses! criérent cinquante voix des secondes.

— Silence! à la porte, à la porte! Pschttt !

— Où en est-on? dit Saint-Victor à M. Ponceau en apparaissant tout effaré, le rouge enlevé, la perruque contorsionnée.

— Mon Dieu! vous voilà, dit M. Ponceau, on en est à la cantonnade.

Saint-Victor répéta pour la troisième fois les paroles que les spectateurs avaient déjà entendues de la bouche du souffleur ou de M. Ponceau. Saint-Victor entra en scène. Il jouait un rôle de mari trompé sous le nom de Derval.

— Ah! vous voilà, mon maître, dit Verdelet-Champagne, la voiture ne vous a pas trop fatigué? Remettez donc votre perruque droite, lui dit-il tout bas.

— Qu'a-t-on fait pendant mon absence? Les voleurs d'usuriers !

— Mais j'ai bu, j'ai mangé, j'ai dormi comme à l'ordinaîre. |

L’orchestre entama une ritournelle. Pendant ce tempslà, les deux acteurs en scène causaient à voix basse.

— D'où viens-tu donc, Saint-Victor?

— Tiens, vois-tu l'huissier qui est là, qui. attend ? Ah ! je ne peux plus y tenir, tâche de finir la scène tout seul.

Là-dessus, Saint-Victor sortit, laissant le comique trèsembarrassé de chanter un couplet qui n'était pas dans son rôle.

— Au nom de qui la saisie est-elle faite? demanda Saint-Victor à l’huissier.

— Monsieur, ce sont vos billets impayés à Soissons, qui ont été passés à l’ordre de M. Marteau-Isidore, lequel m'a chargé d'exécuter la saisie.

— Je veux voir cet homme de suite, ou je ne joue pas, Je fais du scandale si on ne me rend pas la recette.

— Je suis désolé, monsieur, d'accomplir mon ministère jusqu’au bout, mais je, ne puis aller contre les ordres du poursuivant.

— Quelqu'un aperçoit-il M. Marteau dans la salle? demanda Saint-Victor au premier venu dans la coulisse.

— Oui, il est à l'orchestre.

— Qu'on l’aille chercher à la minute, bon gré, mal gré. | Marteau avait calculé la vengeance comme les gens de province calculent tout. Il n’y a rien au monde que les sauvages, les paysans et les gens de province, a dit M. de Balzac, pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens ; aussi, quand ils arrivent de la pensée au fait, trouvez-vous les choses complètes. Marteau-lsidore avait des relations d'argent avec les banquiers de Soissons. Les

créanciers soissonnais de Saint-Victor avaient obteus un jugement contre lui et avaient fait demander des renseignements au bourgeois, qui, quoique n'étant pas banquier de nom, se livrait à ces opérations. Ces renseignements arrivaient à point à Marteau, qui ne fit aucun bruit et qui paya sourdement les Soissonnais pour entrer en possession des créances. Jusqu'alors les recettes n'avaient eu aucun résultat pécuniaire pour que Marteau s'inquiétät de faire saisir ; mais il avait deviné que la représentation extraordinaire porterait ses fruits, et il avait chargé son huissier de mettre arrêt sur la caisse.

Il s'empressa de se rendre à l'invitation de Saint-Victor, qui attendait impatient en frappant convulsivement le plancher de son pied.

— Que vous faut-il, monsieur, dit Saint-Victor, pour arranger l'affaire ?

— Je vous l’ai dit à la campagne, répondit froidement le bourgeois.

Et du doigt il montra Victorine, en scène en ce moment.

— C'est impossible.

— Il n'ya pourtant que ce moyen. Je déchire aussitôt les titres. ;

— file ne consentira jamais.

— Ceci me regarde.

— Laissez-moi réfléchir jusqu'à la fin de la pièce.

— À votre aise, monsieur.

— Je vous attendrai dans ma loge.

La pièce allait à bâtons rompus. L’ineident du commen- ‘ement avait mis le désordre partout, dans la salle et sur la scène. Les murmures devenaient de plus en plus violents, le public s'apercevant que le titre : Un déjeuner à

Château-Thierry, pouvait s'appliquer à toutes les villes de France.

M. Ponceau était disparu dans les coulisses.

Quand vint le fameux couplet final :

Si Diogène eût pu voir

Le maire qui nous gouverne; Sans peine on doit concevoir Qu'il eût éteint sa lanterne.

Ce couplet à allusions ne put désarmer le public, qui siffla avec autant d'ardeur qu'un régiment de fifres. On rémarquait, parmi les plus acharnés siffleurs, M. Matra, qui avait reconnu sa robe de chambre enjolivée par Verdelet.

— Ma chère Victorine, dit Saint-Victor quand la toile fut baissée, 1l faut que je parte cette nuit pour Soissons ; nos affaires vont mal... On a obtenu un jugement contre moi : je serai de retour demain. Adieu!

Il s’en alla à sa loge. Aussitôt Victorine écrivit ce billet à Théodore: ;

« Viens ce soir, mon Théodore, une heure après le spectacle. Il est parti pour Soissons. Je t'attends avec impatience. »

— Monsieur, dit le garçon de théâtre en cognant à la loge où Saint-Victor causait avec Marteau-lsidore, voilà encore un billet de madame. |

— Bien! tu peux le porter à son adresse.

Le directeur remonta à sa loge.

— Tenez, dit-il au bourgeois, voici la clef de ma chambre; j'ai annoncé mon départ à Victorine.…. Vous entrerez après le spectacle.

Marteau-Isidore croisa les deux mains, et fit l'échange des billets contre la clef.

— Mais, dit Saint- Victor en déchirant les billets, je doute que Victorine…

Le bourgeois hocha la tête avec fatuité.

— Ïl faut que vous héritiez de tous mes sentiments. Vous connaissez le jeune violoncelle?

— Ah! Théodore? dit le bourgeois.

— ]l a un rendez-vous ce soir. C'est un terrible rival.

— Nous arrangerons cela. Y a-t-1l une croisée qui donne sur la rue? ;

— Est-ce que vous avez l'intention de le jeter par la fenôtre ? -

— Pas le mains du monde.

— ]l y aune croisée, dit Saint-Victor.

— C'est bien! Donnez-moi un garcon de théâtre.

Le directeur appela le garcon de service et lui enjoignit d'obéir aux ordres de M. Marteau, qui s’en alla tranquillement en se faisant suivre.

En relevant le décor du fond, on retrouva M. Ponceau blotti derrière. L'insuccès du Déjeuner à Château-Thierry avait éteint sur toute sa personne ; il était plus pâle qu'un moribond.

— Est-ce qu’on siffle encore ? dit-il.

La ville était calme. Marteau donnait à la porte de l’hôtel ses instructions au garçon de théâtre.

— Tiens, voilà cent sous. Tu resteras à la porte de la chambre de M. Saint-Victor. Une jeune dame doit venir : laisse-la passer sans rien dire... Ensuite un jeune homme : sous aucun prétexte 1l ne doit entrer. Il insistera ; tu ex fort : ne le bats pas, descends-le au bas de l’escalier, et invite-le poliment à regarder la fenêtre.

0 mffà.

Le bourgeois entra dans la chambre, alluma les bougies, et s’abandonna aux douces angoisses de l'attente, en riant à la lune. Une heure se passa : Victorine ne vint pas. Il se fit du bruit dans l'escalier. Marteau se tint à la fenêtre et vit la longue silhouette du violoncelle.

Théodore marchait à grands pas, très-étonné du conseil que lui avait donné le garçon de théâtre de regarder à la fenêtre : il ne s’expliquait plus le billetsi positif de Victorine.

— Un homme! s'écria-t-1l en apercevant Marteau à la fenêtre. |

— Votre serviteur! répondit d'une voix railleuse le bourgeois. Bonsoir, monsieur Théodore !

Le pauvre garçon s’affaissa sur lui. Après quelques minutes, il se releva et s'enfuit à toutes jambes.

A une réunion prochaine de la Société philharmonique, un vieil alto dit :

— Pauvre Théodore! sa mère est très-inquiète..…. On ne sait pas encore ce qu'il est devenu... Comment joueronsaous maintenant nos quatuors de Haydn ?

— Ah! les actrices! les actrices! fit le bonhomme Marteau, qui assistait à cette répétition.

— Et nos gages? dit une clarinette. Filou de Saint-Vic2 tor, qui s’est sauvé avec la recette !

Une larme pendit aux cils de Marteau-lsidore.

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