‹ Contes d'un marinChapitre 3 sur 5 · NOUVELLE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE HISTORIQUE

La Sainte- Rosalie.

, Déjà le galoubet et le tambourin retentissaient joyeusement dans la plaine; les travaux des champs avaient pris fin ; des files de paysans et de paysannes revenaient par tous les sentiers avec de vastes corbeilles sur la tête, des fleurs à la main, des outils sur l'épaule ; les troupeaux rentraient en bêlant dans les • bergeries ; une douce brise ' succédait aux ardeurs d'une chaude journée d'automne. De quelque côté qu'on tournât les yeux, ce n'étaient que tableaux animés et riants. Les danses, les jeux, les gais refrains de Provence, reposaient les vendangeurs de leurs fatigues.

64 C05TE5 d'un mahin.

A l'ombre d'une treille ehargée de grappes empourprées, devant une jolie bastide des environs de Marseille, un joyeux garçon, debont au milieu d'un groupe de familier chantait en tfaeco»*p«g**mi dur la mandoline, comme un troubadour du roi René.

Une jeune fille, simplement coiffée d'un chapeau de paille couronné de bluets, semblait rêver en l'écoutant; mais aussi c'est vers elle que se tournaient sans cesse les regards du galant chanteur, c'est à elle que s'adressaient ces vers gracieux :

Poulido pastoud'élo, -

Perléto das amous, Dé la roso noubélo Esfaças las coulous. (1)

Rien de plus vrai (pela comparaison de la romance ; lors même qu'Anuette n'eût pas rougi, l'incarnat de ses joues veloutées Veut emporté sur l'éclat des roses printanières. Sa mère la regardait complaisamment en caressant le» blond» cheveux de ses jeunes saurai La vieille aïeule qui filait boebafc la tête ea* eadeAce» Beux. petite garçons penchés sur le rausieiea, examwattui d'un œR curieux le mouvement de se» doigta*

Qwèqpe l'heure 4a sœper eât êfyk sonné* ebanseas et causeries eontmuaka* sons le beta*a« 4a vevéure; oa attendait le retoar eu malt«e de la maison. Nicolas Qmçfam reteou à la vite un peu ptss ta*& que 4*

(t) Joli* pattwttfcUe*

Perle&te des amotire, De la rose nouvelle Tu effaces les couleurs.

coutume, car ce jour- là même il avait di expédier à Alexandrie <fî%ypfe son beau navire la Saime-Romlk. Suffi», ir parut au bout du sentier, [es enfants «émurent à sa rencontre ; Ànnette et son fiancé s'avancèrent ensuite d'un pas plus lent; ta mère de fefflftte, en bonne ménagère, rentra dans la bastide pour feire Servir le repas du soir..

— Tout va-f-iî selon tes désirs, mon fils ? demanda te vieille fffeuse h Compiarr.

— Parfaitement, ma mère. Notre cargaison est * ftord, les expéditions sont en règle, une petite brise dé tore s r est levée & point ; la Sainte-Rosalie a sans doute dépassé l'île Samte-fl&rguerite.

— Dieu soft louer Tu dois èlre bien fatigué, mon enfentî La cbaîeura été accablante aujourd'hui. Allons viens te délasser â table.

ta bonne aïeule s'appuya sur sou fils ; entourée dfe ses petits eiifimts, elîe entra dans la satle â manger. Suivant nn usage pieusement conservé dans la famille, ce Rit elfe qui récita le Benedicite de sa vo x cassée ; puis On s'assit. Compran reprit aussitôt la parole :

— Les affaires de la ville vont bien ; et ici que se pœsse-t-iï? Aurons-nous les vendangeurs de nain ?

— Oui, M. Compian ; mais non sans peine, répondit fe fiancé, on s'arrache les vendangeurs, f ai tremblé de voir encore un nouveau retard. . .

— Sois moins impatient, Louis, interrompit le père <fe famille ; que dirais-tu donc sf j'avais mis quelque obstacle i fes vœux, si j'avais seulement répondu oXAnnette est trop jeune f il y s proi de parents qui consentent à marier leur fille à seize ans et demi

mats je l'estime assez pour penser différemment La nécessité d'expédier la Sainte-Rosalie et d'achever la récolte, nous a forcés d'ajourner votre union; encore une semaine, et une dernière fête mettra le comble à votre bonheur et au nôtre.

Annelte serra silencieucement la main de son père, L'entretien roula sur les travaux des champs, sur la vendange, sur les plaisirs qui raccompagnent; les voix enfantines des petits garçons] et des petites filles gazouillèrent ces mille riens naïfs'qui/sont goûtés dans les familles simples et heureuses. Le père bénit le ciel d'avoir enfin accordé la paix à la France, il fit des vœux pour le roi Louis XIV, dont la santé devenait disait-on, plus chancelante de jour en jour.

On était alors à la fin de 1714 ; le traité d'Utrecht avait rendu la tranquillité à l'Europe. L'empereur ayant adhéré le dernier aux conventions signées depuis l'année précédenU^par les autres puissances, Nicolas Compian, qui avait longtemps gémi sbr les mal* heurs du royaume, commeaça de [former des espérances pour l'avenir. Il iut des premiers à construire un bâtiment de charge destiné au commerce du Levant, et lui donna le nom de saiute Rosalie, patronne de sa femme.

Le trois-mât > avait déjà parcouru avec succès les échelles du Levant; tout portait à croire que son second voyage ne serait pas moins heureux que le premier, car le capitaine, ami intime de Compian, passait pour très-capable. Entre ses mains habiles, l'opération ne pouvait que prospérer. Nul n'était plus renommé sur la place de Marseille que le pilole-hau-

turier Martin, si ce n'est le capitaine Nicolas Comptas lui-même. En effet, il est temps de le dire, rbonnète père de famille o'était antre qu'an de ces négociants armateurs et marins qui avaient été d'un si grand secours, durant la dernière guerre, et dont les vaillants corsaires protégèrent avec tant de succès notre littoral de la Méditerranée.

La jeunesse de Nicolas Compian s'était partagée entre des expéditions belliqueuses, qui ne furent point sans éclat, et des affaires commerciales toujours sage* ment conduites, mais qui n'eurent point de résultats très-brillants, — ce qu'on doit prendre pour un éloge. Une modeste aisance et l'estime générale de ces concitoyens furent le prix de sa scrupuleuse probité ; on l'avait élu à plusieurs fonctions municipales qu'il remplissait avec autant de zèle que d'intelligence.

A l'époque où commence cette histoire, il était dans toute la force de l'âge ; pour sa part, il avait renoncé à la navigation, et ses intérêts d'outre-mer étaient confiés au bravé capitaine Martin, son fidèle compagnon d'aventures.

Après le souper, la conversation tantôt sérieuse, tantôt enjouée, continua autour de la table, jusqu'au moment où l'horloge de la paroisse annonça neuf heures du soir ; tous les convives se levèrent ; les serviteurs entrèrent dans te salle : la prière fut récitée par Annette qui n'oublia point l'oraison des voyageurs et des marins. Les assistants répondaient à demi-voix. Le cantique de Notre-Dame de la Garde fut chanté en choeur.

On se donnait le bonsoir, on allait se séparer, quand

58 coirres d un trARW.

deux etmp* fortement frappés S la porte extérieure ébnmfcrent fa bastide.

— Qui est là? demanda Nicolas Cbmpian.

' — Me», Jean Patrou, votre ancien mousse ; il y a es nouveau à bord.

— QtK», la Sainte- Bosalie n'est pas encore partie?

— Partfe ef revenue, dit le matelot d'une voix fiafetarrte; far rudement couru, allez f. . Pauvre capitaine Marti» î.. une poulie, quoi! attendez, je vas vous dire.

— Dieu f blessé f mort peut-être I s'écrièrent pût» «tours voix.

— Ntm F pas mort? mais iî n'en vaut guère mieux. I*# poulie (HtfagHe du perroquet dfe fouque s r est cassée... Elfe n'était pas bonne, if paraît? . Les morceaux fort sont tombés sur ta tête, rafdes comme barre* et M aussi est tombé raide ! Pauvre cher homme t.* <fest encore heureux que ça soit arrivé en» rade... te coup abonné pire qu'une grosse caisse. Enfin, il a la tête ouverte, et je viens vous quérir de sa part.

— Âmsî, le navire est à Tancre?

— Kl petite rade, monsieur Cbmpian, tout proche <feïa tour Samt-Jeau, ofr le second nous a ramenés Sitôt après fe malheur; mars le capitaine Martin est dtez lui où nous Ty avons porté en débarquant ; c r est ft quM voudrait vou3 parler. Après ça, iî y a aussi le second qui attend vos ordres.

Compta» garde le silence pendant quelques secondes ; sa femme, ses enfants, ses domestiques, attendaient sa réponse avee anxiété.

— Reste hh nwn g*rç«ty #ft-Jf en atefressant au matelot; tu aideras à porter & feerrf me* elfcf* <ftf*di» ▼r rassembler, et tu dtat*, «y arrfc&ftf > tfeiwoyer un canot m'âttendrc an quai.

— Ah l mon Bïetr F ttr pars* tu vem partirt s'écria ÉRKftme Compfari «ret? <fôatetrr Non. je t'en supptie ; f« en de mauvais rêve» fa mrir dermèrc .. Non, nort, tt pars pas î Prends on autre capitaine S fout* prix ; reste ici pour le mariage de notre fffle, pour protéger bws enfants...

ta pauvre femme attirait autour d'elle toute sa jeune famille. Mais le capitaine Gompiao ne se laissa pomt ébranler.

— Le temps presse, Rosalie, dit -il* mon brave larlin se meurt Ne me retiens pas ; nous connaissonsseuls l'armement; nos r dations avec l'Egypte sont à peine établies; aucun autre que Martin ne convient,, k moins que je ne le remplace. Mon départ est indispensable.

— mon Dieu ! prenez pitié de uoas, décria aan~ dane Coropian.

— Pbm* <*e erawtfe* puériles, je t'er» conjure, reprit 1* capitaine. Bteft éc* fbt» tu m ? » vu T sem» faiMo w e , ip p oiii iter pour ée* eajffifMgnes vraiment périitame; edfo-ei n'est fa'im simple voya g e de trot» oa quatre nw»a« pk»w

— Tuas raison; maisafors j'éftfcprtfjpafflée k teef, j'avais eu le temps de me ré^ifwei» e» ateret. fi* meàttflfcattttpaes fcfiiBpiwfStet ap*è*av**r formrHcm e n t nmmi fete «er... lu m» fravi» proni* 4*flmto9.

60 contes d'un makin.

— Ta vois bien qu'une circonstance impérieuse m'entraîne malgré moi.

— Elle t'entraîne à ta perte, s'écria la malheureuse femme.

— S'il ne s'agissait que de mes propres iutéréls, dit Compian avec douceur, je pourrais hésiter; mais plusieurs négociants de Marseille ont risqué une partie de leur fortune dans cette entreprise ; le devoir m'ordonne de ne plus perdre un instant.

Madame Compian ne répondit que par des sanglots. Le capitaine, se tournant alors vers sa mère, dit d'une voix émue :

— Bénissez-moi, maintenant, je vous prie,, et que la volonté de .Dieu soit faite !..

La vénérable aïeule lui donna le baiser d'adieu et leva les yeux au ciel en priant pour lui. Puis il embrassa tendrement sa femme et ses enfants, qui pleuraient. Les domestiques, aidés par Jean Patron, le matelot, faisaient à la hâte des paquets de tous, les objets nécessaires pour le voyage. Compian prit les mains d'Annette et de Louis, et les mettant l'une dans l'autre :

— Pauvres enfants, dit-il, votre union est encore retardée. Ne murmurez pas; votre amour doit être affermi par cette épreuve, qu'il faut supporter chrétiennement. À mon retour, la bénédiction du ciel sanctifiera votre mariage, auquel je donne, dès à présent, > ma bénédiction paternelle. — Adieu I adieu ! poursuivit le capitaine après un court silence, adieu ! Mes plus chères pensées restent au milieu de vous.

Une demi-heure après, il se présentait chez son infortuné camarade Martin, qu'un prêtre venait d'assis-

CONTfS D'UN MAKHI CI

1er, et dont un chirurgien achevait de panser la dangereuse fracture. Lorsqu'il entra, un sourire effleura les lèvres tremblantes du blessé, qui dit péniblement :

— Les papiers sont tous en règle dans l'armoire de tribord. Tu y trouveras quetques notes pour toi... lis- * les. Il s'agit de mon pauvre petit bonhomme...

Sois tranquille, Martin, il sera mon fils.

Les deux marins se pressèrent la main en hommes que la mort ne saurait effrayer, sous quelque forme qu'elle se présente. Compian, le sœur navré, se rendit à l'embarcation ; il y trouva ses domestiques qui l'attendaient après avoir porté ses effets à bord ; Louis était avec eux.

— Je suis bien aise de te rencontrer ici, dit le capitaine, je viens de laisser Martin mourant ; il m'a recommandé son fils ; tu diras à la maison qu'on aille le chercher aussitôt après la mort de son père et qu'on le traite comme un de mes propres enfants.

— Vos volontés seront fidèlement remplies, dit le jeune homme en prenant pour la dernière fois congé de l'armateur.

— Bon voyage et prompt retour ! s'écrièrent d'une commune voix tous les gens de la bastide.

— Adieu ! répondit le capitaine.

Le canot déborda. Onze heures du soir sonnèrent successivement à toutes les paroisses de la ville.

Lorsque les campagnards rentrèrent dans la petite maison de Nicolas Compian, la Sainte-Rosalie était sous voiles. Poussée par une belle brise du nord, elle franchissait pour la seconde fois les passes de Marseille.

62 conw **u* UA*m.

Jamais apperetHage ne fat pm* tmU».

L*e eapU&iae Martin 4taH «oeèremetrt mmê à «an bore ; 4c* leatetots «e pâmaient v«tr «p'ttn Ameste pré*a#e-d*n£ i'i*oei«te»l don! ià •vm&t&èire v&iime.

Cependant, le lewp* «était feeaa* 4» «er sereiae, ie vent favorable; Je nav«« iilatt rapidement en bonae route; les dottJeuneuaes impressions ^ui avaient si pén&^mejfit affecté rééquipasse «Vflacèteftt peu à pm.

\jà capitai*** £ômp*an «e matKfùa pas ëe prend» eoiMBaissanee 4es papiers de San ami Martin. Parmi les pièces relatives aux opérât*»»» eonjraereiUes, il trouva le pli qui Lui é£aU «dressé croie de testament daié de plusieurs années et conçu en ces termes :

— a Ami Cojnpiau, je t'éei»mavecji'ituage ëe la »ort sous les yen* ; il me semble q«e je mourrai phi* iranquUk» en sachant que tu me liras. Depuis que j'ai eo le malheur île perdre ma femme* de sombres pensée» m'agitent chaque fois que je prends la mer ; j* laisse à terre un fils encore incapable de se conduire, sans pa-< rents, sans protecteurs, ie veux te rappeler «être mutuelle aff ction afin que tu reportes sur lui l'amitié que tu m'as vouée La navigation ne m'a pas enrichi, les désastres de la guerre m'ont enlevé le peu 4eineu qui provenait de mon mariage. Je le lègue mon jeune Georges, orphelin et pauvre ; sois son défenseur et son soutien.

» Je connais ton^oœur, j'en ai déjà trop dit, mes recommandations sont inutiles, mais du a&oias^ilea ser- ' virant à te prouver qœ jusqu'au dernier soupir c'<est en toi que j'ai .placé malsonhance. Adieu. »

Compian relut plusieurs fois cette lettre en se

présentant le douloureux tableau qui l'avait frappé au moment de son départ; il se rappelait cûœaaeul il avait serré la maki déjà glacée de sud vieil ami. Par uud transition trqp naturelle, il fie voyait ensuite dans soo intérieur : sa femme éplorée, sa vieille mère mquiète, ses enfants attristés, s'offraient tour à tour à son souvenir. Tandis que la mer hmissait aux flancs du navire, il restait plongé dans une mélancolie profonde.

Un mois s'écoula. Les côtes rases d'Alexandrie «c dessiuèrent enfin à fleur d'eau; la Sainte-Rosalie, doubla sans difûcuité les dangereux lianes du Nil, ai prit heureusement le mouillage.

Les correspondants accoururent aussitôt à bord; la cargaison fut bien. vendue.

Une occasion se présenta pour la France ; pendant qu'on rechargeait le trois-mâts de grains et de riches objets d'échange, Compian écrivit à sa famille. Quelque temps après il remit lui-même sous voiles ; les relations étaient désormais parfaitement établies avec le comptoir égyptien ; la Sainte-Rosalie fit échelle dans deux ou trois autres ports avec les mêmes avantages.

Le succès avait ranimé le courage et l'espérance de l'armateur; il osait penser quelquefois que Mai-tin aurait survécu à sa terrible blessure ; mais dans le cas contraire, il était bien déterminé à confier ses intérêts pour l'avenir à quelque autre capitaine.

Il se voyait entouré de nouveau par cette famille chérie où son retour ferait naître le bonheur. L'aisance plus grande qui devait être le résultat de ses récentes opérations, lui faciliterait les moyens d'assurer un avenir au fils de son ami.

64 CONTES DIN HAItlN.

De si douces pensées atténuaient ses regrets; il voguait sans crainte, les vents le secondaient ; l'équipage avait oublié tous les sombres pronostics du départ et partageait maintenant la sérénité de son capitaine.

Tout à coup, — on était alors dans le sud de la Sicile, — la vigie signale une voile : c'était une longue tartane sans pavillon, marchant avec la rapidité de la foudre.

Nicolas Compian fit charger le bâtiment de toile, et courut droit à terre, avec l'espoir de prouver un asile dans quelque crique contre le pirate qui le chassait.

La car»?»»*.

Les fidèles croyants|sortaient des mosquées, le mezzin venait de baisser le pavillon de la prière, et le mouvement se rétablissait dans les rues étroites de Tripoli de Barbarie, lorsque le sid Abdallah-Beni-Mezab monta sur son coursier au erin noir. Une longue carabine damassée pendait à sa selle enrichie de pierreries, un cimeterre étincelait à sa ceinture.

Une troupe nombreuse de serviteurs à cheval, et armés jusqu'aux denl£, attendait qu'il donnât le signal du départ. Six chameaux chargés de ballots et de tentes pliées portaient les enfants et les femmes; les esclaves blancs et noirs, les uns enchaînés, les autres libres de leurs mouvements, étaient gardés par quelques Arabes familiers du riche Maure, qui se rendait dans ses terres de Gherseu.

La petite caravane ne tarda point à s'ébranler ; elle se dirigea lentement vers le sud à travers des sentiers

hérissés de cactus et d'aloès. Bientôt les blanches murailles de la ville disparurent, une plaine immense où se dressaient, à rares intervalles, des agaves et des palmiers desséchés, s'étendait à perte de vue autour des voyageurs ; la lune se leva dans un ciel d'airain coloré par les derniers reflets d'un ciel rougeâtre.

— Capitaine, murmura un esclave en s'adressant à son compagnon de captivité, voici que nous nous éloignons encore du bord de la mer.

— Qu'importe ! mon pauvre garçon, répondit l'autre en soupirant, n'étions-noos pas esclaves à la ville tout comme aux lieux où nous allons?

— Oui, reprit Jean Patrou ; mais tant que nous sommes restés à Tripoli, j'avais chaque jour quelque espoir nouveau. Celait «ne galère de Malte qui passait an large, et je songeais à me jeter dans quelque canot pour la rejoindre ; ou bien je m'imaginais rencontrer tm de vos trafieants d'Alexandrie qui nous auraient rachetés et renvoyés au pays; d'autres fois, je pensais qu'un ▼aisseau du roi viendrait nous rédamer à coups 4e canon... Par malheur, nous ne sommes plus au bon temps de MM. Dnquesne et Tourvilte, qui apprenaient i vivre à tous ces brigands de fUrbaresqnes!

Nicolas Compian ne répondît pas aux observation de son ancien mousse et hocha kt tête avec tristesse.

— Ensuite, capitaine, poursuivît le matelot, qvaad Je regardais la mer dans le nord-ouest, je me disais : Voilà donc le chemin du pays, ces eaux-là v ienn e n t peut-être de la rade de Marseille; cinq ou six jours de bon vent à bord du moindre caboteur, je suis rendu chez nous... Ah! coquins de pirates I nous avoir pris

la Samte-Roêalie sans rémission ! Si j'étais roi de France, 'je la leur ferais payer cher !..

— * Nous pourrions être plus maltraités que nous sommes, dit Compian.

— Àh I par exemple !

— Notre maître est homme de bien.

— Quand je vous entends parler de même, capitaine, ^a nie damne. Gomment pensez-vous qu'un mécréant de renégat qui adore Mahomet, ou comme qui «lirait le diable, puisse être un honnête homme.

— Tn as tort, mon ami, répliqua Compian, Sid Abdallah n'est pas un renégat, puisqu'il est né mahométan et qu'il n'a jamais rien renié; il croit en Dieu et pratique fidèlement sa religion, qui n'est pas du tout celle du diable. Il est charitable, il est juste ; je ne l'ai jamais vu pnnir aucun de ses esclaves, mais )'ai vu distribuer aux pauvres d'abondantes aumônes en son nom.

— Ne dirait-on pas, à vous entendre, que nous devrions faimer comme un chrétien ?

— Pourquoi pas? Nous devons au moins le servir avec fidélité.

Jean Patrou eût ét{ prêt à se faire hacher en pièces pour son capitaine, mais il ne pouvait supporter l'idée 4e rendre hommage aux vertus d'un scélérat de Turc, comme il appelait Sid Abdallah.

— Eh bien I moi, je vous df&qu'afin d'être libre, je couperais le cou à cet honnête homme ni plus ni moins Çtt'à un pigeon, et je ne me crois pas plus méchant qu'un autre. Sans receleurs, pas de voleurs, n'est-il P*s vrai? S'il n'y avait pas d'acheteurs, il n'y aurait

68 contls d'un karw.

pas de vendeurs non pins; voilà ce que je prétends; qu'avez-vous à répondre à ça?

— Que les chrétiens font comme les musulmans, puisqu'ils mettent aux galères les esclaves barbaresques.

— Allons, vous verrez peut-être que ces forbans de malheur nous prendront, qu'ils nous jetteront aux fers, qu'ils nous forceront à bêcher, à labourer, à travailler avec les nègres, et qu'on ne leur rendra pas la pareille... Si le bon Dieu vous chargeait du jugement dernier, tout le monde entrerait droit au paradis I

Quoique Nicolas Compian restât souvent sans répondre, la discussion mêlée de regrets du pays durait encore, quand on arriva sur une petite hauteur située à quatre lieues environ de la ville. Les cavaliers et les chameaux firent halte. Les captifs reçurent ordre de dresser les tentes ; Compian et Jean Patrou unirent leurs efforts à ceux de leurs compagnons. Puis, les maîtres se retirèrent à l'abri. Quelques cavaliers restèrent en vedette autour du petit camp ; les 'esclaves s'étendirent à la belle étoile sur le sable, et l'on n'entendit plus que le chant guttural des sentinelles qui se remplaçaient d'heure en heure.

Compian ne pouvait dormir; une secrète inquiétude le tenait éveillé, son oreille était appliquée sur le sol, qu'il crut entendre frémir, comme si une troupe de chevaux venait au galop vers la colline; il redoubla d'attention ; les pas des coursiers devinrent plus distincts; le bruit sembla s'éloigner : il était évident qu'une horde errante se trouvait dans les environs. Compian devina qu'aux approches du camp les Bé-

doutas avaient dû ralentir leur marche, et, en effet, quelques secondes après, un ébranlement sourd et mesuré ne laissa plus aucun doute ; il se leva en sursaut.

— Alerte! dit-il à demi- voix, de manière à n'être entendu que des vedettes, il y a là des cavaliers dans la plaine.

— Veux-tu te taire, cbien maudit ? cria un des gardiens d'esclaves ; ne trouble pas le repos de sid Abdallab-Beni-Mezab.

— Voyez ! voyez 1 derrière les halliers, des burnous blancs que la lune éclaire.

En effet, la troupe des rôdeurs de nuit apparaissait à peu de distance derrière d'épaisses broussailles.

— Alerte ! s'écria l'Arabe effrayé.

Uu tumulte épouvantable suivit ce cri d'alarme ; les Bédouins, se voyant découverts, ne donnent pas aux voyageurs le temps de se mettre sur la défensive, et franchissent au grand galop le court espace qui les sépare du camp. La fusillade commence. Les femmes et les enfants poussaient des cris lamentables. Les ç$claves ne bougeaient pas.

— Gomment ! dit Gompian avec indignation, vous n'essaierez pas de défendre votre maître?

— A quoi bon ? murmurèrent les nègres.

— Le parti le plus sage est de se mettre à l'abri des coups, répondirent quelques Italiens.

— Ahçal capitaine, dit Jean Patrou, est-ce que vous rêvez ? Profitons de la bagarre pour nous sauver du côté de la mer.

— Non ! non 1 viens avec moi, s'écria Compian.

10 CONTES D'UN MARUI.

— Gomme il vous plaira ; voua n'avez qu'à commander, répondit le matelot, faisant bon marché de son opinion personnelle.

Sid Abdallah, le cimeterre au poing, défendait vaillamment l'abord des tentes ; mais les Bédouins avaient le dessus ; déjà plusieurs des gens d'escorte avaient mordu la poussière, d'autres prenaient la fuite.

— Armons-nous et marchons à leur secours, dit Gompian.

Jean Patrou n'obéit pas sans répugnance; il fait pourtant comme son capitane, s'empare du sabre d'un des morts et s'élance dans la mêlée. Quelques autres chrétiens les imitent.

Sid Abdallah était entouré par trois Arabes do désert; il allait périr, lorsque Compian se jeta entre lui et le chef des enuemis, qu'il tua.

Les Bédouins en fureur fondirent aussitôt sur l'audacieux captif.

— Ah 1 ah 1 s'écria Jean Patrou, je sais pour qui je me bats à cette heure, attendez-moi !

Tout en parlant ainsi, le brave matelot frappait d'estoc et de taille. Sid Abdallah fut délivré comme par miracle. Les Bédouins, épouvantés de voir surgir de nouveaux combattants au moment où ils croyaient n'avoir plus qu'à piller, ramassèrent leurs morts, chassèrent devant eux les chameaux enlevés et se retirèrent.

Peu d'instants après, la tranquillité régnait dans la plaine.

La plupart des esclaves s'étant dispersés à la faveur du tumulte, Sid Abdallah ne trouva plus autour de lui

qu'un petit nombre de serviteurs blessés. Ses regards s'arrêtèrent ensuite sur Compiaa et l'intrépide Patron.

— Chrétiens, leur dit-il en langue franque, je suis oostent de votre zèle, je saurai vous en récompenser.

Mais les femmes poussaient encore des cris lamentables, Abdallah rentra dans sa tente. Compian se mit à panser les blessés de la caravane.

— l'ai fait ce que vous avez voulu, lui disait Jean Patrou en l'aidant, mais enfin à quoi cela nous a-t-il servi? Si vous aviez laissé faire les Bédouins, ils tuaient et pillaient à leur aise; nous gagnions la côte avec nos armes, nous nous emparions de la première barque de pèche échouée, et qui sait si, une fois au large, nous n'aurions pas été recueillis par un navire chrétien...

— Tais-toi, mon ami, ne t'enlève pas le mérite de tes actions. Sid Abdallah peut nous rendre la liberté, mettons notre espoir dans sa reconnaissance.

— Oui, comptez sur ces gens-là ; j'ai vu le moment où, pour avoir jeté l'alarme le premier, notre gardien vous envoyait un coup de bâton... Je lui aurais arraché les yeux.

— Comment ! tu ne dormais pas ?

— Quand vous vous êtes levé, je me suis éveillé de suite. Je croyais que vous appeliez au quart ; j'ai voulu sauter en bas de mon hamac, je me suis trouvé à plat pont sur le sable.

— Prends courage, Patrou, le ciel ne nous abandonnera pas.

— Ainsi soit-il, répondit le matelot d'un ton fort peu édifiant.

— En douterais-tu, mon garçon ?

— Moi, capitaine, je ne doute de rien.

Un triste sourire effleura les lèvres de Gompian.

Les premières clartés du jour coloraient le ciel d'une de ces chaudes teintes du désert qui semblent invraisemblables dans les tableaux des maîtres. Sid Abdallah reparut, rassembla le reste de ses gens et leur donna Tordre de serrer les tentes pour reprendre la route de Tripoli.

Les Bédouins ne laissaient pas que d'avoir fait un butin considérable; on doit même dire que le pillage fut la principale cause de leur déroute, car s'ils avaient soutenu avec ensemble l'effort de leur chef, le secours des esclaves chrétiens eût été-insuffisant; leur avidité servit merveilleusement les voyageurs.

Le dévouement de Compian, l'impétuosité de Patrou n'en avaient pas moins assuré le salut de Sid Abdallah, qui, malgré la perte d'une partie des bêtes de somme, parvint à remettre en marche les débris de la caravane, et rentra vers midi dans l'enceinte de la ville.

lean Patron.

La maison du seigneur tripolitain était, comme toutes celles du pays, parfaitement close au dehors; aucune ouverture ne donnait sur la rue, si ce n'est une double porte qu'un gardien noir tenait constamment fermée. A l'intérieur se déployait toute la magnificence orientale. Les cours étaient dallées en marbre blanc, deux rangs de colonnes sculptées en faisaient le tour, des arabesques d'une admirable élégance ornaient leurs murailles, des vases de fleurs, des bassins et des jets d'eau y répandaient une fraîcheur délicieuse. Des bois odoriférants formaient les supports des galeries supérieures, revêtues de bizarres dessins en porcelaine* Des tentures de soie, des tapis de Perse, des meubles incrustés de plaques d'or, de nacre et de pierreries, une argenterie recherchée, des cassolettes de parfums et des éventails en plume du plus grand prix, tout ce qui constitue la richesse d'un musulman, remplissaient

74 contes d'un maiuh.

l'opulente demeure de Sid Abdallah. D'immenses magasins, toujours remplis de marchandises, étaient attenants au corps de logis principal, derrière lequel s'étendaient de vastes et somptueux jardins.

Parmi les Tripolitfrins les plus considérâtes, le maître de Nicolas Compian occupait le premier rang ; il s'était prodigieusement enrichi par le commerce de terre et de mer, et possédait dans la province plusieurs habitations superbes, entourées de terres immenses et peuplées d'esclaves des deux sexes, de toutes les nations de l'Europe et de l'Afrique. Sa fortune était si grande, que les pertes éprouvées la nuit précédente ne lui étaient pas même sensibles.

Quand il eut rétabli dans sa demeure Tordre accoutumé, il fit appeler Compian et Jean Patrou.

— Chrétiens, leur dit-il, je vous ai promis une ré» compense. Demandez-moi ce que vous voudrez, je tâcherai de vous satisfaire, à moins que vos exigences ne soient déraisonnables. Ainsi, ne parlez point de liberté, je tiens à des serviteurs tels que vous.

— Eh bien l capitaine, que vous disais-je T s'écria en provençal et avec une volubilité marseillaise le matelot, qui n'eût pu retenir sa langue en présence du btfj on du grand seigneur lui-même. Comptez donc sur la reconnaissance de ces gens-ci ; faites-vous éreinter pour eux ! de fameux honnêtes gens I . .

— Maître 1 sans la liberté aucun bien ne me touche, dit Compian sans dissimuler sa tristesse. J'ai laissé dans ma patrie une femme et des enfants qui me sont chers ; j'allais unir ma fille à un jeune homme qui l'aimait. Ma disparition a dû répandre le deuil 14 où ré-

courrai d'un marin. 75

gn«i la joie. Tontes les richesses de la terre loin de ceux qu'il aime ne sont rien pour ton esclave.

— Et toi, que veux-tu? demanda le tripolitain à Jean Patron.

— Si tu nous refuses la liberté, le reste est peu de chose ; mon capitaine a bien parlé ; mais enfin dispensenous des travaux du port, dis à tes serviteurs de nous mener comme des hommes dans l'intérieur de la maison, fais-nous donner une ration un peu soignée, mie chambre particulière et du tabac à discrétion ; ça sera toujours autant de gagné 1

— Às-tu fini I

— Pas tout à fait, maître; c'est que j'ai un plan...

— Parle...

— Eh bien, je me dis comme ça que notre bon Dieu ne nous défend pas de boire un coup de vin par-ci par-là, à jeun ou autrement; car, toi, -que fais-tu du vm que te Tendent tes forbans de malheur T

— Tu auras ce que tu désires, Patron ; mais toi, Campian, parle, je l'exige.

— Mattre, reprit le capitaine, je ne te demande pas la liberté ; permets-moi seulement d'aller passer quelque temps dans ma famille. Le plus cher de mes amis est mort le jour de mon départ ; il m'a légué son fils ; je n'ai pu prendre soin de cet enfant comme je me le proposais. Laisse-moi partir. Fixe toi-même la durée de mon absence ; et à son retour, quels que soient les dors travaux auxquels tu emploieras ton esclave, il bénira ton non et priera Dieu pour toi.

A ces mots, Sid Abdallah fit reconduire les detrr captifs hors de sa présence; mais il ne manqua p<

76 C03TBS D'UW MARIN.

les jours suivants d'aller les visiter dans la nouvelle chambre qu'ils occupaient.

Jean Patrou, après avoir bien dtné et bu un bon verre de vin, savourait son chibouc avec calme ; Corapian, devenu plus morose, semblait accablé par le poids de ses chagrins ; rien ne le touchait. Au temps où il partageait les fatigues des autres esclaves, il paraissait moins malheureux.

Enfin Sid Abdallah voulut satisfaire ses prisonniers, et s'adressant d'abord au matelot:

— Patrou, dit-il, je te donne la surveillance de mes jardins; j'ai confiance en toi; va et viens dans la maison; personne ne générâtes mouvements. Quant à toi, Gompian, un navire de ta nation se trouve dans le port ; il achève de débarquer les marchandises que le bey a fait acheter en France. Jure-moi sur ton honneur et sur ta foi que tu reviendras après deux mois de séjour parmi tes frères; que Dieu te conduise et te ramène en santé.

— Sid Abdallah, je jure de revenir à l'époque que tu m'as fixée; mais accorde, je t'en prie, à ce fidèle matelot la même faveur qu'à moi.

— La grâce que tu reçois* doit te suffire, dit le musulman; je verrai quel cas on peut faire des serments d'un chrétien. Pourtant je veux te laisser une faculté précieuse. B apporte-moi une rançon de vingt mille piastres fortes; je t'affranchis.

— Maître, ce que tu demandes réduirait à la dernière misère ma vieille mère, ma femme et mes enfants.

— Ne cherche pas à me tromper, Gompian ; tu es.

riche dans ton pays, le navire que tu commandais t'appartenait, on me Ta dit, et il était cbargé de marchandises d'une grande valeur.

— La prise de ce navire est précisément la cause de notre ruine, maître; je ne cherche jamais à tromper; le mensonge est au-dessous de moi; mais qu'il ne soit plus parlé de rançon puisque tu doutes de ma sincérité.

— Adieu donc capitaine, et bon voyage 1 s'écria Jean Patrou en provençal, de manière à n'être pas entendu de Sid Abdallah ; je ne vous reverrai plus ; je reste tout seul esclave loin du pays ; ce n'est pas gai ! mais enfin, il faut bien que je me réjouisse, puis qu'on vous laisse partir 1 Après ça, croyez-moi, ne remettez plus les pieds sur l'eau, restez dans votre bastide, et faites-moi racheter si l'occasion s'en rencontre. Je ne dois pas coûter grand chose, moi, on m'a si souvent répété que je n'étais qu'un vaurien.

Le matelot avait voulu rester ferme jusqu'au bout; il y était parvenu; mais lorsque Compian eut été emmené, il ne put retenir ses larmes. Sid Abdellah l'envoya dans les jardins en lui ordonnant de se distraire. Jean Patrou y trouva quelques compatriotes, employés à bêcher et à ratisser les allées.

— Voyons un peu, se dit-il, Jean Patrou, mon matelot, à quoi ça te mène-t-il de te chavirer le tempérament? Y a-t-il du bon sens à te désoler de même. Ton capitaine est paré, voilà qui est bon ! Et puis ! il te fera racheter un jour ou l'autre, un de ces quatre matins. Qu'as-tu à dire, hein? Le fait est que je n'ai pas trop à me plaindre de la manière dont on me traite

78 COXTBS D'UN MARIN.

le Tin est bon, la ration pas mauvaise, le tabac de première qualité. A bas le chagrin et vire la joie 1

Ces réflexions rendirent au digne marin son insouciance accoutumée.

Dès le même soir il s'était fait par ses libéralités de tabac, deux on trois amis parmi ses compagpons d'infortune. U apprit d'eux que tous les esclaves qui s'étaient débandés la nuit de l'attaque des Bédouins, avaient été poursuivis dans tes campagnes, reconduits à la ville et mis à la double chaîne.

— Décidément, pensa- t-il, le capitaine a bien manœuvré ; ça m'enseigne clair comme le soleil ce .que j'ai à faire dans l'occasion.

A partir de ce moment, Jean Patron déploya an zèle actif dans l'intérieur du logis ; il prenait un soin extrême des fleurs et des fruits de Ski Abdallah. Dès la pointe du jour il était à l'ouvrage, on l'entendait chanter nulle joyeux refrains de Provence.

Le riche Maure se complaisait à l'écouter et à causer familièrement avec lui.

— Je suis content de te voir devenu gai, Patrou, lui dit-il, mais explique-moi la cause de ce changement.

— Avant que mon capitaine fut parti, j'avais à porter la moitié de ses chagrins; aujourd'hui, je le sas heureux, ça me ragaillardit le coeur.

— - Tu ne crois donc pas que Gompian revienne comme il me l'a promis ?

— Si fait, répliqua vivement l'esclave, qui était loin de penser ce qu'il disait, mais je suis bien sûr que mon capitaine t'offrira sa rançon; et tu me rendras ma liberté par-dessus le marché, n'est-ïl pas vrai?

cohtbs »'ra Màxau 79

— h ne m'engage à rien, dit le maître.

— Eh bien ! M. Compian qootera quelque» bagatelles pour avoir le droit de m'emmener arec lui»

— Connais- ta Gompian depuis longtemps? demanda le Maure,

— Depuis que je me connais moi-même... J'étais tout enfant quand il m'embarqua mousse sur son navire. Nous avons battu la mer ensemble pendant dix ans au moins ; ensuite il est resté à terre et moi j'ai continué à naviguer pour son compte C'est un grand hasard si les pirates l'ont pris au large. Il remplaçait un de ses amis mort subitement au moment du départ.

Sid Abdallah voulut que le matelot lui racontât en détail la capture de la Sainte-Rosalie.

Dès qu'on eut signalé la tartane des forbans, nous mîmes tout dehors, en gouvernant sur une pointe de Sicile. Déjà nous étions à l'entrée d'une jolie petite baie d'où nous nous serions bien moqués des ennemis, quand la terre nous masque le vent. Le calme nous empêchait de bouger ; les autres bordent trente avirons de galère. Que pouvions-nous Caire? douze contre un centaine. Il nous paient, nous mettent aux fers et nous conduisent au marché. Notre capitaine avait pourtant finement manœuvré, on doit le dire; lâchasse

dura bien deux heures sans perdre un pouce de Chemin

*— C'est donc un fameux marin que ton Compian ?

— Et ce qui vaut mieux, le plus honnête homme de toute la Provence; ab! maître, si tu connaissais sa famille, sa femme, ses enfants ; tout ce monde-là c'est «ni comme les doigts de la ma m. Us ont dû être terri-

SO courts »*im MARIN.

blement contents en le voyant revenir après dix-huit mois passés sans nouvelles. Et dire que Jean Patron n'était pas là pour s'égayer avec eux ! Après un gros soupir le matelot continua :

— Dans notre pays, ce n'est pas comme ici, les femmes ne se masquent pas la figure avec de vilains voiles percés de trous. Aussi, je puis dire sans mentir qu'il n'y a pas dans Marseille de plus jolie fille que mademoiselle Aunette Compian... Une belle brune, et douce, et bonne enfant, mignonne à ravir, une voix de rossignol. Maître, si tu avais vu la Provence, tu ne voudrais plus habiter ailleurs ; tu planterais là ta nation de Bédouins et de forbans toujours prêts à piller sur terre comme scgr mer.

Patrou entremêlait ses dires de saillies qui déridaient souvent Sid Abdallah. Le riche Maure allégea de plus en plus le poids de son esclavage, et lui accorda une foule de petites faveurs nouvelles. Le matelot se rendait digne de cette bienveillance croissante par une infatigable ardeur au travail. Du reste, chaque fois qu'il s'entretenait avec son maître, il ne laissait pas échapper l'occasion de faire l'éloge de sa patrie et de murmurer contre un pays où l'on n'était en sécurité nulle part, disait-il, puisque le sid Abdellah-Beni- Mezab lui-même n'avait pu se rendre tranquillemeut à son habitation de Gherzeu. S'il parlait de son capitaine, Jean Patrou peignait chaleureusement les plaisirs de la bastide, qu'il embellissait avec tout l'élan d'une imagination méridionale. Sid Abdallah restait convaincu que le prisonnier manquerait à sa parole; il ne se repentait pas d'avoir payé la dette de la recon-

contes d'bn marin. SI

naissance; mais il pensait avec mépris qu'on doit faire peu de cas des serments d'un chrétien.

Cependant, Nicolas Gompian était arrivé à Merseille ; il avait usé de précautions pour faire prévenir sa famille de son retour inespéré; puis, agité par mille pensées confuses de bonheur et de tristesse, il s'était dirigé vers sa demeure.

Le navire français qui l'avait ramené n'était pas du port ; personne à bord n'avait pu lui parler de sa famille. Les inquiétudes qui suivent toujours une longue absence., les soucis qui résultaient de son étrange position se mêlaient à sa joie et la troublaient. Toutefois, durant la traversée, il avait eu le temps de rasseoir son esprit, de se tracer un plan de conduite* Aussi sa noble physionomie aurait été calme et sereine comme sa conscience, s'il n'eût pas redouté de trouver à sou foyer quelque désastre ou quelque deuil.

Heureux père.

A mesure que Compian approchait de la bastide, son émotion redoublait; les lieux qui s'offraient à ses regards étaient pleins de souvenirs, il n'en évoquait aucun; l'inquiétude seule emplissait son esprit et son cœur. Il craignait de s'être trop hâté de reparaître, et cependant il pressait le pas.

Enfin, au détour du sentier, des cris de joie retentissent; ses enfants, sa femme accouraient. Sa vieille mère lui tend les bras ; des larmes d'attendrissement coulent de tous les yeux. On ne décrit pas de semblables scènes.

Ce ne furent d'abord que des exclamations entre* coupées. Des noms chéris s'échappaient des lèvres du prisonnier ; il appelait ses enfants l'un après l'autre : Ànnette, Marguerite, Suzanne et leurs deux frères» tons étaient présents. Il serrait contre son cœur sa femme éperdue et muette, qui craignait d'être le jouet

C0Ï1TBS D'ON MARIN. 83

d'an rêve. L'aïeule levait les mains au ciel et priait ; à travers les transports de sa joie, on ne voyait que trop combien elle avait souffert ; ses yeux s'étaient éteints et creusés; les dix-huit mois qui venaient de s'écouler l'avaient vieillie de dix ans.

A quelques pas en arrière de la famille se tenait, dans un attitude respectueusement discrète, Louis, le fiancé d'Ânnettç. Compian l'aperçut enfin.

— Et toi, mon enfant, s'écria-t-il, ne viens-tu pas aussi dans mes bras?

Le jeune homme s'y précipita sans proférer une parole.

— Quel nom dois-je te donner ? es-tu enfin mon fils? ton maintien me dit le contraire.

— Nous attendions votre retour; les mois ont succédé aux mois, notre douleur n'a fait que s'accroître. J'ai partagé toutes les angoisses de ceux qui vous entourent. J'ai vu le bonheur me fuir au moment où je me croyais sûr de l'atteindre. J'ai dû m'éloigner d'une maison qui renferme l'espoir de ma vie !.. Enfin, vous nous êtes rendu ; et par un bienheureux hasard, dont le ciel soit béni, j'étais ici tout à l'heure quand on est Tenu nous annoncer votre retour.

Compian s'écria tout à coup :

— Mais il me manque un enfant 1 Où est le fils de

Martin?

— Votre coeur n'oublie personne, répondit Louis ; le petit Georges est avec son père, qui a survécu au funeste accident, cause de votre départ. Le pauvre homme était inconsolable lorsqu'après sa guérison il vit que la Sainte-Rosalie ne revenait pas. <

Si contes dqk marin

— Quoi l Martin vit ! Martin est sauvé! Déèa soft béni! interrompit le capitaine. *

— Il s'accusait de votre captivité ou de votre mort, poursuivit Louis ; ii a écrit de tous côtés pour avoir de vos nouvelles, mais ses démarches ont été inutiles ; je l'ai fait avertir, et le voici avec |son petit garçon!

En effet, le capitaine Martin qui habitait une. bastide peu éloignée, s'empressait de venir prendre sa part des joies de la famille.

Les deux marins s'embrassèrent cordialement.

Enfin le capitaine Compian se vit obligé de commencer le récit de ses aventures ; il ne fit que nommer Jean Patrou, et ne parla point de sa fatale promesse au*Sid Abdallah-Beni-Mezab.

Quand il eut raconté la capture de la Sainte-Rosalie, il dit à son ami Martin au sujet des cointéressés dans l'armement :

— Je ne puis me consoler de leur avoir fait perdre les sommes qu'ils avaient exposées à mon bord!..

— Oh! oh! Compian, interrompit Martin, le cas est prévu sur la place ; pas de scrupules, mon ami, autant vaudrait m'accuser de n'avoir pas eu la tête plus dure que cette maudite poulie. As- tu à te repro- <$her de n'avoir pas fait ton devoir! N'as-tu pas mis toutes voiles dehors, jusqu'au trinquet de gabie et k la contre-civadière ! N'as-tu pas fait tout ce qui était humainement possible ? Personne n'en doutera, Compian ; on te sait matelot, comme feu Jeah-Bart, dont Dieu ait l'âme !

Au nom de Jean-Bart, le capitaine Martin se déeeu-

CONTES »'cn HAJUN. 95

frit avec respect ; c'était l'usage du digne homme.

Lorsque les hôtes de la bastide se séparèrent, déjà le mariage de Louis et d'Ànnette était fixé à la semaine saivaate ; les invitations devaient être faites dès te lendemain ; et, en effet, huit jours après le retour du capitaine, on vit sortir en grande cérémonie de sa paisible demeure un cortège de parents et d'amis accourus des diverses parties de la Provence. Les cloches son» naient à toute volée. Les paysans et les paysannes des environs, dans leur plus beau costume des dimanches, accompagnaient la famille qui se rendait & l'église.

La fille de Nicolas Compian venait d'atteindre sa dix-huitième année : et, comme le disait Jean Patron an Sid Abdallah, il eût été difficile de trouver dans tout Marseille une personne plus accomplie.

La sveite provençale n'était plus l'enfant rieuse et timide qui écoutait en rougissant les poétiques modulations de son fiancé; les inquiétudes filiales avaient imprimé à sa physionomie un charme mystérieux, en développant plus fortement les traits qui caractérisent la sensibilité. Ses beaux yeux noirs avaient pleuré ; mais les larmes de la jeunesse n'éteignent pas le feu du regard, et maintenant, si quelques vestiges de mélancolie apparaissaient sur son visage, c'était comme ces nuages vaporeux qui se jouent dans un eiel serein après une nuit d'orage. Ses longs cheveux bruns ondoyaient sous son voile de fiancée ; elle marchait lentement, appuyée au bras de Nicolas Compian.

Louis et la mère de la jeune fille les suivaient.

Puis s'avançaient le brave capitaine Martin et la vé»

nérable aïeule qui, malgré son âge avancé, avait voulu aller jusqu'à l'église, puis les parents des deux époux et une foule d'adolescents des deux sexes, pour qui la cérémonie d'un mariage a toujours un attrait puissant, mélangé de curiosité, de vives sympathies, et aussi de quelques désirs innocenment jaloux.

On remarquait au milieu d'eux, Georges et les blondes sœurs de la mariée.

Durant la captivité de leur père, Marguerite et Suzanne étaient parvenues à cet âge de transition où l'enfant va se transformer en jeune fille.

Mille bruyants éclats de voix partaient de l'extrémité de la file, tandis qu'aux premiers rangs s'entretenaient d'un ton plus posé les grands parents, pleins d'un sentiment grave et solennel.

On entra dans la chapelle. Le curé de la paroisse bénit les jeunes époux, et le discours qu'il leur adressa fut rempli d'allusions au retour du père de famille, rendu à ses enfants par la Providence.

Mais chaque fois que le prêtre revenait sur cette idée féconde ; chaque fois que, rappelant le passé, il prononçait les mots d'exil et de servitude, Compian détournait la têie, des pleurs roulaient sous ses paupières, il avait peine à étouffer ses sanglots.

L'émotion était générale, — nul ne prit garde aux impressions qu'éprouvait le père de famille.

Le cortège se remit en marche. Louis, radieux, reconduisait Annette comme en triomphe ; tous les yeux étaient ûxés sur la jeune et belle mariée, qu'une rougeur modeste embellissait encore; personne ne s'é-

CONTBf D'iJH MARIN. 87

tonnait que Nicolas Compian fût touché jusqu'aux larmes.

Quand on fat arrivé dans la salle de la bastide, le capitaine ne se contint plus; devançant sa femme elle-même, il embrassa sa fille avec effusion ; mais bientôt, suffoqué par les mouvements tumultueux qui l'agitaient, il se retira dans sa chambre. Il avait besoin de solitude ; il voulait donner un libre cours à sa douleur.

Ses regards se portèrent sur les campagnes ; le soleil dorait les moissons, des pelouses couvertes de fleurs s'épanouissaient autour de l'habitation champêtre, la flèche de l'église s'élançait du milieu d'un bouquet d'arbres touffus. C'est là que Compian avait passé sa première enfance ; là s'étaient écoulées les années insoucieuses de sa jeunesse ; il se reportait au jour où lui aussi avait ramené Rosalie de l'autel de la Vierge.

Tout à coup, il entendit gronder le simoun du désert, il se retrouvait à Tripoli de Barbarie, — loin, bien loin de son berceau, du toit de ses pères,

de sa patrie.

Le hautbois et le tambourin mariaient leurs accords; les cris des enfants, les rires bruyants des serviteurs, le rappelèrent brusquement à lui ; mais son cœur se gonflait ; quelques efforts qu'il fît, il ne parvenait pas à maîtriser son émotion.

De jeunes villageoises vinrent complimenter la mariée. Marguerite et Suzanne entrèrent en sautillant dans la chambre du capitaine.

— Venez 1 venez doncl dirent-elles; venez vor

les beaux bouquets qtfon apporte à Ànnette. Oh ! que c'est donc charmant d'être la mariée !

— Quand le serai-je !

— L'année prochaine, ce sera moi, n'est-ce pas?

— Et moi après?

— Comme on est jolie avec cette robe toute brodée, et ces (leurs sur la tête !

L'infortuné père attira sur son cœur les deux enfants. Tandis qu'elles s'abandonnaient ainsi naïvement à leurs folâtres causeries, il se sentait défaillir et baisait convulsivement leurs fronts de neige.

Enfin, il triompha de sa douleur et reparut dans l'assemblée ; on le complimentait de toutes parts :

— Heureux père! disait- on autour de lui ; sa famille est semblable à celles des patriarches. Sa maison est l'asile du bonheur. S'il a été éprouvé par l'infortune, c'était afin qu'il pût apprécier à leur valeur les bienfaits dont le ciel l'a comblé.

Mais il se répétait intérieurement les paroles de Job:

— Le Seigneur m'a tout donné, le Seigneur m'a tout ôté, que le nom du Seigneur soit béni 1

Tel fût le sublime exemple que Nicolas CompktD se proposa de suivre pour y puiser la force de supporter les félicitations dont on l'accablait. Il présida le repas de famille avec un calme qui eût ému d'admiration quiconque aurait pénétré le secret de ses pensées, v

Plus la fête avançait, plus il cédait lui-même à une douce influence, ses soucis se dissipaient, la gaieté

C03T1S DB!f IttftHf. St

rayonnait sur son visage, il s'identifiait avec ceux dont son retour faisait le bonheur !

Lorsque sa femme lui montra en souriant les enfants qui se livraient aux ébats d'une danse animée, et lui rappela que vingt ans auparavant ils avaient^été les principaux acteurs d'une scène pareille, Comptan retrouva un mot heureux qui vola de bouche en bouche et charma tous les hôtes de la bastide.

Le capitaine Martin entonna d'une voix sonore une farandole du pays, il entraîna la nouvelle mariée et tous les conviés dans les allées tortueuses du jardin.

Quoique la chanson fût une de celles que Jean Patron fredonnait le plus souvent, quoique Gompian l'eût encore entendue la veille de son départ de Tripoli, il prit une main qu'on lui tendait, suivit la folle danse, et mêla sa voix à celles qui répétaient le refrain.

Un peu plus tard, sa vieille mère s'approcha de lui avec les deux petits garçons, et lui dit :

— Enfin, Nicolas, puisque te voilà de retour, il faudra mener tes fils eu bateau ; ils me prient de te demander de leur apprendre à devenir de bons marins comme toi.

Il répondît en souriant :

— Quoi ! mes enfants, après mon récit de l'autre soir, vous ne craignez donc pas les Barbaresques ? '

— Moi ! dit l'aîné, je veux être chevalier de Malte pour les punir de t'avoir fait prisonnier.

— Et moi, s'écria le plus jeune, je veux aller à Tripoli, et je remercierai le Sid Abdallah de t'avoir délivré.

. Gompian les caressa sans laisser échapper ira soupir.

Les invités le quittèrent en se disant les uns aux autres:

— Est-il possible de trouver au monde un père aussi heureux que Nicolas Gompian ?

Les deux capitaine*.

Après les fêtes du mariage, lorsque le capitaine et sa fille eurent visité tous leurs nouveaux parents, Louis s'établit dans une bastide voisine ; rien ne fut changé aux usages de la famille, qui se réunissait régulièrement à la chute du jour.

Le capitaine Martin et son fils Georges étaient de toutes les veillées.

La grand'mère avait repris la quenouille et le fuseau, les récits abrégeaient les heures : c'étaient souvent des légendes de mer, que les enfants écoutaient avidement. On racontait alors comment quelque prisonnier des Barbaresques était parvenu à s'évader dans an frêle canot, à la faveur d'une tempête épouvantable, ou bien encore comment un pauvre captif sauvait miraculeusement d'un danger de mort la fille d'un cheik puissant, la convertissait au christianisa**

et l'emmenait à Rome, où le pape bénissait leur union; souvent alors Compian baissait encore la tête, pendant que sa bonne mère lui prenait la main, en disant :

— Voici le héros d'une aventure plus belle.

Le soir, à la prière, quand la famille assemblée disait un Pater et un Ave pour Sid Abdallah — la grand'mère l'avait ainsi voulu, — Compian semblait plus recueilli que de coutume. Rosalie, attentive à ses moindres gestes , le vit quelquefois pâlir et frisonner; mais elle ne sonpçorîna jamais la vérité; elle remarquait seulement que les souvenirs de l'esclavage attristaient toujours son époux.

— « Le temps, pensait-elle, affaiblira la douloureuse impression qui cause sa mélancolie. »

Un des petits garçons lui demanda étourdiment un jour si Jean Patrou ne reviendrait plus à la bastide jouer comme autrefois avec eux et leur apporter de petits bateaux curieusement fabriqués avec des coques d'amandes.

Au nom de son ancien mousse, le capitaine soupira et se contenta de répondre :

— Quand nous prions pour les pauvres prisonniers, nous prions pour lui; ne désespérez pas de le revoir.

Si les petites filles et les petits garçons se prenaient par les mains et chantaient eu dansant devant la tonnelle, leurs voix enfantines vibraient dans le cœur de Compian, qui se rapprochait de son ami Martin et h», disait avec une expression singulière :

— Vois, mon vieux camarade, vois comme ifs sent heureux I

C9NTI6 »'0t! MARIN. $*

— Grèce à ta bonne famiUe, répondait l'honnête marin, mon petit Georges est ici plus content qu'un roL En vérité, je le crois amoureux de Marguerite ; il me parle d'elle toute la journée; — Marguerite par-ci, Marguerite par-là ; — il a toujours quelque chose à faire pour Marguerite... Ils grandissent à vue d'oeil, et qui sait si dans trois ou quatre ans,..

— * L'avenir n'est à personne, murmurait Compian.

— Mais l'espérance est à tous, reprenait Martin. Gompîan disait encore :

— Georges, tu le sais, aurait été mon fils, si... s'il avait perdu son père. Toi, quand je n'y serai plus, veille sur mes enfants.

Le capitaine Martin s'étonnait à bon droit de semblables paroles. Il pressait de questions son ami qui éludait les réponses; mais un soir, — il y avait alors deux mois que le prisonnier était de retour, — Compian fut plus expaasif :

— Il est temps, dit-il, que je t'apprenne la vérité I Demain, n'est-il pas vrai, un brig silicien part pour Tripoli!

— Oui, demain, à la pointe du jour, mais où veux* ta en venir, tu me fais trembler.

— Quand dix heures du soir sonneront à la clocbe de l'église, trouve-toi devant ma porte, tu le sauras. D'ici-là, soit discret. Adieu; rentre dans ta bastide et préviens chez toi que tu passeras la nuit à Marseille.

— Comme il te plaira, murmura le capitaine.

Un instant après, Annette et Louis se levèrent pour rentrer dans leur maisonnette; Compian leur donna le bonsoir avec plus de solennité que de coutume :

9i CONTES D'UN MARIN.

— Que Dieu vous garde, leur dit-il, je tous bénis, vous, vos enfants et les enfants de vos enfants I

— Bonsoir, mou père, à demain I répondirent les jeunes époux.

— Soyez à jamais heureux ! reprit l'infortuné père. Une sueur froide parcourait ses membres; il les

suivit du regard jusqu'au moment où ils disparurent dans l'ombre; puis il s'assit avec une évidente préoccupation ; ses paroles, ses gestes, son maintien, l'expression de ses traits trahissaient une vive émotion. Madame Gompian l'attribua aux récits de la soirée :

— J'aurai soin, se dit-elle-, de détourner à l'avenir la conversation lorsqu'on parlera d'esclavage. Ce sujet l'attriste toujours 1

Compian, fut plus tendre que de coutnme envers sa mère, sa femme et ses enfants. Enfin, chacun rentra dans sa chambre.

Une heure, après, l'horloge venait de sonner dix fois ; il sortit silencieusement de la maison, portant lui-même sa légère valise de voyageur. Martin l'attendait à l'ombre d'un platane, lieu convenu du rendezvous.

— Mon Dieu ! s'écria le brave capitaine, j'ai deviné ton funeste secret, tu n'étais libre que sur parole.

— Tu l'as dit, répondit Compian en se jetant dans les bras ouverts de son ami.

— Non, non, ce n'est pas possible, tu ne partiras pas!

— J'ai juré sur mon honneur et sur ma foi.

— Mais alors que faire î quels conseils te donner?

— Je n'ai pas besoin de conseils ; mes devoirs sont

C0KTE8 B UN MABIR. H

parfaitement tracés. Mon maître m'a permis de venir passer deux mois avec mes amis et mes frères; les deux mois sont écoulés... Je pars.

— Mais enfin, tu "pourrais te racheter. Attends quelques jours encore ; j'ai du crédit, des amis ; ta ne manques pas de fortune, nous rassemblerons nos ressources, nous partirons ensemble... La France est en paix avec Tripoli ; tu ne devrais pas être esclave, c'est bien le moins qu'on te laisse payer rançon.

— Quand j'ai été pris, c'était de bonne guerre. La tartane ennemie, quoique partie de Tripoli, appartenait à des Tunisiens qui nous ont vendus dans le port où ils sont rentrés, et ont emmené la Sainte-Bosalie au large peu de jours après. Bref, je suis l'esclave du Sid-Abdallah, à qui je dois une éternelle reconnaissance pour m'avoir permis de venir ici revoir mes parents, marier ma fille, faire mes dispositions et régler mes affaires de tous genres. Si je ne t'avais plus retrouvé, comme tout me portait £t le craindre, je comptais aussi m'occuper de ton fils. Maintenant, les rôles sont changés ; veille sur ma famille, protège mes enfants, console tous ceux qui m'aiment. Durant ma première absence, je n'ai pu leur écrire; désormais, je l'espère, il me sera permis de vous donner de mes nouvelles. Et toi, s'ils sont heureux, tu me l'écriras.

— Peuvent-ils l'être en te sachant dans les ferst Mais, que tu le veuilles ou non, nous te rachèterons, le remuerai ciel et terre ; j'invoquerai nos vieux statuts; je parlerai pour toi à tout le haut négoce ; j'intéresserai le parlement; j'écrirai à Paris...

$6 CONTES B'iJH H&R1H.

— La somme fixée est si considérable, qu'il est ÛMitile de songer à la chercher.

Dans la crainte que Martin ne tentât de réaliser 20,000 piastres à colonnes demandées, Nicolas Cornpian cacha le chiffre posé par Sid Abdallah :

— Ma position actuelle, dit-il, doit rendre mes désirs sacrés; je suis semblable à un mourant qui dicte ses volontés dernières ; respecte-les, Martin, je t'en conjure. Je laisse à ma femme et à mes enfants une i^odeste aisance qui leur suffit pour vivre honorablement. Si je voulais me racheter, je les ruinerais. Et d'ailleurs Annette est mariée maintenant; je ne suis pas homme à abuser de la bonne foi de mon gendre. Si je me défaisais de mes biens pour reconquérir ma liberté, la liberté me serait odieuse, car elle entraînerait après elle la ruine de ma famille, la ruine de mes enfants.

— Bien! très-bien! c'est entendu! parlons d'autre chose, s'écria Martin.

Après une pose assez longue, le brave marin reprit avec calme :

— Je suis plus fort et plus jeune que toi, je suis capitaine, aux yeux d'un chien turc comme ton Abdallah, je dois te valoir... pour le moins. Ne m*interromps pas ! que diable! chacun son tour. — Je n'ai plus de parents, tu as encore ta vieille mère, je sois veuf, tu as une femme que tu aimes ; je n'ai qu'un fils, ta as cinq enfants... Gompian, laisse-moi partir à ta place.

— Je n'y consentirais jamais, quand même l'échange serait possible, dit Gompian avec reconnaissance, mais

coim* »'en harw. f7

d'ailleurs c'est mol, mot qui dois revenir, moi et non un autre, entends- tu ? Le Sid Abdallah tient à mes services, il me veut auprès de lui.

— Hais au moins laisse-moi me proposer ; ear enfin, c'est moi qui devrais être captif. Je commandais la Sainte-Rosalie; ce n'est pas ta faute si une poulie a failli me tuer, et tu n'en dois pas porter la peine.

— Non, Martin, reste auprès des miens pour les consoler ; répète-leur que le Sid -Abdallah est le meilleur des maîtres ; dis-leur que j'ai pour compagnon de captivité le pauvre Jean Patrou, dont je ne leur ai parlé si peu que de peur de me trahir; enfin, toute espérance n'est pas perdue, j'obtiendrai peut-être de revenir une seconde fois.

Durant ce débat, les deux amis se dirigeaient ensemble vers la ville. En arrivant au point ou tournait le sentier, Compian jeta un dernier regard sur sa bastide et sur celle d'Annette et de Louis :

— Adieu I adieu! murmura-t-il.

Martin garda le silence; puis, quand son ami se fut remis en chemin vers Marseille, il chercha encore d'autres moyens de le sauver ; mais Gompian avait réponse à tout, Compian avait tout pesé, tout calculé.

— Le sacrifice est consommé! dit-il avec une touchante résignation. Je lis dans ton âme, Martin; ta voudrais me délivrer au prix de ta vie ; ton dévouement est inutile. Sers-moi par ta fermeté en soutenant le courage de ma famille. Obéissons aux décrets de la Providence.

La piété te guide, mon ami ; Dieu te protégera; c'est en lui que je metstnon unique espérance.

Telle fat la réponse de Martin, qui serrait fortement la main de son vieil ami ; mais bientôt la douleur du rude capitaine se traduisit en termes plus énergiques)

— • Maudite soit la poule d'itague du perroquet de fougue!.. Maudits soient les vents et les tartanes!.. Brigands d'écumeurs de mer!.. Forbans de malheur !..

Jusqu'au point du jour, le brave homme s'en prit à tous les éléments des infortunes de son frère ne navigation. A voir les soins que se donnait Compian pour le calmer, on aurait pu croire que c'était Martin qui était menacé de servitude.

Ils se promenèrent longtemps sur les quais; enfin, le mouvement commença de renaître avec l'aube matinak\ Martin conduisit son ami jusqu'à bord du brig silicien, qui se hftlait bors du port.

Lorsque les hôtes de la bastide se réveillèrent, Nicolas Compian était au delà du fort de Sainte-Marguerite et voguait droit sur Tripoli de Barbarie.

Jean Patron a la recbercbc d'an tlblb franc.

Lorsque le brig sur lequel se trouvait Nicolas Compian mouilla devant Tripoli, le premier homme qui vint abord fut Jean.Patrou. L'honnête matelot portait un costume complet de forban barbaresque; son teint bronzé, son allure dégagée, sa tournure bardie le rendaient en tout semblable aux pirates dont il avait coutume de se plaindre si énergiquement. Ce ne fut qu'en ouvrant la bouche qu'il trahit son origine provençale, encore qu'il s'exprimât en langue franque.

La langue franque est le trucheman économique des écrivains de la Méditerranée; c'est, du reste, un fort plaisant idiome que chaque peuple arrange à sa guise. Français, Espagnols, Italiens, Maltais, Turcs, Maures, Grecs ou Arabes , trouvent moyen de s'entendre en terminant leurs verbes enjir ou en ar* en pratiquant invariablement l'infinitif, le que retranché, ou autres ellipses, et en gesticulant lorsque la dignité de la nation le permet.

On conçoit que les graves musulmans dédaignent ce dernier moyen, tandis que les Provençaux en abusent. La langue franque a ses adages bien connus qui simplifient beaucoup la diction; ainsi le maître s'adresse à l'esclave récalcitrant en ces termes :

Non voulir? baston voulir !

Non sabir? baston sabir!

Pour peu qu'une sorte de commandeur noir, armé d'un respectable gourdin apparaisse sur le second plan, l'esclave comprend à merveille. Patrou était passé maître dans ce jargon expressif.

En trois bons il fut sur le gaillard d'arrière.

Il demandait un médecin, tibib, un fisico à ccrs et à cris; par malheur sa recherche fut vaine, il n'y avait pas de médecin à bord du brig.

Compian reconnut la voix de sen ancien mousse, monta sur le pont et vint à lui :

— Quoi! capitaine, vous êtes à bord? s'écria le matelot.

— Sans doute, Patrou.

— Ah I par exemple I

— N'avais-je pas juré de revenir?

— Je prenais ça pour une frime. Enfin , que comptez-vous faire? Vous rapportez votre rançon alors?

— Non, mon garçon, je viens me remettre entre les mains du Sid Abdallah.

— Avez-vous décidément perdu le bon seus, capitaine? Comment! vous quittez Marseille pour Tripoli! Je n'y comprends plus rien Ah! bien oui, si j'avais été à votre place, on m'aurait drôlement éepincé chez

GOHTfi* D'CH MARIN. 401

les Turcs, j'en réponds! Mais au moins, vous avez quelque espérance, quelque idée?

— Aucune, Patrou; je vais descendre à terre, et le Sid Abdallah fera de moi ce qu'il lui plaira. Mais d'abord, explique-moi ce que tu fais ici, avec ce costume de renégat.

— L'habH ne fait pas le moine ; si je suis vêtu en bric-à-brac à la mode de Barbarie, ça ne m'empêche pas d'être un bon chrétien tout comme autrefois. Seulement c'est plus commode pour le service que je fais. Je vais à bord de tous les navires demander un médecin franc : Madame Abdallah-Beni-Mezab est mourante, et voilà la raison I D'abord il faut vous dire qn'après votre départ, le maître m'a pris en grande amitié. « Bon! » que je me suis dit à moi-même. J'ai va que vous n'aviez pas tout à fait tort, et qu'on peut être une façon d'honnête homme, quoiqu'on adore Mahomet, Gris-Gris et Fanfreluchard. Donc, Sid Abdallah m'a d'abord donné de quoi m'habiller un peu proprement, comme vous voyez. Après ça, H venait fiatner sa pipe au jardin et nous causions souvent, trèssouvent même. J'avais beau crier contre son pays, il ne s en fâchait pas: bien au contraire, ça le faisait rire. — Voilà qui va bien! — Un soir, comme je rôdais sur la terrasse, je vous entends une douzaine de maarieauds qui étaient ramassés dans un coin à jacasser tout bas ; j'ouvre Tceil et l'oreille : ils s'amassaient à faire un plan pour assassiner les maîtres, piller la case et se sauver au désert. — « C'est du prepre, les mignons! espère un peu ! » — Je vous les m fait empoigner en deux temps, et leur décompte a été r&-

♦02 COKTBS D'UN MàEiH.

glé le lendemain matin comme il faut Ça fait que le Sid Abdallah m*a donné toute liberté d'entrer et de sortir de la maison à mou idée, sauf qu'il m'a fait promettre, foi de matelot, de ne pas me sauver du pays sans sa permission. J'attendais conséquemment d'avoir de vos nouvelles pour me décider à quelque chose. Je calculais, voyez-vous, qu'un jour ou l'autre, il nous arriverait bien un navire de Marseille, vu que Tripoli n'est pas en guerre avec la France. Ainsi j'attendais patiemment ; car, d'un autre côté, je ne suis pas mal ici : je suis bien logé, bien nourri , j'ai double ration de vin, du tabac à volonté, des pipes de rechange; aucun des domestiques libres ne me dit plus haut que mon nom, et les esclaves nègres m'appellent Mounsignor Patrou.

— Je suis bien aise, mon garçon, d'apprendre que tu te loues des bons traitements du Sid Abdallah, mais tu disais sa femme mourante ?

— Aux trois quarts morte, capitaine ; je crois qu'elle a la peste, sauf votre respect. Eh bien! vous ne le croiriez pas! Depuis que j'ai vu notre maître si malheureux, si chagrin, si chaviré de cette maladie, j'ai une espèce de sentiment pour lui, quoique ça ne soit qu'un Turc. Il y aeu un temps où je lui aurais rompu le cou sans répugnance; à cette heure, je ne lui arracherais pas un brin de la barbe pour n'importe quoi; je ne lui flibuslerais pas même ma liberté; non! ça vous étonne, capitaine, et c'est pourtant comme ça. J'ai changé d'idées. Tenez ! je ne connais pas sa femme ! eh bien! pour qu'elle guérisse, je ferais un vœu si j'étais libre... Et ça, par rapport à un Turc, à un Sid

CONTE* D'UN M1EIH. 403

Abdallah qui ne sait pas son Pater. C'est particulier, hein ! malgré ça, c'est du vrai et du plus vrai. Je suis allé sur tous les navires chrétiens du port, du premier au dernier, pour chercher uu médecin franc, un docteur. Bah! point I pas plus que dans ma main! car pour les tibib de ce pays de chameaux, ça ne sait rien de rien!... tous leurs gris-gris, leurs amulettes, comme vous dites, c'est de la pure bêtise! Sid Abdallah en est bien assuré. Vous verrez le reste vousmême, si vous venez à la maison; mais encore une fois, capitaine, croyez-moi, restez à bord de ce brig; cachez-vous bien, et retournez en Europe, le plus tdt sera le meilleur. Écrivez-moi une jolie lettre pour Sid Abdallah; je lui distillerai la chose en douceur, et puis, s'il n'est pas content, tant pisl Votre femme, vos -enfants et votre bonne mère le seront!...

— Hais, mon brave Patrou, tu me conseilles de manquer à ma parole, et pour rien au monde tu ne voudrais manquer à la tienne. Rien ne t'empêche de te sauver tous les jours, et pourtant tu restes fidèlement.

— C'est différent! c'est différent! quoique ça se ressemble bien un peu! D'abord, j'ai ici tout ce qu'il me faut; ensuite je n'ai pas ma mère, ma femme et mes enfants à Marseille, moi! Je suis un rien du tout, et pas un capitaine, un armateur, et quasi un échevin de la ville comme vous!... Je vous dis que c'est bien différent !

— Et moi je te dis que tu es un honnête garçon.

— Ça vous paraît ! répliqua le matelot ; eh bien ! à moi aussi, pour être franc.

— Allons à terre! dit Compian, qui mit fiu de l*

404 ceuTcs d'bm hâb».

aorte aux avis officieux ée Jean Patron. Celui-ci ne put qu'obéir à ce commandement, accosta son canot et transporta le capitaine en ville,

— Maintenant, si c'était un effet 4e votre complaisance, continua l'ancien mousse, donnez-moi quelques nouvelles du pays.

— Eh bien 1 mon garçon, je t'apprendrai d'abord que j'ai marié ma fille.

— Mademoiselle Annette? voos avee bien fait!... C'était un joli brin, et si je le dis ee n'est pas parce que voos êtes son père, dam! Sid Abdallah m'en est témoin. .. Eile est mariée!... et contre quit contre M. Louis, je gage?

* —Justement!

— Ah! si j'avais été là! comme j'aurais dansé an rigodon de bon coeur; mais je n'étais pas le seol qui manquait! Quand j'y pense; dites-moi, capitaine, ce que vous avez fait da fils an pauvre capitaine Martin!

~ Martin vit encore, s'écria Compian.

Le matelot s'arrêta au milieu de la rue et parut réfléchir.

— C'est dommage que mon chapeau soie un turban, dit-il enfin avec gravité ; parée que, ooutinua-t-il en laissant éclater sa joie, je l'aurais «bêtement hit sauter en l'air... Comment 1 le père Martin n'est pas mort! quelle chaneel Le chirurgien a pu lui jumekr la têtel quel bonheur! quelle*[nouvelle!... Quand je dis au Sid Abdallah qu'il n'y a rien de tel que les docteurs de notre pays!

Un silence funèbre régnait tout autour de la vaste demeure du Sid Abdallah-Beai-Mezab. Des gardiens

porteurs de longues baguettes blanches faisaient incessamment la ronde le long des murs pour avertir les passants qu'une personne dangereusement malade se trouvait dans la maison, et les prier de baisser la vorx. Les marchands de dattes et les colporteurs cessaient leurs cris : les chameliers suspendaient leur cbant monotone ; les cavaliers ralentissaient le pas de leurs chevaux. Sid Abdallah était vénéré dans la ville; à défaut d'autres preuves on aurait pu en juger par le grand nombre de pauvres accroupis devant la porte.

De temps en temps des serviteurs sortaient, répandaient d'abondantes aumônes et satisfaisaient à l'empressement des questionneurs par des réponses peu consolantes :

— Le mal brûle comme une flamme, disaient-ils.

— Sid Abdallah-Beni-Mezab a perdu toute espérance.

— Le tibib n'ose promettre la guérison.

— Les amulettes sont sans vertu. Est-il écrit qu'elle mourra?

Les mendiants et les mendiantes encapuchonnées balbutiaient des versets du Koran.

— Capitaine, disait le matelot, voici qui montre encore que ce Sid Abdallah a de la vertu comme un vrai chrétien, tout mahométan qu'il est. Tout ça m'a bien étonné, après votre départ, à mesure que j'y songeais. Ensuite je me figurais qu'un Turc taut soit peu riche avait toujours une douzaine de femmes dans un coin à vendre, à changer, à remplacer comme des avirons tordus, quand l'idée lui en prenait. Un soir de la semaine passée, Sid Abdallah paraissait inquiet :

« Maître, tu as quelque chose en travers? » que je lui dis : — c Ha femme est malade, très-malade, 1 qu'il me répond : — t Est-ce que tu n'en as qu'âne? » — « Oui, rien qu'une. » — c Et qu'est-ce donc que toutes les autres princesses qui étaient sur les chameaux et sous les tentes, la nuit du voyage de Gherzeuî » — c Mes filles, d'abord, et les servantes et les esclaves de ma femme et de mes filles. » Voilà qui m'étonne encore. Ce sidi mauricaud n'a qu'une femme comme un bon bourgeois de Marseille, et c'est à sa mode un excellent père de famille. Je n'ai rien vu de si curieux depuis que je navigue.

Nicolas Gompian était trop vivement préoccupé pour que les naïves observations de son ancien mousse éveillassent en lui un autre sentiment qu'une sympathie nouvelle pour le Sid Abdallah.

— Patrou, dit-il en entrant dans la première cour intérieure, fais en sorte qu'on prévienne notre maître de mon retour.

Délivrance.

Le matelot connaissait parfaitement les êtres du palais mauresque ; il se rendit sans obstacles jusqu'à la porte des appartements réservés aux femmes, et qui nécessairement lui étaient interdits. Une servante juive lui demanda aussitôt s'il ramenait un tibib.

— NonI non! malheureusement! quoique j'ai bien cherché ; mais je reviens avec l'esclave chrétien à qui Sid Abdallah avait permis d'aller passer deux mois en France. Voilà ce qu'il faut que tu dises à notre maître.

La juive laissa retomber la draperie de la porte et disparut. Sid Abdallah ne tarda pas à venir interroger Patrou, puis il dtscendit dans la cour. Il y trouva le capitaine qui s'inclina respectueusement à son aspect!

— Compian, dit-il, sois le bienvenu! au moment où tu entres dans ma maison, ma femme ferme enfin les paupières. Elle n'avait pas dormi depuis près de

408 comes d'un marin.

dix jours. Prie pour la mère de mes enfants, car les prières de l'homme de bien sont agréables à Allah.

— Je prierai avec aréeur, maître, tu m'as permis d'assurer le bonheur de ma famille ; puissent mes vœux pour la tienne être exaucés.

Aldrs le capitaine et Jean Patrou se retirèrent dans la chambre qui leur était assignée, et Sid Abdallah, qui errait dans les couloirs et les galeries, les entendit réciter avec ferveur les psaumes et d'autres prières chrétiennes.

.En présence du malheur qui menaçait son maitre, Compian oubliait ses propres infortunes ; c'était sans arrière-pensée, du plus profond du cœur qu'il implorait Dieu pour celui qui les retenait en esclavage.

Le lendemain, Sid Abdallah, moins abattu que la reille, entra chez les prisonniers :

— Elle a dormi pendant toute la nuit, dit-il. Chrétiens, continuez à prier pour elle.

Quinze jours s'écoulèrent, et l'on vit l'espérance renaître dans la demeure du Sid Abdallah-Beni-Mezab. Les serviteurs disaient que sa bien-année s'éloignait rapidement des portes du tombeau. Bientôt il fat permis à la convalescente de descendre dans les jardins; elle était enveloppée de voiles et suivie par ses enftints. Sid Abdallah ne voulut pas que Compian et Jean Patrou se retirassent suivant l'usage, mais les conduisit & sa femme :

— Voici les esclaves francs dont je vous a! parlé, lui dit-il. C'est aux prières de ces hommes de bien que j'attribue votre guérison miraculeuse. Que vos yeoî s'abaissent 6ur eux, car demain ils abandonnerai #

pays. Mais de loin comme de près, ils invoqueront Dieu pour nous.

— Qu'ils soient comblés de*l)iens-l murmura la convalescente.

Sid Abdallah traduisit la réponse de sa fem^e, et prenant la main de Compian :

— Puisque tu n'aimes pas mon pays, je ne puis te donner de bien plus précieux que la liberté. Si tu avais voulu vivre dans ce palais, tu y aurais été traité avec honneur par Uns mes serviteurs et mes esclaves ; mais ta vie et tes amours sont au delà de la nier; vas doncl et emmène avec toi ce matelot dévoué que je regrette de ne pouvoir garder à mon service.

Nicolas Compian et Jean Patrou tombèrent à genoux en versant des pleurs de reconnaissance. Le matelot se releva le premier, mais cette fois il ne put respecter la dignité du turban, il le fit sauter en l'air et se mit à danser comme s'il eût été piqué de la tarentule. La Tripolitaine et ses enfants riaient des élans désordonnés de sa joie.

Compian se tourna vers Sid Abdallah et lui dit avec dignité.

— Je suis libre, Seigneur, je suis donc ton égal. Je suis en outre ton ami le plus sincère. Si les hasards te conduisaient jamais en France, fais m'en instruire, j'accourrai vers toi. Tous les ans, si tu le juges bon, j'expédierai à Tripoli un navire et nous ferons des échanges de marchandises.

— Compian, tu es mon frère, reprit le Maure, tes offres me soat agréables, je les accepte. Maintenant, viens, suis-moi dans le port.

En arrivant sur le rivage, le marchand marseillais aperçât un trois-màts ^ la a poupe duquel flottait un grand pavillon blanc.

— Holà ! capitaine, s'écria Jean Patron, voici justementtiotre pauvre Sainte-Rosalie!

— C'est elle qui vous ramènera en France, ajouta Sid Abdallah ; et lorsqu'il eut conduit les deux marins à bord de leur ancien navire :

— Compian, poursuivit-il, voici ton bâlimenl tel qu'il t'a été enlevé, je l'ai fait racheter à Tunis où les gens de la tartane l'avaient vendu ; mes esclaves l'ont chargé de blé et des mfcnes marchandises qui s'y trouvaient quand tu as été pris . . . Ces biens t'appartiennent. Quant à toi, Patrou, ton capitaine, depuis son retour, m'a offert, à ton insu, cent piastres pour obtenir ta liberté; je les ai refusés; — en voici mille. N'oublie pas que tu trouveras toujours un asile chez moi dès que tu le voudras.

— Voici Uiï Turc qui n'est pas juif comme un Arabe, murmura Patrou stupéfait.

Ensuite, il remercia tour à tour avec effusion et le magnifique Tripolitaiu et son capitaine dont il avait ignoré jusque-là les généreuses intentions.

Quelques matelots de l'ancien équipage de la Sainte- Rosalie avaient été retrouvés esclaves, tant à Tripoli que dans d'autres points de la Régence. Sid Abdallah les avait fait racheter; il les donna en toute propriété au capitaine, qui eut le plaisir de les affranchir, les revit avec bonheur et finit par les envoyer tout disposer pour l'appareillage.

Patrou était hors de lui ; à peine fut-il avec ses ca-

marades, qu'il prit la parole; il mêlait les temps et les lieux, il ne tarissait pas ; ses dgrnières émotions avaient naturellement la meilleure place :

— Et notre pauvre capitaine qui voulait me racheter, disait-il ; et puis rester ici tout seul. Mais fe Sid Abdallah n'y va pas en lâche quand il s'en mêle. Faut-il qu'il aime sa femme) Un navire en grand et son équipage, et mille piastres pour moi. Nous nous ferons une fameuse bosse avec en arrivant à Marseille, hein ! matelots? Nous leur montrerons comment on revient du pays aux Bédouins. C'est à qui voudra se faire esclave pour être délivré de même... Et puis» écoutez le miracle : feu le père Martin n'est pas mort! le capitaine l'a revu le mois passé à Marseille, où il a marié sa fille.

Tandis que les matelots écoutaient Patrou, sans pour cela se ralentir à l'ouvrage, le Tripolitain traitait Gompian à sa table, et le considérant désormais comme son hôte, déployait à son égard tous les soius d'un ami qui ne veut rien négliger.

Des jongleurs et des baladins se donnèrent en spectacle dans la cour ; des chanteurs et des musiciens exécutèrent un concert mauresque; des juives et des négresses dansèrent devant les convives ; les mets les plus recherchés furent servis.

Ces plaisirs ne touchaient pas Gompian, trop heureux pour pouvoir être distrait de son bonheur.

Le lendemain, vers midi, la brise de terre se leva.

Le Sid Àbdallah-Beni-Mezab, après avoir reçu les derniers adieux des chrétiens de la Sainte-Rosalie >

descendit dans son riche canot armé de douze esclaves noirs.

C'est de là qu'il vil le bâtiment s'éloigner sous toutes voiles. Lorsqu'il rentra chez lui, il retrouva sa femme joyeuse et parfaitement rétablie; elle le félicita de sa générosité envers les captifs, puis, toute pleine de ees pensées, elle se complut à peindre le retour du capitaine Compian dans sa patrie.

Il est assez difficile de se rendre compte de la manière dont une femme mauresque, qui n'était sortie de la maison de ses parents que pour entrer dans celle d'un époux, pouvait se représenter une scène de famille européenne. Peut-être parla-t-elle du sérail et des esclaves de Compian ; toujours est-il que ses comparaisons orientales durent rester au-dessous de la vérité lorsqu'elle eut à décrire l'élan des cœurs qui accueillirent Nicolas Compian à son second retour à Marseille.

Jean Patrou l'avait précédé de quelques pas cette fois.

L'on parlait dans la bastide des projets du capitaine Martin pour le rachat de son ami ; on repoussait timidement la plupart des moyens proposés depuis six semaines : — les affaires n'avançaient pas; les cœurs étaient tièdes, les confrères de Compian trouvaient qu'ils avaient bien assez perdu à bord de la Sainte- Rosalie; d'ailleurs ils ne connaissaient pas le chiffre de la rançon, qui devait être bien exorbitant paisque le capitaine avait renoncé à se racheter; les plus hardis le blâmaient d'avoir tenu sa promesse et se moquaient des scrupules de sa conscience timorée.

— Voilà ce que la famille se répétait avec amertume pour la centième fois, car on ne pouvait parler d'un autre sujet, lorsque Jean Patrou entra bruyamment.

— Je viens vous apporter des nouvelles du capitaine, dit-il d'abord.

On l'entoura.

Le brave matelot trouva le moyen d'être clair et précis ; il raconta non sans ménagements tout ce que nos lecteurs viennent de lire, c Et il est libre 1 » dit-il en finissant.

Il est ici I s'écrièrent ses enfants ; il te suit, n'est-ce pas?

Lorsque Compian entendit ces exclamations simultanées, il ouvrit la porte et entra

Les jours suivants, à la veillée, on pouvait sans crainte parler devant lui de captivité, d'exil et de servitude; son émotion était désormais sans amertume, et, à la prière du soir, quand le nom du Sid Abdallah était prononcé, Rosalie ne surprenait plus sur les traits de son mari que f expression de la plus profonde reconnaissance.

Nicolas Compian, redevenu propriétaire d'un beau navire, reprit les affaires au point où il les avait laissées ; il voulut que les intéressés à l'expédition malheureuse du trois-mâts eussent part à la restitution, ou plutôt au don du Sid Abdallah, et se partageassent proportionnellement les bénéfices de la vente. Cette conduite charma les plus indifférents ; ceux qui avaient osé blâmer sa loyauté l'exaltèrent.

Le capitaine Martin, rétabli dans son command

1VI cosms j?xm macm.

meut, ne tarda point à appareiller, il emmenait à bord Jean Palrou, qui n avait pu résister à la tentation de reprendre la mer.

Tripoli devint nécessairement une des principales échelles du t rois-mâts.

Chaque fois que le navire partait de Marseille, il emportait toujours quelque présent pour le Sid Abdallah; Aanette et Marguerite lui envoyèrent les broderies les plus délicates, faites sur des étoffes filées par madame Compian la mère, tissées dans fa manufacture de Louis. Suzanne travailla six mois aux ornements d'une paire de babouches. Rosalie expédiait des confitures et des sucreries recherchées ; le capitaine y joignait une lettre affectueuse, dont Jean Patron était le porteur, et se promettait d'entretenir jusqu'à la mort les plus intimes relations avee son ancien maître. Le capitaine Martin donnait fidèlement au retour des nouvelles du Sid Abdallah : c'était le premier devoir dool il s'aequittait en revenant de la mer.

Le bonheur dont jouissait désormais Compian était pur et sans mélange. Mais, hélas ! il devait être troublé par le plus affreux des fléaux.

Trois ans et demi après le retour du captif, la peste de 1720 se déclara k Marseille.

La Sainte-Rosalie était alors en cours de voyage.

La peête de Marseille.

La métiioraMe peste de Marseille commença ter s te affiliai du mois de jtrift par qne\qaes cas isoles, mars l'épidémie ne fut reconnue comme un fait avéré que cinq semaines plus tard,

On violent orage qui éclata le 21 juillet parut ttre le signal 4e la plus affreuse mortalité. La peste, reléguée d'abord dans quelques rues étroites et dans les ftwboorgs, envahît tout à coup le centre de la ville. L'alarme se répandit de toutes parts, les magistrats *w»t vppe! au patriotisme et à Pénergie de leurs con-

Gonpiati, ton gendre et ses quatre fils, dont l'aîné avait i peine seize ans, se rendent aussitôt à f hôtel de ville où s'étaient réunis le marquis de Pilles, gouverneur ée Marseille , et les quatre vigilants échevms BstoHe, Àtrdimar, Dieudé et Moustier, qui déployèrent le plus noble courage dans ces terribles conjectures.

tin zèle pieux animait le digne capitaine et ses fils;

les femmes de leur famille les imitaient, elles travaillaient sans relâche à préparer des remèdes et des aliments pour les malheureux habitants du terroir que le fléau ne tarda point d'atteindre. Une multitude de Marseillais s'étaient réfugiés dans les campagnes ; les bastides regorgeaient de malheureux dénués de tout et que la maladie moissonnait.

Cependant un nombre considérable de fonctionnaires ont lâchement déserté leur poste: les officiers de justice, les directeurs des hôpitaux, les intendants de la santé, ceux du bureau d'abondance, les conseillers des ville, plusieurs officiers municipaux ont disparu.

Les citoyens dévoués deviennent rares ; les travailleurs succombent, les bras manquent, les cadavres couvrent les places publiques, la populace gronde et se déchaîne, les médecins, en butte à sa brutalité, se cachent ou prennent la fuite; le désordre est à son comble; des voleurs pénètrent dans les maisons particulières, le pillage s'organise dans les hôpitaux et •dans les infirmeries ; les tombereaux et les corbillards sont brisés; les fossoyeurs ont péri; les corps des hommes et des animaux s'entassent et se putréfient ; l'infection et le mal augmentent rapidement; chaque jour une masse de nouveaux cadavres s'accumule dans les rues bordées de mourants, car la plupart des malades , faute de secours chez eux , se traînent au dehors pour implorer la charité publique.

L'évêque Belzunce de Castelmoron réalisait alors l'idéal de la vertu chrétienne. Ce saint prélat passe toutes ses journées à distribuer des aumônes en argent, ou en nature lorsqu'il peut se procurer des vivres.

Pour subvenir à ses incessantes libéralités, il Tend son argenterie et ses meubles, il expédie des courriers dans toutes les directions ; il écrit au pape qui envoie un navire chargé de blé, il obtient aussi des secours de plusieurs évoques du royaume; le fameux Law, le Régent et la cour, lui font tenir des sommes considérables; il les répartit entre les plus nécessiteux, en exhortant les fidèles au repentir et à la charité. Il ne cesse de prêcher le secours mutuel, l'abnégation et le dévouement.

L'évêque a donné l'exemple. Les âmes pieuses l'imitent.

Pendant que des misérables profitent de la désolation générale pour piller les quartiers dépeuplés, on voit des dames et des demoiselles des premières familles préparer des remèdes et des bouillons en plein air, et les porter aux pestiférés ou aux convalescents.

C'est à ces soins que s'employaient la femme et les filles de Compian, taudis que lui-même remplissait les fonctions de commissaire et secondait les échevins dans leurs travaux.

Grâce au zèle de ces citoyens généreux , la disette était combattue, on enlevait quelques-uns des cadavres, on préparait des lieux d'asile, mais l'infection ne diminuait pas, l'épidémie sévissait de plus en plus, elle franchissait toutes les barrières.

Le gouverneur était frappé par le fléau ; plusieurs médecins envoyés des villes voisines étaient morts ; les garnisons des forts , les équipages des vaisseaux et des barques de pêche , les habitants de l'Arsenal

44 8 CONTES D'UN MÀJil>'.

étaient décimés» malgré l'ordre extrême yiavait établi le chevalier de Longeron v cbef 4'escadre des galiras»

Enfin, le 12 septembre, an plus fort de l'épidémie» oo périmait alors mille personnes par jour* cet offieiôi recul Tordre de pvendr e le commandement supérieur de la ville* Il accepta sans bésiter une mission si difficile et se montra bientôt à la batteur de se&dewii*.

Lochevalier de Langeron sort de l'Arsenal, se tend à l'bôtel de ville, confère avec te» magj&tratè, se péatoe de ses nouvelles fonctions et déploie promplemeot w» énergie qui impose aux coupable* une crainte salutaire. Tandis qu'il institue une cour prévôtale et qtf'i fait planter des potences sur les* place publiques, il rappelle, par le&ordres et les menaces Les plu» sévères* tous les iâcbes qui ont abandonné leur poste au cowr meacemept de l'épidémie; des hôpitaux ou régnent W ordre pair fait sont ouverts aux malades; les forçats des galères sont transformés en fossoyeurs , les rues sort déblayées, 1% circulation rétablie, la police faite aotiverneut* les matures pècbeurs sont tenus d'entraloff au large, à l'aide de filets „ tous, les cadavres d'animant qui flottent à la surface du port. Les apothicaires» tes sage-femmes, les chirurgiens et le&nrédecmsrevienmnt en foulent, les boutiques se rouvrent, un tarif établit le prix des denrées,, qui s'étaient élevées à un taux exorbitant.

Au moment où la maladie exerçait les plus grauds ravages, vers le milieu du mois d'août, là Sainte-Rosalie eutra dans le port. Le capitaine Martin fut terrifié : les quais, ordinairement si vivants* si animés* étaient déserts*

005TES l/UN MARm. *I9

Le» crts des mourants, les htrrtementg de la populace affamée qui demandait du pain , retentissaient an loin; des galériens traînant des tombereaux escortés de soldats et commandés par un écherra passaient quelquefois en vue.

Le capitaine attendait encore que îe canot de Flntendanee sanitaire vint Finterroger selon l'usage, quand Jean Patron, maître d'équipage du navire, l'accosta surle pont.

— Si vous attendez la permission de la Santé pour envoyer à terre, eapitame, tous pourrez attendre longtemps. Les intendants, saut votre permission, sont tous des sans cœurs; on choisit toujours les ptus pot* trens pour cet emploi. Si ta peste est à Marseille, comme ce n'est que trop clair, vous pouvez être certain qu'ils ont filé leur noeud depuis le commencement. Laissez-moi aller voir de quoi il tourne.. Pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à notre brave armateur, ni à aucun de sa famille 1

— Va et reviens au plus vite, répondit Martin, et rapporte-moi, s'il est possible, des nouvelles de mon fils.

Le matelot, épouvanté des horribles tableaux dont il était témoin, allait à l'hôtel de ville s'informer de ht famille Compian, quand éclatèrent des clameurs terribles.

Une bande d'hommes et de femmes en hafRbns, armés de fau£x r de piques et de baïonnettes, se précipitaient vers la maison commune; ils étaient pâles comme des- spectres, et hurlaient avec désespoir eet affteux eri è* la révolte r

4 20 CONTES D'iN MARIN.

— Dn pain I du pain! A mort les accapareurs ! Dans leur délire, ils foulaient aux pieds les morts

et les mourants ; ils menaçaient leurs échevins ainsi que le marquis de Pilles, encore seul gouverneur de Marseille.

Au commencement de la famine, la présence de cet officier avait suffi dans une circonstance semblable pour apaiser les furieux; maintenant ils ne connaissent plus de frein. Une nouvelle catastrophe était imminente,

Les fenêtres de l'hôtel de ville s'ouvrirent ; l'un des consuls, M. Moustier, homme populaire par ses vertus et son courage, harangua la multitude.

Il essayait de calmer les rebelles, mais ceux-ci répondaient par des cris menaçants. Déjà Ton parlait d'enfoncer les portes et de piller les magasins d'approvisionnement, lorsque Jean Patrou aperçut Nicolas Compian à côté des magistrats.

Alors, fendant la foule avec toute le vigueur d'un homme qui n'a point encore souffert de la disette, il s'élance vers le passage que le peuple voulait forcer :

— Holà! camarades! un moment, s'écrie-t-il , un trois-m&ts chargé de blé vient d'entrer dans le port, laissez-moi parler à notre armateur que je vois là- haut. Vous aurez ce qui vous manque.

La nouvelle circule dans la foule; elle est confirmée par quelques portefaix des quais; la rumeur s'apaise ; Jean Patrou entre et annonce à Compian quela Sainte- Rosalie est arrivée.

Les échevins promettent une distribution immédiate de farine; on ouvre les magasins, qu'on ne craint plus

autant d'épuiser, puisque de nouvelles denrées vont les remplir; l'émeute achève de se calmer.

Cependant le conseil municipal entre en délibération.

Compian et Jean Patrou causaient encore, lorsque les quatre consuls s'avancèrent vers eux.

Le sieur Estelle prit la parole :

— Dans la cruelle situation où nous sommes, M. Compian, dit-il, nous espérons que vous voudrez bien vous contenter du prix de soixante livres par septier, malgré le taux actuel des blés ; mais la ville est pauvre, les malbeurs de la communauté ne nous permettent pas de faire un plus grand sacrifice.

— Messieurs les échevins, répond l'armateur, je n'ai point spéculé sur la misère publique, le prix de trente livres suffît pour ce que j'ai dépensé.

Touché d'un trait de désintéressement, si rare en ce temps de calamités, les assistants remerciaient avec, enthousiasme leur généreux compatriote :

— Si vous n'aviez pas agi de même, dit Jean Patrou, je ne vous aurais pas reconnu.

— Je n'ai fait que suivre les lois de l'équité la plus rigoureuse; je voudrais être assez riche pour donner ce que je vends aujourd'hui, mais je ne puis dissiper le bien de mes enfants.

— Vos enfants, capitaine, interrompit Jean Patrou, puis-je vous demander s'il sont en bonne santé î

— Grâce à Dieu ! répondit Compian.

— Et puis, continua le matelot, j'ai aussi i vous prier, de la part du capilaine, de me dire si M . Georges. • .

— Georges est bien , je l'attends, je l'enverrai à borîi dès qu'il arrivera.

4 22 COXTES D"u.\ MAlUIt.

— Boni tout le monde se soutient chez vous; le fils du capitaine est bien portant, assez causé I Je cours tranquilliser son père.

— Dis-lui qu'il faut décharger de suite et se préparer à appareiller ; on manque de toot ici, j'ai besoin qu'il fasse du cabotage le long de nos côtes et qu'il retourne ensuite à Tripoli prendre un autre chargement de grains.

Les intentions de l'armateur furent scrupuleusement suivies.

Quelques heures après, il se rendit lui-même abord du navire qu'on déchargeait et donna des instructions détaillées à son ami Martin. Georges avait rejoint son père, qui l'emmena avee lui lorsqu'il mit de nouveau sous voiles.

Pendant que le trois-mâts se consacrait ainsi au service de la population, le fléau ne laissa pas que de pénétrer dans la demeure de Nicolas Compian, ses quatre, plus jieuies enfants furent atteints le même, jour. Annette et leur mère les veillaient et les soignaient.

L'armateur et son gendre n'en prenaient pas moins une part active aux travaux organisés par le chevalier da Langeron et parte marquis de Pilles, qui, ayant échappé à la maladie, se trouvait maintenant en soasr ordre. Hais le Ciel ne permit point que cette Camille, qui n'avait eessé da se dévouer au salut commua, perdit aucun de ses membres.

Après avoir caboté durant quelques mois, la Sainte- Rowlie se rendit à Tripoli ; elle aHaifc y chercher un charçpn*entdeblé*

Le Sid Abdallah , selon sa coBtuae^ reçut le ca§ê-

coûtes d'un maîun. 423

taine Martin comme le frère d'un, ami et d'un hôte du sa maison.

En apprenant la nouvelle de l'affreuse détresse dans laquelle se trouvait la patrie de Compian,, en apprenant le trait de désintéressement de l'armateur», il voulut coopérer à sa belle action , et lui fit présent de la plus, grande partie du nouveau chargement de grains. Puis, de môme que dans la Bastide Ton priait chaque soir pour le Sid AbdallahrBeni-Meaab et ceux dn sa maison, de même les serviteurs, les femmes et les en* fantsdu seigneur tripoiitain eurent ordre de prier Dieu et le prophète pour la conservation du chrétien Nicolas Compian et de ses proches.

Au commencement de juillet 1721, la peste s'éloigna de Marseille, après y avoir fauché environ cinquante mille âmes en douze mois. La famille Compiaa et le capitaine Martin se trouvaient encore sous la tonnelle ; c'était avec un nouveau bonheur qu'on se voyait réunis.

Le chevalier de Langeron s'occupait alors de l'as** saînissement et de la purification de la ville et du ter* roir. Les maisons où des pestiférés étaient morts (tirent marquées d'une croix rouge; celle de Compian fui uaa des rares bastides qui ne porta pas cette trace sanglante. Mais le maître du logis eut soin de prendra toutes les précautions) que la prudence exigeait

Le jour de la Fête-Dieu, toutes les égUses avaient été rouvertes en grande cérémonie.

Peu de temps après, l'évêque fit faire une procession: générale avec une pompe extraordinaire : tous te& habitants la suivirent. Qn rendit des actions de. grfiea*

lïi CONTtS D'UN MARIN.

publiques au Très-Haut, qui avait enfin daigné détourner sa colère ; îles cantiques furent chantés par les jeunes filles; des fleurs étaient répandues à profusion sur ce sol naguère jonché de cadavres, les parfums de l'encens embaumaient l'air naguère imprégné d'exhalaisons pestilentielles.

Le capitaine Martin et son équipage, maître Jean Patrou en tête, accompagnèrent le cortège pieds nus; le soir, la bastide fut le lieu de rendez-vous de tous les marins. La gaieté n'est jamais plus vive qu'à la suite des époques de crises et de terreurs : le hautbois , le fifre, le galoubet, le tambourin et les rondes joyeuses firent longtemps retentir les échos des environs.

Parmi les plus jolis couples de danseurs, on remarquait Georges Martin et Marguerite Compian, l'aînée des blondes sœurs d'Annette.

Mattre Patrou aborda leurs pères de bout au corps et les leur montrant du doigt :

— Ah ça! mes capitaines, dit-il', à quand la noceî Vous savez qu'au sortir de la peste tout le monde se marie... Je parieras mon sifflet d'argent contre nue pipe de tabac que ces enfants-là ne demanderaient pas mieux que de se mettre à la mode.

Il est digue de remarque, en effet, qu'à peine le fort de l'épidémie passé, on ne parla plus que de mariage dans toute la ville. • Nos temples, fermés depuis si longtemps, dit un chroniqueur contemporain, ne furent plus ouverts que pour l'administration de ce sacrement!... »

Nous ne suivrons pas notre auteur dans rénumération des causes de l'épidémie conjugale; mais nous

dirons avec lui que : « Une nouvelle fureur saisit les personnes de l'un et de l'autre sexe, et les portait à conclure dans vingt-quatre heures l'affaire du monde la plus importante, et à la consommer presque sur-lechamp.

* On voyait des veuves, encore trempées des larmes que la bienséance venait de leur arracher sur la mort de leur mari, s'en consoler avec un nouveau, qui leur était enlevé peu de jours après, et pour lequel elles n'avaient pas plus d'égard que pour le premier.

» Ces mariages, publiés à la porte de nos églises, semblaient inspirer la même fureur à tous les autres.

» Cette passion se perpétua, et alla toujours croissant dans les autres mois ; en sorte que nous pouvons assurer que si le terme des accouchements avait pu être abrégé, nous aurions bientôt vu la ville aussi peuplée qu'auparavant. »

Malgré les plaisantes boutades auxquelles donna lieu la matrimoniomanie des Marseillais, on peut aisément l'expliquer, car il y eut urgence pour un grand nombre de personnes de l'un ou l'autre sexe.

Une multitude de malheureux, après la perte de leurs affections, éprouvèrent le besoin de se créer un intérieur. On sait assez que le mariage est une condition d'existence pour la plupart des artisans et des ouvriers qui, occupés de leurs travaux tout le long du jour, ne peuvent se passer d'une ménagère au logis. L'exemple fit le reste, sans qu'il soit.utile de demander aux médecins des raisons physiologiques traduites en railleries par les faiseurs de bons mots.

On prétendit que le mariage était la conséquence de

if& CONTES D*UN 'MXKTCt

la peste, une épidémie contagieuse, etc. L*on partit ée ïà pour faire des chansons dont la tradition n'est pas encore font à fait perdue. Enfin, par torts pays on confond si volontiers les effets arec les causes, qu'on répéta en Provence le proverbe breton :

« Pour chasser la peste, il faut la chansonuer* »

Mais revenons à matttre Jean Patron qui invoquait la mode en faveur des enfants de l'armateur et du capitaine.

A son apostrophe pleine d'actualité, comme Ton dirait aujourd'hui, les deux amis échangèrent tin serrement de mains en souriant, — si bien qu'ils s'amusèrent à faire comparaître devant eux la jeune danseuse et son cavalier.

Marguerite et Georges rougirent bien fort et balbutièrent des réponses que nous laisserons deviner an lectewr ; mais Nicolas Compian avait trop'le sentiment 'des contenances pour bâter la conclusion de cette umon désirée par toute la famille. On attendit le retour 4e l'hiver.

Sur les entrefaîtes, la Sainte-Rosalie fit encore un veyage à Tripoli, et maître Patron, cette fois, fat le porteur du présent de noce du Sid Àbdallah-Beni- Mezah.

A« milieu d'une foule de bagatelles, de flacons d'essences, d'éventails et d'étoffes du Levant, se trouvaient trois cachemires des Indes de la plus grande beauté : un bey eû4 été lier de les portier en turban ou en ceinture. Si notre dénoûment avait eu lieu en Tan de grâce 1857, nous dirions que Jean Patron les passa bravement en

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contrebande à la barbe des douaniers, nous entrerions peut-être dans le détail d'une de ces ruses matelottes qui font les délices du gaillard d'avant ; mais autres temps, autres mœurs; Marseille était port franc en 1722. Toutes sortes de cadeaux d'outre-mer pouvaient y entrer sans difficultés à l'époque où la blonde Marguerite accepta , sans difficultés aussi, l'anneau nuptial que lui offrait le jeune et sémillant Georges Martin, lequel fut depuis échevin de la ville et membre très -influent de la chambre de commerce (1).

(1) Si nous ayons donné l'épithète d'historique à cette nouvelle, ce n'est pas seulement parce que les faits .se passent à une époque historique de la ville de Marseille, et parce que le sujet nous a fourni l'occasion de tracer une rapide esquisse de la fameuse peste de 1720; mais bien parce que NICOLAS COMPIAN a été réellement le héros des aventures que nous venons de raconter. Son esclavage à Tripoli, son retour sur parole, la guérison de la femme de son maître, sa délivrance après cette guérison et son désintéressement durant l'épidémie, sont des faits consignés dans les annales de Marseille. Nous nous sommes borné a les faire entrer dans le cadre d'une nouvelle, sans altérer en rieu la tradition écrite.

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