PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE
La troupe départementale, sous la direction de M. Sainr-Vicron, donnera, pour la clôture, une représentation extraordinaire composée de
UN DÉJEUNER A CHATEAU-THIERRY | comédie-vaudeville en un acte PAR UN AMATEUR DE CETTE VILLE
avec un décor entièrement neuf
« L'administration, jalouse de conquérir les suffrages du public, n'a reculé devant aucuns frais. Le spirituel auteur de cet ouvrage ayant jugé à propos de ne pas livrer son nou à ses concitoyens, M. Saint- Victor ose espérer que le public de Château-Thierry accueillera cette - production avec autant de plaisir que les ouvrages dramatiques de la capitale. » °
Cette affiche obtint un grand succès de curiosité. Le soir, au café, il ne fut bruit que de l'amateur de la ville
qui avait le courage d'affronter les périls du théâtre.
Victorine, après ce qui s'était passé, écrivit un billet à Théodore ; elle le priait de ne plus revenir chez elle, à cause des soupçons de Saint-Victor. Elle terminait ainsi :
« Aimez-moi, mon cher Théodore, aimez-moi comme je vous aime. Pour vous je quitterai le théâtre, qui cependant m'a rendu quelquefois si heureuse! Je renoncerai pour vous à mon avenir dramatique. O0 mon Théodore! ne manque pas à la répétition ! Là du moins je peux te regarder, te voir, ne voir que toi en toute confiance. Quand je joue, il me faut envoyer des sourires, des regards à mon maître, le public : dis-moi que tu es jaloux du public.
« Adieu, je te baise mille fois. Réponds une longue lettre par le garçon de théâtre, le seul à qui j'ose me confier. »
Cette lettre, un quart d'heure après, était entre les mains du rusé directeur, qui, se défiant de tout le monde, avait établi une surveillance active autour de sa maitresse.
Il la lut attentivement, la recacheta avec soin.
— Va la porter à son adresse, dit-il au garçon de théitre, et attends la réponse, que tu me remettras.
Le messager revint une heure après avec une lettre :
« Victorine, disait Théodore, je suis heureux plus que tu ne saurais l’imaginer..… J'ai pleuré en lisant ta lettre ; j'ai pleuré de joie, car tu m'aimes, je le vois. Dis, veux-tu que nous partions ensemble bien loin ? ma mère me donnera de l'argent. |
« Non, je ne suis pas jaloux du public, de ces quatre cents têtes qui te dévorent des yeux, qui couvent de leurs regards tes jambes et tes bras nus. Non, je ne suis pas jaloux du public, quoique tu sois obligée de lui sourire en montrant tes belles dents blanches. Le public, vois-tu,
LES RAGOTINS. 949 c'est quatre cents idiots, quatre cents bourgeois qui te con-
voitisent ensemble. Une telle majorité ne me rendra jamais inquiet.
« Mais celui-là qui me fait lever la nuit en crispant les poings, celui-là que je voudrais tuer, parce qu'il t'a possédée, parce qu'il te possède encore, tu sais son nom. Il me fait souvent pleurer de rage!
« Pourquoi faut-il que tu restes plus longtemps avec lui? Sans cet homme, nous pourrions nous voir, nous parler. Un mot de toi, et je brise la barrière.
« Puisque tu m'aimes, Victorine, je veux t'entendre, je veux te causer d'amour. Le jour de cette grande représentation, essaye de me donner un rendez-vous. Il devra être très-occupé, très-affairé;, tu m'enverras un mot à l'orchestre.
« Adieu, mon âme! Je vais être bien malheureux jusque-là. Je t'aime! »
— Bon! dit Saint-Victor, voilà un petit jeune homme bien féroce pour son âge ; nous le mettrons à la raison.
La lettre fut portée à Victorine, qui la lut avec autant d’avidité qu'un homme dans le désert boit un verre d’eau. Elle ne se doutait guère que cette correspondance passait par six mains.
Enfin le jour de la première représentation advint. L'arrêt du Parlement qui exila les jésuites sous Louis XV, les ordonnances de Juillet, troublérent moins les esprits à Paris que cette représentation à Château-Thierry.
Dans la journée, on envoya louer trois loges. :
Trois loges louées à l’avance! Événement miraculeux s'il en fut jamais!
Saint-Victor oublia ses chagrins domestiques, et fit répandre dans la ville que tout était loué. Aussi, vers quatre
heurcs du soir, une queue, cet appendice vivant exclusivement réservé à Paris, une queue se forma-t-elle aux portes du théâtre, quoique le prix des places eût été augmenté. Les premières coûtaient un franc vingt centimes, les secondes, un franc. Rien n'avait arrêté la curiosité des habitants de Château-Thierry.
D'ordinaire, les pompiers de service entrent d'avance. Les personnes les mieux posées de la ville firent des bassesses auprés d'eux pour leur faire accepter leur mouchoir. Chaque pompier était porteur d’une cinquantaine de mouchoirs, à seule fin de marquer des places.
A la porte, les conversations étaient aussi tumultueuses et orageuses qu'aux premières représentations d’un drame ronflant sur le boulevard du Temple.
Six heures sonnèrent : c'était l’heure d'ouverture marquée sur les affiches. Les portes s'ouvrirent : un troupeau de béliers à qui l’on tenterait de barrer le passage serait moins terrible que cette foule de provinciaux curieux.
Saint-Victor était au contrôle, gracieux et souriant. Près de lui se tenait le commissaire de police, essayant en vain de ramener l’ordre dans cette foule agitée. Les faubourgs avaient envoyé de nombreux représentants pour cette solennité. À tout moment les flots d'individus grossissaient et menaçaient d'envahir les quatre planches qui servaient à garer Île directeur des irruptions du publie. Le commissaire de police, dont les fonctions habituelles et placides sont de sévir contre les laitières qui tentent l'introduction en province des laits chimiques de Paris, se croyait en pleine émeute. Un moment, ses croyances firent place à une terrible réalité. Un paysan, qui avait été condamné sur son réquisitoire à la justice de paix, profita du tumulte et du gras de la foule pour donner un croc-en-jambe au
LES RAGOTINS. 901 malheureux fonctionnaire public, qui ne se retira que tout meurtri et contusionné.
La salle de spectacle n'offrait pas à l'intérieur un coup d'œil moins piquant. En province, l’ouvreuse de loges est sinon inconnue, du moins rare. Tous se précipitaient, tête baissée, dans les loges, les hommes les premiers. Les dames se plaignaient hautement du peu de galanterie de ces messieurs. Mais la galanterie est si rare chez les masses!
Les propriétaires de mouchoirs, ceux qui avaient corrompu les pompiers, ne retrouvaient plus leurs marques. On se disputait tout haut; divers duels furent proposés. Verdelet, en spectateur prudent, regardait cette confusion par les yeux du rideau. Il résuma ainsi cette foule :
— Château-Thierry a bu, dit-il. ù
Les amateurs et les musiciens, qui jouissent de leurs entrées, eurent toutes les peines du monde à se faire rendre leurs tabourets.
Quaud la majorité eut pris place, Saint-Victor céda sa place de contrôleur à un homme de confiance , car il lui fallait s'habiller pour la première pièce.
— Ifreste, lui dit-il, trois loges réservées, j'ai dit qu'elles étaient louées. Effectivement, j'attends le sous-préfet, le juge de paix, le directeur des contributions, à qui j'ai porté moi-même des billets en gants blancs. Les gants blancs parlent d'eux-mêmes. Ces messieurs doivent payer leurs places triples. Si, par hasard, ils ne venaient pas, vous vendriez les places doubles à n'importe qui.
Saint-Victor prit le couloir qui mène au théâtre.
— Ah! dit-ilen revenant, commencez à compter l’argent et envoyez-moi à chaque dix minutes un petit bonhomme avec le total de la recette.
Sur le théâtre régnait aussi la plus grande agitation. Les
trois inachinistes, triplant leur-importance, couraient de ci et de là, dans les combles et dans les caves, et semblaient une armée de machinistes à une première représentation de féeries.
M. Ponceau n'avait pu garder son incognito dans les coulisses. {1 était tour à tour en sueur et glacé, pâle et rouge.
— Comment! dit-il au directeur, vous n'êtes pas habillé pour ma comédie?
— Mon cher, vous perdez la tête. Vous ne passez qu'en second. Vous savez bien qu’il y a un petit vaudeville pour lever de rideau.
— Ah! c'est vrai... comptez-vous sur un succès ?
— Vous le vérrez bien.
— J'ai peur maintenant! s’écriait M. Ponceau, dont l'orgueil littéraire avait disparu.
Dans un coin de l'orchestre, Théodore, son violoncelle entre les jambes, jetait les yeux sur le trou du rideau par lequel une petite main blanche passait. Il avait reconnu la main. Tout d’un coup elle disparut, M. Ponceau était venu trouver Victorine.
— Comment trouvez-vous votre rôle?
— Je vous l'ai déjà dit, fit-elle impatientée.
— Bien écrit, n'est-ce pas. Vous le savez, hein ?.… Croyez-vous que ça marchera ?
— Dame! dit Victorine, on ne sait jamais.
— Place au théâtre! cria le régisseur.
Tout le monde s'enfuit. On frappa les trois coups. Les acteurs jouèrent un vaudeville de M. Scribe. Pendant cette représentation, le sous-préfet prit possession d’une des loges réservées. Saint-Victor ne put réprimer un sourire, quoiqu'il fût en scène, dans un rôle triste. En rentrant
, LES RAGOTINS. 2.0 dans Ja coulisse, il trouva le petit bonhomme envoyé par le contrôleur.
— Monsieur, quatre cent trente francs, dit le petit.
— Bon! bon! ça va! s’écria Saint-Victor en se frottant les mains. |
Après la première pièce, M. Ponceau apparut plus pâle qu'un condamné qui marche au supplice. Son succés allait se décider. Il aborda Verdelet.
— Mon ami, savez-vous votre rôle ?
— Pas beaucoup, dit le comique, se plaisant à rembrunir encore les horizons dramatiques du novice auteur.
— Diable! il faudra prévenir le souffleur... Croyezvous que ça marchera?
— Eh! eh! dit Verdelet en faisant la moue.
L'infortuné secrétaire de la mairie retourna vers Saint- Victor, qui collationnait les accessoires avec le garçon de théâtre. M. Ponceau offrait de nombreux points d’analogie avec les débutants littéraires, qui, en voyant leur premier article imprimé, s’effrayent d’une virgule oubliée.
— Àvez-vous préparé la lettre? demanda-t-il à Saint- Victor. *
— Oui, la voilà.
— Je ne vois pas le pâté! s'écria M. Ponceau.
— Ah! vous nous ferez mourir ! nous n'en sommes pas au pâté.
— Comment allons-nous faire, dit encore M. Ponceau, Verdelet ne sait pas bien son rôle.
— Âllez trouver le souffleur, dit Saint-Victor, qui ne savait comment se débarrasser du secrétaire de la mairie.
M. Ponceau s'élança sur les traces du souffleur.
— Etla robe de chambre? dit Saint-Victor au garcon d'accessoires. |