ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR
37, RUB SRPENTB, 37.
SSûîS
4£ivyo?&
DON GRAVIEL L'ALFEREZ.
FANTAISIE MAP.ITIME.
Monologue et dialogue.
^S'appeîef don Graviel Badajoz y Scrrano y Lopez ; avoir au juste vingt-cinq ans, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air martial rehaussé d'une magnifique paire de moustaclrcs noires, plus le grade d'enseigne de frégate dans l'armée navale de Sa Majesté Catholique (à raison de cinquante piastres fortes par mois, ce qui ferait incontestablement six cents piastres par an, si on nous payait) ; avoir titres et qualités de créancier de la couronne pour trois an-»-
CONTES D'UN MAHIN.
nées de cette superbe solde, devoir du reste six fois autant ; et, d'autre part, être la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manœuvriers de l'escadre, le rubis des académistes de toutes les Espagnes, et * sans contredit le plus amoureux des mortels jetés par le sort dans la cité de la Havane, c'est parbleu bien quelque chose!.. — d'est même un peu plus que rien, attendu la ration que le munitionnaire royal nous délivre matin et soir. — Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et immeubles présents et à venir, ne posséder que sa bonne mine et l'épée d'un officier de fortune, si bien trempés que soient l'homme et la lame, il faut, hélas! en convenir, ce n'est pas le Pérou! Non! me croira qui voudra, les espérances ne sont pas belles, lorsqu'au résumé Ton" n'a pas un maravcdi vaillant à offrir à la fille unique de l'illustrissime don Antonio Bcrzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes, grand d'Espagne, brigadier des armées de Sa Majesté, commandeur de ses ordres et gouverneur général de l'île de Cuba et dépendances. — Il est vrai, par exemple, que ledit seigneur est bien le père le plus brutal et le plus maussade des barbons qu'ait produit notre chère patrie ; — il est \rai, par contre, que je suis empressé, galant, bien fait de ma personne et fort amusant auprès des jeunes tilles, surtout quand je les aime. A quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune à Cadix de la Trinité Espagnole à Mexjco, Juana cUercherait inutilement mon pareil Or, sur mon âme, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des flibustiers et des corsaires?... Grave sujet
livré à mes méditations et qui me décide à jouer quitte au double le plus tôt possible.
Tel est l'exorde et l'échantillon d'un long monologue que s'adressait don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de Son Excellence le gouverneur de la Havane.
Il était environ une heure du malin ; les carrosses et les volantes roulaient à grand bruit dans les rues, éclairées seulement par les torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs maîtres au logis. On sait par quels motifs noire enseigne de frégate allait à pied et sans escorte; aussi avait-il prudemment dégainé sou sabre suivant l'usage des piétons ; plus prudemment encore il se tenait au milieu de la rue, l'œil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser quelque carrefour. D'épaisses vapeurs cachaient les étoiles; la lune était nouvelle et la police fort mal faite, autant de raisons pour ne rêver que de l'esprit Un bandit peu au fait des usages du trésor royal, aurait pu espérer que la poché d'un officier de marine contenait sinon des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnête de gourdes et de piécettes à colonnes. Don Graviel tenait à n'exposer aucun industriel nocturne à un triste mécompte, lui qui s'était vu dans l'impossibilité de risquer un pauvre duro sur le tapis vert du gouverneur. Celte cruelle nécessité l'avait rangé parmi les infatigables 1 il n'avait pas manqué une seule danse havanaise, espagnole ou française, pas un boléro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona Juanita lui en fit compliment :
— J s vous félicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de
8 CONTES D*ON KAfttlf.
voire brillante ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu.
— Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur d'être près de vous ! Tous les tréSors du monde ne valent pas un de vos sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir, je les donnerais pour un de vos regards.
— Il fut nn temps, répondit Juanita en faisant allusion à une conversation précédente, il fût un temps où les cavaliers ne se bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur courir sus en pleine mer..
— Si pour vous plaire il suffit d'être forban, fy perdrai mon nom; ou je le serai avant huit jours, répliqua don Graviel en retroussant sa moustache.
Juana repartit d'un petit éclat de rire :
~ — Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers au défi, monsieur le matamore.
— El je î'accçpterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la plus digne d*être adorée.
— Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la voix, on croirait que je vous autorise à tant d'audace.
— Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur ; on me prendrait pour un fou d*oser parler ainsi à la fille du marquis de las Ermaduras, et Ton ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir. La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes pensées, tous mes vœux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur
plus de cinquante sonnets que Je ne *ous offrirai pas, car ils ne valent rien, mais j*ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de vous apporter, n'est-il pas vrai, Juauita?
— Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée, savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie môme serait en péril?
— Et savez-vous, répliqua don Graviel que, lorsqu'on a résolu de se faire forban, on se rit des colères de tous Tes gouverneurs du monde, fussent-ils dix fors grands d'Espagne et vingt fois plus sévères que Son Excellence don Barzon ?
— Comment? demanda Juanita.
— Ne faisiez-vous pas h l'instant l'éloge des aventuriers et des corsaires? Ne parliez- vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une heure, des exploits des frères de la côte? n'ayez-vous pas soupiré en disant : — « Ah! si les Castillans d'aujourd'hui étaient gens » de cœur, ils prendraient leur revanche, et ce serait » leur tour d'écumer la mer aux dépens des enne- >» mis! *> Ces paroles, je vous jure, n'ont pas été perdues.
— Sérieusement? reprit la jeune-fille d'un air moueur.
— Sérieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionné
— Silence donc! vous dépassez toutes les bornes ce soir; si vous continuez je ne danserai plus avec vous
— Mille pardons I senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dégagé, ne prenez pas votre mine boudeuse,
vous savez que j'en raffole. Pour peu que vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas d'extravagance que je ne fasse., dût le seigneur don Barzon me couper en quatre quartiers comme une pastèque !
— Vous êtes bien toujours le même, répliqua la rieuse jeune fille, en levant sur Pal ferez ses grands yeux noirs ; vous plaisantez quand vous devriez être confus et repentant
— En âme et conscience, si nous n'étions pas entourés de monde, je me jetterais à vos pieds, j'implorerais à genoux mon pardon en portant à mes lèvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est à nous d'aller eu avant. Et ma foi! j'aimerais mieux cette attitude que celle dont il faut bien me contenter à présent, hélas I*...
— C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne!
— Quand je serai capitaine-corsaire, vous serez, j'espère, moins cruelle envers votre esclave.
— Peut-être! dit imprudemment la jeune fille que la pantomime plaisante de don Graviel désarmait malgré tousses efforts pour lui imposer mie respectueuse retenue.
— Peut -être ! Je prends note de la réponse ; d'ici à. la fin de la semaine, il pourra être utile de vous la rappeler.
~ Allons donc! trêve dn menteriesl
— Très-Lien! dit légèrement don Graviel. A la messe de minuit, le jour de Noël, vous verrez si je mens.
— Ah ! c'est décidément le jour de Noël que vous passez o-apitanie-coi saire I
CONTES DON MARN. 41
— Jusque-là, permis à Votre Grâce d'en douter, mais alors...
— Alors, qu'ajdvien(Jra-t-il, s'il vous plaît? demanda ironiquement la jeune fille.
— Qui vivra verra I répondit gravement don Graviel en la reconduisant à sa place.
Puis, tandis que les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames de la Havane se retiraient avec le cérémonial d'usage, le jeune alferez s'esquiva discrètement, non saus atoir salué d'un amoureux regard la charmante Juanita, qui fit semblant de ne Tavoir pas remarqué.
Après une multitude de digressions, don Graviel qui poursuivait sa route en brandissant son sabre, conclut en ces termes :
— Forban! corsaire! flibustier! soit! L'on ne peut être pendu qu'une fois, et Juauita vaut bien la peine qu'on en coure la chance I
Le problème était loin d'être résolu, mais la détermination était prise; restaient à trouver les moyens d'exécution. Or, le jeune enseigne s'ingéniait à débrouililer un chaos de piojets étranges, lorsqu'il crut apercevoir dans l'ombre un individu caché sous un porche à peu de distance du quai.
— Holà ! cria don Graviel.
— Ahl c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa ceinture un énorme coutelas.
— Que diable faisais-tu là, maudit coquin? reprit l'officier ; tu devrais être au canot à m'attend re.
— Je vous attendais, aussi mon lieutenant, j'étais
42 CONTES b'C$ HA Km.
bien sûr que vous passeriez par ici pour rallier l'embarcation.
— Mais enfin, que faisais* tu stits cette porte cochère, maître Brimbollio?
— Rien! oh! rien du tout, seigneur Badajoz.
— Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dévaliser quelque honnête bourgeois. Que signifie ce Joug couteau?
— Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? d>t le marin. Ma foi! tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fuiijer une fois le temps, ce serait capable de damner un saint du Paradis. Si encore on nous payait seulement un mois sur quatre, ou bien si Ton nous envoyait croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.
— Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air d'avoir la conscience large, .
— Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le trésor qui ne nous paye pas doit ravoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un réal au pis aller. Il n'est pas défendu de .demander l'aumône quand on est pauvre.
— Oui ! reprit Don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la main, à deux heures de'la nuit !
— C'est que les riches ont l'oreille et le cœur si durs!
Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré, bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tijrant sur le roux, œil fauve, physionomie renfrognée ; au demeurant, excellent matelot et en possession d'une grande influence sur le gaillard d'avant. U faisait office de second contre-maître à bord de la frégate la Sauta- F é dont l'enseigne don Graviel était quatrième lieutenant
— Et tu aimerais, dis-tu, continua «e dernier, tu aimerais à appuyer la chasse aux Anglais?
— Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférence. Si je parle des Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.
— Mais crois-tu que, dans la frégate, tu trouverais une quarantaine de gaillards de ton avis?
— Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent, cette nuit même.
Don Gravie!» pour toute réponse, lâcha un juron admirablement guttural.
—• Oui l seigneur Badajoz, continua Brimboliio, d'un mot, d'un signe, j'entraînerais les cent plus solides de l'équipage. Ah! mon Dieu! si nous avions trouvé un officier pour nous commander, depuis longtemps nous courrions bon bord avec ou sans la frégate ; par malheur» nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se résigne, on fait son petit service et l'on attend»
Chacun des deux interlocuteurs eût été bien aise de pouvoir lire sur les. traits de l'autre, mats ii faisait nuit noire. Don Graviel en savait assez, il restait sur
ses gardes; maître Brimbollio s'était suffisamment avancé :
— Si pour son mauvais destin, pensait- il, lialfercz Badajoz tourne contre moi ce que je viens de lui dire, sou indiscrétion lui coûtera cher )
Un coup d'oeil jeté sur le coutelas fut le commentaire de cette agréable réflexion, après laquelle le patron et l'officier embarquèrent dans le canot
La Santa-Fé était mouillée fort loin de l'embarcadère; pour s'y rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de bâtiments marchands, de négriers et de légers navires sur lesquels l'alferez laissait errer des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un œil d'envie un long brig-goëlette ancré à Pécart.
Le Caprichoso, — tel était son nom , — avait l'avant effilé comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la mâture audacieu sèment inclinée sur l'arrière, le corsage noir, la ceinture rouge. Il présentait, on ne sait quelle analogie, avec un reptile ou un oiseau de proie ; on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou d'un aigle de mer. La lueur phosphorescente de la marée montante qui se brisait à son étrave, permettait d'admirer la finesse de ses formes.
— Joli morceau de bois! murmura maître Brimbollio.
— Ses voiles sont-elles enverguées? demanda l'officier à voix basse.
— Oui, capitaine, répondit avec affectation le patron du canot.
L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutumé.
cuyrEs.D'ux m a mu. 15
Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Ribalîosa, garde-marine qui remplissait les fonction* de cinquième lieutenant sur la Santa-Fé.
Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il s'était bercé de l'espoir de faire son chemin ; comme tant d'antres, il avait rôvé d*épaulettes d'amiral ; plus tard, il s'était contenté de désirer le grade dYntffeigne de corvette ; depuis six ans qu'il n'ambitionnait plus rien, il occupaft ses loisirs à pêcher à la ligne : il avait passé, comme on voit, par tous les désenchantements du métier C'était, du reste, un garçon plus froid que glace, tempérament nervosobilieux qui défiait la fièvre jaune, maigre et sec, ne riant jamais, et n'en étant pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz.
— As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci.
— Est-ce pour me faire cette sotte question que tu me fais mcnler ici à pareille heure?
— Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi catégoriquement.
— Eh bien! non* dh le garde-marine, après?
— C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne et qui peut mener droit à la potence.
— Ah!
— Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage, de s'emparer du brig-goelette que tu vois là-bas, d'aller avec faire la course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de las Ermaduras, dont je suis amoureux fou.
16 coûtes d'un hauin.
— Tiens! c'est drôle! dit Fernando.
— Veux-tu me donner un cogp de main?
— Pour la goélette, crai ; pour la fillette, ngp ! Que diable ferions-nous d'elle à bord? Ne me parle pas des femmes; j'aime mieux les poissons, ils sont muets.
— Je suis amoureux, te dis-je.
— Tant pis !
— Et je n'«i combiné toute cette affaire que pour parvenir à la conquête de Juanita.
Fernando haussa les épaules.
— C'est-à-dire que tu m'abandonnes I
— Tu m'insultes?
— Alors tu consens à t<tt?
— Il le faut, parbleu, bieal
— Tu es un ami sans pareil ! s'écria don Gravie! enchanté, qui voulut se jeter au cou de Fernando. L'autre le repoussa carrément. Quand un Espagnol est flegmatique, il déconcerterait un Hollandais.
— As-tu un cigare? demanda le garde-marine.
<— Hélas! non.
— Eh bien ! bonsoir.
■*— Ne t'en vas pas, reprit vivement Graviel, attends donc ; causons un peu de nos préparatifs.
— A quoi bon?
— Plaisante demande ! Que diable ! il faut un plan .
— Fais-le tout seul; tu donuçros la coasigne, j'exéouterai.
Là-dessus Fernando retourna 9e coucher et s'eu~ (tormiï du sommeil du j#$t*. Quant k don Graviel, il ne put fermer l'cail.
rf:
ftévelllon*.
La veille de Noël, tous les officiers de la frégate voulurent aller passer la nuit à terre ; car, après la messe, le gouverneur devait donnera toutes les autorités civiles et militaires un réveillon, suivi d'un grand bal qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami Fernando se chargèrent seuls du survice à bord de la Santa-Fé.
Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencèrent à carillonner à qui mieux mieux ; les rues, sillonnées par des milSèi^ de torches, semblaient embrasées ; l'obscurité n'en était que plus épaisse dans la baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient à l'arrière de la frégate.
— Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au contre-maître Brimbollio.
— Oui, capitaine.
— Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit. Combien sont-ils en tout?
— Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins : tous des amis, des matelots achevés, des enragés premier choix.
— C'est dix de trop; mais allons toujours.
Don Graviel avait eu som d'expédier tous les canots en corvée pour la nuit entière ; il ne restait plus que la chaloupe et une légère yole réservées aux dést rteurs. Fernando et quarante marins armés jusqu'aux dents partirent avec la première; elle déborda mystérieusement, longea les quais, non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des bâtiments de commerce. La yole fut montée par don Graviel, maître Brimbollio et les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet caché sous leurs vêlements, des biscaïens estropés au bout de longs butons en manière de fléaux, tel était l'équipement de la bande d'élite Ils abandonnèrent la frégate à la garde de Dieu et sans canots ; puis ils nagèrent droit au rivage, où l'on accosta dans un étroit canal situé entre deux hautes maisons. La petite embarcation, cachée par l'obscurité la plus profonde, touchait cependant le bord. Deux hommes y restèrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir et de prévenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe.
— Eh bien! Brimbollio, le dé est en l'air, disait renseigne.
— La peste étouffe les filles! répondit le maître, cette terre me biûle les pieds!
L'égide n'était pas éloignée; les marins y pénétré-
C«>iT£S B*Ç* MAnm. 40
rent à la «»He de don Gravie! travesti en matelot, ifs se confondirent dans îa foule sans perdre leur offreier de vue.
Du côté des femmes dona Juana occupait îa place d'honneur. Dans le chœur étaient groupés don Antonio Barzon, ses aides de camp, le * commandant de la Suflta-Fé, les officiers de la rade, ceux de îa garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cité.
— Par quelle porte &ortira-t-elle! se demandait don Graviel avec anxiété, tandis que maître Brimbollio continuait à maugréer tout bas contre les filles et les amoureux.
Dona Juana priait dévotement, et certes, les gais propos du dernier bal étaient, loin de sa mémoire. Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant ; elle en conclut qu'il était de service à bord La fête de la Media-noche devait suivre l'office, elle regretta peut-être rahsence du téméraire alferez; mais hâtons-nous d'ajouter que ces pensées mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille : encore se les reprocha-t-elîe sévèrement en faisant son examen de conscience.
Enfin la foule s'écoula lentement ; don Antonio Barzon sortit du chœ ir, s'avança vers sa fille, -lui offrit le liras et se dirigea vers la porte latérale. Uiï carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en foule à la suite du gouverneur, l'issue allait être obstruée. De» Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vi\e force à travers les autorités galonnées et fui imité par ses compagnons. Une certaine' confusion s'ensuivit. Les
dignitaires coloniaux s'indignaient de l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient du terrain.
Déjà le marquis de lasErmaduras présentait la main à sa fille pour la faire monter en voiture, quand le bouillant alferez le poussa rudement en arrière, enleva Juana à bras le corps, et se prit à courir en criaof : • Noël ! » c'était le mot de ralliement.
— Au secours, aux armes! soldats et citoyens, i moil hurlcit avec fureur don Antonio Barzou.
Les officiers tirèrent leurs épées, la garde du gouverneur croisa la baïonnette.
— Noël! Noël! en avant les biscaïens! répondirent les matelots.
Brimbollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne Je terrible moulinet de leurs fléaux enferrés tenait en respect la multitude effrayée. Doua Juana, éperdue, se débattait inutilement entre les bras de son ravisseur qui la déposa bientôt dans la yole, s'y jeta ainsi que ses gens et poussa au large.
Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
Mille clameurs partaient du rivage où régnait un désordre inexprimable.
Cent torches éclairèrent bientôt l'étroite ruelle par laquelle les marins s'étaient enfuis; les soldats avaient chargé leurs armes, mais comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole d'ailleurs filait comme un trait ; elle ne tarda pas à s'effacer dans l'ombre.
— Des canots! des canots! mort de ma vie! on je
CONTES D*UK MARIN. îl
vous fais pendre & l'instant ! des canots ! sang et tonnerre ! répétait d'une voix étourdissante, l'illustrissime don Antonio Barzon.
Les officiers de marine, ceux de la Santa-Fé entre autres, parcouraient les quais en cherchant des canots partout, mais la chaloupe en passant avait entraîné 1^ uns, engravé les autres, jeté les avirons à la mer, démonté les gouvernails ; et grâce aux précautions de don Gravie), la frégate à qui Ton fit en vain des signaux de nuit ne put expédier le moindre batelet à terre.
Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi cloués au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonnés, lieu convenu du rendez-vous.
On doit rendre cette justice à l'entreprenant alferez, que son plan est habilement combiné. L'amour, par exception à l'adage du fabuliste, n'a point exclu toute prudence, bien que maître Bnmbollio qui murmure soit loin de partager notre opinion.
Dona Juana effrayée n'avait pas encore reconnu- son audacieux adorateur qui crut devoir laisser au contremaître le soin de la réduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment convertie en bâillon : un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait et n'ouvrît la bouche que quand il s'agit de donner le moi de pusse à son complice Fernando, et même eut-il la précaution de contrefaire sa voix. Puis, les deux embarcations voguèrent de conserve; les aventuriers visitèrent leurs amorces de pistolet, et Ton se dirigea, toujours à la muette, Vers
23 CÛ-NTES 0*115 WJ03L.
le Capriclioso dont on connaît suffisamment la physionomie extérieure, mais sur Lequel de nouveaux, détails deviennent nécessaires.
Le Caprickoso n'était pas navire de guerre; seulement, il portait sur pivot une longue pièce de 24 ea bronze; par son travers grimaçaient dans la ligne rouge i ne dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre ; de distance en distance, à l'arrière, à l'avant, jusque dans les hunes, s'épanouissaient, comme les fleurs dorées d'un parterre, bon nombre d'espiugoles et de pierriers de deux à six livres de balles. Le tout était merveilleusement fourbi et reluisailde la façon la plus appétissante.
Le Caprickoso n'était pas non plus un navire marchand, seulement il était en rapports suivis avec les gros négociants de la Havane; on Pavait vu livrer commercialement de superbes cargaisons de nègres qui, disait-on, n'avaient pas dâ lui coûter cher. On assurait que Son Excellence don Antonio Barzou s'intéressait paternellement aux opérations de cet estimable spéculateur dont quarante gaillards de mauvaise mine composaient l'équipage. Un certain Bertuzzi, assez mal famé dans la colonie, quoique fort bien reçu chez le gouverneur, le commandait.
— Ho ? de la chaloupe ! héla d'une voix éclatante un homme qui se dressa sur le couronnement ; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que cet homme était simplement le capitaine Bertuzzi ?
— Rond, d'officier I répondit militairement Fernando en longeant le brig-goëlette illuminé de bout eu bout, car les négriers aussi faisaient réveillon. Ils bu-
vaient, dansaient, hurlaient et riaient aux éclats. Le tafia coulait à flots : et le poëte de la bande, — où n'y a-t-il point un poëte? — improvisait une cbanson de circonstance sur la capture de quelques traitants dont oa avait, le mois dernier, pris les noirs et brûlé les navires.
A la réponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se recoucha nonchalamment à plat- pont; tout en fumant le cigare ; il attendait, le digne homme, que ses lurons en fussent aux coups de couteau pour mettre le holà et les envoyer dans leurs hamacs.
Hais, il n'avait pas eu le temps de humer trois bouffées que son bord fut envahi par les cinquante déserteurs de la Santa-Fé; personnellement il se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots dont le flegmatique Fernando dirigeait les mouvements :
— Capitaine Bertuzzi, pas de colère, je vous en
prie, disait posément le garde-marine, voyez ce pis-
'- tolet, si vous faites le méchant, il vous cassera la tête.
Pris au piège où tant de fois il avait fait tomber ses confrères, le négrier-pirate fut artistenfent garrotté, bâillonné et déposé dans la chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frégate n'avaient pas laissé à ceux du brig le temps de courir aux armes. Leurs arguments au#si simples que celui de Fernando cu/eut un égal succès. Sur les entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant pleurait à chaude» larmes, avait été enfermée dans la cabine du capitaine. Enfin, lorsqu'une bonne moitié des négriers eurent été rangés pieds et poings liés à côté du capitaine Bertuzzi, l'enseigne, dépouillant sa cape de matelot, fit briller
21 CONTES »'|M MAftUf.
son uniforme et s'adressa aux autres en ces termes : <— Gens du Caprichoso! nous sommes les plus forts et les plus nombreux, le premier de tous qui témoignera le moindre mécontentement sera jeté à la" mer avec un boulet aux pieds, soyez donc sages et mignons comme des brebis ; secondement, si l'un de vous s'avise de toucher à une arme sans ma permission, il aura le droit d'être immédiatement hhsé au bout de la grand'verguC D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la ferez avec moi : voilà toute la différence. Range à larguer les voiles!
— Bien parlé! dit mattre Brimbollio en disposant son monde pour l'appareillage.
La chaloupe pleine des hommes dont les capteurs avaient jugé prudent de se débarrasser, fut abandonnée en dérive, sans avirons. On leva l'ancre, on établit les voiles, et à l'aide d'une légère brise, on navigua sur l'entrée du port.
Durant ces diverses opérations, l'alarme allait croissant dans la ville. Ton y battait la générale, la garnison prenait les armes; le gouverneur avait enfin des canots à ses ordres, les officiers de terre et de mer se multipliaient, les forts se mettaient sur la défensive, des coups de canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port.
— Maudite donzelle! murmurait mattre Brimbollio. Sans elle, pourtant, personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit nœud au large, et au pqjnt du jour on pourrait nous courir après.
— Ne me parlez pas des femmes ! répétait dogmatiquement Fernando Roballosa.
Don Graviel était trop occupé de la manœuvre pour descendre dans la cabine où l'infortunée Juana ne cessait de se lamenter, toujours sans rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'être délicate, elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un autre côté, la brise de terre mollissait. Le canon de la frégate se fit entendre à son tour, preuve certaine que le commandant de la Santa-Fé était enfin parvenu à rejoindre son bord ; la position devenait critique.
— Il serait dommage de manquer l'affaire après avoir si bien commencé, murmura l'enseigne.
— D'autant plus que nous serions inévitablement mis au croc, répondit mattre Brimbollio.
— Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine.
— Armez les avirons de galère! mes petits cœurs ? commanda don Graviel, et si vous tenez à votre peau, nagez! ventrebleu? nagez! les caïmans I Enlevez-moi ça comme des tigres !
Le brig-goëlette ne tarda pas à glisser sur la mer unie à l'aide de ses longues rames.
Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à doubles projectiles, boulets et mitrailles, toutes les pièces d'artillerie du Caprichoso; les négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de fort bonne grâce.
Cependant les embrasures du fort du Morrosouslequet il faut nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu On veyai t les cauonniers apprêter leurs pièces . Les murailles du fort de la Punla, qui défend égale-
ment l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldais.
La frégate la Santa-Fé sembla faire des mouvements; les déserteurs crurent reconnaître le sonde ses trompettes appelant l'équipage aux postes de combat ; bientôt après elle largua ses voileS.
Tous les bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, patacbes, tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins retentissaient d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de minute en minute.
On avait, à bâborJ, le fort du Morro; à tribord, devant et derrière, des ennemis flottants.
— Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons de malheurs 1 je les voudrais à tous les cinq cent mille diables 1 Race de femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à chaque coup de rartie maître Brimbollio qui donnait l'exemple de nager vigoureusement. Il mêlait à Ses malédictions des encouragements non moins énergiques: — Nagez donc, les agneaux! disait-il, souquez-! hardi ! ferme ! mille millions de tonnerres ! ne dormons pas! voilà une satanée canonnière qui veut nous couper la route!
Fernando, sa longue-vue de nuit en npain, examinait la baie^ et toussait à intervalles égaux, c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude Le grave gardemarine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot, qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée.
Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie.
L»«Ile coupée.
Chiquante déserteurs de la Santa-Fê % vingt négriers restant de réquipage du Caprichoso> le contremaître Brimbollio, maître de manœuvres, le gardemarine Fernando Rtballosa, lieutenant, et renseigne de frégate don Graviel Badajoz, capitaine, en tout soixante-treize combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses ; telle était la composition du personnel du brig-goëteUe contre lequel le gouverneur de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.
0» trouvera naturel que nous ^mettions dona Juanka de las Ermaduras toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en proie aux plus cruelles appréhensions.
La canonnière que Fernande maintenait au bout de sa ligne de mire, coupait la route au Caprichoso.
— - Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.
— Garde-t-en bien, malheureux! répondit Gravie). S'il est nécessaire d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise I au moins, laissons-les commencer.
— Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en cravate II serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de balayer le pont de cette barque du diable!
Attendu ses desseins ultérieurs , l'enseigne désirait vivement de ne pas livrer combat à ses compatriotes. Hais la canonnière rapprochait le brig acculé contre terre, £l le se trouva bientôt à demi-portée de pistolet par bâbord devant.
Déjà l'on distinguait les voix du capitaine Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de l'exaspération ; l'un courait après son navire, l'autre après sa fille.
Le premier avait été trouvé dans la chaloupe ; on l'avait démarré, dégarrotéet débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de crier à son aise; il abusait de la permission.
Le second, qui ne tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde et ses aides de camp.
Tous les, négriers débarqués du Caprichoso se trouvaient sur le même bâtiment, les bandits brûlaient de se venger; c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage. "
— Misérable voleur de Badajoz! hurlait le gouverneur, qui nécessairement n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé! tu paieras cher ton audace. Rends-moi
ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre! Sinon parle sang de
Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout sou sang-froid. %
— Bien sensible assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont et que, si vous nous faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que moimême.
— Camarades ! criait Bertuzzi à ceux de ces gens qui étaient encore sur le Caprichoso, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas ; mais tout à l'heure, aidez-nous!...
On se mentait réciproquement avec un touchant accord.
— Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des anciens du brig ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter la tête pour premier avertissement!
— Soyez tranquille, capitaine, fit le contre-maître, ces choses-là vont sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. — Vous entendez , les mignons? ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.
La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manœuvres.
Les forts attendaient que le gouverneur commençât le feu, le gouverneur n'osait faire canonner le navire ou se trouvait sa fille.
Bertuzzi ne voulait pas non plus endommager la coque de son cher brigantin qu'il comptait enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de
scs gens que don Graviel et BrimbolH© Tenaient d'inviter à ramer en termes si persuasifs. On a tu que . l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière, c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.
Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos principaux acteurs, jetons on coup d'œil militaire sur leurs attitudes respectives.
Bertnzzi tient la barre du bâtiment chasseur ; don Graviel celle du brig-goëlette; ce dernier rase les basfonds de tribord et les murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que possible, l'aitordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière. Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le gardemarine caresse son boute-feu et tousse; le contremaître brandit sa hache et jure : les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.
— Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.
Le garde-marine obéit; le jeune capitaine hn dit alors, à voix basse :
— Il s'agit de leur enlever, d'un coup de canou, tous les environs de bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du reste.
— Bienl J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin, tu le veux ainsi; tu Tas voir!
À ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son canon de 24.
— T sommes- nous? demanda Graviel.
— Parfaitement! répliqua le pointeur. * La canonnière se présentait alors obliquement, son
boute hors de foc touchait le brig; et ses premières rames étaient sur le point de s'engager dans celles dn Caprichoso.
— Feu! commanda l'enseigne.
Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade.
Fernando avait fait merveille; sa déchargera bout portant avait raflé tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même, comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol.
Don Graviel profita de ce mouvement ; un étroit espace se trouvait libre.
Avant que Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés, le Caprichoso avait gagné en bonnes directions trois bonnes longueurs de navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient. La première exptosion fut suivie de vingt autres; les forts répondaient à la pièce à pivot."
— Abl ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal qu'il était, aimait tendrement dona luaua.
— Ciel! ils coujeront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine Bertuzfci... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions pu sauter à l'abordage, mon pauvre Caprichoso eût été repris sans avaries !
32 C03ÏTES DUS MAMJ.
Par une singulière coïndence, les deux plus acharnés ennemis de don Graviel faisaient ainsi des vœux pour que l'artillerie des forts if atteignit pas le but. Cependant les boulets tombaient comme grêle autour du léger bâtiment ; quelques rames furent emportées, les flèches des mâts et nombre de manœuvres coupées, la plupart des voiles percées à jour.
Par bonheur, la coque et la mâture ne furent pas atteintes.
A louvert du port, le Gaprichoso sentit la brise. La canonnière fut laissée bien loin derrière, et le vent ayant fraîchi, Ton se trouva bientôt hors de la portée des forts.
— Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué, dit le contre-maître qui co itinuait à pester contre les femmes en général, et plus particulièrement contre dona Juana.
Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remeltre le commandement de la manœuvre, et descendit enfin dans la cabine.
On avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux.
Maître Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un régalia , l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir su remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa longue vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est.
Les premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable Morro, dont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la voilure de la frégate la Santa-Fé, chargée de toile haut et bas, tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à craindre que la brise de terre augmentait graduellement.
La mer devenait clapoteuse.
Fernando hocha la tête en toussant.
La Naïajllla
Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Gravicl répara de son mieux le désordre de sa toilette, passa les do - r ts dans ses cheveux, rabattit son grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa ses moustaches et jura deux fois pour se remonter le moral ; puis il entra. Nous ne décrirons pas, selon L'usage de nos devanciers, la chambre du capitaine, vrai boudoir maritime. On sait, du reste, que l'ameublement d'un pirate coûte trop bon marché pour n'être point magnifique : c'est de la soie dans de l'or, des lapis de cachemire, des bois précieux, des saphirs et des émeraudes, un palais des Mille et une Nuits au daguerréotype.
Dona Juana était assise sur une ottomane incomparable ; elle tenait à la main une charmante navajilh de Séville à lame d'acier poli, à poignée d'écaillé incrustée d'ivoire et d'argent.
Au brait que fit la porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle et, fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre chèrement son honneur et sa vie.
— Bravissimo! senorila, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette pose martiale, Caramba! elle vous sied à ravir ! mais d'abord permettez à votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité.
Vous conviendrez, seulement que j'ai ponctuellement
tenu parole.
— Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier. . .
— Dites, seigneur capitaine, je vous en supplie, u\r terrompit l'alferez qui avançait toujours; comme je l'avais juré, je siris capitaine-corsaire aujourd'hui jour de Noël.
A ces mots, don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie, un rayon de lumière pénétra dans la cabine.
— Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien ne vous manquera et vous avez tout mon amour par- dessus le marché.
— Silence! méchant pirate, répliqua la tremblante jeune fille ; de ma vie je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.
— Foi de corsaire, vous êtes aussi adorable qu'adorée 1 Votre colère est éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé. Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita ; mais la wavaja au poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant ! Si jamais vous aviez eu quelque rivale dans mon cœur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux er
courroux brûlent d'un feu divia, ils me pepcent de part en part, je vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux cachiHitiîo.
En parlant ainsi, don Gravie! s'était mis & genoux aux pieds de la jeune fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait le gracieux poir gnard, si bien quèdona Juana n'en pouvait Caire usage:* alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour faire des déclarations à la jeune elle :
— Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de sa-' tisfaire un de vos caprices, chère âme, je mVxpose à être pendu ; mais s'il peut vous être agréable de oie couper la gorgé, faites, ne vous gênez pas, il me serait doux de trépasser par les soins de celle...
— Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.
— Doucement, mon ange, continua don Gravie), je tiens d'abord à terminer mon discours, uniquement dans votre intérêt : sachez donc qu'après moi vous ne trouverez plus de protecteurs là-haut. Fernando, mon second, n'est pas du tout galant ; maître Bi imboliie, qui vous gardait dans la yole est un baudi très-bourru; et pourtant c'est là ec qu'il y a de mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en décidez autrement, je vous dé-
' clare que ma responsabilité sera à couvert. Ces g$quins-là d'ailleurs seraient capables de vous en vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma sçu>veraine, encore un petit mot d3 justification. Écoule* bien! ceci est sérieux : Je ne suis pas pipalo, mais
CdKTEê ft'ltt KàRIH. 37
eertafcre, dtèiingwons! je ne ferai la guerre qu'aux Anglais nos ennemis. J'ai délivré la mer à'tm vériaète forban en m 'emparant eu Capricheso qui capturait les Espagnols tout comme les autres, avec l'autorisation taeité de v«stre respectante père».. D'autrte part /je tous aime, je vous ajlore, je veux vous épouser : je B'avafe pas un triste' maravedi de fortune, on m'aurait feaalettseitient chassé de votre présence, si j'avais en le malheur de montrer mes patentions ; vous m'avez inspiré mon projet , je vous ai obéi à point nommé, suis-je donc si coupable?...Dansunmois, mes exploits m'auront rendu riche, renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la grâce qui embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être, tout de suite, la Parque qui en tranchera le fil.
À mesure qu'il parlait, don Grâvicl serrait moins
fort la main de Juanita qui devenait plus attentive ; à
la fin, cette main blanche et potelée reposait raol|e-
•ment dans la sienne; la jeune fille ne la relira pas, le
hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.
Juana s'était assise sur l'ottomane.
— Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous venez de dire est l'exacte vérité?
— Sur mon honneur 1 sur ma foi \ sur mon amour pour vous ! je ne sais par de serment plus fort.
— Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et gakrat homme ?
— Juana, poignardez- moi, maïs ne me faites pas acné.
On frappa à la porte; la jeune fille venait de re-
38 contes d'ux mallx.
mettre la nayajilla dans sagatne; don Graviel était assise côté d'elle.
— Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la chasse et qu'elle nous gagne.
— Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne nous attrape point. Je cherche les Àuglais et non les Espagnols.
Coups di main.
La mer était dure, et plus contraire à la marche du léger brig ^qu*à celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviei ne parut pas inquiet un seul instant. Il changea de route pour se rapprocher des brisauts qui bordent au nord l'île de Cuba entre la Havane et lé cap Sau-Antonio:
Les bas-fonds sur lesquels il naviguait avec une incroyable confiance, lui servaient de rampart contre la frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons pas que le oapitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du gouverneur Tordre de monter à son bord.
Le lendemain, au point du jour, le cap San- Antonio était doublé; la Santa-Fê apparaissait encore à l'horizon, don Graviei essaya de plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage marqué sur sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette
40 COKTES D'UN HAU N.
direction, qui le menait à nie des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant tout à coup.
Les corsaires l'examinaient attentivement.
— Frégate anglaise ! dit en toussant le lieutenant Fernando.
— Que diable, répondit don Gravie!, nous somme» en force.
— En force ? murmura le garde-marine.
— Oui, tu vas voir. Hissez pavillon anglais 1 et gouvernons droit.
Sans dévier de sa roule et seulement en ralentissant sa course, lebrig-goëlette naviguait entre les deux frégates et ménageait son élan de manière à les mettre en vue l'un de l'autre, ce qui ne tarda point.
Les Anglais furent persuadés que le brig chassé par un navire espagnol était un compatriote ; don Graviel compléta cette erreur en virant de bord, comme &'il eût voulu les seconder au feu ; il fit voile aussi ▼ers la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite , mais trop tard; à la hauteur du cap San- Antonio, l'Anglais en* gagea l'action.
Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du capitaine, se tenait à côté de don Graviel.
— Pour l'amour de Dieu ! capitaine, dit maître Brtmbollio en s'avançaut, pourriez-vous m'apprpndre ce que nous fabriquons ici? Laissons-les se hacher à leur aise et gagnons le large.
— Qui t'a demandé ton av4s, maître hâbleur? ré* pondit hèchement Graviel. Tu prophétises de malheur depuis le commencement ; je suis 4 las de tes observa* tRms.
CQBTpft ft*UN HÀMH. Il
Prenant alors sa voix de commandant.
— Branlebas général de combat I ajoui**t*il.
Fernando, sans demander d'explications, se rendit
à la pièce' à pivot; force fut an oontre-maUre de drétri» buer des armes et de la poudre à tous les corsaires*
— Vous voyez, tendre idole de mon cœur, que je n'hésite point, dit alors don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacbtàritannuiua et arborer la noble bannière de Castille» Aussitôt tyfîèft* vous descendrez, je vous prie*
-»• Oh? non, répliqua la jeune fille d'une voiiémuCt permettez moi de rester auprès de vous.
Après un moment de réflexion, don Graviel y consentit d'un signe de tête.
* — Eh bien I mon ange, pardennea-vous enfin au pauvre alferez de vous avoir enlevée & l'abordage? ou bien auriez-voife oublié ce peut-être du bal î
Dona Juana, devenue écarlate, ne put s'empôcber de sourire.
Les deux frégates étaient maintenant bord à bord* et le brig-goëlette derrière elles , k petite portée dt fusil.
— Canonniers, commanda le capitaine, ne noua trompons pas, c'est sur l'anglais qu'il faut pointer ! Fernando,, je te recommande son gouvernail, Viv* l'Espagne I Amenez le pavilkm anglais] hisaea uos couleurs I Feu l
La bordée à boulets et à mitraille du Caprichês* balaya de long en long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le gouvernail volait oa&lals par l'effet de la pièce à pivot.
Quand la fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé lui faire de la main an geste de remercîment; mais à côlé du vieil officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son cher brig sans pouvoir s en emparer.
Le forban grinçait des dents, il était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre davantage, ilmit don Graviel en joue avec uu monstrueux tromblon mauresque.
Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et . s'évanouit.
Que Zampa le pirate a bien raison de chanter :
N Son cœur est sourd
Le premier jour; Mais dès le second la pauvrette Ne pleure plus autant, etc..
Une digression serait intolérable dans une situation si tragique.
Le jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bten-aimée Juanila; ce mouvement Ta sauvé, ~ car, an même instant, la charge entière du tromblon se plante dans Iq muraille du brig, à la place qu'il vient quitter.
La jeune fille est tranportée dans la cabine. Alors, pour éviter un nouveau salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en continuant - un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la frégate espagnole, et canonne si bien, que les ennemis exaspérés braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces. •
Le Caprichoto était trop faible d'échantillon pour
supporter la riposte ; il se fait un abri de la Santa-Fé; mats, auparavant/ la pièce à pivot accomplit un dernier exploit; elle achève de Couper le beaupré ùèjfa mutilé de l'ennemi.
La chute de cette clef de la mâture entraîna celle
des autres mais ; l'incendie se déclara presque aussitôt dans les voiles déchirées.
La Santa-Fé poussa au large ; le brig-goëtette prit chasse devant elle.
— Eh bien I demanda Fernando, à quoi servent? s'il te plaît, tous ces beaux faits d'armes, que je donnerais volontiers pour un goujon ? Selon moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands.
— Comment ! s'écria Graviel enthousiasmé, regarde donc cette frégate embrasée ! Sans nous peutrêtre la Santa-Fé succombait I
— Possible ! mais elle ne nous chasserait plus, murmura le garde-marine.
Don*Graviel haussa les épaules et Se contenta de dire/
— Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre. En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa
mâture ; bientôt elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à l'incendie.
Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso voguait sans crainte dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île des Pins.
Mailre Brimbotlio était de quart ; Fernando fumait un cigare en péchant à la ligne ; don Graviel, assis à
44 C0NTIS &'lï!l MARIN.
côté de Juana sur la riche ottomane* hù fartait **«e feu» non plus 4e ce ton moqueur que Ton connaît, mai? d'un Ri y le plus discret et plus relevé.
Depuis l'évanouissement de la jeune fille, il n'affeotait plus des airs de cap tan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux ; & d'autres d'expliquer ce phénomène.
— Juattita, de grâce, disait-il, avoue* que ce n'était pas seulement un vulgaire mou veinent de crainte. Voua n'étiez pas effrayée par le tombât, vous étie£ calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des trots navires» vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dues que vous ave* tremblé pour les jours de celui qui n'implore de vous qu'un met d'espoir* un seul, ô mon ange aux loties cheveux noirs
Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se défendit a /ce fermeté ; puis elle fut luoifts sévère, puis elle ne répliqua que d'un ion timide; enfiu elle consentit au plus doux des aveux.
— tu m'aimes^ s'écria don Gravie! triomphant. Ta m'aimes, fleur de mou âme, je l'ai donc obtenue cette parole qui fera le bonheur de ma vie.
L'altérez avait pris avec transport la main de la jeune fille,; attiré par un charme iu vin cible, il tenta de lui do.mer un premier baiser d'amour
— Non 1 non! reprit vivement 4mm Juana en \& repoussant; vous manquez à votre promesse l'Awêtea i % j'ai permis à mm trop hardi protecteur de prendre cette main que je lui retire; c'en était trop pout-êlre !
— Grâce, senorka, dit Gravie! conCas et tremblant à
contis d'un marin. 45
son tour, j'ai péché contre vous, mais pardonnez à mon humble repentir; la clémence sied bien aux âmes eandides. Ne me bannissez pas de voire présence, soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.
Juana garda le silence, son coeur bondissait, son extrême émotion se trahissait par tous ses mouvements.
Elle s'était réfugiée auprès de la barre du gouvernail à l'arrière de la chambre, et là, p/tte, défaite, doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les cheveux épars, Tes mains croisées sur sa poitrine.
itraviel n'osait plus dire une parole ; sa vie semblait suspendue aux lèvres de dona Juana qui, la première, reprit ses sens et sa dignité, loi lendit la main et dit soK*n«etteme«t :
rr- Eli bien î oui ! j'y consens I je serai votre fiancée., votre fiancée, entend* z-vons?
Don Gravie», incliné devant la jeune fille, fondit en larmes, elle les essuyait avec délices, confiante désormais et tranquitie sur le sort mû lui* était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de t'al&rez avaient Hait place à une impatience croissante.
— Sur mon âme, Juanita, dit-il, je hâterai cet4e , union qui seule est l'objet de tous me» vœux.
Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son fiancé.
Don Graviel se précipita sur le pont.
— Droite terre! Brimhollio.* Gouvernez sur la première crique habitée de l'ile des Pins.
Cet ordre fut exécuté.
Avant le jour, le Caprichoso était à l'ancre, devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays. Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord/ .si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras.
Un révérend père franciscain, encore tout effrayé d'avoir élé emporté de vive force à bord du Caprichoso, leur donna la bénédiction nuptiale sans pensera faire la moindre difficulté.
Le coffre-fort du capitaine Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à monter la garJe-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de campagne.
Vers midi, le brig goélette appareilla.
— Ju§qu à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait eu jurant maître Brimbollio ; l'équipage commence à murmurer. Il est temps, voyezvous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi Voilà !
— Vous en aurez ! répondit don Graviel trop heureux pour rappeler à l'ordre le farouche contre-maître. Fernando s'accoutumait à la présence de doua Juana ; il avait des cigares à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine et commençait à croire que tout irait bien.
L'ultimatum.
Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses grandeurs, sous l'escorte d*un brig-goëlette, fut signalé dans les passes de la Havane.
Bientôt on reconnut le Caprichoso ; la nouvelle eu fut portée au gouverneur général qui bondit dans son hamac et revêtit son grand uniforme.
Le convoi restait sagement hors de portée de canon. Le brig faisait le signal qui appelle .un canot à bord.
— Par la potence que je te destine 1 maître bandit, s'écria don Antonio Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me braver jusqu'ici!..
, II est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Cflprichoso dans toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais que, tantôt par une ruse tantôt par une autre, il avait toujours mis les chasseurs
en défaut. — Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un accès de rage aiguë.
Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don Antonio de Barzon dut se résigner à expédier à bord du brig-goëlette un canot qui rapporta la lettre suivante :
« Illustrissime Seigneur, don Antonio de Barzon, » marquis de las Ermaduras y Famarotes, grand d'Es- » pagne, brigadier des armées de Sa Majesté , com- » mandeur de ses ordres, gouverneur général de l'île
* de Cuba et dépendances, etc., etc.
* Le très-humble serviteur de Votre Excellence, don
* Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, enseigne de fré- •> gâte, commandant le Caprichoso, a l'insigne hon-
* neur de la prévenir quMl n'attend que son bon plaisir
* pour entrer dans le port de la Havane avec douze « prises faites sur les ennemis de Sa Majesté Catho- » lique. »
-r-~ Mon bon plaisir 1 le maraud ! interrompit le gouremeur.
« Ces douze prises valent ensemble trois millions
* do piastres, sur lesquels, en sa qualité de gouver- ** neur, Votre Grandessc aura droit à un quart, et, en
* sa qualité d'armateur, à un autre quart, ce qui fait
* juste Ifr moitié. •
— Poste! murmura don Antonio Barzon.
« Votre Excellence sera prévenue, du reste, que,
* trois jours après la sainte fête de Noël, son très-
* ftiiftatbfto serviieur a légitimement é])ousé, en rade de
* Fîk «les Pins, sa fille bren-airaée dona Juana de tes >ft«*ûduraa, laquego joint? avec empressement et
CÔSTLS l/lIN MARlif. 49
i soumission ses prières aux miennes pour rentrer en » grâce auprès de Votre Grandesse. »
On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe ; mais à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent entre ses dents»
« Toutefois, si Votre Excellence ne voulait pas accorder à tout l'équipage du Caprichoso, la vie sauve, les parts de prise et les positions dégrades suivants, savoir : 4° à don Graviel Badajoz, etc., le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant de frégate), et le commandement du Caprichoso, que la couronne achèterait avec son droit sur la vente des prises ; — 2° à don Fernando, le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) , et l'embarquement comme second sur ledit brig-goëlette; — 3° à maître Brimbollio, le grade effectif de matire d'équipage ;
» En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de profiter du vent de travers qui souffle bon frais et d'aller chercher ailleurs ce qu'il réclame de la munificence de Votre Grandesse. » À bord du Caprichoso, ce l #r mars l"l.
» P. S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'in- » former Votre Excellence des principaux faits et gestes » du Caprichoso durant sa dernière croisière. Indé- » pendamment des douze marchands qu'il ramène, il » a coulé ou brûlé trois brigs de guerre anglais , et • causé la perte totale d'une frégate qui le chassait le
90 fOKTSS d'un marin.
» long de ta Mona; i) a coopéré antérieurement à Ja » victoire de la Santa-Fé; il à pénétré dans la iwue » de Kingston (Jamaïque) ef mis le feu à bord de tous » ies bâtiments qui s*y trouvaient, ensuite de quoi H a » relâché à San Juan de Porto-Rico, dont le gouverneur » fa fort bien accueilli, et a don r ré h connaître les ré- » aultats de Sa cantpagae à&. M. €atbeliq*e Jereiée » lotîtes les Espagties. »
— Que le Vornito-Ntqve élaufiè won éiaUe ê& gendre ! s'écria ei.fi» don Alitante Banco, marfoisde las Emiaduras y Famanafces, mais tJ tant pariées Juan que j'encoflre mon .attUtoa et demi de piastres et que je lut laisse ma fti le 1
Or, attendu que personne ae lut peadu et çae la présence *le doua Juana sur le brtg avait singulièremeut contribué d'abord à eu re»dre te s^gour agréable, et puis à fai-ilttc? la rentrée eu grâce d/>. chacun auprès de Sun Exceikiwe le gouverneur, il s'ensuivit que maître biimboUie fit une exception eu faveur de la femme de auu capitaine, et dit -qu'enire toutes ies créatures de sou sexe, eelie-là était bonue^à quelque
tbOKC.
Quant à Fernando, louché «la .bonheur de sua ami, il en viui une lois jusqu'à songer à se marier, £ro§*t qu'il ne réaUsa jamais, cunsidéraut que les -émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligue, £i vu que nul ne peut servir deux maîtres*
J1N M DON GftAVlBL l'aLVSM&Z.
NICOLAS COMPIAN
NICOLAS COMPIAN,